Cours familier de Littérature - Volume 28
Part 13
Au retour de ce long pèlerinage, madame Guyon fit imprimer à Lyon une explication du _Cantique des cantiques_ de Salomon, et quelques autres écrits sur la contemplation. Ces doctrines, renouvelées de Platon et des premiers contemplateurs chrétiens, consistaient à recommander aux âmes pieuses, comme type de perfection, un amour de Dieu pour lui-même, désintéressé de toute récompense comme de toute crainte. L'Église s'émut de ces doctrines. Madame Guyon et le père Lacombe, qui venait de rentrer à Paris, furent arrêtés. Le religieux, interrogé, jeté à la Bastille, fut enfin renfermé au château de Lourdes, dans les Pyrénées, pour y languir pendant de longues années d'expiation. Madame Guyon, enfermée de son côté dans un monastère de la rue Saint-Antoine, subit les interrogatoires sévères de l'Église, et se lava victorieusement de toutes les accusations de scandale et d'impiété. Elle devint l'édification du couvent qui lui servait de prison. Madame de Maintenon, intercédée en sa faveur, lui fit rendre la liberté. Madame Guyon courut rendre grâces à sa libératrice qui, subissant la fascination générale, la rapprocha d'elle comme un foyer de piété, d'éloquence et de grâce. Elle l'introduisit à Saint-Cyr, maison où elle avait rassemblé l'élite des jeunes filles nobles du royaume. Ce fut là que Fénelon rencontra madame Guyon. La conformité de tendresse et d'exaltation de ces deux âmes également religieuses, ne tarda pas à établir entre Fénelon et madame Guyon un commerce spirituel où il n'y eut de séduction que la piété et de séduit que l'enthousiasme.
XX
Cependant le bruit des nouveautés qui couvaient à Saint-Cyr et à Versailles entre madame Guyon et l'abbé de Fénelon et qui ravissaient les âmes ardentes, était parvenu à l'archevêque de Paris, à Bossuet et à l'évêque de Chartres, directeur de madame de Maintenon.
Ces trois prélats dénoncèrent Fénelon comme fauteur dangereux d'idées inexpérimentées ou téméraires, qu'il fallait, pour la paix de la religion, éloigner du roi et de son petit-fils.
Bourdaloue, orateur célèbre et vénéré de la chaire, consulté sur ces doctrines, répondit avec la même austérité. «Le silence sur ces matières, dit-il dans sa lettre, est le meilleur gardien de la paix. Il n'en faut parler que dans le secret de la confidence avec ses directeurs spirituels.» La sourde conspiration des esprits sévères couva ainsi contre Fénelon longtemps avant d'éclater.
Bossuet, au commencement de cette querelle, chercha plutôt à l'étouffer qu'à l'envenimer. Il traita les visions de madame Guyon comme les erreurs d'un esprit malade; il reçut avec indulgence les explications de cette femme célèbre et ses regrets des troubles qu'elle excitait involontairement dans les âmes. Il se chargea d'examiner à loisir ses écrits et de porter un arrêt suprême auquel elle se soumettrait avec une déférence volontaire.
Il fit ce qu'il avait promis de faire; il lut et censura les livres de madame Guyon. Il lui écrivit pour lui indiquer, avec une bonté divine, les passages scandaleux pour la raison ou dangereux pour la morale.
Il s'entretint confidentiellement avec Fénelon des aberrations de son ami spirituel et le conjura de les condamner avec lui. Fénelon, sûr de l'orthodoxie de madame Guyon, et touché des persécutions qui la menaçaient, la justifia devant Bossuet avec plus de magnanimité que de politique. Il se refusa à condamner, comme théologien, ce qu'il admirait comme homme, comme poëte et comme ami. Bossuet fut contristé.
XXI
Le roi, qui se mêlait de théologie, sans rien comprendre que la discipline et l'autorité infaillible, témoigna son mécontentement. Madame de Maintenon, tremblant de se compromettre aux yeux du roi, se hâta de désavouer ses amis et de retirer ses faveurs. Elle pressa la nomination d'un tribunal de docteurs pour juger les questions et pour la décharger d'une responsabilité qui lui pesait dans cette affaire.
