Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 2
«Cependant l'homme, sorti de ses forêts, s'était associé à ses semblables. Des citoyens laborieux, secondés par des chances particulières, trouvèrent les premiers rudiments des arts, et la reconnaissance des peuples les plaça au rang des divinités. Leurs noms, prononcés par différentes nations, s'altérèrent dans des idiomes étrangers. De là le Thoth des Phéniciens, l'Hermès des Égyptiens, et le Mercure des Grecs. Des législateurs fameux par leur sagesse, des guerriers redoutés par leur valeur, Jupiter, Minos, Mars, montèrent dans l'Olympe. Les passions des hommes se multipliant avec les arts sociaux, chacun déifia sa faiblesse, ses vertus ou ses vices: le voluptueux sacrifia à Vénus, le philosophe à Minerve, le tyran aux déités infernales. D'une autre part, quelques génies favorisés du ciel, quelques âmes sensibles aux attraits de la nature, un Orphée, un Homère, augmentèrent les habitants de l'immortel séjour. Sous leurs pinceaux, les accidents de la nature se transformèrent en esprits célestes: la Dryade se joua dans le cristal des fontaines; les Heures, au vol rapide, ouvrirent les portes du jour; l'Aurore rougit ses doigts, et cueillit ses pleurs sur les feuilles de roses humectées de la fraîcheur du matin; Apollon monta sur son char de flammes; Zéphire, à son aspect, se réfugia dans les bois, Téthys rentra dans ses palais humides, et Vénus, qui cherche l'ombre et le mystère, enlaçant de sa ceinture le beau chasseur Adonis, se retira avec lui et les Grâces dans l'épaisseur des forêts.
«Des hommes adroits, s'apercevant de ce penchant de la nature humaine à la superstition, en profitèrent. Il s'éleva des sectes sacerdotales, dont l'intérêt fut d'épaissir le voile de l'erreur. Les philosophes se servirent de ces idées des peuples pour sanctifier de bonnes lois par le sceau de la religion, et le polythéisme, rendu sacré par le temps, embelli du charme de la poésie et de la pompe des fêtes, favorisé par les passions du coeur et l'adresse des prêtres, atteignit, vers le siècle de Thémistocle et d'Aristide, à son plus haut point d'influence et de solidité.»
XXXVI
Après les deux romans d'_Atala_ et de _René_, il en ébaucha un troisième: _le Dernier des Abencérages_; mais, à l'exception de l'incomparable romance:
Combien j'ai douce souvenance,
ce roman, entièrement d'imagination, ne fut qu'un roman français sans vérité et sans succès, très-inférieur aux deux autres.
_Atala_ avait trouvé sa nouveauté et sa vérité dans les déserts d'Amérique; _René_, dans l'abîme du coeur du jeune écrivain; _le Dernier des Abencérages_ ne fut qu'un conte de Marmontel. Il fallait un fond solide à l'invention de Chateaubriand, autrement il s'évanouissait avec les nuages:
Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma soeur, qu'ils étaient beaux, les jours De France! Ô mon pays, sois mes amours Toujours!
Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son coeur joyeux, Ma chère; Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux?
Ma soeur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l'airain sonnait le retour Du jour?
Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau Si beau?
Oh! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne? Leur souvenir fait tous les jours Ma peine: Mon pays sera mes amours Toujours!
Cela mérite seul d'être conservé, air et paroles. L'Auvergne avait produit l'air, le génie du jeune homme la tristesse amoureuse des paroles. C'est le seul passage de ses oeuvres en vers où Chateaubriand a été poëte; partout ailleurs il ne fut que poétique. C'est la faiblesse de son génie, qui ne put s'élever jusqu'à la condensation du génie qui chante en vers.
Qu'eût été Virgile, si _l'Énéide_ avait marché en prose cadencée au lieu de planer en vers immortels? L'ébauche d'un impuissant n'est pas le génie d'un grand homme; cette vérité triste fut l'éternel remords de Chateaubriand. Il y eut entre Virgile et lui l'éternelle distance qu'il y a entre _Télémaque_ et _l'Iliade_: cela se ressemble, mais ne s'égale pas.
