Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 4
Montesquieu avait vendu sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux pour être plus libre de ses mouvements et pour se livrer aux grandes pensées qui emplissaient son cerveau et demandaient à se formuler. Il songea d'abord à visiter les nations et à étudier sur place leurs moeurs et leurs lois. Possesseur d'une belle fortune, il pouvait le faire honorablement sans avoir l'intention de jeter son argent par la portière de sa voiture: il alla d'abord à Vienne où il rencontra le prince Eugène, ce Coriolan, qui n'avait pas épargné sa patrie; de là il passa en Hongrie et ensuite en Italie; il connut à Venise l'Écossais Law, tout meurtri des ricochets de son système, bombe éclatée entre ses mains, mais qui n'était pas un financier vulgaire; il s'y entretint aussi avec le comte de Bonneval, aventurier destiné à mourir pacha. De Venise, il se rendit à Rome, où il contracta des liaisons d'amitié avec le cardinal Corsini, depuis pape sous le nom de Clément XII, et avec le cardinal de Polignac, l'auteur de l'_Anti-Lucrèce_. Il avait aussi rencontré lord Chesterfield, écrivain élégant, mais d'une morale un peu relâchée, même dans les conseils qu'il donne à son fils, enfant naturel qu'il promenait à travers le monde.
IV
On voit que Montesquieu ne se montrait pas extraordinairement sévère sur le choix de ses connaissances, pendant son voyage; le scepticisme de son esprit ne fit que s'accroître, et l'on raconte que, dans la ville éternelle, il dégagea spirituellement sa bourse des étreintes de la fiscalité du Vatican. Étant allé faire ses adieux à Benoît XIV, celui-ci lui fit cadeau de bulles de dispense qu'il accepta avec reconnaissance; mais, lorsqu'on lui présenta la note des frais d'expédition de ces bulles, il refusa obstinément d'en payer le montant, en disant qu'il croirait faire injure au Saint-Père s'il ne s'en rapportait pas à sa parole. C'était se tirer d'affaire en habile homme.
Il passa en Suisse, parcourut les bords du Rhin, s'arrêta en Hollande, et ayant retrouvé à la Haye lord Chesterfield, s'embarqua avec lui pour l'Angleterre, le 31 octobre 1729.
On n'a pas beaucoup de détails sur son séjour en Angleterre; mais il s'est plu lui-même à rapporter une réponse qu'il fit à la reine d'Angleterre, et qui prouve qu'il savait, au besoin, être bon courtisan. «Je dînais chez le duc de Richemond, le gentilhomme ordinaire de La Boine, qui étant un fat quoique envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'était pas plus grande que la Guyenne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit: «Je sais que vous nous avez défendu contre M. de La Boine.--Madame, je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays.» Ce sont là de ces mots qui posent un homme dans une cour. Cependant Montesquieu n'avait pas toujours la même présence d'esprit et lord Chesterfield lui avait fait perdre la tête à Venise, en postant sur sa route un homme qui lui fit croire trop aisément que le Conseil des dix avait les yeux sur lui.
V
De retour en France, Montesquieu se confina, pendant deux ans, dans son château de la Brède, où l'on montre encore, au coin de la cheminée, l'empreinte du pied de ce profond penseur; il écrivit ses _Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains_, qu'il publia en 1734. Ce ne fut que quatre ans après qu'il mit au jour son grand ouvrage sur l'_Esprit des Lois_, où il donna enfin la mesure complète de son génie.
Montesquieu n'était point indifférent à la souffrance des peuples; il ne l'était pas non plus à celle des individus. On cite de lui un trait qui fait le plus grand honneur à ses sentiments d'humanité non moins qu'à sa modestie. Un de ses meilleurs et derniers biographes, le baron Walckenaer raconte en ces termes un acte de charité de Montesquieu, devenu célèbre, et que le théâtre a même reproduit, d'après Fréron, sous le titre de: _le Bienfait anonyme_.»