Les conférences s'ouvrirent. Bossuet les dominait; étranger à ces susceptibilités, il priait encore Fénelon de l'initier à ces exaltations mystiques qu'il appelait d'amoureuses extravagances. Fénelon analysait pour Bossuet ces livres français, espagnols ou italiens, où madame Guyon avait puisé ses propres enthousiasmes. Madame de Maintenon, craignant que Fénelon ne se trouvât compromis dans ces réprobations de l'Église de Paris, et arraché ainsi à la cour, employa pour le détacher de madame Guyon la séduction de la faveur royale. Le roi le nomma archevêque de Cambrai. À ce titre, madame de Maintenon espérait le faire associer lui-même aux évêques qui jugeaient madame Guyon, et le contraindre à réprouver ainsi comme pontife, ce qu'il avait admiré comme ami.
Fénelon s'alarma au premier moment d'une dignité qui devait l'enlever à son élève. Il représenta au roi que la première dignité à ses yeux était la tendresse qui l'attachait à son petit-fils, et qu'il ne changerait volontairement contre aucune autre. «Non, lui répondit avec bonté Louis XIV, j'entends que vous restiez en même temps précepteur de mon petit-fils. La discipline de l'Église ne vous impose que neuf mois de résidence dans votre diocèse; vous donnerez vos trois autres mois à vos élèves ici: et vous surveillerez de Cambrai leur éducation pendant le reste de l'année, comme si vous étiez à la cour.»
XXII
Fénelon se dépouilla contre l'usage d'une abbaye qu'il possédait et résista aux instances et aux exemples qui l'encourageaient à garder ces richesses de l'Église. Le roi l'adjoignit aux évêques qui scrutaient les doctrines de madame Guyon. Mais déjà la conférence était dissoute, et Bossuet, seul rapporteur et seul oracle, rédigeait à part le jugement. Fénelon, après en avoir discuté et fait modifier les termes dans un sens qui excluait toute application de la censure à la personne de madame Guyon, signa l'exposé des principes purement théologiques de cette déclaration. La paix semblait tellement cimentée entre ces deux oracles de la foi, en France, que Bossuet voulut présider lui-même, comme pontife consécrateur, à l'élévation ecclésiastique de son disciple et ami.
Le roi, son fils, son petit-fils, la cour entière assistèrent dans la maison de madame de Maintenon, à Saint-Cyr, à la cérémonie où le génie de l'éloquence consacrait le génie de la poésie.
XXIII
Mais à peine la paix était-elle rétablie par l'intervention de madame de Maintenon entre Bossuet et Fénelon, que de nouvelles causes de discussion s'élevèrent entre eux. Madame Guyon s'évada secrètement du couvent où Bossuet lui avait offert un asile sûr et affectueux à Meaux. Ce dernier sollicita du roi l'arrestation de madame Guyon. Le roi la fit découvrir dans Paris et enfermer dans une maison de fous. Fénelon, alors à Cambrai, apprit avec douleur que son amie venait d'être transférée à Vincennes. On la transféra, après plusieurs interrogatoires, dans une maison cloîtrée de Vaugirard, sous la surveillance du curé de Saint-Sulpice.
XXIV
Fénelon, placé par la rigidité de ses adversaires entre le crime de condamner ce qu'il croyait innocent et le danger de susciter sur sa propre tête les foudres de Bossuet, et pour enlever à celui-ci tout prétexte aux incriminations, écrivit son livre des _Maximes des Saints_.
C'était la justification, par les textes tirés des livres et des opinions même des oracles de l'Église, de l'amour désintéressé de Dieu.
Il soumit humblement, page par page, son manuscrit à la censure de monseigneur de Noailles, successeur de M. de Harlay, archevêque de Paris, qui l'engagea à ne le communiquer qu'à ses théologiens, sans en parler à Bossuet.