XXXVII
M. de Chateaubriand avait connu M. de Fontanes à Londres; ils y recevaient l'un et l'autre des secours de Louis XVIII, réfugié à Hartwell. Ils s'étaient rencontrés, connus, aimés. Fontanes avait quitté Londres avant M. de Chateaubriand; il avait reçu à Paris l'auteur de l'_Essai_; il l'avait introduit auprès de ses propres amis: M. Joubert, qui n'a laissé que des _Pensées_ et qui aurait pu laisser des oeuvres, mais esprit essentiellement critique, trop indolent pour rédiger autre chose que des impressions; M. de Bonald, ingénieux auteur d'écrits contre-révolutionnaires et religieux. M. de Lamoignon, émigré, rentré avant lui, parent par alliance de sa femme, née Mudson Lindsay, Anglaise aimable, le reçut discrètement aux Ternes. De là on le conduisit chez l'ami de M. de Fontanes, M. Joubert, son premier hôte, resté à jamais son ami.
Quelques littérateurs médiocres qu'il avait connus avant l'émigration, entre autres Flins des Oliviers, qui travaillait avec Fontanes au _Mercure de France_, l'admirent parmi eux. Ginguené, ambassadeur de la République sous le Directoire, le reconnut à peine du haut de son importance mal évanouie. Chateaubriand fut blessé de cet orgueil et ne le vit plus.
Fontanes lui tendit la plume et lui proposa d'écrire. Il écrivit avec légèreté une critique personnelle et amère de madame de Staël, qui lui en conserva rancune; et, bien que la lettre de Chateaubriand fût très-faible, elle lui ébaucha sa réputation. Exemple de plus de ce que peut le journalisme de réaction.
Peu de temps après, il publia _Atala_, dont il avait lu déjà des fragments à M. de Fontanes, à Londres. La mode, sel des nouveautés, lui fit un succès fanatique. Les femmes tombaient en délire; M. de Fontanes, attaché alors aux charmes de madame Bacciochi, se conduisit en ami sincère et désintéressé, et présenta Chateaubriand à la future grande-duchesse de Toscane et à Lucien Bonaparte.
«J'étais _contraint_ d'aller dîner chez Lucien, au château du Plessis, près de Senlis.»
Quelle contrainte! on voit que la flatterie prenait le masque de l'opposition pour se plaindre, en servant l'ambition prévoyante du nouveau venu.
Toute cette époque où Chateaubriand est mêlé aux plaisirs, aux fêtes, aux intrigues de la famille Bonaparte, aurait besoin d'être publiée. Elle le fut, mais trop tard, dans des pamphlets amers, pour racheter, à force d'injures, des excès de caresses. Les Bourbons étaient trop intéressés à croire à sa constance pour la contester. Leur première faveur, en 1814, fut de lui pardonner.
XXXVIII
Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille, s'empara alors de sa vie. C'était madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d'elle, au quatrième étage, dans un des pavillons du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop loin, bien qu'elle eût son modeste appartement à côté, dans la rue Neuve-de-Luxembourg.
Un petit cénacle d'hommes et de femmes distingués s'y réunissait tous les soirs. M. Pasquier, récemment rentré de l'émigration; M. Molé, très-jeune encore, mais déjà mûr d'idées et souple de caractère; M. Joubert, ami de tous les malheureux; M. de Bonald; M. de Fontanes, transition entre tous les régimes, mais irréconciliable avec la Terreur; M. Chênedollé, poëte loyal et royaliste constant; madame de Vintimille, captive sous la République, et dont la soeur, captive aussi, avait été chantée avant de mourir par André Chénier, suprême honneur rendu à la victime encore vivante, formaient ce cénacle.
L'ombre de M. de Montmorin, immolé sur l'échafaud à sa fidèle affection pour Louis XVI, planait sur le salon de sa fille comme un remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde était d'accord dans ce salon, tant les grands crimes effacent les différences d'opinions et ne laissent survivre que l'honneur.
M. de Saint-Herem, ancien ambassadeur en Espagne, membre de l'Assemblée constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis XVI, était resté ministre des affaires étrangères pendant la plus grande partie de la Révolution. Il marcha résolûment au supplice, donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, restée sans fortune, d'une beauté qui n'était que charmes, vivait dans une retraite, visitée par les amis de sa famille.
M. de Fontanes lui présenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.
Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces deux coeurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.
Madame de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est touchante.
«C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres.»
«J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air.»
C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.
Madame de Beaumont invita Chateaubriand à venir à Passy pendant la belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire à une femme sensible et malheureuse les paroles qu'avaient entendues Atala, ou les songes qu'avait rêvés René!
Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi réserver à ses favoris deux femmes providentielles: l'une, à l'entrée de la vie pour les enivrer d'un premier amour; l'autre, au déclin des jours pour faire respecter l'intérieur.
«Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié. Nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager: madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse; cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l'écart dans une allée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir?»
