Cours familier de Littérature - Volume 28

Part 10

Chapter 103,577 wordsPublic domain

Son règne est annoncé par la voix des oracles, Son trône est cimenté par le sang des martyrs; Tous les pas de ses saints sont autant de miracles, Il leur promet des biens plus grands que leurs désirs; Ses exemples sont saints, sa morale est divine; Il console en secret les coeurs qu'il illumine; Dans les plus grands malheurs il leur offre un appui, Et si sur l'imposture il fonde sa doctrine C'est un bonheur encor d'être trompé par lui!

Les poésies philosophiques sont pleines de cette profession de foi du théiste, depuis ce vers le plus beau de vérité de tous les vers:

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

jusqu'à ces vers si nombreux et si proverbiaux de son poëme sur la loi naturelle:

Quoi! le monde est visible et Dieu serait caché? Quoi! le plus grand besoin que j'aie en ma misère Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire? Non, le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain; Sur le coeur des mortels il mit son sceau divin, Il m'a donné sa loi puisqu'il m'a donné l'être. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'univers est un temple où règne l'Éternel! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il s'élève jusqu'à la prière dans les derniers vers du poëme:

Ô Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, Entends les derniers mots que ma bouche prononce! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ses dix-huit volumes de correspondance sont pleins des témoignages de sa foi dans l'Être créateur, providentiel et rémunérateur, et de mépris contre les athées qui nient la cause suprême faute de pouvoir l'expliquer. Dans les pages du _Dictionnaire philosophique_, où il laisse courir sa pensée sur tous les objets avec la liberté d'une confidence à voix basse, il parvient par les seules forces de sa raison jusqu'à des extases d'adoration et de vertu qui égalent le plus sublime mysticisme de l'Inde ou du christianisme. Qu'on lise cette page sur l'essence du mot _religion_, mot impliquant à la fois la croyance et la morale:

«Cette nuit je méditais; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature, j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes lumineux infinis, que le vulgaire ne sait pas admirer.

«J'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts; je me disais: il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle, il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur, il faut être en démence pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'admiration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suprême qui règne également dans toute cette étendue? Un être puissant, qui habite dans une des étoiles de la voie lactée, ne lui doit-il pas le même hommage que l'être puissant qui habite sur ce petit globe où nous sommes? La lumière est uniforme pour l'astre de Sirius et pour nous; la morale, qui est la lumière de l'âme, doit être uniforme aussi: si un être animé, sentant et pensant dans l'étoile _Sirius_, est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un, dans la voie lactée, voit un indigent estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes! Le coeur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône, et au fond de l'abîme, s'il y a un abîme!...»

Comment la calomnie de l'esprit de parti religieux a-t-elle pu taxer d'athéisme l'homme qui a senti, pensé et gravé de pareilles lignes sur la face du firmament?

XXI

Et ailleurs, à l'article _Théisme_, dans le même ouvrage:

«Le théisme est une religion répandue dans toutes les religions comme un métal qui s'allie avec tous les autres; il y eut autrefois des athées, mais aujourd'hui, ce que le chancelier Bacon avait dit se trouve vérifié littéralement: qu'un peu de philosophie rend un homme athée, et que beaucoup de philosophie mène à la connaissance de Dieu. Lorsqu'on croyait avec Épicure que le hasard fait tout, ou avec Aristote, et même avec plusieurs anciens théologiens, que rien ne naît que de la corruption, et qu'avec de la matière et du mouvement le monde va tout seul, alors on pouvait ne pas croire à la Providence. Mais, depuis qu'on entrevoit la nature que les anciens ne voyaient pas du tout, depuis qu'on s'est aperçu que tout est organisé, que tout a son germe, depuis qu'on a bien vu qu'un champignon est l'ouvrage d'une sagesse infinie aussi bien que tous les mondes, alors ceux qui pensent ont adoré; là où leurs devanciers avaient blasphémé, les physiciens sont devenus les héraults de la Providence: un cathéchiste annonce Dieu à des enfants, et un Newton le démontre aux sages!»

