Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 3
À part la note poétique, Chateaubriand tenait plus de ce maître du style; mais, quand la pompe des paroles est éloignée, la justesse de l'esprit éclate toujours dans Chateaubriand. Il égale et dépasse l'homme des Charmettes, plus fastueux de forme, mais plus vrai d'idées; un homme d'État pouvait naître de lui, un rhéteur seul pouvait naître de Rousseau.
XLVIII
Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de décadence, avait été jusque-là travaillé de l'ambition d'égaler l'antiquité par le poëme épique, ce chef-d'oeuvre du génie primitif. Le moule était usé; cette forme n'était plus possible.
Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en ce point de vraie génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur plagiaire.
Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux impossibilités se trahissent dans _les Martyrs_, effort avorté d'un esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de l'écrivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable d'élégance, c'est fécond d'images, c'est étincelant de sentences, mais cela n'est pas un poëme. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil des parodies de _Télémaque_, c'est échouer en route.
Autant valait ne pas partir. L'insuccès d'une oeuvre se mesure à la prétention. Ce fut un échec; il avait voulu tromper sa nature, la nature se vengea; ce fut sa dernière oeuvre. Sa vie littéraire se termina par cette éclatante déception.
XLIX
Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions littéraires. L'Espagne dévorait nos armées; les neiges de la Russie ensevelissaient nos légions vivantes. Bonaparte jouait la France en Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig. L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fin.
Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les faire retentir dans son discours à l'Académie française.
Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise, sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur la même bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de cet attentat de plume, qu'il avait été l'émigré pardonné, l'envoyé de confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel de ce Cyrus, restaurateur des autels.
Ce pamphlet s'appelait _Buonaparte et les Bourbons_.
Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste, ceux-là même qu'elle réjouissait en secret.
Je n'aimais pas Napoléon, mais je me souviens que mon estime pour Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les cheveux à Fontainebleau par les mains sacriléges de l'empereur. La vraisemblance est la vérité du pamphlet.
L
Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa haine. On ne crut pas, mais on propagea.
De ce jour, Chateaubriand cessa d'être un ennemi complaisant de l'empire, mais il devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 1815. Commencée comme les journalistes, ces hommes d'excès, c'est en poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque circonstance. Il était devenu acquéreur du _Mercure_; Bonaparte le lui enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée; ses brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis XVIII à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité, il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne; il s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et qui accréditait l'horrible supposition de complicité entre M. Decazes et un assassin: «Le pied lui a glissé dans le sang.» Ces mots cruels déshonorent même le pamphlet.
LI
Il fonda le _Conservateur_, organe des colères du parti ultraroyaliste contre les monarchistes modérés; il s'illustra de son talent et de ses fureurs. Il finit par s'allier avec les libéraux et se laissa nommer à l'ambassade de Londres. Là commence son rôle vraiment politique: il conçut la pensée de rallier l'armée française à la monarchie des Bourbons, en lui fournissant l'occasion de combattre contre la révolution d'Espagne.
Il écrivit, après son succès, l'_Histoire du congrès de Vérone_, où il força M. de Villèle et M. de Montmorency à l'envoyer. M. de Montmorency se retira. M. de Villèle consentit à l'admettre, comme ministre des affaires étrangères, dans son cabinet; il y servit mal ses collègues, favorisant tantôt leur politique, tantôt combattant sournoisement leurs plans, pour donner des gages ou des espérances aux libéraux.
Surpris dans une de ces manoeuvres équivoques, il fut brutalement congédié par le roi. Il sortit du conseil en Coriolan, et déclara le lendemain une guerre de vengeance au parti qu'il servait la veille. Le _Journal des Débats_, dont le chef, M. Bertin, était son ami, se dévoua à lui et lui prêta sa publicité ambiguë. Il rallia ainsi, dans une coalition néfaste, les amis et les ennemis de la Restauration dans une agression commune. La coalition de principes opposés, mais de haine commune, cette maladie organique de la France, ne laissa plus de doute aux amis des Bourbons sur leur ruine prochaine.
LII
Louis XVIII mourut, déjà détrôné et asservi, par faiblesse, avant ses derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frère.
Chateaubriand tenta de se réconcilier avec lui par sa brochure: _Le roi est mort, vive le roi!_ et par sa présence au sacre de Reims. Il affecta de s'unir à M. de Villèle pour réconcilier le parti modéré de cet homme d'État avec le parti royaliste. Il devint un homme de manoeuvres ambitieuses, inconséquent ou sans prudence; puis enfin ministre des affaires étrangères.
Sa conduite, dans ce poste tant désiré, fut louche et ambiguë; il intrigua secrètement à la Chambre des pairs contre les mesures adoptées par le roi Charles X et par ses collègues les ministres. Le roi, indigné de cette duplicité, ordonna à M. de Villèle de le congédier sans retard et sans égards: il le méritait, mais son ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans ménagement à l'opposition.
