Cours familier de Littérature - Volume 27

Part 3

Chapter 33,806 wordsPublic domain

«Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache une épée à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière. Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges.» Élisabeth Curle, une de ses filles d'honneur, raconte que la reine dormit et pria; elle pria plus qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes. Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et comme le crépuscule de sa tombe: humble meuble tragique par les souvenirs qu'il rappelait!

«Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin.»

«Elle ajouta à sa lettre au roi de France qu'elle désirait que les revenus de son douaire fussent payés après sa mort à ses serviteurs,--que leurs gages et pensions leur fussent payés leur vie durant,--que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service du roi,--que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe qu'elle lui avait donné: «............................................... Plus, que mon aumosnier soyt remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice pour prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie.....................

«Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587.

«MARIE, Royne.»

«Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut. Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la royauté.

«Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse.

«Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se retourna et dit à ses filles: «Voici le moment de ne pas faiblir. Je me souviens que, dans ma jeunesse, monsieur mon oncle François me dit un jour à sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes hommes d'armes; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens, j'estime que vous sauriez bien mourir.»--Il me reste à montrer, reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis, de quel lieu je sors.»

«Elle avait demandé son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres catholiques? s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc que mon Seigneur Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec une fermeté triste; et elle les congédia.

«Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel, où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la reine en se levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté.--«Il n'est pas temps encore, reprit la reine; qu'on revienne à l'heure convenue.» Alors, se précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce à Dieu de tout, lui demandant avec ferveur, avec sanglots, de la soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément. Que se passa-t-il dans sa conscience? ..............................................................

«Puis elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible horizon, la rivière, la prairie, le bois; revenant au milieu de sa chambre, et jetant un coup d'oeil sur son horloge appelée _la Reale_, elle dit: «Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.»

«À peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna doucement. L'officier de justice entra en habit de deuil, le bâton blanc dans la main droite, et s'inclinant devant la reine, il dit à deux reprises: «Me voici.»

«Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui, s'avançant avec majesté, répondit: «Allons.»

«Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre. Là, ils s'arrêtèrent, Bourgoing expliqua à la reine le scrupule étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur eux, condescendit à leur faiblesse et se contenta, pour la soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications, leur désespoir, leurs lamentations, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux traces de laquelle il fallut les arracher.

«La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de réclamer contre cette violence et d'obtenir une plus douce escorte.

«Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot, Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell, Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.»

Apercevant Melvil courbé sous sa douleur:

--«Courage! lui dit-elle, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner.

--«Oh! Madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse l'affreux supplice.» Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.

--«Pas de faiblesse, mon cher Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang et qui le répandent injustement. Mais moi, ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée de larmes, et je la quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la vérité. Encore une fois, cesse de t'affliger, Melvil, et réjouis-toi plutôt de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne de sa mère.»

«Pendant que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui, elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu, mon cher Melvil; ne m'oublie jamais ni dans ton coeur ni dans tes prières.»

«S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle leur demanda qu'il fût fait grâce à son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus timides, les femmes surtout troubleraient au moins par leurs cris le cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si touchante que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cédé sans l'attitude obstinée du comte de Kent. La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une soeur de votre maîtresse et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine douairière de France, reine légitime d'Écosse.» Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé.

Marie alors adoucissant de plus en plus son accent et son regard: «Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette triste satisfaction. Songez, Milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, Milords, n'écartez pas les miens de mon agonie, ils ne désirent rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir.»

Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces, et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la foi.»

Les commissaires n'insistèrent plus, et accordèrent à la reine quatre serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui avaient remplacé dans son coeur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont. Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre, heureux dans leur angoisse de ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur fidélité.

Apaisée par cette complaisance des comtes, la reine fit signe au shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance, les apprêts du supplice, partout le deuil: le billot, la hache, le bourreau et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.

Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre. Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil où Marie devait s'asseoir, le carreau où elle devait s'agenouiller, le billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de velours noir.