Celui-ci s'indigna au bruit de la prochaine publication d'un livre dont on lui avait dérobé le secret. La justification de Fénelon parut un crime contre l'autorité de l'oracle de l'Église de France. Le roi prit parti pour le chef de l'épiscopat. Tout le monde s'éloignait de Fénelon. Il était à Versailles aussi isolé qu'à Cambrai, attendant chaque jour l'ordre de s'éloigner de la cour. Ce fut dans cette angoisse qu'un incendie dévora son palais épiscopal de Cambrai, les meubles, les livres, les manuscrits qu'il contenait. Il reçut ce coup avec sa sérénité habituelle. «J'aime mieux, dit-il à l'abbé de Langeron qui accourut pour lui apprendre ce malheur, que le feu ait pris à ma maison plutôt qu'à la chaumière d'une pauvre famille.»
Cependant Bossuet fulminait de sévères censures contre le livre de Fénelon, à qui le roi enjoignit de quitter Versailles et de se rendre à Cambrai, sans s'arrêter à Paris. Il lui fut défendu d'aller à Rome solliciter un jugement du pape sur ces doctrines, et le roi écrivit au souverain pontife pour lui demander une condamnation de l'archevêque de Cambrai, s'engageant à la faire exécuter par toute son autorité royale.
XXV
La séparation de Fénelon et du duc de Bourgogne, son élève, déchira les deux coeurs. Le duc de Bourgogne se jeta en vain aux pieds du roi, son aïeul: «Non, mon fils, répondit le roi, je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur. Il s'agit de la sûreté de la foi; Bossuet en sait plus dans cette matière que vous et moi.» Madame de Maintenon affligée, mais d'autant plus inexorable qu'elle avait été plus complice, refusa de recevoir Fénelon.
Arrivé dans son diocèse, Fénelon se livra tout entier à la charité et à l'étude. De cette solitude sortirent des milliers de pages où respirent le génie littéraire de la plus pure antiquité et le génie moderne du christianisme, qui parlent de la divinité avec une admirable puissance d'esprit et de langage, souvent avec le plus tendre enthousiasme. On y sent une prière, une adoration perpétuelle sous chaque parole, comme la chaleur sous la vie. On peut dire que Fénelon ne pouvait parler de Dieu sans prier.
XXVI
Bossuet, de son côté, avait envoyé à Rome un de ses neveux pour solliciter les foudres de l'Église contre Fénelon. L'abbé Bossuet ne cessait de répandre à Rome, sur les doctrines et le caractère de Fénelon, les ombres de la calomnie. Ce futur janséniste poussait le zèle de secte et de famille jusqu'à appeler dans sa correspondance Fénelon: «cette bête féroce!»
Pendant ces négociations, la calomnie, à Rome et à Paris, poursuivait l'animosité par les mêmes moyens, la flétrissure des moeurs de madame Guyon, afin de faire rejaillir cette flétrissure, non-seulement sur la doctrine, mais sur la vertu de l'archevêque de Cambrai.
La tête du religieux Lacombe, enfermé dans les cachots du château de Lourdes, s'était affaiblie et égarée par la torture de l'isolement. Il avait fini par écrire à l'évêque de Tarbes des lettres dans lesquelles il semblait confesser des relations coupables avec madame Guyon.
XXVII
Aussitôt qu'on eut connaissance à Paris de ces aveux du délire, on fit transférer le religieux au château de Vincennes. Là il écrivit, sous l'insinuation, sous la contrainte, à madame Guyon une lettre où il l'exhortait, comme sa complice, à confesser leurs égarements et à se repentir. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lut cette lettre à madame Guyon et la somma d'avouer les désordres confessés par le religieux. Celle-ci se souleva contre une telle horreur et fut transférée, pour subir une plus étroite captivité, à la Bastille, où elle persista dans son innocence et dans son supplice. On s'empressa néanmoins d'envoyer ces lettres infamantes à Rome, pour y ternir celui qu'on voulait perdre.
Le cardinal de Noailles, Bossuet, madame de Maintenon elle-même, sur la foi de ces rêves d'un insensé, ne doutèrent plus du crime du religieux et de madame Guyon.
«Ces lettres, écrivait l'abbé Bossuet à son oncle, feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques.»
La démence du religieux ne tarda pas à éclater. On le jeta dans une loge d'aliénés, où il mourut dans le délire.