Le _Journal des Débats_, puissant alors par son double ascendant sur les ultraroyalistes et sur les libéraux, le suivit dans sa palinodie politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrénée d'une opposition sans mission et sans prudence.
Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui se mettent à leur tête; il fut certainement alors une des causes de la chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait juré de se venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta sur le trône; elle embarrassa le roi et désaffectionna l'opinion qu'il avait le premier fanatisée pour les Bourbons en 1814.
Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui avait demandé des lois _féroces_ contre la presse (_immanis lex_), il feignit de se déclarer le défenseur à tout prix de cette puissance terrible, dès qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.
Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette force anarchique, excepté la force révolutionnaire.
Je l'ai senti sous la République, en 1848; j'en ai mesuré exactement, jour par jour, la puissance, l'effet, la durée, laissez la presse totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre civile tous les mois. À combien d'accès un gouvernement peut-il résister? C'est là la question: la première semaine après sa défaite, la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de réunion ses forces disséminées; la troisième, elle fermente et se révèle en symptômes menaçants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur les boulevards, au sortir des clubs; la quatrième, elle éclate et le sang coule.
M. de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790, 1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827? Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien pouvait-il livrer de gaieté de coeur sa patrie à l'éternelle agression d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie sur un seul point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non; aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion pareille; la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intérêt d'un petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité, était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de la presse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un crime contre l'ordre social. Imbécile? nul ne peut lui appliquer une telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle épithète.
Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls? N'étiez-vous pas criminel autant que lui?
Non, car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais que je ne voulais pas prendre sur moi de démolir: j'étais Français, voilà tout. J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris: le rappeler était impossible, le ressusciter par une régence, plus impossible encore; quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie auraient misérablement péri; la seule chose à faire était une république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclamée à l'unanimité, et l'Europe fut sauvée; les secousses du lendemain furent fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre les vociférateurs du crime.
Je ne fus donc pas coupable; je m'effaçai entièrement de toute prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix; je ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.
Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain qui devait me remplacer.
Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me dévouai à sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus à moi de le dire. Le reste ne m'appartient plus.
Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit en grand écrivain, et moi en honnête homme; il fut un écrivain du premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827 pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe: qu'on juge par le résultat.
LIII
Cependant, la coalition de M. de Chateaubriand avait produit ses fruits; la garde nationale, pervertie par la presse liguée contre Charles X, avait poussé ce prince téméraire, mais faible, à tout oser contre elle.
Il résolut de provoquer la bataille entre l'esprit nouveau et l'esprit ancien par un coup d'État. Il choisit le prince de Polignac pour lui confier le commandement des journées rétrogrades. Le prince, confiant dans l'aplomb de la monarchie, ne prépara rien; il signa un matin les ordonnances contre la presse, comme il aurait signé en pleine paix la plus innocente mesure de police sur l'édilité de Paris.
C'était le tocsin de la guerre civile sonné par un enfant. Paris désarmé s'insurgea; les troupes, qui n'étaient ni réunies, ni commandées, ni même averties, restèrent fidèles au roi par la simple habitude de la loyauté et de la discipline.
Pendant qu'on se fusillait dans les rues de la capitale, le roi, retiré à Saint-Cloud, continuait sa partie de chasse le matin et sa partie de whist le soir, comme si les anges s'étaient chargés de le défendre.
Il se retira enfin à la tête de sa garde fidèle, et s'embarqua pour l'Angleterre après avoir abdiqué la couronne. Le premier prince du sang, tuteur naturel de son neveu, au lieu de se jeter entre le roi et le peuple, et de prendre la lieutenance générale du royaume, se cacha, se déclara chef des rebelles, puis roi des Français. Il déroba la couronne tombée du front de sa famille pour la traîner de concession en concession, jusqu'au jour où il laissa lui-même, en fugitif, la double dépouille des siècles à la République.
LIV
M. de Chateaubriand, sollicité par le duc d'Orléans de s'unir à lui pour sauver la France, ne sauva que son honneur en donnant sa démission entre les mains de l'anarchie qu'il avait appelée. Il fit à la Chambre des pairs un discours équivoque, où il insultait les vaincus des trois journées de Juillet, tout en refusant sa complicité aux vainqueurs.
Cet apparat de fidélité le réconcilia avec les royalistes pour le disculper auprès des Bourbons. Il promit à la France de vaincre à lui seul la révolution, à l'aide de la liberté de la presse.
