Cours familier de Littérature - Volume 27

Part 7

Chapter 73,827 wordsPublic domain

La Grèce, l'Ionie, l'Assyrie, l'Égypte, la Perse, les bords du Pont-Euxin, la Scythie ou la Russie, quelques parties du littoral de l'Italie et de la Sicile forment la carte de ses voyages. _Voyage historique, littéraire, religieux_, à travers le monde alors connu des Grecs, ce serait le vrai nom de ce qu'on appelle son _Histoire_. C'est un Child-Harold-Commines qui parcourt l'univers et qui le raconte. Il ne commande point la crédulité, il la discute. Son livre est plein de critique; c'est un homme d'esprit sans parti pris, qui vous mène promener à travers le monde et qui vous dit: «Regardez et concluez.» Il a aussi beaucoup d'analogie avec Voltaire dans ses _Moeurs des nations_. Bref, c'est le contraire de ce que l'on suppose de lui. Voilà pourquoi il est bon de l'étudier à fond. La plupart de nos préjugés sont des erreurs.

III

Au retour de ses voyages, Hérodote écrivit son _Histoire_ à Samos. Il la lut en partie aux jeux Olympiques, en 456. Thucydide, alors âgé de quinze ans, assistait à cette lecture, et c'est là que ce jeune homme, déjà lettré, conçut la pensée d'écrire lui-même. Thucydide lui fut présenté. Cette lutte littéraire entre les premiers historiens de la Grèce devant l'Académie d'Athènes est loin de l'espèce de barbarie que l'on attribue à ces temps.

À quarante ans, il lut devant le même public son _Histoire_ achevée. Les hommes éclairés le comblèrent d'éloges et l'autorisèrent à donner à chacun des livres de cette _Histoire_ le nom d'une Muse, comme le seul digne de sa perfection. Le peuple ajouta à ces honneurs des gratifications pécuniaires. Mais l'envie se déchaîna contre lui et le força à quitter l'Attique et Samos. Il franchit la mer et vint habiter à Sybaris, dans la Grande Grèce. On y lit encore son épitaphe: «Cette terre recouvre le corps d'Hérodote, fils de Tixès, maître en l'art d'écrire. En fuyant la critique acharnée de ses compatriotes, il était venu chercher ici une nouvelle patrie.»

Voilà tout ce qu'on sait de la vie, des oeuvres, de la mort de ce grand homme.

Parcourons son oeuvre.

IV

_Clio_ est le titre de son premier livre.

«Hérodote d'Halicarnasse expose ici le résultat de ses recherches, afin que le souvenir des événements passés ne se perde pas avec le temps; que les grandes et mémorables actions, soit des Grecs, soit des barbares, aient une juste célébrité, et que la cause des guerres qui ont éclaté entre eux soit connue.»

Il attribue toutes ces causes à des enlèvements de belles femmes, telles qu'Hélène, Médée. Plus tard, la Grèce attaque, sans motif autre que son ambition, les États voisins de l'Ionie; il en raconte les guerres presque fabuleuses; il s'attache surtout à Crésus le roi de Lydie, dont Sardes était la capitale.

«Crésus, après avoir soumis les Grecs du continent d'Asie et les avoir rendus tributaires, songea à construire une flotte pour attaquer ceux des îles. Il s'occupait de cette idée, et déjà les vaisseaux étaient sur le chantier, quand il abandonna son projet, détourné, suivant les uns, par Bias de Priène, suivant d'autres, par Pittacus de Mitylène, qui, se trouvant à Sardes, et interrogé par Crésus sur ce que l'on disait de nouveau en Grèce, lui avait répondu en ces termes: «On y fait courir le bruit que les habitants des îles lèvent dix mille hommes de cavalerie, et ont le dessein de vous attaquer dans Sardes.» Crésus, prenant ces paroles au sérieux, s'écria: «Puissent faire les dieux que réellement ces insulaires pensent à venir attaquer avec de la cavalerie les enfants de la Lydie!...» Alors, celui avec lequel il s'entretenait reprit en ces mots: «Ô Crésus, si c'est avec raison qu'une juste espérance du succès vous fait désirer vivement que les habitants des îles viennent réellement attaquer le continent avec de la cavalerie, que pensez-vous que ces mêmes insulaires doivent de leur côté souhaiter plus ardemment, lorsqu'ils ont appris que vous étiez occupé à faire construire des vaisseaux, que de rencontrer vos Lydiens en mer, et de vous voir ainsi leur offrir vous-même l'occasion de venger les malheurs des Grecs du continent, que vous venez de réduire en servitude?» Crésus, frappé de cette réflexion, et se laissant aisément persuader par ce discours plein de sens, renonça aux préparatifs maritimes qu'il avait commencés; il fit même un traité d'hospitalité réciproque avec les Ioniens des îles.