XXII

Cependant une erreur déplorable et inexplicable dans cette métaphysique du bon sens de l'esprit, d'ailleurs si juste et si logique, de Voltaire, obscurcissait cette religion de la Providence. Voltaire admettait cette Providence pour les généralités de la création; pour les individualités, il supposait Dieu aussi faible que l'homme; il attribuait à l'intelligence infinie les procédés et les généralisations qui soulagent l'intelligence bornée et l'attention restreinte de l'homme; il soutenait que Dieu gouverne par les ensembles et non par les détails; c'était méconnaître la première des attributions et des forces de Dieu: l'infini. Dieu sans limites dans son attention comme dans sa providence est tout entier dans chaque parcelle de sa création, comme il est tout entier dans le tout; il n'y a pour lui ni nombre, ni grandeur, ni petitesse, ni ensemble, ni détail, ni fatigue d'esprit pour tout créer, tout voir, tout gouverner; chaque atome est un monde aussi important pour lui que tous les mondes, la proportion des choses n'est pas dans les choses, elle est en lui seul. Il est la règle, le nombre, la mesure de tout; l'infini est dans tous les points de son oeuvre, comme il est en lui; attribuer à Dieu le besoin de ces généralisations, de ces lois, de ces règles qui embrassent un ensemble faute de pouvoir embrasser les individualités dans cet ensemble si composé, c'est assimiler Dieu à l'homme et l'infini au fini. Cette erreur incompréhensible dans la métaphysique religieuse de Voltaire est un vice de raisonnement ou un défaut de réflexion qui engendre en lui mille autres erreurs en physique. En morale elle n'en engendre pas moins: car, si Dieu ne contemple, ne juge, ne rémunère que l'espèce humaine dans son universalité, que devient la moralité de l'âme individuelle, de chacune des myriades d'âmes dont cette universalité humaine est composée?

Elle n'a donc ni providence, ni juge, ni rémunérateur, ni vengeur dans le Dieu qui la crée? Elle est donc confondue dans l'espèce, et ses vertus ou ses crimes individuels sont donc sans importance aux yeux de Dieu, sans criminalité ou sans mérite aux yeux du sage suprême. Cette aberration de la métaphysique de Voltaire ne détruit pas moins la conscience dans l'homme qu'elle ne détruit la véritable providence, c'est-à-dire l'infini de l'omnipotence et de l'omniscience, en Dieu. C'était un théisme selon l'imperfection humaine, ce n'était pas un théisme selon l'universalité, l'ubiquité et l'infini de Dieu.

XXIII

Voltaire employa les vingt-cinq dernières années de sa vie dans la solitude, tantôt à ce combat de géant contre les superstitions humaines, contre l'autorité des traditions bibliques et contre les dogmes du christianisme; tantôt à maintenir sa renommée politique par des oeuvres dramatiques; tantôt à des délassements de poésie légère; tantôt enfin à rallier contre le christianisme un parti philosophique capable de contrebalancer la force alors régnante et souvent persécutrice des religions d'État. Cette lutte, dans laquelle il échappait par l'anonyme, par le désaveu de ses ouvrages les plus notoires, et par les démonstrations extérieures de religion les plus sacriléges à la persécution toujours suspendue sur sa tête, fut une lutte de ruse autant que d'audace. Il voulut être apôtre sans être jamais martyr; il pensait qu'en combattant masqué, il était plus utile à la cause de la philosophie qu'une victime. Il n'admettait pas cette vérité de convention, admise très-légèrement de nos jours, que les persécutions et les bûchers favorisent les doctrines qu'on tue ou brûle; l'histoire dément à toutes ses pages ce sophisme de l'impuissance des persécutions pour éterniser ou pour ajourner les philosophies ou les religions nouvelles. Voltaire ne croyait, à cet égard, qu'à l'histoire; il ne méconnaissait pas l'influence considérable de la lâcheté humaine sur l'esprit humain; il savait combien l'épée a fait apostasier d'idées dans le monde; il pensait que le christianisme lui-même avait été considérablement favorisé dans ses développements rapides par les armes de Constantin, tournées contre les restes du polythéisme mourant. Cette résolution de Voltaire, d'éviter à tout prix la persécution et le martyre par des professions de foi prononcées avec le rire de la dérision sur les lèvres, donne à sa physionomie historique une expression de sarcasme, moitié défi, moitié feinte, qui ajoute le ridicule à l'incrédulité, mais qui diminue la dignité et la grandeur du philosophe.

Socrate mourant est plus beau que Voltaire riant à l'abri des Alpes et lançant des flèches sans découvrir la main.

