Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 8
«Après ce temps, la chute de l'empire d'Astyage, fils de Cyaxare, renversé par Cyrus, fils de Cambyse, et les progrès des Perses, en occupant la pensée de Crésus d'autres soins, firent taire sa douleur. Il sentait la nécessité d'arrêter les Perses avant qu'ils eussent atteint toute leur grandeur, et voulait, s'il était possible, détruire une puissance qui s'accroissait chaque jour. Ce projet formé, il résolut avant tout d'éprouver les oracles de la Grèce et de la Libye, en envoyant des députés aux plus célèbres, tels que ceux de Delphes, d'Abas en Phocide, de Dodone, d'Amphiaraüs, de Trophonius et des Branchides, dans le pays des Milésiens; tous oracles renommés chez les Grecs et que Crésus désirait consulter. Enfin il s'adressa aussi à l'oracle d'Ammon, en Libye. Il voulait seulement, par cette première consultation, s'assurer de la science des oracles; et, dans le cas où il lui serait prouvé qu'ils connussent réellement la vérité, il se proposait d'y recourir une seconde fois pour savoir s'il devait entreprendre la guerre contre les Perses.»
V
La guerre tourna contre Crésus. Les Perses entrèrent dans Sardes; un soldat perse s'élança pour tuer le roi. Son fils, jusque-là muet, recouvra la parole pour sauver son père: «Soldat, ne tue pas Crésus!» dit-il au Perse. Crésus fut fait prisonnier, et Cyrus, qui régnait alors en Perse, le fit attacher au bûcher pour y périr du supplice des rois. Une pluie miraculeuse éteignit l'incendie. Cyrus le fit détacher, et reçut ses conseils comme ceux d'un sage protégé par les dieux.
VI
Ici, Hérodote passe à l'histoire des Mèdes et des Perses. Les Scythes, pères des Russes, vinrent pour attaquer l'Égypte.
«Astyage régnait en Perse.
«Astyage, fils de Cyaxare, hérita de l'empire. Ce roi eut une fille à laquelle il avait donné le nom de Mandane. Une nuit, il crut la voir en songe répandre une si grande quantité d'eau, que non-seulement elle inondait la ville où il faisait son séjour, mais qu'il lui sembla même que toute l'Asie en était couverte. Frappé de cette vision, il en demanda l'explication à ceux des mages qui sont versés dans la science d'interpréter les songes, et la réponse qu'il en reçut lui causa beaucoup d'effroi. Cependant, Mandane étant devenue nubile, Astyage, retenu par ce songe, ne voulut la donner en mariage à aucun des Mèdes dont la maison pouvait s'allier à la sienne, mais il fit choix pour elle d'un Perse nommé Cambyse, homme d'un caractère paisible et d'une bonne famille, mais qu'il regardait néanmoins comme au-dessous même d'un Mède né dans la classe moyenne.
«Cambyse et Mandane étant unis, Astyage eut, dans la première année de leur mariage, un autre rêve: il lui parut voir naître de sa fille une vigne dont les rameaux s'étendaient sur toute l'Asie. Il consulta de nouveau les interprètes des songes. Sur leur avis, il fit venir de la Perse auprès de lui sa fille, qui se trouvait alors enceinte, et la retint sous une garde étroite, décidé à faire périr l'enfant dont elle accoucherait, les mages lui ayant prédit que le fils de sa fille devait un jour régner à sa place. Lors donc que Mandane fut accouchée, Astyage fit appeler Harpagus, un de ses familiers les plus intimes, homme d'une fidélité à toute épreuve, et lui dit: «Harpagus, je vais te confier une commission importante. N'hésite pas à la remplir, et ne cherche pas à éluder mes ordres. Garde-toi surtout, en voulant complaire à d'autres, d'attirer par la suite de grands malheurs sur ta tête. Va prendre l'enfant de Mandane, porte-le chez toi; et, après l'avoir mis à mort, fais-le enterrer.--Seigneur, répondit Harpagus, jusqu'ici vous ne m'avez jamais vu songer à vous déplaire, et je ne me rendrai pas plus coupable à l'avenir. Puisque vous l'avez décidé, et qu'il vous plaît que les choses soient ainsi, c'est à moi d'obéir.»