«Dans la suite, Crésus porta la guerre chez les diverses nations qui habitent en deçà du fleuve Halys, et parvint à les subjuguer toutes, à l'exception des Ciliciens et des Lyciens. Voici les noms des peuples rangés sous son obéissance: les Lydiens, les Phrygiens, les Mysiens, les Marandiniens, les Chalybiens, les Paphlagoniens, les Thraces (d'Asie), c'est-à-dire les Thyniens et les Bithyniens, les Cariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et les Pamphyliens.

«Lorsque tous les peuples soumis par Crésus eurent été ajoutés à l'empire de Lydie, on vit arriver successivement dans la ville de Sardes, alors florissante et comblée de richesses, presque tout ce que la Grèce avait, à cette époque, d'hommes célèbres par leurs connaissances et leur sagesse. De ce nombre fut Solon d'Athènes. Après avoir donné des lois aux Athéniens, qui lui en avaient demandé, il s'était décidé à s'expatrier et à voyager pendant dix ans, sous le prétexte de visiter d'autres régions, mais réellement pour n'être point forcé à changer quelque chose à ces lois. Les Athéniens ne pouvaient les modifier eux-mêmes sans violer le serment solennel qu'ils avaient fait de les observer pendant dix ans, telles que Solon les avait données.

«Dans cet état de choses, Solon, étant censé toujours voyager par curiosité, vint d'abord en Égypte, près du roi Amasis, et ensuite à Sardes, près de Crésus. Il fut reçu avec distinction, et logé dans le palais. Le troisième ou le quatrième jour après son arrivée, les domestiques de Crésus, suivant ses ordres, conduisirent Solon dans les chambres qui contenaient les trésors du roi, et lui montrèrent les immenses richesses qu'elles renfermaient et le bonheur de Crésus. Après qu'il eut vu tout en détail, et tout examiné à loisir, Crésus lui adressa ces paroles: «Mon hôte d'Athènes, comme la réputation que vous vous êtes acquise par votre sagesse et par les voyages que vous avez entrepris pour observer, en philosophe, tant de pays divers est venue jusqu'à nous, j'ai le plus grand désir d'apprendre de vous quel est l'homme que vous avez connu jusqu'ici pour le plus heureux.» En faisant cette question, Crésus était persuadé que Solon allait le nommer; mais Solon, incapable de flatter et qui ne savait dire que la vérité, répondit: «C'est Tellus l'Athénien.» Crésus, surpris, demanda vivement par quelle raison il estimait ce Tellus le plus heureux des hommes. «Tellus, répondit Solon, vivait dans un temps où Athènes était florissante. Déjà heureux du bonheur de sa patrie, il eut des enfants sains et d'un bon naturel; tous lui donnèrent des petits-fils, et il n'eut à pleurer la perte d'aucun d'eux. Enfin, il jouissait d'une fortune aisée, telle qu'on l'entend parmi nous, et termina sa vie par la mort la plus brillante. Dans un combat qui eut lieu entre les Athéniens et leurs voisins d'Éleusis, après avoir déployé une rare valeur, et mis en fuite un grand nombre d'ennemis, il périt glorieusement. Athènes lui fit élever, aux frais du trésor public, un tombeau dans la place même où il avait succombé, et rendit à sa mémoire les plus grands honneurs.»

