Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 5
«Outre le droit des gens, qui regarde toutes les sociétés, il y a un _droit politique_ pour chacune. Une société ne saurait subsister sans un gouvernement. _La réunion de toutes les forces particulières_, dit très-bien Gravina, _forme ce que l'on appelle l'état politique_.
«La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine.
«Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre.
«Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi ou qu'on veut établir; soit qu'elles le forment, comme font les lois politiques; soit qu'elles le maintiennent, comme font les lois civiles.
»Elles doivent être relatives au _physique_ du pays, au climat, glacé, brûlant ou tempéré; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs moeurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre elles, elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies; c'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer.
«C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports, ils forment tous ensemble ce que l'on appelle l'_esprit des lois_.
«J'examinerai d'abord les rapports que les lois ont _avec la nature_ et avec le principe de chaque gouvernement; et, comme ce principe a sur les lois une suprême influence, je m'attacherai à le bien connaître; et si je puis une fois l'établir on en verra couler les lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports qui semblent être plus particuliers.»
XII
Montesquieu distingue dans le deuxième chapitre les gouvernements en trois natures: premièrement, la _république_, oubliant qu'il y a autant de natures de gouvernements dans la république que dans la monarchie. Il appelle le gouvernement républicain, démocratie; mais quelle nature de démocratie découvre-t-il dans le gouvernement aristocratique et inquisitorial de Venise, où la démocratie ne conserve d'autre droit que le droit d'être espionnée et corrompue? Quelle démocratie dans la _république de Pologne_, où un seul noble à cheval prononçant le _liberim veto_ et se sauvant ensuite à bride abattue, a le pouvoir légal d'entraver seul la révolution de tous?
Il donne pour base à cette démocratie la _vertu_!
Secondement, le _gouvernement monarchique_ qui reconnaît un chef ou un roi;--mais quelle similitude entre la monarchie d'Angleterre, par exemple, véritable république active avec un roi inactif, et la monarchie ottomane où le souverain est tout?
Il cherche le principe conservateur de ce gouvernement et il trouve l'_honneur_! Mais quel honneur y a-t-il à obéir servilement aux fantaisies d'un sultan qui vous demande votre tête sans jugement?
Puis, enfin, le _gouvernement despotique_ dont, selon lui, le principe fondamental est la peur.
Il y a dans ces trois définitions la manie systématique de définir à tout prix, mais il n'y a, en réalité, ni vérité ni raison.
Généraliser, c'est fausser! tout est faux dans ce début du livre, nom, principe et base.
Il y a autant de républiques ou de démocraties qu'il y a de natures d'élections.
Il y a autant de monarchies qu'il y a de natures d'hérédité et de contrôles.
Il y a autant de pouvoirs despotiques qu'il y a d'esclaves pour obéir à un seul.
La vertu n'est nullement le principe de la démocratie, puisque c'est le plus mobile et le plus vénal des régimes.--Où est la vertu dans le Vénitien ou dans le Polonais?
L'honneur n'est nullement le principe des monarchies, puisque la servilité et la corruption ont de tout temps régné dans les cours.
La peur n'est nullement le principe des despotismes, puisqu'un vice-roi qui apporte de trois cents lieues sa fortune et sa tête au roi de Perse, ou un pacha au sultan, n'agissent certainement pas par peur, mais par devoir.
Le sentiment du devoir, et de l'obéissance à ce que l'on croit être le droit du commandement, est le principe conservateur de toutes les formes de gouvernement.
Le commandement et l'obéissance, voilà partout le gouvernement.
Le commandement, légitime.
L'obéissance, par convention et par devoir!
XIII
Après avoir parcouru rapidement les propriétés distinctives de ces trois ordres de gouvernement, il en conclut que la république ne convient qu'aux petits États; la monarchie aux médiocres; le despotisme aux grands.
Il ne voit pas qu'il n'y aurait ainsi, pour toute politique, qu'à mesurer le territoire.
Il ne voit pas, de plus, que la rapidité des communications modifie toute cette géographie des États.