«Après cette réponse, Harpagus alla prendre l'enfant condamné à périr, qu'on lui remit paré de langes magnifiques, et l'emporta en pleurant. Arrivé chez lui, il confia les ordres qu'il avait reçus d'Astyage à sa femme, qui lui demanda quel était son dessein? «De ne point faire, dit Harpagus, ce que le roi m'a commandé. Non, dût-il se montrer encore plus rigoureux et plus insensé qu'il ne l'est actuellement, je ne me soumettrai point à son ordre. Je ne serai pas l'agent direct d'un tel meurtre. Que de motifs n'ai-je pas, d'ailleurs, pour refuser d'être l'assassin de cet enfant! Il tient à ma famille par les liens du sang; Astyage est déjà vieux, et n'a point d'enfant mâle. Si, après sa mort, l'empire doit passer dans les mains de sa fille, dont j'aurai fait mourir le fils, à quels dangers ne suis-je pas exposé? Cependant, ma propre sûreté veut que cet enfant périsse; mais il faut que ce soit un des domestiques d'Astyage qui lui donne la mort, et qu'il ne la reçoive ni de moi ni d'aucun des miens.»
«En finissant ces mots, il envoya chercher un des principaux pâtres d'Astyage, qu'il savait habiter au milieu des meilleurs pâturages, dans le sein des montagnes les plus fréquentées par les bêtes sauvages. Ce pâtre s'appelait Mitradate. Il avait épousé une femme, esclave comme lui, dont le nom peut se rendre en grec par le mot Cyno, mais qui, en langage mède, était Spaca (Spaca, en mède, signifie une chienne). Les bois montueux où se trouvent les pâturages qui nourrissaient les nombreux troupeaux de boeufs du pâtre sont situés au nord d'Ecbatane, en allant vers le Pont-Euxin; et cette contrée de la Médie qui touche aux Saspires, très-élevée, abonde en épaisses forêts; tout le reste est un pays de plaine. Lorsque Mitradate, empressé de se rendre aux ordres qu'il avait reçus, fut arrivé, Harpagus lui parla en ces termes: «Astyage t'ordonne de prendre cet enfant et de l'exposer dans le lieu le plus désert de tes montagnes, où il trouvera une mort prompte. Je suis, de plus, chargé de te dire que, si tu balances à le faire périr, ou si tu le laisses vivre, de quelque manière que ce soit, tu dois t'attendre toi-même à la mort la plus affreuse. J'aurai soin, au surplus, de m'assurer si tu as obéi.»
«Le pâtre, ayant entendu, prit l'enfant et retourna avec lui dans sa rustique demeure. Le hasard voulut que sa femme, qu'il avait laissée dans les derniers jours d'une grossesse, en atteignît le terme pendant le temps de son voyage. Ainsi, tous les deux réciproquement étaient inquiets l'un de l'autre: le mari, craignant que la femme n'accouchât en son absence; celle-ci, troublée par le message d'Harpagus, qui pour eux était un événement tout nouveau. Lorsque Mitradate fut de retour, sa femme, qui avait presque perdu l'espoir de le revoir, s'empressa de lui demander par quel motif Harpagus l'avait envoyé chercher en si grande hâte. «Ô ma femme, répondit le pâtre, j'ai vu et entendu dans Ecbatane des choses qu'il eût été mieux pour moi de ne pas voir et de ne pas entendre. Ah! je croyais nos maîtres à l'abri de tels malheurs. J'ai trouvé la maison d'Harpagus en larmes et dans les gémissements; frappé de ce spectacle, j'entre; je vois un enfant couché, se débattant et jetant des cris douloureux. Il était richement paré d'or et de vêtements précieux. Lorsque Harpagus m'aperçut, il me commanda de prendre cet enfant, de l'emporter avec moi et de l'exposer dans le lieu le plus sauvage de nos montagnes. Il me dit qu'Astyage l'ordonnait ainsi, et me menaça des plus cruels supplices si je ne faisais pas ce qu'il me prescrivait. Je l'ai reçu, persuadé qu'il était né de quelque domestique de la maison, et ne pouvant m'imaginer d'abord ce qu'il pouvait être. J'admirais cependant la magnificence de ses vêtements, et j'étais également surpris du deuil que je voyais chez Harpagus. Mais bientôt j'ai appris tout d'un homme de la maison, qui m'a accompagné jusqu'au dehors de la ville, et a remis l'enfant dans mes mains. J'ai su, de cette manière, qu'il était le fils de Mandane, fille d'Astyage, et de Cambyse, fils de Cyrus, et qu'Astyage avait ordonné qu'on le fît périr. Le voilà!»