XXXIX
Bientôt tout changea de face. Madame de Beaumont tomba malade de la poitrine. Chateaubriand, par la protection de M. de Fontanes et de madame Bacciochi, soeur de Bonaparte, et toute-puissante sur lui à cause de la virilité de son caractère, demanda à entrer dans la diplomatie. Bonaparte l'agréa et le nomma secrétaire d'ambassade à Rome, heureux d'adresser au pape le jeune écrivain restaurateur de la religion. Il fut présenté au consul, reçut de M. de Talleyrand, qu'il a depuis si maltraité, son titre et ses instructions.
Il quitta Paris et s'achemina vers Rome, laissant madame de Beaumont en France; mais elle devait le rejoindre bientôt à Rome.
Quant à madame de Chateaubriand, déjà oubliée depuis plusieurs années, il l'avait entrevue à Paris et l'avait de nouveau négligée. Elle était un hors-d'oeuvre dans sa vie; elle disparut pour longtemps. Le dévouement aux amies loyales ne faisait point partie des prescriptions du culte restauré. Femme d'esprit, d'un caractère épineux et difficile, elle laissait son mari libre et vivait çà et là avec ses belles-soeurs, délaissées comme elle.
XL
Son voyage à Rome fut lent et glorieux, comme un triomphe au milieu d'un pays réjoui par le retour de son vieux culte. Il visita à loisir les choses et les hommes du midi de la France. Il écouta les vers de Reboul, que j'ai depuis admirés moi-même; excellent homme, que je désignai en 1848 au choix éclairé de son pays pour représentant de la République, que nous tentions de fonder; les exagérés le dégoûtèrent comme ils dégoûtèrent la France, et il se retira sans combat. Il était homme d'honneur, de talent et de vertu, mais non homme de lutte. Il est allé depuis au séjour des hommes de paix, en emportant notre amitié.
Avant son départ pour Rome, Lucien l'avait conduit à une fête chez le premier consul; Bonaparte le reconnaissant dans la foule, s'approcha de lui, et lui dit:
«En Égypte, j'étais toujours frappé quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'orient, et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cet inconnu qu'ils adoraient vers l'orient?»
Puis, s'interrompant lui-même et passant sans transition à un autre sujet:
«Le christianisme, dit-il, les idéologues n'ont-ils pas prétendu en faire un système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que le christianisme est petit? Si le christianisme est l'allégorie du mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à son culte!»
Et il s'éloigna.
XLI
Après avoir vu Murat à Milan, il reprit sa route. Il arriva à Rome le 27 juin. Mon ami, M. Artau, le conduisit à Saint-Pierre.
«Il sentait le besoin d'un effet, me dit Artau, ne pouvant pas le sentir, il l'affecta.»
Il s'assit sur le rebord en pierre du jet d'eau en face du portail, entre les obélisques égyptiens, et, plaçant sa main sur sa poitrine, il dit à Artau: «_J'ai soif!_» et demeura silencieux dans une contemplation évidemment simulée. Artau le comprit, et ne dérangea pas son enthousiasme.
On le logea chez le cardinal Fesch, au dernier étage du palais.
«N'ayant rien à faire dans ma chambre aérienne, dit-il, je regardais par-dessus les toits, dans une maison voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes; une cantatrice novice exerçant sa voix me poursuivait d'un solfége éternel, heureux quand il passait quelque enterrement pour me désennuyer. Du haut de ma fenêtre, je vis dans l'abîme de la rue le convoi d'une jeune mère; on la portait, le visage découvert, entre deux files de pèlerins blancs; son nouveau-né, mort aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds.»
XLII
Chateaubriand fit une imprudence qui choqua l'ambassadeur et tout le corps diplomatique de Rome. Il alla présenter son hommage au vieux roi de Sardaigne, qui avait abdiqué sa couronne et qui vivait retiré à Rome. Le cardinal Fesch écrivit à Paris cette excentricité inopportune et prétentieuse. Bonaparte ne fit qu'en rire et l'excusa. Mais d'autres prétentions plus offensantes pour l'ambassadeur le blessèrent plus directement. Il était parcimonieux comme sa soeur. Le secrétaire mangeait à sa table. Le vin que le cardinal faisait servir à ses commensaux parut mauvais à Chateaubriand, qui se fit servir une bouteille particulière achetée de ses deniers. Cette inconvenance déplut à l'ambassadeur; les paroles aigres s'échangèrent sur ce trivial sujet; l'animadversion s'envenima et subsista toujours. L'écrivain oublia trop vite l'infériorité du diplomate.
CLXIVe ENTRETIEN
CHATEAUBRIAND (SUITE.)
XLIII
Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:
«Puis-je donc vivre? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs; ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en murera la porte?»
Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de Chateaubriand, leur apprit son passage à Lyon. Elle rencontra à Milan M. Bertin, du _Journal des Débats_, qui la conduisit à Florence. Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut reçue à Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à la personne d'une amie du défenseur de l'Église.
«Un jour, je la menai au Colisée: c'était un de ces jours d'octobre tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre et alla s'asseoir sur une pierre en face des autels placés au pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces portiques, morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantes safranées par l'automne et noyées dans la lumière; la femme expirante abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu'à l'arène, ses regards qui quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me dit: «Allons, j'ai froid!» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha et ne se releva plus. Me voyant pleurer: «Vous êtes un enfant! dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?...» Elle me rappela alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et se mit à pleurer!
«Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelques minutes... Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes mains se trouvait appuyée sur son coeur, qui touchait à ses légers ossements, il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Ô moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter. Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha la tête; quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à sa bouche: le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini!»
XLIV
Il fit ensevelir cette femme amie dans l'église des Français, Saint-Louis, et quitta Rome pour aller pleurer à Naples.
Peu de temps après, il reçut de M. de Talleyrand sa nomination au poste de ministre plénipotentiaire à Sion, bourgade des Alpes, capitale de la petite république du Valais.
Il accepta et alla remercier Napoléon.
Le duc d'Enghien ayant été fusillé quelques jours après, il donna sa démission.
Madame Bacciochi et M. de Fontanes vinrent lui faire les reproches de l'amitié épouvantée. Il ne rétracta rien de son imprudence et de son indignation. Son royalisme, dont il s'est trop vanté, date de ce jour-là. Bonaparte ne témoigna aucun ressentiment. Les amis mêmes du prochain empire ne se retirèrent pas. M. Pasquier vint l'embrasser. Chateaubriand ne lui rendit pas assez, plus tard, le souvenir de ce généreux courage.
XLV
Satisfait d'avoir protesté par ses actes au sentiment public, Chateaubriand reprit sa vie studieuse, et continua d'écrire des articles pour le _Mercure_. Il vengea ainsi Tacite de l'animadversion avouée du consul:
«Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du dictateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît, inconnu, auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux; mais il est des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le dieu n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie.»
XLVI
Il résolut alors d'appeler plus fortement l'attention sur lui en voyageant en Grèce et en Syrie. Ce voyage produisit un de ses meilleurs écrits: l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. C'est un recueil de pages étincelantes d'érudition prétentieuse, de piété affectée, un trompe-l'oeil admirable pour les fidèles de l'Évangile ou de la gloire classique; cela réussit complétement. Le style était admirable, resplendissant, unanime; ceux qui ne croyaient qu'à la Fable retrouvèrent leurs dieux sous les bocages du Céphise; ceux qui ne croyaient qu'au Golgotha lisaient à genoux au pied du Calvaire. Il faillit remettre en goût les pèlerinages de Sion. Ce n'était qu'un pèlerinage au Parnasse.
Il revint vite, en traversant la mer, par Carthage, puis par Grenade et l'Alhambra, où il rencontra le véritable but de son voyage. «Mais croyez à ce que je chante, et non à ce que je prêche!» Cet itinéraire est un pot-pourri où Sparte, Argos, Athènes, le Calvaire, l'Hélicon débitent chacun son rôle, et où l'auteur est sûr de triompher, sinon par sa foi, du moins par son talent. Ce succès un peu banal dure encore, et il durera tant que les souvenirs classiques seront la religion des hommes de lettres.
XLVII
Chateaubriand, de retour à Paris le 4 novembre 1811, n'attendit pas le printemps pour aller goûter sa retraite champêtre.
Il avait acheté dans la Vallée-aux-Loups un étroit espace appelé Aulnay, défrichement au milieu des bois. Il y construisait une maisonnette de plâtre et de briques, que les ouvriers achevaient encore. Voulant les activer par sa présence, il y conduisit un soir madame de Chateaubriand, retrouvée à Paris.
«La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la voiture versa; le buste en plâtre d'Homère sauta par la portière et se brisa: mauvais augure pour le poëme des _Martyrs_, dont je m'occupais alors. La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux allumés, et éclairée par des bouts de chandelles; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins dans les bois. Charmés d'y trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table; le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants, je vis le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries.
«J'étais dans des enchantements sans fin. Sans être madame de Sévigné, j'allais, chaussé d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser par les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne me manquait point.» Etc.
On voit qu'après les poëtes et les prophètes, l'imitation plus prosaïque de Jean-Jacques Rousseau ne manquait point non plus. Elle est plus naturelle et par conséquent plus vraie.