Il ne voit pas encore que cette géographie est fautive, que la distribution de ces natures de gouvernement tient à mille autres causes que la grandeur ou la petitesse des espaces, et que l'Amérique, par exemple, ou la Pologne, bien que très-mal constituées, sont des républiques malgré leurs vingt millions ou leurs quarante millions de sujets; il ne voit pas davantage que la Chine, malgré ses trois cent soixante-cinq millions d'habitants, n'est nullement despotique, mais la monarchie la plus tempérée qui ait jamais existé.
On s'aperçoit tout de suite que Montesquieu est un penseur léger, facile avec lui-même, très-superficiel, qui saisit au hasard la première considération venue pour en faire la base aventurée de sa politique et donner des axiomes géométriques pour des vérités politiques.
Faut-il tout dire? C'est un homme qui lit beaucoup, mais sans attention et sans critique; qui prend pour vérité un mensonge pittoresque du premier voyageur venu, et qui, de ce seul fait mal compris, mal interprété, souvent absurde, conclut ingénieusement tout un système politique ou législatif en opposition avec le bon sens. Nous allons vous en citer mille exemples:
XIV
Ce qu'il dit du gouvernement chinois est la preuve de la plus complète inintelligence.
«Nos missionnaires, dit-il, nous parlent de la Chine comme d'un gouvernement admirable, qui mêle ensemble, dans son principe, la crainte, l'honneur et la vertu.
«J'ignore, ajoute-t-il ironiquement, ce que c'est que cet honneur dont on parle chez des peuples à qui on ne fait rien faire qu'à coups de bâton!»
Ceci serait plus digne des _Lettres persanes_ que de l'_Esprit des lois_. M. de Montesquieu ne peut ignorer que le gouvernement chinois est un régime où le bâton n'est que le signe du mandarin qui rend la justice et qui frappe dans certains cas spécifiés le coupable avec sa baguette. M. de Montesquieu qui, à la page suivante, peint l'Angleterre comme le type du gouvernement parfait, ignore-t-il que le bâton appliqué à la discipline de l'armée y joue un rôle mille fois plus habituel que la baguette du mandarin dans le Céleste Empire, et cependant déshonore-t-il les institutions de la Grande-Bretagne parce qu'elles préfèrent, dans leur logique, cette peine disciplinaire à la prison?
«Le climat de la Chine est tel qu'il favorise prodigieusement la propagation de l'espèce humaine; les femmes y sont d'une fécondité si grande que l'on ne voit rien de pareil sur la terre.»
Montesquieu ignore-t-il donc que l'empire de la Chine renferme tous les genres de climats depuis le printemps éternel de Canton jusqu'aux glaces perpétuelles de la Tartarie, et qu'en conséquence on ne peut attribuer à la douceur du climat l'immense population de l'empire?
«Ne pourrait-il pas se faire que les missionnaires auraient été trompés par une apparence d'ordre; qu'ils auraient été frappés de cet exercice continuel de la volonté d'un seul par lequel ils sont gouvernés eux-mêmes, et qu'ils aiment tant à trouver dans les cours des rois des Indes, parce que, n'y allant que pour y faire de grands changements, il leur est plus aisé de convaincre les princes qu'ils peuvent tout faire, que de persuader aux peuples qu'ils peuvent tout souffrir?
Enfin, il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes. Des circonstances particulières, et peut-être uniques, peuvent faire que le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu'il devrait l'être. Des causes, tirées la plupart du physique du climat, ont pu forcer les causes morales dans ce pays, et faire des espèces de prodiges.
La Chine, comme tous les pays où croît le riz, est sujette à des famines fréquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse pour chercher de quoi vivre; il se forme de toutes parts des bandes de trois, quatre ou cinq voleurs. La plupart sont d'abord exterminés; d'autres se grossissent, et se font exterminer encore. Mais, dans un si grand nombre de provinces, et si éloignées, il peut arriver que quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme en corps d'armée, va droit à la capitale, et le chef monte sur le trône.
Telle est la nature de la Chine, que le mauvais gouvernement y est d'abord puni. Le désordre y naît soudain, parce que ce peuple prodigieux manque de subsistances. Ce qui fait que, dans d'autres pays, on revient si difficilement des abus, c'est qu'ils n'y sont pas des effets d'abord sensibles; le prince n'y est pas averti d'une manière prompte et éclatante comme il l'est à la Chine.