«Solon ayant ainsi trompé tout à fait l'opinion de Crésus en insistant avec autant de détails sur le bonheur de Tellus, le roi lui demanda quel était, après Tellus, celui qu'il placerait au second rang, espérant l'obtenir au moins pour lui. «Je le donnerais, repartit Solon, à Cléobis et à Biton. Ces deux frères, originaires d'Argos, vivaient dans une honnête aisance; ils étaient de plus distingués par la force du corps, et avaient remporté des prix dans les jeux publics. Voici ce que l'on raconte d'eux. On célébrait à Argos la fête de Junon, et leur mère se préparait à monter sur son char pour se rendre au temple; mais les boeufs, qui devaient être attelés, n'étaient point encore revenus des champs. Les deux jeunes gens, surpris par l'heure, prennent la place des animaux, et, se mettant eux-mêmes sous le joug, traînent le char sur lequel leur mère s'était assise. Ils parcoururent ainsi l'espace de quarante-cinq stades pour arriver au temple. La mort la plus heureuse fut la récompense de cet acte de piété filiale, qui se passa à la vue de tout le peuple rassemblé pour la fête; et la Divinité déclara, dans cette occasion, qu'il est plus heureux pour les hommes de mourir que de continuer à vivre. Les citoyens d'Argos, témoins de ce spectacle, admiraient la force des jeunes gens, et leur donnaient de grands éloges: les femmes félicitaient la mère, et l'estimaient heureuse d'avoir de tels fils. Enivrée de joie, et flattée également de l'action de ses enfants et des applaudissements qu'elle recevait, la mère de Cléobis et de Biton, debout en face de la statue de Junon, pria pour ses enfants, qui venaient de lui donner une si grande preuve de respect, et conjura la déesse de leur accorder ce qu'il y avait de meilleur pour l'homme. Cette prière faite, les jeunes gens offrirent leur sacrifice, et, après le festin qui le suivit, s'endormirent dans le temple même. Ils ne se réveillèrent pas, et finirent ainsi de vivre. Les Argiens consacrèrent leurs images à Delphes, comme celles de deux hommes parfaitement pieux.»

«C'est ainsi que Solon assigna la seconde place aux deux Grecs. Crésus, mécontent, s'écria: «Ainsi, Solon, vous comptez ma prospérité pour si peu de chose, que vous ne daignez pas me mettre sur la même ligne que ces simples particuliers?--Ô Crésus, repartit Solon, pourquoi m'interrogez-vous sur la destinée des hommes, moi qui sais combien la Divinité, toujours jalouse des prospérités humaines, est prompte à les bouleverser? Que de choses nous sommes condamnés à voir et à souffrir dans le cours d'un long âge! Supposons que soixante-dix années soient le terme de la vie d'un homme. Ces soixante-dix années donnent vingt-cinq mille deux cents jours, sans compter les mois intercalaires; et, si nous faisons une année sur deux plus longue d'un mois pour ramener les saisons aux époques convenables, nous aurons, pour soixante-dix années, trente-cinq mois intercalaires, et ces trente-cinq mois donneront mille cinquante jours. La totalité des soixante-dix années sera par conséquent de vingt-six mille deux cent cinquante jours, et cependant il n'y a pas un seul de ces jours qui soit, dans toutes ces circonstances, exactement semblable à un autre. L'homme est donc, ô Crésus, tout misère! Vous vous montrez aujourd'hui riche et puissant à mes yeux; je vous vois roi d'un grand peuple; cependant, je ne dirai pas de vous ce que vous me demandez de dire, jusqu'à ce que j'apprenne que votre vie a fini heureusement. Hélas! l'homme le plus riche n'est pas plus heureux que celui qui vit au jour le jour, si le sort ne lui laisse pas terminer sa carrière dans cet état de prospérité; on voit même des hommes avec de grandes richesses être malheureux, tandis que beaucoup d'autres dans la médiocrité sont parfaitement heureux. En effet, l'homme qui possède ces grandes richesses et qui n'est pas satisfait d'ailleurs, n'a sur celui qui, pauvre, est cependant bien partagé en toute autre chose, que deux sortes d'avantages, tandis que celui-ci en a une foule sur l'homme riche et malheureux du reste. L'un peut, à la vérité, remplir tous ses désirs, et réparer promptement une perte ou un dommage qu'il éprouve; mais l'autre, s'il n'a pas la même facilité, est déjà (dans l'état de bonheur où nous le supposons) à l'abri de ces désirs ou de ces pertes. De plus (toujours dans la même supposition) il jouit de toutes ses facultés, il est d'une bonne santé, exempt de maux, content de ses enfants, d'une belle figure; et, si, indépendamment de tant d'avantages, il termine bien sa carrière, il sera celui que vous cherchez, et digne d'être appelé heureux; mais, avant sa mort, il faut suspendre notre jugement et l'appeler, jusque-là, l'homme favorisé de la fortune, et non l'homme heureux. Actuellement, ô Crésus, réunir tant de biens n'est pas d'un mortel. Une même contrée ne produit pas toutes les choses nécessaires; elle en donne une, il lui en manque une autre; seulement, celle qui en fournit le plus est regardée comme la meilleure: il en est ainsi de l'homme. Un même individu n'a pas tous les avantages: il en possède quelques-uns, d'autres lui sont refusés. Celui qui, dans le cours de la vie, se maintient avec le plus grand nombre de ces avantages, et arrive au terme sans les avoir perdus, est celui seul qui, à mon avis, est digne de porter le nom d'heureux. Il faut donc, dans toutes les choses, considérer leur fin et comme elles se résolvent, puisque la Divinité ruine souvent de fond en comble ceux à qui elle a fait entrevoir la félicité.»