On la lui laissa, et il n'en fit usage que pour flatter les républicains par ses injures à Louis-Philippe et par ses caresses officielles à la monarchie exilée: sans dignité dans son style, sans sincérité dans ses démonstrations; ami de Carrel et de Béranger en France, et ami des Bourbons exilés en Allemagne, flairant la popularité sur les débris du trône légitime et sur les pressentiments de la démocratie prochaine, faux des deux côtés.
LV
Il lui fallait, cependant, une amie à laquelle il pût offrir, au moins en apparence, ce culte qu'il avait sans cesse gardé à la beauté et à l'esprit. Il s'attacha à la plus belle femme du temps, madame Récamier.
Nous tenons de M. de Genoude, confident alors de madame Récamier et courtisan de M. de Chateaubriand, quelques détails curieux, dont il avait été témoin, sur les commencements de cette passion idéale entre l'écrivain le plus illustre de la France et la beauté la plus célèbre du siècle. Les rencontres concertées ou accidentelles avaient lieu le matin de chaque jour, comme celles de Pétrarque avec Laure de Sade, pendant la messe, dans l'église aristocratique de Saint-Thomas d'Aquin. M. de Chateaubriand se plaçait derrière le prie-Dieu de madame Récamier et, dans le moment où le prêtre, élevant l'hostie, fait courber les fronts des fidèles devant le symbole du sacrifice, il adressait à demi-voix à sa belle voisine les plus ardentes déclarations de son admiration et de son amour.
M. de Genoude, qui accompagnait madame Récamier m'assura avoir entendu souvent de profanes effusions de tendresse, troublant le silence des saintes cérémonies, et la piété de la femme voilée affectait de ne pas les entendre.
Ainsi commença cette liaison mystérieuse et platonique, qui ne prévint pas d'autres légèretés épisodiques de M. de Chateaubriand, mais qui se convertit en assiduité de vieillesse entre les deux amants toujours amis.
L'Abbaye-au-Bois, séjour de madame Récamier, devint deux fois par jour le salon de M. de Chateaubriand: le matin, en tête-à-tête; le soir, avec un petit nombre d'amis du grand homme.
Bien que M. de Chateaubriand n'eût aucune faveur pour moi, cependant, dans les Mémoires de sa vie, il me reconnaît en politique une parenté avec les grands hommes d'État, et en littérature avec les deux noms immortels de toute poésie antique et moderne, Virgile et Racine. Je n'ai jamais pu me rendre compte de cette différence entre ses jugements publics pendant qu'il vivait, et ses jugements confidentiels et posthumes avec la postérité. Cela tenait peut-être à la prédilection de madame Récamier pour moi.
«Comment, lui demandait un jour M. Ballanche, son ami, pouvez-vous concilier votre amitié pour M. de Chateaubriand avec votre affection pour M. de Lamartine?--C'est, répondit-elle, parce que M. de Chateaubriand est mon ami, et que M. de Lamartine est mon héros.»
Ce mot est trop flatteur pour que je l'aie oublié, jailli d'une telle bouche, à une époque surtout où la fortune ne paraissait me préparer aucun rôle héroïque; mais les femmes ont plus que nous dans leur coeur la prophétie de nos destinées.
LVI
De 1830 à 1848, M. de Chateaubriand, au milieu de ses pamphlets politiques et de ses voyages officiels aux lieux d'exil de la famille de ses rois, dont il professait le culte officiel, mais dont il portait le mépris secret, à son retour à Paris, en fut réduit à briguer la place de gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne put l'obtenir; le second mariage de la duchesse de Berri avait enlevé son crédit à cette princesse; il eut peine à négocier la réconciliation apparente d'une mère suspecte avec le grand-père de cet enfant du mystère.
Le sous-entendu de cette naissance fut accepté en public, mais resta équivoque dans l'intimité. Le dernier rôle de Chateaubriand fut celui de complaisant, d'un aventurier pour sauver l'honneur d'une femme compromis. L'accouchement forcé en public de cette mère sans mari fut le crime contre la famille, contre la pudeur et contre la nature, commis par le roi Louis-Philippe. La politique applaudit peut-être; l'humanité rougit et frémit.
Il y a deux actes que la postérité ne pardonnera jamais à l'ambition de la maison d'Orléans: le vote de mort contre Louis XVI en 1793, et l'accouchement public de la duchesse de Berri, à Blaye, en 1831. Ce second crime, quoique moins atroce, égala le premier. La honte ne tue pas moins que la guillotine. L'innocence est la couronne des rois.
LVI
Chateaubriand jeta loyalement son seul moyen de vivre, sa pension de pair de France, à la révolution de Juillet. Il ne lui restait, et encore grevée de dettes, que la maison de l'hospice de Marie-Thérèse, dans la rue d'Enfer, fondée par lui à l'aide des bienfaits de madame la duchesse d'Angoulême et des souscriptions de quelques royalistes. Il vivait à peine de ces débris: il fallut bientôt y renoncer.