«Il allait souvent à Marseille, dit le baron Walckenaer dans la _Biographie universelle_, visiter madame d'Héricourt. Se promenant un jour sur le port, pour prendre le frais, il est invité par un jeune matelot de bonne mine, à choisir de préférence son bateau pour aller faire un tour en mer. Dès qu'il est entré dans le bateau, Montesquieu croit s'apercevoir, à la manière dont ce jeune homme rame, qu'il n'exerce pas ce métier depuis longtemps. Il le questionne et apprend qu'il est joaillier de profession; qu'il se fait batelier les fêtes et les dimanches pour gagner quelque argent et seconder les efforts de sa mère et de ses soeurs; que tous quatre travaillent et économisent dans le but d'amasser deux mille écus pour racheter leur père esclave à Tétouan.
«Montesquieu, touché du récit de ce jeune homme et de l'état de cette famille intéressante, s'informe du nom du père, du nom du maître auquel il appartient; il se fait conduire à terre, donne au batelier sa bourse qui contenait seize louis d'or et quelques écus, et s'échappe.... Six semaines après, le père revient dans sa maison. Il juge bientôt à l'étonnement des siens qu'il ne leur doit pas sa liberté comme il l'avait cru d'abord, et il leur apprend que, non-seulement on l'a racheté, mais qu'encore, après avoir pourvu aux frais de son habillement et de son passage, on lui a remis une somme de cinquante louis. Le jeune homme alors soupçonna un nouveau bienfait de l'inconnu et se mit en devoir de le chercher.
«Après deux ans d'inutiles démarches, il le rencontre par hasard dans la rue, se précipite à ses genoux, le conjure, les larmes aux yeux, de venir partager la joie d'une famille au bonheur de laquelle il ne manque que de pouvoir jouir de la présence de son bienfaiteur et de lui exprimer toute sa reconnaissance. Montesquieu reste impassible, ne veut convenir de rien, et s'éloigne à la faveur de la foule qui l'entourait.
«Celle belle action serait toujours demeurée ignorée, si les gens d'affaires de Montesquieu n'eussent trouvé, après sa mort, une note écrite de sa main, indiquant qu'une somme de sept mille cinq cents francs avait été envoyée par lui à M. Main, banquier anglais à Cadix; ils demandèrent à ce dernier des éclaircissements: M. Main répondit qu'il avait employé cette somme pour délivrer un Marseillais, nommé Robert, esclave à Tétouan, conformément aux ordres de M. le président de Montesquieu. La famille de Robert a raconté le reste.»
VI
Nous avons eu la curiosité de lire le drame composé sur ce sujet, par Joseph Pilhes, de Tarascon, en 1784; ce drame est médiocre, et le nom de Montesquieu, changé en celui de _Saint-Estieu_, produit un effet assez ridicule; cependant il a dû faire couler des larmes, surtout pendant la révolution où il se jouait encore, et où les pièces dans lesquelles triomphaient l'humanité et la nature, réussissaient d'autant plus que l'époque était plus terrible et plus agitée. Le public des théâtres ressemblait à des passagers qui se seraient amusés de la représentation de scènes pastorales, tandis que la tempête grondait autour de leur vaisseau et le soulevait sur les flots.
VII
Montesquieu mourut d'une fièvre inflammatoire, le 10 février 1755, à l'âge de soixante-six ans. Il était presque aveugle, et l'une de ses filles lui servait de lectrice. Il avait eu deux filles et un fils de Jeanne de Lartigues avec qui il s'était marié dès 1715. Il paraît que Voltaire ne s'était pas tout à fait aventuré en parlant de corrections faites aux _Lettres persanes_. Deux pères jésuites tourmentèrent Montesquieu à son lit de mort pour obtenir ces corrections, mais il refusa de les leur remettre et les confia à deux de ses amies, mesdames d'Aiguillon et Dupré de Saint-Maur, en leur disant: «Tout pour la religion si l'on veut,--pour les jésuites rien.» On ajoute qu'il répondit au prêtre qui lui apportait le viatique, et qui lui répétait: «Comprenez-vous, monsieur, combien Dieu est grand?--Oui, mon père, et combien les hommes sont petits!» Il mourut ainsi, avec toute sa tranquillité d'âme; sans trop regretter une existence où une heure de lecture avait toujours dissipé ses plus grands ennuis.