«Solon se tut. Crésus, de plus en plus mécontent, cessa de faire cas du sage, et le renvoya. Il finit même par regarder comme un homme sans lumières celui qui, mettant de côté la prospérité présente, recommandait d'attendre la fin de toutes choses pour les juger.

«Lorsque Solon fut parti, la Divinité voulut, à ce qu'il paraît, par une vengeance éclatante, punir Crésus de s'être estimé le plus heureux des hommes; et un songe qu'il eut peu de temps après lui présagea le sort funeste d'un de ses enfants. Crésus avait deux fils: l'un, très-maltraité par la nature, était muet; l'autre, au contraire, surpassait en tout les jeunes gens de son âge: ce dernier s'appelait Atys. Crésus vit donc en songe Atys périr, blessé par une pointe de fer. Il se réveille frappé de terreur, et, après avoir réfléchi sur son rêve, il se détermine à donner une femme à son fils, et lui ôte le commandement de ses troupes qu'il avait coutume de lui confier. En même temps il ordonna de retirer de l'appartement des hommes les lances, les javelots, enfin toutes les armes en usage à la guerre, et les fit déposer dans l'intérieur du palais, de crainte qu'une de ces armes qui sont ordinairement suspendues aux murailles n'atteignît son fils.

«Tandis qu'on faisait les préparatifs du mariage d'Atys, on vit arriver à Sardes un homme poursuivi par le malheur, et dont les mains étaient souillées. Il était Phrygien de nation, et de race royale. Il se présenta au palais du roi, et le supplia de le purifier suivant le mode d'expiation établi par les lois du pays. Crésus y consentit, et le purifia. Le mode d'expiation des Lydiens est à peu près semblable à celui qui est en usage chez les Grecs. Lorsque la cérémonie expiatoire fut terminée, Crésus, voulant savoir qui était cet homme et d'où il sortait, lui adressa la parole en ces termes: «Étranger, dites-moi qui vous êtes, de quel lieu de la Phrygie êtes-vous venu vous asseoir en suppliant près de mes foyers? Enfin, quel homme ou quelle femme a péri par vos mains?--Ô roi, répondit l'étranger, je suis fils de Gordius et petit-fils de Midas. Mon nom est Adraste. J'ai tué involontairement mon frère: après ce meurtre, mon père m'a chassé; et je suis aujourd'hui sans asile.--Ceux à qui vous devez le jour, reprit Crésus, sont nos amis, et c'est parmi des amis que vous vous trouvez ici. Restez avec nous, vous n'y manquerez de rien; en supportant patiemment votre disgrâce, vous l'allégerez, et vous lui serez peut-être redevable d'un meilleur sort.» Adraste continua donc à vivre près de Crésus.