Il avait tenté, en 1822, de mettre en loterie sa retraite de la Vallée-aux-Loups; les ministres d'alors, quoique ses ennemis, n'avaient pas osé lui en refuser l'autorisation nécessaire; mais on ne connaissait pas, en ce temps-là, la puissance des capitaux divisés pour former de grosses sommes: c'est la pluie dont les gouttes forment les rivières.
Chateaubriand, comptant sur l'immense popularité de son nom, créa, au lieu de vingt-cinq centimes, ses billets à mille francs; il fut trompé dans son espoir, et ne plaça que trois billets: M. Lainé en prit un _incognito_, et ne voulut jamais en recevoir le prix restitué, ne voulant pas de cet hommage à un grand homme retirer même son intention généreuse.
La loterie échoua, et M. de Montmorency acheta l'ermitage de la Vallée-aux-Loups.
Je suis allé souvent, dans ce temps-là, invité par Mathieu de Montmorency, m'asseoir, dans ce modeste asile, à la table que M. de Chateaubriand avait cédée à son illustre ami. Ses arbres et ses fontaines semblaient le pleurer; il faut avoir passé comme moi par la dépossession pour connaître l'amertume de la vie. Encore, la dépossession de la Vallée-aux-Loups ne dépouillait Chateaubriand que de ses espérances; mais les tombeaux de ses pères et les souvenirs de son enfance n'étaient pas là, et il n'en avait pas sacrifié le prix au salut d'un pays ingrat!
LVIII
Il était alors réduit à vivre de son seul talent. Il en avait préparé depuis longtemps le moyen secret par ses Mémoires posthumes, intitulés bizarrement _Mémoires d'outre-tombe_.
Ces Mémoires avaient été commencés par lui dès 1822, dans sa solitude de la Vallée-aux-Loups. On ne peut se dissimuler, en les lisant aujourd'hui, que saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, dans leurs _Confessions_, ne lui aient servi de modèles, et qu'il n'ait espéré les surpasser, non-seulement par le charme du style, mais par l'intérêt de tout genre qui s'attache aux écrits des choses de son temps.
Tout le monde pensait de même à cette époque; mais ce fut précisément cette double espérance qui fut pour lui une double illusion et qui lui enleva le seul mérite de ces sortes de Mémoires, la naïveté et la vérité. La prétention n'en est que le masque: ce masque, au lieu de montrer un homme racontant simplement les pensées et les événements de sa vie, montre sans cesse un personnage en attitude de pose devant le lecteur, pour se faire admirer; voilà pour la naïveté, il n'y en avait point, il ne pouvait y en avoir, l'attitude est l'inverse de la nature, la volonté tue le génie: c'est de la naïveté de commande, c'est-à-dire de la naïveté voulue. Cette affectation se retrouve jusque dans la langue, qui est vieille et étudiée jusqu'à la contorsion, au lieu d'être abandonnée et confiante comme la langue qu'on se parle à soi-même dans ces notes du coeur ou dans ces confidences secrètes à Dieu ou aux hommes.
Je l'ai éprouvé moi-même en écrivant deux fragments en prose de ce genre: _Raphaël_ et _Graziella_. _Raphaël_ était mieux écrit, mais il tomba faute de naïveté et de vérité complète. _Graziella_, écrit d'après nature, resta le moins imparfait de mes ouvrages; il était moins beau, mais il était vrai.
Quant à l'intérêt que l'auteur prétend emprunter au récit des choses de son temps, les Mémoires sont un cadre trop étroit pour un siècle; ils ne peuvent donner que les généralités et les aperçus dont l'effet est trop fugitif et trop rapide pour le lecteur.
Les seuls Mémoires d'une grande époque, c'est l'histoire. Bien qu'écrivain non comparable à M. de Chateaubriand, M. Thiers est mille fois supérieur à lui dans ses récits. L'historien est le seul poëte des grands hommes.
LIX
Les _Mémoires d'outre-tombe_, où M. de Chateaubriand avait prétendu enserrer toute l'histoire de son temps, et se mettre sans cesse lui-même en scène, en équilibre, en opposition avec Bonaparte, n'eurent donc pas le succès que ses amis en avaient attendu.
Il en eut, par les souscriptions de ses partisans, garanties par quelques libraires, cinquante mille francs de rente viagère pour lui-même, et vingt-cinq mille francs de rente pour madame de Chateaubriand après lui.
Différentes circonstances pénibles amenèrent des réductions et des modifications à cet acte, et le revenu en fut successivement modifié et borné.
Son travail l'empêcha ainsi de tomber dans la misère, mais le laissa jusqu'à sa mort dans les difficultés de l'existence.