XXIII

Le temps était propice: les superstitions populaires dont le moyen-âge avait obscurci les sublimes vérités morales du christianisme; les richesses démesurées du clergé, le luxe et la corruption des pontifes, les scandales des évêques de cour; le progrès des sciences physiques rendant aux miracles le caractère de phénomènes naturels; le nombre des monastères d'hommes et de femmes possesseurs oisifs d'une partie du territoire; les priviléges et les exemptions d'impôts de ces corporations de célibataires substitués à la famille, source et but de toute société durable, tout cela avait commencé contre les moeurs du clergé une réaction qui devait aller jusqu'aux dogmes.

La cour, le parlement, la noblesse, le paysan, la bourgeoisie, le clergé inférieur lui-même étaient les complices secrets de Voltaire dans cette réforme des idées et des institutions religieuses qu'il avait le premier provoqué par le ridicule; ensuite son scepticisme flattait les impies, tandis que son théisme édifiait les sages et que son esprit déridait tout son siècle.

XXIV

En politique, au contraire, Voltaire rassurait les rois, les ministres, les cours, par un respect de la monarchie, par un zèle pour l'autorité royale, par un goût pour les aristocraties qui circonscrivaient ses agressions au christianisme seul. Il caressait des rois jusqu'à leurs vices. Courtisan suranné de madame de Pompadour et de madame Dubarry, favorites scandaleuses de Louis XV, il ne rougissait pas de leur adresser dans sa vieillesse des vers qui flattaient leur vanité et qui justifiaient leur empire. Il encensait jusqu'aux papes, aux cardinaux; il semblait, avec un art habile, ranger les personnes en dehors des lois de la guerre qu'il faisait aux choses. Il couvrait de grâce les armes mortelles dont il frappait l'encensoir; il neutralisait ainsi une partie des combattants. Il ne semblait du reste nullement penser à convertir à sa cause la majorité du genre humain. Il professait un profond mépris pour les masses du peuple, selon lui dévolues à la superstition par l'ignorance. Il ne s'occupait que de ce qu'il appelait les honnêtes gens, l'élite pensant de la société; sa philosophie, qu'il ne croyait jamais destinée à devenir populaire, était une sorte de _maçonnerie_ du sens commun propre à relier seulement les hautes classes de la société. Il était aristocrate d'idées comme il l'était de moeurs. Il méprisait profondément l'esprit démocratique de son antagoniste J.-J. Rousseau, qui rêvait une égalité niveleuse entre les hommes prédestinés, selon Voltaire, à toutes les inégalités par la nature et par la société. Les rêves de constitutions chimériques et contradictoires de ce philosophe génevois lui semblaient, avec raison, aussi creux et aussi impratiques que ceux de Platon et de Fénelon. Il était en politique de l'école expérimentale et historique de Machiavel, de Montesquieu, du grand Frédéric. Il ne voulait affranchir que l'esprit humain; il jugeait les peuples en masse incapables de la liberté par leurs passions et par leurs faiblesses; tribun de la raison, il n'était pas tribun de la foule. La Révolution française, à laquelle il toucha de si près par la date, l'aurait eu pour adversaire et pour victime. C'était le génie des supériorités en tout genre. Une république l'aurait scandalisé; la place publique lui répugnait, il était fait pour la cour; l'élégance était selon lui la loi des lois; il voulait du bon goût jusque dans la vérité. Quelque chose de la grâce et des vices d'Alcibiade lui était resté de sa jeunesse, de la cour, de la société, du théâtre. Depuis madame du Châtelet, madame du Deffand, le maréchal de Richelieu jusqu'à Frédéric II, à Catherine de Russie, à Saint-Lambert, à Thiriot, à Damilaville, au marquis de Villette, il choisissait ses amitiés plus à l'agrément qu'à la vertu. Bon, honnête, fidèle de coeur cependant, compatissant pour le malheur, la main large à la bienfaisance et à l'aumône, pitoyable même à l'ingratitude, souvent irrité, jamais méchant. Il y avait en lui du bonhomme dans le grand homme, et de l'enfant dans le vieillard.