VIII
Telle fut la vie de cet homme distingué que le dix-huitième siècle prit pour un grand homme sur parole, et dont il ne lut guère que les _Lettres persanes_, feuille du _Mercure_, légère et spirituelle, mais peu digne, en somme, de la plume d'un législateur.
J'avoue qu'à l'âge où je suis arrivé, je ne connaissais Montesquieu que de nom, et que je serais mort sur la prévention de son mérite transcendant, si je n'avais eu enfin, dans ces derniers temps, le loisir de l'étudier à fond et la volonté de m'en faire une idée juste. Combien n'en ai-je pas été détrompé! J'avais, il est vrai, lu souvent dans l'inimitable Correspondance de Voltaire, quelques phrases très-succinctes et presque très-dédaigneuses sur ce prétendu _Esprit des Lois_, qu'il appelait avec raison, comme son amie madame du Deffant: _De l'esprit sur les lois_. Mais je pensais que la gravité du sujet avait peut-être rebuté l'esprit si charmant, quoique si solide, de Voltaire, et qu'il ne fallait pas demander à un homme universel,--réputé léger,--un jugement sur un magistrat--réputé érudit.--Je m'étais réservé de lire à fond Montesquieu quand j'en aurais le temps et de me faire une idée juste de l'_Aristote_ de la France.
IX
Je viens de le faire, et je vais me rendre compte à moi-même de mes impressions.
Si l'on me demande: Montesquieu est-il un écrivain de premier ordre? un de ces hommes après lesquels il n'est plus permis d'écrire sur le sujet qu'ils ont traité et dont ils ont, du premier coup, effleuré toute la superficie ou épuisé tout l'intérêt? Je réponds: Non; l'écrivain, dans Montesquieu, est agréable, suffisant, mais plus original de prétention que de fonds; il a le pédantisme de l'ignorance; il masque par la profondeur de l'intention le peu de profondeur des idées; en un mot, il est grave de formes, très-léger de fonds.
Montesquieu est-il un philosophe consommé? un de ces hommes qui secouent par la vigueur de leur intelligence les traditions populaires ou les préjugés contemporains de leur temps pour faire place à des idées plus justes, et pour substituer des institutions neuves et pratiques aux vieilleries nuisibles ou usées de leur époque? Non; c'est un homme d'étude qui a eu l'intention d'être un philosophe, qui n'a point faussé les idées générales de son temps ni de son pays, qui s'est tenu toujours à la hauteur de son époque, mais qui ne lui a pas fait faire un pas en avant, qui a rédigé si raisonnablement et spirituellement ce qu'on a discuté, mais qui n'a pensé que sur ce qu'on a pensé avant lui.
Montesquieu est-il un législateur prématuré? un homme de la race de Confucius, d'Aristote, qui, jetant sur les institutions de l'Europe un regard créateur, infaillible, prophétique, ait cherché dans l'idéal vrai les principes d'amélioration, de perfectionnement, de justice, de nature à les introduire dans les lois sans subvertir le monde et à inoculer au corps social une dose de vérités absolues sans le faire mourir dans son opération médicale? Non; il a marché à reculons sans voir l'avenir, et en contemplant uniquement le passé pour y découvrir ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait, sans se préoccuper nullement de ce qui sera fait pour conformer les lois futures à une plus grande justice ou à une plus parfaite moralité. Non, Montesquieu n'a pas été un profond législateur; il a été ou il a voulu être un simple érudit en législation, et il s'est trompé neuf fois sur dix dans ses prémisses et dans ses conclusions.--Et n'étant échauffé, comme un érudit, par aucune flamme idéale, illusionné par aucun rêve, il a écrit froidement; il a remplacé par quelques traits d'esprit les généreuses erreurs que le rêve ajoute en ce genre à la vérité; il a laissé à Platon son idéal, quelquefois brillant, souvent absurde, de sa _République_; à J. J. Rousseau ses fantaisies sans base du _Contrat social_; à Fénelon ses utopies illogiques du _Salluste_; il n'a point eu leurs erreurs, mais il n'a point eu leurs vertus.
