Cours familier de Littérature - Volume 28

Part 12

Chapter 123,684 wordsPublic domain

Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti, où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde; tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du coeur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant devant son Créateur.

XVIII

Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une femme qui parle:

Quand, assise à douze ans, à l'angle du verger, Sous les citrons en fleurs, ou les amandiers roses, Le souffle du printemps sortait de toutes choses, Et faisant sur mon cou mes boucles voltiger, Une voix me parlait, si douce au fond de l'âme, Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau. Ce n'était plus le vent, la cloche, le pipeau, Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme;

C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, C'était vous dont le coeur déjà parlait au mien.

Quand plus tard mon fiancé venait de me quitter, Après des soirs d'amour au pied du sycomore, Quand son dernier baiser retentissait encore Au coeur qui sous la main venait de palpiter, La même voix tintait longtemps dans mes oreilles, Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas. Ce n'était pas sa voix ni le bruit de ses pas, Ni l'écho des amants qui chantaient sous les treilles;

C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, C'était vous dont le coeur parlait encore au mien.

Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer, J'assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue, Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa figue Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer, Une voix s'élevait de mon sein, tendre et vague. Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau, Ni des souffles d'enfants donnant dans leur berceau, Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;

C'était vous, c'était vous, ô mon ange gardien, Vous dont le coeur alors chantait avec le mien.

Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs; Et le long des buissons abrités de la bise, Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise, Je garde les chevreaux et les petits enfants: Cependant dans mon sein la voix intérieure M'entretient, me console, et me chante toujours. Ce n'est plus cette voix du matin de mes jours, Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure;

Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon ange gardien, Vous dont le coeur me reste et pleure avec le mien!

Ce que les femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.

FÉNELON

Fénelon naquit d'une famille noble et militaire du Périgord vivant tantôt dans les camps, tantôt dans le fond de cette province.

Son père, Pons de Salignac, comte de Fénelon, retiré du service, avait eu plusieurs enfants d'un premier mariage avec Isabelle d'Esparbis. Veuf et déjà avancé en âge, il avait épousé Louise de Saint-Abre, dont il eut François de Fénelon.

Fils d'un vieillard et d'une jeune épouse, Fénelon reçut de la nature la maturité de l'un et les grâces de l'autre. Il fut élevé jusqu'à l'âge de douze ans dans la maison paternelle.

La littérature sacrée et les littératures grecque et latine, furent sous un précepteur particulier les premiers aliments de son imagination.

L'université de Cahors acheva son éducation.

I

Le bruit de ses heureuses dispositions parvint jusqu'à son oncle, Antoine de Fénelon qui, arrivé au premier grade de l'armée, appela son neveu auprès de lui à Paris.

On destinait l'enfant à l'Église. On lui fit poursuivre ses études philosophiques et théologiques dans les hautes écoles de Paris. Son génie précoce y éclata comme il avait éclaté à Cahors. La gloire anticipée et la faveur générale qui entourait le jeune Fénelon, firent craindre quelque enivrement du monde au vieil oncle, son tuteur, qui se hâta de le faire entrer dans le séminaire Saint-Sulpice, pour l'attacher au sacerdoce par des voeux.

III

L'ardente imagination du jeune lévite devait naturellement le porter à l'héroïsme de sa profession. Il forma la résolution de s'enrôler parmi les missionnaires qui allaient convertir le Canada au christianisme, et de se consacrer, comme les premiers apôtres de l'Évangile, à la poursuite des âmes parmi les idolâtres, dans les forêts du nouveau monde.

Le directeur de Saint-Sulpice, homme sage et prudent, avertit le marquis Antoine de Fénelon de la résolution de son élève. On l'envoya chez un autre de ses oncles, évêque de Sarlat, qui lui défendit, au nom du ciel, de poursuivre ce dessein téméraire, et le fit rentrer au séminaire de Saint-Sulpice.

Le jeune homme ne tarda pas à devenir prêtre, resta à Paris, et fut employé, pendant trois ans, à expliquer les mystères aux enfants du peuple, les jours de fête et les dimanches, dans la sacristie de l'église Saint-Sulpice.