«En ce temps, un sanglier d'une grosseur extraordinaire, né dans l'Olympe Mysien et sorti de cette montagne, désolait le pays et ruinait tous les travaux champêtres. Plusieurs fois, les Mysiens s'étaient réunis pour l'attaquer, mais n'avaient pu l'atteindre, et le mal qu'il leur faisait s'accroissait de jour en jour. Enfin ils envoyèrent des députés qui, se présentant devant Crésus, lui parlèrent ainsi: «Ô roi, un sanglier d'une grandeur démesurée désole nos campagnes, et, malgré tous nos efforts, nous n'avons pu parvenir à le détruire. Nous vous supplions donc de laisser venir avec nous votre fils, et d'envoyer des jeunes gens et des chiens pour nous aider à délivrer notre pays de ce monstre.» Crésus, qui n'avait point oublié ce qu'il avait vu en songe, leur répondit: «Il ne faut pas parler de mon fils, je ne puis vous le donner: il vient de se marier, et d'autres soins l'occupent. Mais je ferai partir une troupe choisie de chasseurs, avec tout ce qui leur sera nécessaire, et je leur prescrirai de se réunir à vous pour délivrer votre pays du sanglier qui le dévaste.»

«Telle fut la réponse de Crésus. Les Mysiens, satisfaits, allaient se retirer; mais Atys, qui avait entendu leur demande, apprenant que son père s'y était refusé, entra et parla en ces termes: «Ô mon père, c'était autrefois mon plus beau droit et mon plus noble privilége d'aller chercher la gloire à la guerre ou dans les chasses périlleuses. Maintenant, vous me tenez renfermé dans un honteux repos, comme si vous aviez à me reprocher quelque marque de crainte ou quelque faiblesse! De quel oeil voulez-vous que l'on me voie tous les jours aller à la place publique, et en revenir? Quelle opinion vont prendre de moi mes concitoyens? Quelle idée s'en fera ma nouvelle épouse? À quelle homme pensera-t-elle s'être unie? Ou laissez-moi la liberté d'aller à cette chasse, ou veuillez, du moins, m'expliquer comment vous croyez me servir en vous y refusant?

«--Ô mon fils, répondit Crésus, si j'en use ainsi, ce n'est pas que j'aie aperçu en toi quelque marque de faiblesse, ou que tu m'aies déplu. Je cède seulement à la crainte que m'inspire un songe que j'ai eu pendant mon sommeil: il m'avertit que tu dois vivre peu de temps, et que la blessure d'une pointe de fer causera ta mort. C'est ce songe qui m'a fait presser ton mariage; il m'empêche de te laisser prendre part à la chasse qui se prépare, et me force à te tenir renfermé près de moi pour te dérober, s'il est possible, au moins pendant ma vie, au péril qui te menace. Hélas! je n'ai que toi d'enfant; je ne puis, tu le sais, compter ton frère, à qui le sens de l'ouïe manque entièrement.

«--Ô mon père! répliqua le jeune homme, le songe que vous avez eu justifie la contrainte où vous me retenez, et je dois vous en savoir gré. Qu'il me soit permis cependant de vous dire que, dans ce moment, vous oubliez le sens véritable de votre songe, et il est facile de vous le prouver. Vous me dites qu'il annonce que je dois périr par la pointe d'un fer; mais un sanglier a-t-il des mains? Quelle pointe de fer avez-vous donc à redouter ici? Si je devais, par exemple, périr sous la dent de quelque bête sauvage, ou de toute autre manière, il serait, j'en conviens, raisonnable d'agir comme vous le faites; mais, puisqu'il n'est point question de combat entre hommes, laissez-moi aller.

«--Tu l'emportes, mon fils, reprit Crésus; cette explication que tu donnes à mon rêve me persuade, et je cède à tes raisons; je reviens donc sur ma résolution, et consens que tu prennes part à cette chasse.»