«Le pâtre cessa de parler, et découvrit l'enfant qu'il portait. La femme, considérant sa taille, touchée des grâces de sa figure, se prit à pleurer et, embrassant les genoux de son mari, le conjura, par tout ce qu'elle put imaginer propre à l'émouvoir, de ne point obéir. Mitradate lui répondit: «qu'il lui était impossible de ne pas exécuter ce qui lui avait été ordonné; que les espions d'Harpagus ne manqueraient pas de venir observer ce qui se passerait, et qu'il serait perdu sur-le-champ s'il désobéissait.» La femme, voyant qu'elle ne pouvait persuader son mari, eut recours à un autre moyen, et lui dit: «Puisque je ne saurais te déterminer à conserver cet enfant, et qu'il faut pour ta sûreté que tu puisses en montrer un étendu à terre, fais ce que je vais t'indiquer. Je viens aussi d'accoucher, et mon enfant est mort; prends-le, va l'exposer, et à sa place nous élèverons le fils de la fille d'Astyage, comme s'il était le nôtre. De cette manière, tu ne risques pas ta vie en désobéissant à tes maîtres et nous n'aurons pas à nous reprocher une mauvaise action. L'enfant mort aura la sépulture destinée aux fils des rois, et l'enfant qui existe ne perdra pas le jour.»
«Le pâtre se rendit à l'avis de sa femme, et fit sur-le-champ ce qu'elle conseillait. Il lui remit donc l'enfant qu'il avait apporté. Il plaça ensuite son propre fils mort dans le berceau, et après l'avoir revêtu des riches vêtements qui avaient servi à l'autre enfant, alla l'exposer dans le lieu le plus désert de la montagne. Trois jours écoulés, le pâtre, ayant laissé un des bergers qu'il avait sous ses ordres à la garde du cadavre, se rendit à la ville et avertit Harpagus qu'il était prêt, quand on le voudrait, à montrer le corps de l'enfant qu'il avait été chargé d'exposer. Harpagus envoya sur les lieux quelques-uns de ses gardes les plus affidés: à leur retour, ils lui présentèrent effectivement un cadavre, qui n'était que celui du fils du pâtre, et auquel il fit donner la sépulture. Cependant la femme de Mitradate nourrit et éleva près d'elle l'autre enfant, qui fut par la suite connu sous le nom de Cyrus: elle lui en avait donné un différent.
«L'enfant ayant atteint l'âge de dix ans, une aventure que je vais rapporter le fit reconnaître. Souvent, près du village où se rassemblaient les troupeaux de boeufs dont nous avons parlé, il jouait au milieu de la route avec plusieurs enfants du même âge que lui. Dans leurs jeux, ces enfants, quoiqu'ils ne le crussent que le fils du pâtre, l'avaient choisi pour roi; et lui, usant de ses droits, donnait aux uns la charge de bâtir un palais, faisait les autres ses gardes du corps, nommait celui-ci oeil du roi, chargeait celui-là de la fonction de recevoir les messages, distribuant ainsi les emplois de sa cour à chacun. Parmi les compagnons de ses jeux, il en était un, fils d'Artembarès, homme considéré parmi les Mèdes. Un jour, cet enfant s'étant refusé à exécuter les ordres qui lui avaient été donnés, Cyrus commanda aux autres de s'emparer de lui. Ils obéirent, et le jeune rebelle fut fouetté sévèrement. Irrité de ce traitement, le fils d'Artembarès, dès qu'il put s'échapper, se rendit à Ecbatane, et vint se plaindre amèrement à son père de ce qu'avait osé Cyrus, ne le nommant pas cependant par ce nom, car il ne le portait pas, mais le désignant comme le fils d'un des pâtres d'Astyage. Artembarès, transporté de colère à ce récit, se rendit sur-le-champ près d'Astyage, et, menant avec lui son fils, se plaignit au roi de l'affront qu'il avait reçu. «Ô roi, s'écria-t-il en découvrant les épaules de son fils, c'est par un de vos esclaves, c'est par le fis d'un pâtre que nous avons été ainsi outragés!»