IV

L'évêque de Sarlat l'appela de ces humbles fonctions dans son diocèse, pour le faire nommer représentant du clergé de la province à l'assemblée générale du clergé.

La jeunesse de Fénelon fit échouer l'ambition de son oncle: un autre ecclésiastique de haute naissance obtint les suffrages. Fénelon reprit à Sarlat sa passion d'apostolat lointain et poétique pour la conversion des peuples.

«Je médite, écrit-il alors à Bossuet, un grand voyage. La Grèce s'ouvre devant mes pas; l'islamisme recule, le Péloponèse redevient libre, l'Église de Corinthe refleurit, la voix de l'apôtre s'y fait encore entendre. Je me vois transporté dans ces belles contrées, et parmi ces ruines sacrées pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je visite cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fit prendre sa république. Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les visions du disciple bien-aimé, heureuse Pathmos! J'irai baiser ta terre sur les pas de saint Jean, et je croirai, comme lui, voir les cieux ouverts! Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le jour, après une si longue nuit!»

V

Cette lettre ne fut qu'une confidence sans réalisation. L'évêque de Sarlat parvint à incliner l'esprit de son neveu d'un autre côté.

Fénelon, rappelé à Paris par l'archevêque, M. de Harlay, fut nommé, malgré sa jeunesse, supérieur des Nouvelles-Converties au catholicisme, dont les persécutions de Louis XIV avaient multiplié le nombre à Paris. Il n'avait que vingt-sept ans, il gouverna cet ordre de femmes de son administration et de sa parole, avec une sagesse prématurée.

Il pouvait aspirer, sous les auspices de M. de Harlay, aux plus hautes et aux plus célèbres dignités de l'Église; il leur préféra l'amitié stérile alors de Bossuet. M. de Harlay, jaloux de l'évêque de Meaux, ressentit cette négligence du jeune prêtre. «Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, en se plaignant de son peu d'empressement à lui complaire, vous voulez être oublié, vous le serez.»

VI

Fénelon fut oublié, en effet, dans la distribution des faveurs de l'Église. Son oncle, l'évêque de Sarlat, fut obligé, pour soutenir son neveu à Paris, de lui résigner le petit prieuré de Carénac, dépendant de son évêché. Ce revenu de trois mille francs fut la seule fortune de Fénelon jusqu'à l'âge de quarante-deux ans.

Il passa quelques semaines dans ce prieuré; il distribua aux indigents de la contrée tout ce qu'il put retrancher de ce modique revenu à ses besoins les plus restreints. Il y composa des vers, où le sentiment de la solitude, qui porte à Dieu, se mêle aux sentiments de Dieu qui remplit la solitude. Ces vers avaient la mollesse et la grâce de la jeunesse; ils n'avaient pas la virilité de l'âme véritablement poétique. Il le sentit lui-même et se résigna à la prose; mais il ne cessa pas d'être le génie le plus poétique de son temps.

VII

Il reprit et poursuivit, pendant dix ans, à Paris, la direction de l'établissement qui lui était confié; il s'exerçait à parler et à écrire sur des choses saintes. Il composait, pour la duchesse de Beauvillers, mère d'une jeune et nombreuse famille, un traité de l'_Éducation des filles_. Ce livre, bien supérieur à l'_Émile_, de Jean-Jacques Rousseau, n'est point l'utopie, mais la pratique raisonnée d'une éducation domestique pour l'époque où Fénelon écrivait. On y sent le tact parfait d'un homme qui n'écrit pas pour être lu, mais pour profiter aux familles.

VIII

Fénelon entremêlait à ces travaux et à ces devoirs de sa profession des correspondances intimes, pleines d'onction sainte et d'enjouement avec ses amis. Il en avait déjà un grand nombre; le plus cher et le plus assidu était le jeune abbé de Langeron. Bossuet était pour lui plus qu'un ami, c'était un maître; mais un maître chéri autant qu'admiré.

Fénelon, l'abbé Fleury, l'abbé de Langeron, l'élite de l'Église et de la littérature sacrée suivaient Bossuet dans sa retraite de Germigny; ils partageaient ses loisirs sévères, ils recevaient les confidences de ses sermons, de ses oraisons funèbres, de ses traités de polémique; ils lui soumettaient leurs essais, ils s'enrichissaient de ses entretiens familiers, dans lesquels cet homme de premier mouvement était plus sublime encore que dans sa chaire, parce qu'il était plus naturel.