On fut forcé de reconnaître que Fénelon n'avait jamais vu ce religieux et n'avait entretenu aucune correspondance avec lui. On se vengea de cette déception de l'animosité par l'expulsion de tous les amis de Fénelon de la cour du duc de Bourgogne.
XXVIII
Fénelon montra bientôt, dans cette crise de sa vie, que son âme était supérieure encore à son esprit.
Cependant la condamnation du livre des _Maximes_ n'arrivait pas. Rome hésitait, le pape Innocent XII dissimulait mal sa conviction secrète de l'innocence de Fénelon, de la pureté de ses moeurs, du charme de ses vertus. Les cardinaux chargés d'examiner son livre se partageaient en nombre égal pour et contre. Bossuet et Louis XIV intervinrent et dictèrent l'arrêt par une lettre impérative au souverain pontife.
Pendant que cette objurgation au pape partait, Louis XIV, devançant la condamnation, se faisait apporter solennellement le tableau des officiers de la maison du duc de Bourgogne, effaçait, de sa propre main, le nom de Fénelon du rang de précepteur, supprimait ses appointements et faisait fermer sa chambre à Versailles. Enfin la condamnation obtenue avec tant de peine de la justice et de la bonté d'Innocent XII arriva à Paris avec un cri de joie des ennemis de Fénelon à Rome.
XXIX
Au moment où celui-ci reçut à Cambrai la première nouvelle de sa condamnation, il allait monter dans sa chaire pour parler au peuple sur un sujet sacré qu'il méditait depuis quelques jours. Il n'eut pas le temps d'échanger une seule parole avec son frère, qui lui avait apporté le coup pour l'adoucir. Les assistants ne le virent ni rougir, ni pâlir à cette douleur. Il s'agenouilla seulement un moment, le front dans ses mains, pour changer le sujet et le plan de son discours, et, se relevant avec la sérénité de son inspiration ordinaire, il parla avec une onction pénétrante sur la soumission sans réserve, due dans toutes les conditions de la vie, à la légitime autorité de ses supérieurs.
Le bruit de sa condamnation, répandu de bouche en bouche par des chuchotements dans sa cathédrale, attirait tous les regards sur lui, et sa résignation invitait aux larmes.
Sa peine n'était pas dans son orgueil, elle était dans son incertitude de conscience, il avait remis sa conscience à l'Église, elle avait prononcé; il crut entendre la voix de Dieu et il s'inclina sous l'arrêt.
«L'autorité a déchargé ma conscience, écrivait-il le soir même de ce jour; il ne me reste plus qu'à me soumettre et me taire, et à porter en silence mon humiliation. Oserais-je vous dire que c'est un état qui porte avec soi sa consolation pour un homme droit qui ne tient pas au monde? Il en coûte sans doute à s'humilier; mais la moindre résistance coûterait cent fois davantage à mon coeur.»
XXX
Le lendemain, il publia une déclaration à ses diocésains, dans laquelle il s'accuse lui-même d'erreur dans son livre des _Maximes des Saints_. «Nous nous consolons, dit-il dans cette déclaration, de ce qui nous humilie, pourvu que le ministère de la parole que nous avons reçu du Seigneur pour votre sanctification n'en soit pas affaibli, et que l'humiliation du pasteur profite en grâce et en fidélité au troupeau.»
Sans doute l'arrêt officiel de Rome ne changea pas au fond de son coeur ses sublimes convictions sur l'amour désintéressé et absolu de Dieu: il ne crut pas s'être trompé dans ce qu'il sentait; mais il crut s'être égaré dans ce qu'il avait exprimé; il crut surtout que l'Église voulait imposer le silence sur des subtilités qui peuvent troubler les âmes et embarrasser son gouvernement, et il acquiesça avec bonne foi et avec humilité à ce silence.
Cette humilité et ce silence, qui édifièrent le monde, irritèrent davantage ses ennemis. Ils voulaient un hérésiarque à foudroyer, Fénelon ne leur offrait qu'une victime à admirer.
«On est très-étonné, s'écrie Bossuet lui-même, que Fénelon, si sensible à son humiliation, le soit si peu à son erreur. Il veut qu'on oublie tout, excepté ce qui l'honore. Tout cela est d'un homme qui veut se mettre à couvert de Rome, sans avoir aucune vue du bien!»