Aussi, chose bien remarquable, Montesquieu écrivait sur le seuil même d'une révolution, d'une tentative la plus forte qui fut jamais pour rectifier et renouveler les lois du monde moderne, et, depuis Mirabeau jusqu'à Condorcet, Danton, Robespierre, personne ne s'est inspiré de lui, personne n'a prononcé son nom, et la Convention n'en a pas parlé plus que de Confucius ou d'Aristote: ce n'était pas l'homme de l'avenir, c'était l'homme du passé. Il était, à vingt ans de distance, aussi mort et aussi oublié que le passé lui-même. Quelques juristes érudits l'avaient dans leur bibliothèque; les ignorants avaient entendu parler de son nom; mais il n'était dans l'idéal ou dans le coeur de personne. Voilà Montesquieu.
X
Examinons pourquoi je ne l'ai bien compris qu'aujourd'hui.
On voit l'esprit général du livre et de l'auteur dans sa préface.
«Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y en avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a pas du moins qui y ait été mise avec mauvaise intention. Je n'ai point naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait les dieux de ce qu'il était né du temps de Socrate; et moi je rends grâces à Dieu de ce qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce qu'il a voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.
«Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est de ne pas juger par la lecture d'un moment d'un travail de vingt années, d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas quelques phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne peut le bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.
«J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que dans cette infinie diversité de lois et de moeurs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies.
«J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes; les historiens de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre plus générale.
«Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre l'esprit, pour ne pas regarder comme semblables des cas réellement différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent semblables.
«Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses.
«Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu la chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails, plus on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes, je ne les ai pas tous donnés; car qui pourrait dire tout sans un mortel ennui?
«On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent caractériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'on voie les choses avec une certaine étendue, les saillies s'évanouissent; elles ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté et abandonne tous les autres.
«Je n'écris point pour censurer ce qui est établi, dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes; et on en tirera naturellement cette conséquence: qu'il n'appartient de proposer des changements qu'à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État.
«Il n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un temps d'ignorance on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus grands maux; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la correction; mais on voit encore les abus de la correction même. On laisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le bien, si l'on est en doute du mieux. On ne regarde les parties que pour juger du tout ensemble; on examine toutes les causes pour voir les résultats.
«Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays et dans chaque gouvernement, dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels.
«Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent leurs connaissances sur ce qu'ils doivent prescrire, et que ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le plus heureux des mortels.
«Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même.
«C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer cette vertu générale, qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres, est également capable de connaître sa propre nature lorsqu'on la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe.
«J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage; j'ai mille fois envoyé aux vents les feuilles que j'avais écrites; je sentais tous les jours les mains paternelles tomber; je suivais mon objet sans former de dessein; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions; je ne trouvais la vérité que pour la perdre. Mais, quand j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à moi; et dans le cours de vingt années, j'ai vu mon ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir.
«Si cet ouvrage a du succès, je le devrai beaucoup à la majesté de mon sujet; cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie. Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes en France et en Allemagne ont écrit avant moi, j'ai été dans l'admiration, mais je n'ai point perdu le courage: _Et moi aussi, je suis peintre_! ai-je dit avec le Corrége.»
XI
Maintenant je vais lire avec vous.
Et d'abord je remarque, à l'ouverture même du livre, une vérité vieille comme le monde et hardie à force de vétusté.