XXV

Ce caractère lui rendit la vieillesse même gaie et heureuse: à plus de quatre-vingts ans il écrivait des vers qu'Anacréon n'aurait pas désavoués. Il eut seulement la faiblesse de poursuivre trop tard les vains succès de la scène, et de s'acharner après les applaudissements de Paris qu'il n'entendait plus de si loin. Sa mort fut hâtée par cette faiblesse; l'envie, qui avait poursuivi sa jeunesse, était morte avant lui; pressé par sa nièce et par ses amis d'aller recueillir à Paris l'apothéose que la France lui décernait à l'unanimité sur ses derniers jours, il quitta à regret sa douce retraite de Ferney et se rendit à Paris. C'était le fantôme d'un autre siècle reparaissant hors de saison parmi les vivants. La France entière se précipita sur ses pas. Logé à Paris chez le marquis de Villette, son élève et son ami, il y tint pendant quelques mois la cour du génie. Le peuple, sans le comprendre tout à fait, voyait dans ce vieillard le précurseur d'on ne sait quel inconnu, dans les idées et dans les choses, qui devait être la Révolution française; les hommes de lettres saluaient en lui leur roi, l'Académie le maître de la langue, les comédiens français le maître de la scène pendant soixante ans de triomphe; la cour venait adorer en lui la mode, cette seconde royauté de la France. Jamais aucune royauté n'avait été si incontestée et si adulée que cette royauté du génie multiple, en France, au moment où cet astre de l'esprit humain allait disparaître sous l'horizon de la fin d'un siècle. Il apportait au théâtre une dernière tragédie, _Irène_, pièce peu digne de son génie, mais occasion de couronner dans l'auteur tant d'autres gloires. Le jour de la représentation d'_Irène_, il se rendit au théâtre à travers les flots d'un peuple ivre de son nom. Les applaudissements l'étouffèrent sous l'écho de sa renommée; on le couronna, non comme le Tasse et Pétrarque dans une cérémonie de gloire convenue, mais spontanément dans le délire de l'enthousiasme. La France semblait couronner en lui sa propre personnification triomphale. Un peuple entier le reconduisit jusqu'à sa maison, et assourdit pendant toute une nuit les deux rives de la Seine de ses applaudissements. Ce jour fut le triomphe et la fin de sa vie. Les émotions et les fatigues de Paris avaient épuisé en quelques jours une séve de vie qui aurait suffi encore à quelques années dans la solitude et dans la paix de Ferney. Le clergé, jaloux d'obtenir de Voltaire mourant un désaveu de sa mémorable impiété, observa ses dernières heures pour lui arracher l'apparence au moins d'un acte de foi. Voltaire ne voulait pas plus de la voirie après sa mort que de l'échafaud pendant sa vie. Il accorda au clergé, puis il retira, puis il accorda de nouveau une demi-formalité d'orthodoxie chrétienne nécessaire alors à la sépulture. Il expira enfin dans cette temporisation intérieure et dans cette négociation apparente avec les ministres de la religion, mais il expira en réalité dans son théisme, le 30 mai 1778, à onze heures du soir.

Le clergé, qui ne pouvait se déclarer satisfait de quelques déclarations incomplètes d'orthodoxie du mourant, révoquées aussitôt que données aux prêtres de sa paroisse, ne pouvait, sans se désavouer lui-même, lui donner les saints honneurs de la sépulture. Son neveu, l'abbé Mignot, enleva nuitamment ses restes mortels, et les ensevelit dans l'église de l'abbaye de Seillères, en Champagne. L'évêque de Troyes les fit enlever comme une profanation de l'autel. Quelques années après, la philosophie, triomphante avec la Révolution, les recueillit en triomphe et leur donna pour monument final le Panthéon. Une troisième réaction les en proscrit encore, et cet homme dont le nom remplissait la terre n'a pu trouver jusqu'ici une place stable pour son cercueil. Le christianisme et la philosophie ne cesseront pas de se disputer ce cercueil, l'un pour la malédiction, l'autre pour l'apothéose, tant que l'une ne l'aura pas définitivement emporté sur l'autre, ou tant que l'une et l'autre ne se seront pas réconciliés dans une philosophie chrétienne ou dans un christianisme philosophique.