«Astyage, après avoir entendu ces plaintes et vu la trace des coups, voulut, par égard pour Artembarès qu'il honorait, venger l'injure faite à cet enfant, et ordonna que l'on fît venir le pâtre avec son fils. Lorsqu'ils furent en sa présence, Astyage, regardant Cyrus, lui dit: «C'est donc toi, toi, fils de cet homme, qui as osé traiter avec tant d'indignité le fils d'un des premiers de ma cour?--Seigneur, répondit Cyrus, je n'ai rien fait que je n'eusse le droit de faire. Les enfants du village, du nombre desquels est celui-ci, m'ont, dans leurs jeux, choisi pour roi: probablement, ils m'ont jugé le plus digne de l'être. Tous obéissaient à mes ordres: seul, il n'a pas voulu les reconnaître et n'en a fait aucun cas. Il en a porté la peine. Si cependant, pour cela, je mérite quelque punition, me voilà prêt.»
«Tandis qu'il parlait, un pressentiment se glissait dans l'esprit d'Astyage. Il semblait au roi que les traits du visage de cet enfant se rapprochaient des siens. La réponse qu'il venait de faire, si ferme et si libre, son âge parfaitement d'accord avec le temps où le fils de Mandane avait dû périr, tant de rapports frappaient Astyage. Il resta quelque temps sans parler. Enfin, ayant rappelé avec peine ses esprits, il dit à Artembarès, qu'il voulait éloigner pour avoir la liberté d'interroger le pâtre: «Allez, j'aurai soin que vous et votre fils soyez satisfaits.» Artembarès sortit; et les domestiques d'Astyage ayant, par son ordre, conduit Cyrus dans l'intérieur du palais, le roi, resté seul avec le pâtre, lui demanda «où il avait pris cet enfant? qui le lui avait donné?» Le pâtre répondit: «qu'il était son fils, et que sa femme, qui l'avait mis au monde, était encore avec lui.» Astyage lui répliqua qu'il entendait mal ses intérêts en dissimulant, puisqu'il serait bientôt forcé par les tourments d'avouer ce qu'il voulait cacher. En disant ces mots, le roi appela ses gardes et leur ordonna de s'emparer du pâtre. Mais à peine fut-il présenté à la question, qu'il se décida à dire les choses telles qu'elles étaient, et fit un récit véridique de tout ce qui s'était passé: en le terminant, il supplia le roi de lui accorder son pardon.
«Astyage, instruit de la vérité par la déclaration du pâtre, ne le jugea pas digne de sa colère, et, la tournant tout entière contre Harpagus, ordonna à ses gardes de le faire venir sur-le-champ. Dès qu'il parut, Astyage lui adressa cette question: «Harpagus, de quelle manière avez-vous fait périr l'enfant qui vous a été livré par mon ordre?» Harpagus, tandis que le roi parlait, ayant aperçu le pâtre, ne chercha point à recourir à un mensonge qui l'aurait perdu dès qu'il en aurait été convaincu, et répondit en ces termes: «Ô roi, lorsque cet enfant m'a été remis, je me suis consulté sur la manière dont j'exécuterais vos ordres, et j'ai cherché comment, en ne me rendant pas coupable de désobéissance envers vous, j'éviterais cependant de verser de ma main le sang de votre fille et le vôtre même. Voici donc le parti que j'ai pris: j'ai fait venir ce pâtre, je lui ai donné l'enfant, et je lui ai dit que vous aviez résolu qu'il fût mis à mort. En lui parlant ainsi, je n'ai point dit un mensonge. N'aviez-vous pas réellement ordonné cette mort? Quand il eut reçu l'enfant, je lui prescrivis de l'exposer dans le lieu le plus désert des montagnes, de l'observer et de bien s'assurer qu'il avait cessé de vivre. Je le menaçai en même temps des plus grands supplices s'il n'exécutait pas fidèlement ces ordres. Dès que je fus informé qu'il avait obéi, et que l'enfant n'était plus, j'ai envoyé sur les lieux les plus affidés de mes eunuques; ils m'ont rapporté le corps, que j'ai vu, et j'ai pris soin moi-même de lui faire donner la sépulture. C'est ainsi que tout s'est passé, ô roi, et par quel genre de mort l'enfant a péri.»