La connaissance et la reconnaissance d'un Dieu, source et principe de toutes les lois et portant en soi-même la raison et la sanction de toutes les lois. Il ne faut pas oublier que, pendant que les philosophes modernes: Voltaire, Rousseau, Helvétius, d'Holbach et mille autres, et toute l'innombrable société lettrée ou érudite de l'Europe, niaient la vérité suprême, Dieu, ou s'efforçaient de noyer ce principe des principes dans des controverses plus ou moins ambiguës, Montesquieu commençait son examen des lois par la profession nette de la Divinité. Il admettait la _nature des choses_ comme base de toute législation; et _nature des choses_, qu'est-ce autre chose que Dieu?
Il faut lui payer un grand et juste hommage pour ce courage, supérieur encore à l'entendement.
Il définit ainsi la loi:
«Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses; et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois. La Divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois.
«Ceux qui ont dit «qu'_une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde_» ont dit une grande absurdité; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents?
«Il y a donc une raison primitive; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux.
«Dieu a du rapport avec l'univers comme Créateur et comme Conservateur; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve: il agit selon les règles parce qu'il les connaît; il les connaît parce qu'il les a faites; il les a faites parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.
«Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont faites; _mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites_. Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ces êtres étaient possibles; ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.
«L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un être borné, il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd encore; comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvait à tous les instants oublier son Créateur; Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion. Un tel être pouvait à tous les instants s'oublier lui-même; les philosophes l'ont averti par les lois de la morale. Fait pour vivre dans la société, il y pouvait oublier les autres; les législateurs l'ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles.
«Avant toutes ces lois sont celles de la nature, ainsi nommées parce qu'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour les connaître bien, il faut considérer un homme avant l'établissement des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu'il recevrait dans un état pareil.
«Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un Créateur, nous porte vers lui, est la première des _lois naturelles_ par son importance, et non pas dans l'ordre de ces lois. L'homme dans l'état de nature aurait plutôt la faculté de connaître, qu'il n'aurait des connaissances. Il est clair que ses premières idées ne seraient point des idées spéculatives: il songerait à la conservation de son être avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentirait d'abord que sa faiblesse; sa timidité serait extrême: et si l'on avait là-dessus besoin de l'expérience, l'on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages; tout les fait trembler, tout les fait fuir.
«Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de leur faiblesse; l'égalité qui était entre eux cesse, et l'état de guerre commence.
«Chaque société particulière vient à sentir sa force, ce qui produit un état de guerre de nation à nation. Les particuliers, dans chaque société, commencent à sentir leur force; ils cherchent à tourner en leur faveur les principaux avantages de cette société, ce qui fait entre eux un état de guerre.
«Ces deux sortes d'états de guerre font établir les lois parmi les hommes. Considérés comme habitants d'une si grande planète qu'il est nécessaire qu'il y ait différents peuples, ils ont des lois dans le rapport que ces peuples ont entre eux; et c'est _le droit des gens_. Considérés comme vivant dans une société qui doit être maintenue, ils ont des lois dans le rapport qu'ont ceux qui gouvernent avec ceux qui sont gouvernés; et c'est le _droit politique_. Ils en ont encore dans le rapport que tous les citoyens ont entre eux; et c'est _le droit civil_.
«Le _droit des gens_ est naturellement fondé sur ce principe, que les diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien et dans la guerre le moins de mal qu'il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts.
«L'objet de la guerre, c'est la victoire; celui de la victoire, la conquête; celui de la conquête, la conservation. De ce principe et du précédent doivent dériver toutes les lois qui forment le _droit des gens_.
«Toutes les nations ont un droit des gens. Les Iroquois mêmes, qui mangent leurs prisonniers, en ont un. Ils envoient et reçoivent des ambassades; ils connaissent des droits de la guerre et de la paix; le mal est que ce droit des gens n'est pas fondé sur les vrais principes.