Le génie de ce grand homme ne sert ici qu'à illustrer sa haine; il l'emporta au tombeau. Sa mort suivit de près son triomphe. «Je l'ai pleuré devant Dieu, et j'ai prié pour cet ancien maître de ma jeunesse, écrit alors Fénelon; mais il est faux que j'aie fait célébrer ses obsèques dans ma cathédrale, et que j'aie prononcé son oraison funèbre. De pareilles affectations, vous le savez, ne sont pas dans mon âme.»
La persécution de Bossuet contre le plus doux des disciples a entaché sa mémoire. Rien ne reste impuni, même sur la terre, des faiblesses du génie.
L'ardeur du zèle pour l'unité de foi dans le pontife n'excuse pas la cruauté du polémiste dans la dispute. Bossuet était un prophète biblique, Fénelon un apôtre de l'Évangile: l'un tout terreur, l'autre tout charité. Tout le monde envie Bossuet comme écrivain; qui voudrait lui ressembler comme homme? C'est l'expiation des hommes supérieurs qui ne surent pas aimer, de n'être pas aimés après eux dans leur gloire.
XXXI
Madame Guyon, cause de toutes ces agitations, sortit de Vincennes après la mort de Bossuet, et vécut reléguée en Lorraine chez une de ses filles. Elle y mourut, de longues années après, dans une renommée de piété et de vertu qui ne se démentit jamais et qui justifie l'estime de Fénelon.
Tout semblait pacifié et tout promettait à Fénelon un retour prochain auprès de son élève, le duc de Bourgogne, que les années rapprochaient du trône, quand l'infidélité d'un copiste, qui livra aux imprimeurs de Hollande un manuscrit de _Télémaque_, rejeta pour jamais l'auteur dans la disgrâce de la cour et dans la colère du roi. _Télémaque_, ainsi dérobé, éclata comme une révélation et courut avec la rapidité de la flamme. Le temps l'appelait: les chances de la gloire, de la tyrannie, de la servitude et des malheurs des peuples à la suite des guerres de Louis XIV, avaient soufflé dans toutes les âmes, en Europe, une sorte de pressentiment de ce livre. C'était la vengeance des peuples, la leçon des rois, l'inauguration de la philosophie et de la religion dans la politique. Une poésie éclatante et harmonieuse y servait d'organe à la vérité, et même à l'illusion. Tout fit écho à cette douce voix d'un pontife législateur et poëte, qui venait instruire, consoler et charmer le monde. Les presses de la Hollande, de la Belgique, de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, ne pouvaient suffire à multiplier les exemplaires du _Télémaque_ au gré de l'avidité des lecteurs. Ce fut en peu de mois l'évangile de l'imagination moderne: il fut classique en naissant.
Le bruit en vint à Louis XIV. Ses courtisans, en lui montrant son image dans le faible et dur Idoménée, fléau de ses peuples, lui dirent «qu'il fallait être son ennemi pour avoir peint un pareil portrait.» On vit une satire sanglante des princes et du gouvernement dans les récits et dans les théories du païen. La malignité publique se complut à voir la figure du roi, des princes, des ministres, des favoris et des favorites, dans les personnages dont Fénelon avait composé ses tableaux. Ces portraits, composés ainsi dans le palais de Versailles, sous les auspices de la confiance que le roi avait placée dans le précepteur de son héritier, parurent une trahison domestique. Les beaux rêves de Fénelon, en contraste avec les sombres réalités de la cour et avec les tristesses de son déclin, se levèrent comme autant d'accusations contre le monarque. La témérité, la noirceur et l'ingratitude furent imputées à l'imagination d'un poëte, qui n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé et peint plus beau que nature. L'antipathie naturelle de Louis XIV contre Fénelon devint de l'indignation et du ressentiment. Quand on compare le règne et le poëme, on ne peut ni s'étonner ni accuser le roi d'injustice.
Pour l'auteur, dans sa conscience, la publication imprévue de son poëme lui causa autant de trouble que de douleur. Il y vit sa condamnation certaine à un éternel exil, et sa situation d'ennemi public dans une cour qui ne lui pardonnerait jamais.