«Harpagus avait dit la vérité. Astyage, dissimulant le vif ressentiment que lui inspirait ce qui s'était passé, raconta de son côté à Harpagus ce qu'il avait appris du pâtre, et, après avoir tout répété, termina en disant: «que l'enfant vivait encore, et qu'il s'en réjouissait; car, ajouta-t-il, je souffrais beaucoup de ce que j'avais fait, et je n'étais pas moins affligé de la peine que j'avais causée à ma fille. Mais, puisque le hasard a tout réparé, envoyez votre fils près de l'enfant qui vient de nous être rendu, et revenez à mon souper pour prendre part au sacrifice d'actions de grâces que je veux offrir aux dieux sauveurs.»
«Harpagus, ayant entendu ces paroles, se prosterna pour adorer le roi; et, se félicitant que sa faute non-seulement n'eût pas de suites fâcheuses, mais que, par une faveur de la fortune, elle lui procurât encore l'honneur d'être appelé au souper du roi, il retourna chez lui le plus vite qu'il put. Harpagus n'avait qu'un seul fils, âgé à peine de treize ans. Il s'empressa en arrivant de lui dire de se rendre près d'Astyage, et d'exécuter tout ce qu'il ordonnerait. Il raconta ensuite à sa femme ce qui était arrivé, et lui fit partager sa joie. Cependant, dès que le fils d'Harpagus fut arrivé au palais, Astyage le fait égorger, ordonne que l'on coupe son corps en morceaux, et qu'après les avoir mis rôtir ou bouillir, on les apprête pour sa table. Quand, à l'heure du souper, les invités, au nombre desquels était Harpagus, furent placés, le roi se fit donner, ainsi qu'au reste des convives, du mouton; mais on ne servit à Harpagus que les membres de son fils, à l'exception de la tête et des extrémités des pieds et des mains, qu'on avait mis à part dans une corbeille. Lorsque Harpagus eut cessé de manger, Astyage lui demanda s'il avait trouvé bon le repas qu'il venait de faire: Harpagus lui ayant répondu qu'il était excellent, le roi lui fit présenter la corbeille qui contenait la tête, les mains et les pieds du jeune homme, couverte d'un voile, et lui dit qu'il pouvait lever ce voile et prendre ce qu'il voudrait de ce qu'il trouverait dessous. Harpagus obéit, découvre la corbeille et voit les restes de son fils; mais, à cette vue, il ne témoigne aucune surprise et reste parfaitement maître de lui-même. Astyage, insistant, le presse de dire s'il connaît le gibier dont il venait de manger. Harpagus répond froidement qu'il le connaît, mais qu'il devait trouver bien tout ce qu'il plaisait au roi de faire. Après cette réponse, il recueillit ces tristes débris, les emporta dans sa maison et les réunit dans la tombe.
«Telle fut la vengeance qu'Astyage tira d'Harpagus. Voulant ensuite délibérer sur ce qu'il devait faire de Cyrus, il appela près de lui les mêmes mages qu'il avait autrefois consultés, et leur demanda quel était le vrai sens de l'interprétation qu'ils avaient donnée à son rêve. Les mages répondirent qu'ils l'avaient entendu en ce sens: «qu'il était dans la destinée que l'enfant devait régner un jour, si sa vie était épargnée, et s'il ne périssait pas en naissant.--Eh bien, dit Astyage, il vit! Nourri aux champs, les enfants de son village l'ont nommé roi, et il a fait tout ce que les rois qui règnent réellement ont coutume de faire. Il s'est donné des gardes, des huissiers, des messagers; enfin il a réglé autour de lui tout ce qui tient à la royauté. Que pensez-vous actuellement de ces diverses circonstances?--Puisque l'enfant a survécu, répondirent les mages; puisque, par un pur hasard, il a fait les fonctions de roi, vous pouvez actuellement vous rassurer, et votre esprit ne doit plus concevoir d'inquiétude. Certainement, ce même enfant ne régnera pas une seconde fois. Souvent, nos prédictions s'accomplissent ainsi par les moindres événements, et les présages contenus dans les songes se résolvent par les plus petites choses.--Et moi aussi, je pense comme vous, répliqua Astyage. Je crois que l'enfant ayant porté le nom de roi, mon rêve, en ce qui le concerne, est accompli et qu'il n'est plus à craindre. Cependant, donnez-moi encore votre opinion sur un autre sujet, et, après y avoir mûrement réfléchi, dites quelles mesures il faut prendre pour garantir dans l'avenir la stabilité de ma maison, et en même temps votre propre sûreté?» À cette nouvelle question, les mages répondirent: «Ô roi, il est tout à fait dans notre intérêt que votre empire s'affermisse; s'il tombe dans une nation étrangère en passant à cet enfant, Perse d'origine, nous, qui sommes Mèdes, descendus au rang de sujets, nous ne sommes plus rien en comparaison des Perses, nous devenons nous-mêmes étrangers. Tant que vous régnerez, au contraire, notre roi est notre concitoyen, nous avons part à l'autorité souveraine, et c'est à nous que vos bienfaits et les honneurs sont destinés. Nous devons donc considérer, avant tout, ce qui touche à la stabilité de votre empire ou à la durée de votre existence, et, si nous apercevons quelque danger, ne pas perdre un moment pour vous l'indiquer. Toutefois, nous avons la confiance que votre songe est maintenant sans objet, et nous vous engageons à voir de même; mais nous pensons aussi qu'il faut bannir cet enfant de vos yeux, et l'envoyer chez les Perses, auprès de ceux qui lui ont donné le jour.»