Ce furent les plus belles années de Fénelon; il était loin de supposer que les foudres sortiraient bientôt pour lui de ce cénacle où il ne respirait que la paix, la modestie et le bonheur.

IX

La révocation de l'édit de Nantes venait de frapper la liberté de conscience en rompant le traité de paix, entre les religions, promulgué avec Henri IV. Trois cent mille familles étaient expulsées, dépouillées, privées de leurs enfants, des milliers d'autres familles, dans les provinces protestantes, étaient contraintes, moitié par la persuasion commandée, moitié par la violence imposée, à désavouer la religion du roi.

Bossuet approuvait ces croisades intérieures contre la réforme. Le but légitimait à ses yeux et sanctifiait même les moyens.

Des missionnaires, appuyés de troupes et de geôliers, parcouraient les provinces, imposant la foi, convertissant les faibles, sévissant contre les obstinés. Les parties du royaume, où le protestantisme avait laissé le plus de racines, n'étaient qu'un vaste champ de bataille après la victoire, où des commissions ecclésiastiques ambulantes armées à la fois de la parole et du glaive, ramenaient tout par le zèle, par la séduction ou par la terreur, à l'unité de la foi.

X

Bossuet était le ministre intime de cet empire sur les consciences. L'évêque de Meaux s'imposait à Rome par ses services à l'Église, à laquelle il conquérait par la main du roi la France protestante au catholicisme; il s'imposait à Versailles par son ascendant à Rome, au monde, par la sublimité de son génie.

Une persécution dont deux siècles n'ont pu effacer l'effroi dans la mémoire de ces provinces, consternait une partie du Languedoc et du Vivarais. L'excès des sévices criait vengeance. Ce cri des victimes commençait à importuner la cour; on voulait l'apaiser, non par des libertés rendues à la conscience des peuples, mais par des ministres plus insinuants et plus humains.

XI

Bossuet jeta les yeux sur Fénelon. Celui-ci, qu'il présenta pour la première fois à Louis XIV, ne demanda pour toute grâce au roi que de désarmer la religion de toute force coercitive, d'éloigner les troupes des provinces qu'il allait visiter, et de laisser la parole, la charité et la grâce opérer seules sur les convictions qu'il voulait éclairer et non dompter. Louis XIV fut charmé de l'extérieur, de la modestie, de l'éloquence naturelle du jeune prêtre. Il lui confia les missions du Poitou.

Fénelon s'adjoignit, pour cette oeuvre, l'abbé Langeron et l'abbé Fleury. Il ne tarda pas à pacifier les esprits, et obtint des abjurations libres. Accusé d'indulgence par les agents de la persécution: «Si l'on veut, écrivit-il à Bossuet, leur faire abjurer le christianisme et adopter le Coran, il n'y a qu'à leur renvoyer les dragons.--Continuez à faire venir des blés, écrit-il ailleurs aux ministres du roi, c'est la controverse la plus persuasive pour eux... Les peuples ne se gagnent que par la parole. Il faut leur trouver autant de douceurs à rester dans le royaume, que de périls à en sortir.»

XII

À son retour du Poitou, Fénelon fut désigné au roi, par le duc de Beauvillers et par madame de Maintenon, pour précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils. L'amitié eut la première pensée de Fénelon après son élévation. Il fit nommer l'abbé Fleury sous-précepteur, et l'abbé de Langeron lecteur du jeune prince. L'abbé de Beaumont, son neveu, fut associé comme sous-précepteur à l'abbé Fleury.

Le jeune disciple, par son caractère, donnait autant à redouter qu'à espérer de sa nature. Dur, colère jusqu'aux emportements contre les choses inanimées, incapable de souffrir la moindre contradiction, opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse, la musique, le jeu, où il ne pouvait supporter d'être vaincu; il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. L'esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts jusque dans ses violences; ses reparties étonnaient, ses réponses tendaient toujours au juste et au profond; il se jouait des connaissances les plus abstraites; l'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses et l'empêchaient de se fixer sur une seule chose à la fois. Tel était l'enfant qu'on donnait à transformer à Fénelon. Le roi, madame de Maintenon et le duc de Beauvillers avaient été admirablement servis par le hasard ou par le discernement, en rencontrant et en choisissant un tel maître pour un tel disciple.