Il ne sentira point, comme nos princes, que s'il se gouverne mal, il sera moins heureux dans l'autre vie, moins puissant et moins riche dans celle-ci. Il saura que, si son gouvernement n'est pas bon, il perdra l'empire et la vie.
Comme, malgré les expositions d'enfants, le peuple augmente toujours à la Chine, il faut un travail infatigable pour faire produire aux terres de quoi le nourrir. Cela demande du gouvernement une attention qu'on n'a point ailleurs. Il est à tous les instants intéressé à ce que tout le monde puisse travailler sans crainte d'être frustré de ses peines. Ce doit moins être un gouvernement civil qu'un gouvernement domestique.
Voilà ce qui a produit les règlements dont on parle tant. On a voulu faire régner les lois avec le despotisme; mais ce qui est joint avec le despotisme n'a plus de force. En vain ce despotisme, pressé par ses malheurs, a-t-il voulu s'enchaîner; il s'arme de ses chaînes, et devient plus terrible encore.
«La Chine est donc un État despotique dont le principe est la crainte. Peut-être que, dans les premières dynasties, l'empire n'étant pas si étendu, le gouvernement déclinait un peu de cet esprit; mais aujourd'hui, cela n'est pas.»
XV
Même légèreté et même ignorance dans la plupart des jugements portés par l'auteur sur les mille nations qu'il passe en revue devant lui pour donner l'intelligence de l'esprit de leurs lois.
«Ainsi, dit-il, il est contre la nature des choses qu'une république conquière!» Et il oublie que la république romaine, qu'il exalte, a cessé de vivre le jour où elle a cessé de conquérir!
«La monarchie ne peut être conquérante. Elle ne peut conquérir que pendant qu'elle reste dans les limites naturelles de son gouvernement.» Le bon sens lui répond:--Mais quelles sont ces limites naturelles au gouvernement d'une monarchie? Y a-t-il une monarchie qui ne se soit formée par conquêtes ou agglomérations successives? Que serait la monarchie espagnole sans Charles-Quint? Que serait la monarchie britannique sans le pays de Galles, l'Écosse, l'Irlande, les deux Indes et les flots de la mer sans cesse conquis? Que serait la Prusse sans Frédéric II? Que serait la Russie sans Pierre Ier et Catherine? Que serait l'Autriche sans la Hongrie? Que serait la France sans la Bretagne, la Guyenne, l'Alsace, la Franche-Comté? Qui lui aurait dit dans le passé et qui lui dira dans l'avenir: «Tes limites naturelles sont là, et tout ce que tu y ajouteras t'affaiblira?»
Mauvaise généralité, inappliquée et inapplicable, qui n'est ni sensée ni morale, parce qu'elle n'est pas vraie. La loi de croissance, loi naturelle et par conséquent divine, s'applique aux nations comme aux individus. Les grands fleuves absorbent les petits cours d'eau. La conquête, dans certains cas, est légitime comme la vie... République comme Rome, ou monarchie de quatre cents millions d'hommes comme la Chine.
«Il est encore contre la nature de la chose qu'une république démocratique conquière des villes qui ne sauraient entrer dans la sphère de sa démocratie. Il faut que le peuple conquis puisse jouir des priviléges de la souveraineté, comme les Romains l'établirent au commencement. On doit borner la conquête au nombre des citoyens que l'on fixera pour la démocratie.
«Si une démocratie conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle exposera sa propre liberté, parce qu'elle confiera une trop grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis.
«Alexandre fit une grande conquête. Voyons comment il se conduisit. On a assez parlé de sa valeur, parlons de sa prudence.
«Les mesures qu'il prit furent justes. Il ne partit qu'après avoir achevé d'accabler les Grecs; il ne se servit de cet accablement que pour l'exécution de son entreprise; il ne laissa rien derrière lui contre lui. Il attaqua les provinces maritimes, il fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer pour n'être point séparé de sa flotte; il se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre; il ne manqua point de subsistances; et s'il est vrai que la victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la victoire.
«Voilà comme il fit ses conquêtes; il faut voir comme il les conservera.
«Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres et les Perses comme esclaves. Il ne songea qu'à unir les deux nations, et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu. Il abandonna, après la conquête, tous les préjugés qui lui avaient servi à la faire. Il prit les moeurs des Perses, pour ne point désoler les Perses, en leur faisant prendre les moeurs des Grecs. C'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de Darius, et qu'il montra tant de continence; c'est ce qui le fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis? Qu'est-ce que cet usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.
«Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par des mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue; il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi; le reste des Macédoniens suivit cet exemple. Les Francs et les Bourguignons permirent ces mariages; les Visigoths les défendirent en Espagne, et ensuite ils les permirent. Les Lombards ne les permirent pas seulement, mais ils les favorisèrent. Quand les Romains voulurent affaiblir la Macédoine, ils y établirent qu'il ne pourrait se faire d'union par mariages entre les peuples des provinces.
«Alexandre qui cherchait à unir les deux peuples, songea à faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques. Il bâtit une infinité de villes, et il y cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel empire, qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus affreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent, pour ainsi dire, anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.
«Pour ne point trop épuiser la Grèce et la Macédoine, il envoya à Alexandrie une colonie de Juifs; il ne lui importait quelles moeurs eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.»
XVI
Voici, selon Montesquieu, comment, dans l'état florissant de la république, Rome perdit tout à coup sa liberté.
«Dans le feu des disputes entre les patriciens et les plébéiens, ceux-ci demandèrent que l'on donnât des lois fixes, enfin que les jugements ne fussent plus l'effet d'une volonté capricieuse ou d'un pouvoir arbitraire. Après bien des résistances, le Sénat y acquiesça. Pour composer ces lois on nomma des décemvirs. On crut qu'on devait leur accorder un grand pouvoir, parce qu'ils avaient à donner des lois à des partis qui étaient presque incompatibles. On suspendit la nomination de tous les magistrats, et dans les comices ils furent élus seuls administrateurs de la république. Ils se trouvèrent revêtus de la puissance consulaire et de la puissance tribunitienne. L'une leur donnait le droit d'assembler le Sénat, l'autre celui d'assembler le peuple. Dix hommes dans la république eurent seuls toute la puissance exécutrice, toute la puissance des jugements. Rome se vit soumise à une tyrannie aussi cruelle que celle de Tarquin. Quand Tarquin exerçait ses vexations, Rome était étonnée du pouvoir qu'il avait usurpé; quand les décemvirs exercèrent les leurs, Rome fut étonnée du pouvoir qu'elle avait donné.
«Mais quel était ce système de tyrannie produit par des gens qui n'avaient obtenu le pouvoir politique et militaire que par la connaissance des affaires civiles, et qui, dans les circonstances de ce temps-là, avaient besoin, au dedans, de la lâcheté des citoyens pour qu'ils se laissassent gouverner, et de leur courage, au dehors, pour les défendre?
«Le spectacle de la mort de Virginie immolée par son père à la pudeur et à la liberté fit évanouir la puissance des décemvirs. Chacun se trouva libre, parce que chacun fut offensé; tout le monde devint citoyen, parce que tout le monde se trouva père. Le Sénat et le peuple rentrèrent dans une liberté qui avait été confiée à des tyrans ridicules.
«Le peuple romain, plus qu'un autre, s'émouvait par les spectacles. Celui du corps sanglant de Lucrèce fit finir la royauté. Le débiteur qui parut sur la place, couvert de plaies, fit changer la forme de la république. La vue de Virginie fit changer les décemvirs. Tour faire condamner Manlius, il fallut ôter au peuple la vue du Capitole. La robe sanglante de César remit Rome dans la servitude.»
XVII
Après ces aperçus très-généraux et très-fautifs sur les lois politiques, Montesquieu passe aux lois qui règlent les rapports des citoyens entre eux. Mauvais publiciste, il redevient bon magistrat; c'est son métier; il analyse assez justement les causes de ces lois, mais il les quitte vite et revient, on ne sait pourquoi, aux lois politiques. Ce qu'il dit des troupes est plus ingénieux que vrai; le voici:
«Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle a suivi nos princes, et leur a fait entretenir un nombre désordonné de troupes. Elle a ses redoublements, et elle devient nécessairement contagieuse: car sitôt qu'un État augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d'être exterminés, et on nomme paix cet état d'efforts de tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée, que les particuliers qui seraient dans la situation où sont les trois puissances de cette partie du monde les plus opulentes, n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'univers; et bientôt à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des soldats et nous serons comme des Tartares.