«Astyage se rendit aisément à cet avis, qui lui était d'ailleurs agréable. Il fit donc venir Cyrus et lui dit: «Enfant, sur la foi d'un vain songe, j'en ai mal usé avec toi; ta bonne fortune t'a sauvé: sois joyeux. Tu vas te rendre actuellement en Perse; une suite convenable t'accompagnera dans la route. Là, tu trouveras un père et une mère, qui ne sont ni le pâtre Mitradate ni sa femme.»
«Cyrus, ainsi congédié par Astyage, arriva chez Cambyse. Dès qu'il se fut fait connaître, ses parents le reçurent avec des caresses d'autant plus vives, qu'ils le croyaient mort au moment de sa naissance, et lui demandèrent avec empressement de quelle manière il avait échappé. Cyrus leur répondit: «qu'il n'en avait rien su avant son départ, que jusque-là il était resté dans une entière ignorance de ce qui le concernait, et qu'il avait appris seulement en route sa propre histoire; qu'il se croyait le fils d'un des pâtres d'Astyage, mais que les gens qui l'accompagnaient l'avaient instruit de tout.» Alors il raconta comment il avait été nourri par la femme du pâtre; et, en faisant un grand éloge d'elle, il répéta plusieurs fois dans son récit le nom de Cyno. Les parents de Cyrus, frappés du double sens de ce mot, en profitèrent; et, afin de laisser croire aux Perses qu'il y avait quelque chose de divin dans la conservation de leur fils, ils firent courir le bruit que Cyrus, abandonné et exposé, avait été nourri par une chienne. Cette fable s'est répandue et fut longtemps en crédit.
Cyrus, parvenu à la virilité, était le plus robuste de ceux de son âge, et le plus aimé. Vers ce temps, Harpagus, qui brûlait du désir de se venger de la cruauté d'Astyage, et qui ne pouvait rien tenter par lui-même, comme simple particulier, eut l'idée de s'adresser à Cyrus, et lui envoya des présents. Il le voyait déjà dans un âge convenable, et se flattait de le faire aisément entrer dans ses vues, en confondant leurs communes injures. Déjà même il avait médité l'exécution de ce dessein; et Astyage, devenu chaque jour plus odieux aux Mèdes par son excessive rigueur, le secondait.
«Harpagus, mettant donc à profit la disposition des esprits, entretenait des liaisons particulières avec les premiers du pays, et leur persuada de déposer Astyage pour appeler Cyrus à la tête des affaires. Lorsque cette résolution fut prise, et tout préparé, il s'agissait d'en instruire Cyrus, qui habitait la Perse. Harpagus, n'osant se lier aux messagers ordinaires (les chemins étaient rigoureusement surveillés), eut recours à la ruse. Il fendit le ventre d'un lièvre dont il eut soin de conserver la peau intacte, sans en arracher aucun poil, et renferma dans l'intérieur des tablettes où il avait écrit ce qu'il voulait faire savoir. Il le donna ensuite, après l'avoir recousu avec soin, à un de ses domestiques affidés, qu'il fit habiller en chasseur, portant des filets, et lui ordonna de se rendre en Perse. Le lièvre devait être remis à Cyrus, et le messager était chargé de lui dire de vive voix de découper de ses propres mains l'animal, et de n'avoir personne auprès de lui quand il l'ouvrirait.