Fénelon avait reçu de la nature les deux dons les plus nécessaires à ceux qui enseignent: le don d'imposer et le don de plaire. Il ne tarda pas à captiver la cour tout entière, à l'exception des envieux et du roi, qui avait contre le génie les préventions du plus simple bon sens, et qui n'aimait pas qu'on regardât trop un autre homme que lui dans sa cour.

LAMARTINE.

FIN DU CLXVIIe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLXVIIIe ENTRETIEN

FÉNELON

(SUITE)

XIII

Fénelon se renferma dans la délicate fonction de sa charge: il parvint à persuader son jeune disciple, parce qu'il parvint à s'en faire aimer; il fut aimé parce qu'il aima lui-même.

XIV

Ce fut dans les studieux loisirs de cette éducation royale qui portait forcément son esprit sur la philosophie des sociétés, que Fénelon composa secrètement en poëme le code moral et politique des gouvernements.

Nous parlons de _Télémaque_. Le _Télémaque_, c'est Fénelon tout entier pour la postérité. Le monde entier connaît ce poëme. Chrétien d'inspiration, il est païen de forme. Malgré ce vice de composition, c'est le plus beau traité d'éducation et de politique qui existe dans les temps modernes, et ce traité a de plus le mérite d'être en même temps un poëme. Il enseigne, il intéresse et il charme. La mélodie des vers lui manque, il est vrai.

Fénelon n'avait pas assez d'énergie dans l'imagination pour exercer sur ses pensées cette pression du style qui les incruste dans le rhythme et qui solidifie, pour ainsi dire, la parole et l'image en les jetant dans le moule des vers; mais sa prose, aussi poétique que la poésie, si elle n'a pas toute la perfection, toute la cadence et l'harmonie de la strophe, en a cependant le charme. Cette poésie dure moins, mais lasse moins que celle d'Homère et de Virgile. Si elle n'a pas l'éternité du métal, elle n'en a pas non plus le poids; l'esprit et les sens du vulgaire la supportent avec moins d'effort. Fénelon et Chateaubriand sont aussi poëtes par le sentiment et par l'image, c'est-à-dire par ce qui est de l'essence de la poésie, que les plus grands poëtes; seulement ils ont parlé au lieu de chanter leur poésie.

La véritable imperfection de ce beau livre, ce n'est pas d'être écrit en prose, c'est d'être une copie de l'antiquité, au lieu d'être une création moderne. On croit lire une traduction d'Homère ou une continuation de l'_Odyssée_ par un disciple égal au maître. C'est un jeu de l'esprit, un déguisement de l'imagination moderne, sous des fictions et sous des vêtements mythologiques; on y sent l'imitation sublime, mais l'imitation en toutes les lignes; Fénelon n'y est qu'un Homère dépaysé dans un autre peuple et dans un autre âge, chantant les fables à des générations qui n'y croient plus: là est le vice du poëme, mais c'était celui du temps.

Mais ce défaut expliqué ou excusé, l'oeuvre de Fénelon n'est pas moins sublime.

Le poëte suppose que le jeune Télémaque, fils d'Ulysse et de Pénélope, conduit par la Sagesse sous la forme d'un vieillard nommé Mentor, navigue sur toutes les mers de l'Orient à la recherche d'Ulysse, son père, que la colère des dieux repousse pendant dix ans de la petite île d'Ithaque, son royaume. Télémaque, pendant ce long voyage, tantôt heureux, tantôt traversé par le destin, aborde ou échoue sur mille rivages, assiste à des civilisations diverses, expliquées par son maître Mentor, court des dangers, éprouve des passions, est exposé à des piéges d'orgueil, de gloire, de volupté, en triomphe avec l'aide de cette Sagesse invisible qui le conseille et le protége, se mûrit par les années, se corrige par l'expérience, devient un prince accompli, et voyant régner, dans les contrées qu'il parcourt, tantôt de bons rois, tantôt des républiques, tantôt des tyrannies, reçoit, par l'exemple, des leçons de gouvernement qu'il appliquera ensuite à ses peuples.