Il ne se trompait pas. Le soulèvement de la cour contre lui fut soudain. Elle déguisa mal la colère sous le dédain.
«Ce livre de Fénelon, dit Bossuet, qui vivait encore à l'époque de son premier bruit, est un roman. Ce livre partage les esprits: la cabale l'admire, le reste du monde le trouve peu sérieux et peu digne d'un prêtre.»
Il fut convenu à la cour qu'on ne prononcerait pas le titre devant le roi: il le crut oublié, parce qu'il l'oubliait lui-même. Seize ans après que _Télémaque_, imprimé sous toutes les formes et traduit en toutes les langues, inondait l'Europe, les orateurs à l'Académie française, en parlant des oeuvres littéraires du temps, se taisaient sur le livre en possession du siècle et de la postérité.
XXXII
Cette colère de la cour consterna l'âme du duc de Bourgogne, que la séparation, l'injustice et l'adversité attachaient davantage à son maître. Ce prince, pour échapper à la jalouse tyrannie de son grand-père, était obligé de faire un mystère de son attachement à Fénelon et de cacher, comme un crime d'État, sa rare correspondance avec son ami.
«Enfin, lui écrit le jeune prince, je trouve une occasion de rompre le silence que je suis contraint de garder depuis quatre ans. J'ai souffert bien des maux; mais un de mes plus grands était de ne pouvoir vous dire ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie...
«... Ne montrez cette lettre à personne au monde, excepté à l'abbé de Langeron, car je suis sûr de son secret. Ne me faites pas de réponse...»
Fénelon répondait de loin en loin par des lettres où les conseils de l'homme de piété et de l'homme d'État étaient pénétrés de l'onction d'une tendresse paternelle.
«Je ne vous parle que de Dieu et de vous, écrivait-il, il n'est pas question de moi. Dieu merci, j'ai le coeur en paix. Ma plus rude croix est de ne plus vous voir, mais je vous porte sans cesse devant Dieu dans une présence plus intime que celle des sens. Je donnerais mille vies comme une goutte d'eau, pour vous voir tel que Dieu vous veut.»
XXXIII
Le duc de Bourgogne en allant prendre le commandement de l'armée de Flandre, dans la campagne de 1708, passa par Cambrai.
Le roi lui défendit non-seulement d'y coucher, mais de s'y arrêter même pour manger; il lui fut interdit de sortir de sa chaise.
L'archevêque se trouva à la poste, il s'approcha de la chaise de son pupille, dès qu'il arriva. Le jeune prince ne put retenir sa joie, en apercevant son précepteur; il l'embrassa à plusieurs reprises; on ne fit que relayer, mais sans se presser: nouvelles embrassades et on partit.
C'est à Cambrai, pendant les tristes années où l'Europe liguée faisait expier à Louis XIV l'éclat dominateur, les longues prospérités, la gloire hautaine de tout son règne, qu'il faut surtout admirer Fénelon.
C'est surtout au milieu des complications de la guerre malheureuse dont son diocèse est le théâtre et la victime que sa figure devient la plus touchante personnification de la charité. Des traits charmants, ramenés chaque jour par les misères qui les multiplient en se multipliant, font bénir le nom de Fénelon et surtout sa présence.
Pendant l'hiver et pendant la disette de 1709, cette charité s'exerça avec un zèle plus actif et sous les formes les plus diverses, pour répondre à la triple épreuve de la guerre, du froid et de la famine. Les désastres s'étaient accumulés. Les places fortifiées avec tant de soin par la prudence du roi étaient au pouvoir de l'ennemi. Les troupes, mal payées, désapprenaient l'obéissance et la discipline, comme elles avaient désappris la victoire. Le trésor était vide; la rigueur de l'hiver avait partout stérilisé les semences confiées à la terre. Les hommes mouraient de froid. L'été venu on vit mourir de faim, une poignée d'herbe à la bouche. Dans un grand nombre de villes et de provinces, des séditions étonnèrent ce règne, qui trouvait tout prosterné devant lui. Les exécutions répondirent aux égarements de la misère. La paix, qu'il n'avait jamais su garder, fuyait maintenant les sollicitations humiliées de Louis XIV.
XXXIV