«En achevant ces mots, Crésus fit appeler le Phrygien Adraste et lui parla ainsi: «Adraste, lorsque, chargé du poids importun d'un malheur que je suis loin de vous reprocher, vous êtes venu me trouver, je vous ai purifié. Je vous ai ensuite admis dans ma propre maison, et je n'ai rien épargné pour subvenir à vos besoins. Je dois aujourd'hui compter que, pour prix de ces services, vous êtes prêt à m'en rendre. Je vous charge donc de la garde de mon fils, qui va partir pour la chasse, et de sa défense, si quelques brigands viennent vous attaquer sur la route. Il convient, d'ailleurs, que vous vous montriez partout où l'occasion de se distinguer par des actions d'éclat peut se présenter. C'est une inclination que vous devez tenir de votre naissance, et la force du corps ne vous manque pas pour la suivre.

«--Je ne me serais pas, dit Adraste, proposé pour cette expédition: je sais trop bien qu'il ne faut pas qu'un malheureux tel que moi se mêle avec ceux de son âge qui n'ont encore connu que la prospérité. Je n'en formais même pas le désir, et j'ai su m'abstenir d'une demande indiscrète. Mais, puisque c'est vous-même qui le souhaitez et que je dois consentir à tout ce qui vous est agréable (je n'ai que ce moyen de reconnaître vos bienfaits), je suis prêt à faire ce que vous attendez de moi: comptez donc que je vous ramènerai le fils dont vous me confiez la garde, et qu'il sera préservé de tout mal, autant que cela pourra dépendre du défenseur que vous lui donnez.»

«Après cette réponse, l'un et l'autre se mirent en marche, accompagnés d'une troupe choisie de jeunes gens, et suivis d'un grand nombre de chiens. Ils arrivent au mont Olympe, et l'on se met en quête du sanglier. On le rencontre, on parvient à l'entourer de toutes parts; et les chasseurs, formant un cercle autour de lui, l'attaquent à coups de traits. Dans ce moment, l'hôte de Crésus, celui que Crésus avait purifié, Adraste lance sa javeline, manque le but, et, au lieu de frapper l'animal, atteint le fils de Crésus, qui, blessé mortellement par une pointe de fer, accomplit en mourant le funeste présage du songe. Un messager, arrivé en toute hâte à Sardes, annonça à Crésus et le succès de la chasse et la mort de son fils.

«Crésus, consterné, ressentait une douleur d'autant plus vive, que ce fils avait lui-même présidé à la purification du meurtrier. Dans son désespoir, il invoquait Jupiter Expiateur, et le prenait à témoin du crime de l'étranger qu'il avait admis chez lui comme son hôte. Il adjurait encore ce même dieu par les noms de Jupiter Éphestien et de Jupiter Hétéréen: sous le premier, comme protecteur des foyers, parce qu'il avait permis que le meurtrier de son fils vécût dans sa maison et y jouît des droits de l'hospitalité; sous le second, comme garant de la foi entre les compagnons d'armes, parce que le compagnon et le gardien de son fils était devenu son plus cruel ennemi.

«Cependant parurent les Lydiens portant le corps inanimé: le meurtrier suivait derrière: arrivé en présence du roi, il se plaça en avant du cadavre, puis, les mains étendues, se livra lui-même à Crésus, le conjurant de l'égorger sur le corps de son fils, et s'écriant qu'il ne lui était plus permis de vivre après avoir causé la mort de celui qui l'avait purifié d'un premier meurtre. Crésus, malgré l'excès de ses malheurs domestiques, touché des cris d'Adraste, en prit pitié, et lui dit: «Ô malheureux hôte, tu satisfais à toute la vengeance que je pouvais tirer de toi, en te condamnant toi-même: va, tu n'es pas la cause de mon malheur, ton action fut involontaire. C'est ce dieu, celui sans doute qui naguère m'a prédit ce triste avenir, qui seul en est l'auteur.» Il ordonna ensuite de faire à son fils des funérailles dignes de sa naissance. Lorsqu'elles furent terminées, et que le tumulte eut cessé autour du monument, le petit-fils de Midas, le fils de Gordius, l'infortuné Adraste, meurtrier de son propre frère, meurtrier de son bienfaiteur, désespéré, et s'estimant le plus malheureux des hommes, se poignarda sur la tombe.

«Crésus porta pendant deux années le grand deuil.