«Les grands princes, non contents d'acheter les troupes des plus petits, cherchent de tous côtés à payer des alliances, c'est-à-dire presque toujours à perdre leur argent.
«La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des tributs, et ce qui prévient tous les remèdes à venir; on ne compte plus sur les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il n'est pas inouï de voir des États hypothéquer leurs fonds pendant la paix même, et employer pour se ruiner des moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si forts, que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine.
«La maxime des grands empires d'Orient, de remettre les tributs aux provinces qui ont souffert, devrait bien être portée dans les États monarchiques. Il y en a bien où elle est établie; mais elle accable plus que si elle n'y était pas, parce que le prince n'en levant ni plus ni moins, tout l'État devient solidaire. Pour soulager un village qui paye mal, on charge un autre qui paye mieux; on ne rétablit point le premier, on détruit le second.
Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer, de peur des exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges.
«Un État bien gouverné doit mettre pour le premier article de sa dépense une somme réglée pour les cas fortuits. Il en est du public comme des particuliers, qui se ruinent lorsqu'ils dépensent exactement les revenus de leurs terres.»
XVIII
Il définit bien la liberté légale:--«le droit de faire ce que les lois permettent.» La liberté naturelle est l'objet de la police des sauvages; l'indépendance des particuliers est l'objet des lois de la Pologne, et ce qui en résulte, c'est l'oppression de tous.
Il avait prévu l'oppression de la Prusse, de la Russie, de l'Autriche; tout principe faux de liberté, tout sophisme de civilisation porte en lui sa peine.
Il exalte d'une manière absolue le gouvernement, selon lui parfait, de l'Angleterre.
Il conseille aux États de régir leurs finances comme des particuliers économes.
Cette dernière considération est radicalement fausse.
La comparaison d'un particulier et d'un État est un sophisme dont on ne peut guérir les esprits irréfléchis. Ils ont plus besoin d'une comparaison que d'une vérité!
Le particulier a besoin d'un trésor en réserve parce qu'il est particulier et que s'il ne trouve pas sous sa main un trésor réservé pour les cas extrêmes, personne ne le lui fournira. L'État, au contraire, n'a nul besoin de stériliser la richesse en n'en faisant point usage, parce qu'il est l'État et que ses sujets, enrichis par l'usage bien entendu de leurs richesses, en fourniront par l'emprunt, véritable trésor des États bien gouvernés.
Le particulier meurt et l'État immortel vit éternellement.
Le particulier n'a qu'une richesse bornée, il en atteint le terme et il tombe dans l'insolvabilité.
La richesse de l'État est illimitée et elle s'accroît autant que le travail de la nation. Une seule industrie créée, telle que celle des chemins de fer, centuple sa richesse. On est étonné que Montesquieu n'ait pas su distinguer entre ces deux conditions complétement différentes, et qu'il ait donné faveur à ce misérable sophisme, l'opposé de toute vérité.
Le premier Napoléon avait le même préjugé. Il ne se soutenait que par la dépouille du monde conquis et rançonné; quand ces rançons et ces dépouilles, qui s'élevaient à trois cents millions dans ses caves, furent dépensées, il tomba, et, quand ses États, changeant de système après sa chute, eurent recours à l'emprunt, ils payèrent facilement la rançon de la France et la France fut sauvée et riche.
Maintenant, il faut le reconnaître, l'État a adopté le système de l'emprunt et la France regorge d'opulence.
Il ne s'agit que de modérer sa richesse.
XIX
Le quatorzième livre de l'_Esprit des Lois_ est le plus erroné de tous. Montesquieu, cherchant toujours des causes générales, attribue aux différences des climats les différences de caractères des peuples.
«L'air froid resserre les extrémités des fibres extérieures de notre corps; cela augmente leur ressort et favorise le retour du sang des extrémités vers le coeur. Il diminue la longueur de ces mêmes fibres, il augmente donc encore par là leur force. L'air chaud, au contraire, relâche les extrémités des fibres et les allonge; il diminue donc leur force et leur ressort.