XV

Mais le _Télémaque_ était encore le secret de Fénelon; il l'écrivait dans le palais de Louis XIV. Il devait le dérober aux yeux du roi et des courtisans jusqu'à la fin de ce règne.

Dans ce livre était une terrible accusation: il la réservait pour l'époque où le duc de Bourgogne atteindrait à la maturité des années et s'approcherait des degrés du trône. C'était la confidence scellée, qui resterait ignorée à jamais jusque-là entre le maître et le disciple. Peut-être aussi ce livre était-il destiné à être, au moment de l'avénement du jeune prince à la couronne, la proclamation d'une politique nouvelle, le programme d'un gouvernement _fénelonien_; c'était aussi une sorte de candidature indirecte au rôle de premier ministre, dont Fénelon pouvait avoir le pressentiment sans s'en avouer à lui-même l'ambition.

XVI

Mais l'envie commençait à percer l'ombre dans laquelle il se renfermait. On s'inquiétait de l'influence qu'il exerçait, non plus comme maître, mais comme ami, sur son élève. Celle qu'il conquérait tous les jours sur madame de Maintenon, par l'attrait de son entretien, ne portait pas moins d'ombrage à la cour. La correspondance entre madame de Maintenon et lui était aussi fréquente que l'intimité. Ses lettres ne déguisaient pas la hardiesse des conseils que Fénelon donnait à la femme qui conseillait à son tour le roi, il l'encourageait même à régner.

Cette correspondance et cette intimité pieuse entre madame de Maintenon et Fénelon lui conquérait l'attrait et le coeur de celle qui régnait à la cour.

XVII

Louis XIV récompensa Fénelon de ses succès dans l'éducation de son petit-fils par le don de l'abbaye de Saint-Valéry; le roi lui annonça lui-même cette faveur et s'excusa gracieusement de ce qu'elle était si tardive et si disproportionnée à ses services. Tout commençait à sourire à Fénelon: le coeur de madame de Maintenon semblait lui ouvrir celui de la cour.

XVIII

Mais un piége était sur la route de Fénelon. Ce piége, il le portait en lui-même: c'était sa belle âme et sa poétique imagination.

Il y avait alors à Paris une jeune, belle et riche veuve, madame Guyon, douée d'une beauté rêveuse et mélancolique, d'une âme passionnée et d'une imagination qui cherchait l'amour jusque dans le ciel.

L'évêque de Genève, qui connaissait le nom, l'esprit, la fortune, la piété célèbre déjà de la jeune veuve, s'était empressé de donner à madame Guyon la direction, à Gex, d'un couvent de jeunes filles converties, par ses soins, du schisme de Calvin. Madame Guyon avait demandé, pour supérieur de son monastère, le père Lacombe, qu'elle avait connu à Paris avant son mariage.

L'intimité de la veuve et du religieux, consacrée par la communauté de séjour et de piété, s'était exaltée jusqu'à l'extase. L'imagination enflammée de la femme avait bientôt dépassé celle du religieux. Ce commerce mystique avait paru suspect aux hommes simples. L'évêque s'en était ému; il avait relégué le religieux disgracié à Thonon, autre petite ville de son diocèse.

Madame Guyon n'avait pas tardé d'y suivre son ami spirituel. Retirée à Thonon, dans un couvent d'Ursulines, elle entretenait avec le père Lacombe des relations extatiques qui maintenaient son empire sur son esprit faible, asservi et charmé. De là elle alla répandre ses effusions d'amour pour Dieu à Grenoble. Enfin, espérant trouver de l'autre côté des Alpes l'imagination italienne plus inflammable au feu de ses nouvelles doctrines, elle envoya son disciple Lacombe prêcher sa foi à Verceil, en Piémont, et l'y suivit encore. Elle erra ainsi avec lui pendant plusieurs années de Gex à Thonon, à Grenoble, à Verceil, à Turin et à Lyon, laissant partout le monde indécis entre l'admiration et le scandale.

XIX