L'influence alternative de Voltaire sur l'esprit humain a suivi depuis 1778 la destinée de ce cercueil. Cette influence croissante pendant les dix ans qui précédèrent la Révolution française, de 1778 à 1789, fut dépassée en 1793 par celle de J.-J. Rousseau, qui produisit les utopies, les déceptions et les radicalismes sanguinaires de 1793. L'influence de Voltaire reprit son ascendant sous le Directoire jusqu'au consulat de Bonaparte, qui restaura une religion d'État comme base de sa monarchie future et comme piédestal sacré de son trône. M. de Chateaubriand, cet _Esdras_ du temple rebâti par Bonaparte, porta par son livre du _Génie du Christianisme_ un coup éclatant à la philosophie et à l'influence de Voltaire. Le libéralisme de 1815 à 1830 réveilla ce nom et cette influence par des éditions innombrables et par une déification du philosophe, dont ce libéralisme, hostile aux Bourbons, voulait faire le type de la démocratie parlementaire. Cette influence de Voltaire resta vivante, mais inerte, sous le gouvernement de la maison d'Orléans, dont on redoutait moins l'alliance avec le clergé. La République de 1848, en proclamant la neutralité complète de l'État en matière de culte et la respectueuse liberté des consciences, enleva à l'influence de Voltaire le point d'appui d'opposition qui la soutenait au-dessus de son niveau naturel. Les prêtres furent d'autant plus respectés du peuple qu'ils furent moins protégés par la force officielle de l'État. Le gouvernement du second empire, par sa campagne de Rome en faveur du pouvoir temporel du pape et par son alliance avouée à l'intérieur avec la religion d'État, atténua en apparence, mais exalta en réalité l'influence future de Voltaire sur l'esprit français. Le monde tend rationnellement à une indépendance mutuelle absolue de la conscience et du gouvernement, de la foi et de la loi, de Dieu et du prince. Le jour où cette indépendance, qui ne peut pas être éloignée et que les hommes de philosophie libre désirent ardemment, sera venue, ce jour-là seulement l'influence définitive de Voltaire sera fixée, et il ne restera de son nom et de son oeuvre que ce qui doit en rester pour l'immortalité, c'est-à-dire:

Un poëte lyrique sans flammes, sans ailes, sans enthousiasme;

Un poëte dramatique doué d'une certaine illusion théâtrale, mais d'un style au-dessous de Corneille, de Racine, style de parterre, qu'on peut entendre avec plaisir, mais qu'on ne peut relire avec admiration;

Un poëte badin au-dessous d'Arioste;

Un poëte familier égal à Horace;

Un historien inférieur à Thucydide, à Tacite, à Gibbon, à Montesquieu, sans profondeur dans les jugements, sans pathétique dans les sentiments, sans couleur et sans chaleur dans le récit, mais clair, rapide, sensé, judicieux, élégant, sincère, instruisant beaucoup, amusant toujours, ne trompant jamais son lecteur;

Un écrivain de lettres familières, tel qu'il n'en parut jamais dans l'antiquité ou dans les temps modernes, supérieur à Cicéron en facilité de style, égal en charme, en souplesse, en naturel à madame de Sévigné elle-même, féminin par la grâce, viril par le grand sens de ses lettres; c'est là qu'il faut le chercher tout entier, ses imperfections sont dans ses oeuvres, son génie est dans sa correspondance; homme à la toise de beaucoup d'autres hommes si on le mesure quand il est vêtu, homme incommensurable en déshabillé;

Un polémiste dont on ne peut comparer l'éloquence aux éloquences de Cicéron, de J.-J. Rousseau, de Mirabeau dans leurs lettres ou dans leurs controverses, mais un polémiste incomparable par le don du rire comique ou du rire amer jeté comme le sel de la raison sur les ridicules des hommes ou sur les erreurs de l'humanité, le plus grand dériseur de l'esprit humain qui ait jamais vécu!

Enfin, le plus puissant critique d'idées qui soit jamais né depuis Aristote parmi les hommes. Il n'a rien créé, mais il a tout éclairé: esprit et lumière, luire sur toute chose fut sa création; la lumière ne crée pas le monde, mais elle le manifeste; manifester, c'est créer pour les yeux. L'astre qui fit lever la première fois le jour sur l'univers ne créa pas l'univers, mais il le reproduisit aux regards en l'éclairant. Tel fut Voltaire; les esprits français, préoccupés d'un étroit orgueil national, ajouteront qu'il fut par sa justesse, par sa souplesse, par sa grâce, par son éclat, par sa légèreté dans le sérieux, l'esprit le plus français qui ait brillé dans le monde; les esprits européens avoueront avec une plus haute appréciation qu'il fut l'esprit le plus universel. Cet aveu n'est pas une médiocre louange, car l'universalité, ce n'est pas seulement l'étendue des facultés, c'est leur justesse; l'universalité, c'est l'équilibre; l'équilibre, c'est le bon sens; le bon sens par excellence, c'est plus que le sens du génie, c'est le sens de la vérité.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLXVI.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLXVIIe ENTRETIEN

SUR LA POÉSIE

I