La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait.

«Elle était précédée du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de quatre de ses officiers, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un moment elle releva son voile, et sa figure, où brillait une espérance qui n'était plus de ce monde, parut belle comme au jour de sa jeunesse. L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement: «Il faudrait avoir Christ dans son coeur.--Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je ne l'avais pas dans le coeur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas, dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière peine que je vous donnerai et le plus agréable service que vous puissiez me rendre.»

Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le doyen de Peterborough, en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil, adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.

«On lui relut sa sentence; elle répondit en protestant au nom de la royauté et de l'innocence, mais en acceptant au nom de la foi.

«Elle s'agenouilla devant le billot; le bourreau voulut lui ôter son voile. Elle l'arrêta et le repoussa du geste; puis se tournant vers les comtes et la rougeur au front: «Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels valets de chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt louer Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation?» À son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses filles avec effusion; puis les pressant de descendre l'échafaud, où toutes deux s'attachaient à sa robe, à ses mains qu'elles baignaient de larmes, elle leur adressa une tendre bénédiction et un dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple de mon Rédempteur.»

«Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je remets mon âme entre vos mains.» Elle s'agenouilla de nouveau, et s'inclina sur le billot déjà sillonné de profondes entailles. Dans cette attitude suprême, elle récita encore quelques prières.

«Le bourreau l'interrompit en la frappant de la hache au troisième verset. La hache tremblant dans sa main ne fit qu'effleurer la nuque. Elle gémit. Le bourreau redoubla et d'un seul coup trancha la tête. Il la montra par la fenêtre aux assistants et au peuple en s'écriant suivant l'usage: «Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine!»

«Les filles d'honneur de la reine et ses serviteurs l'ensevelirent et réclamèrent son corps pour le transporter en France. Cette relique de leur tendresse et de leur foi leur fut impitoyablement refusée. On craignait les reliques qui font revivre les fanatismes.»

Mais le fanatisme trompa ces prudences cruelles de la politique. Sa mort, expliquée par la politique, avait ressemblé à un martyre; sa mémoire, exécrée par les presbytériens d'Écosse et par les protestants d'Angleterre, fut adoptée par les catholiques comme celle d'une sainte. Elle fut jugée par les passions, c'est-à-dire qu'elle ne l'est pas encore et qu'elle ne le sera jamais.

Si elle est jugée par ses charmes, par ses talents, par les séductions magiques qu'elle exerça jusqu'à sa mort sur tous les hommes qui l'approchèrent, c'est la Sapho du seizième siècle. Tout ce qui n'était pas amour dans son âme était poésie; ses vers ont, comme ceux de Ronsard, son adorateur et son maître, une mollesse grecque avec une naïveté gauloise; ils sont écrits avec des larmes qui conservent, après tant d'années, quelque chose de la chaleur de ses soupirs.

Si elle est jugée par sa vie, c'est une Sémiramis de l'Écosse, immolant Darnley non pour l'empire, mais pour l'amour, se jetant après le crime, aux yeux de toute l'Europe, dans les bras de l'assassin de son époux et donnant pour toute moralité à son peuple, précipité par elle dans les guerres civiles, le scandale du couronnement de l'assassinat! On a voulu nier sa participation directe et personnelle au meurtre de son jeune époux; rien, excepté des lettres suspectes, ne prouve en effet qu'elle ait accompli ou permis personnellement le forfait; mais qu'elle ait attiré la victime dans le piége, qu'elle ait donné à Bothwell le droit et l'espérance de succéder au mort sur le trône et dans son coeur; qu'elle ait été le but, le moyen et le prix avéré du crime; enfin, qu'elle l'ait absous en unissant sa main à la main du meurtrier, aucun doute sur tout cela n'est possible. Provoquer et absoudre ainsi, n'est-ce pas assassiner? Enfin, si elle est jugée par sa mort, comparable par sa majesté, sa piété et son courage aux plus héroïques et aux plus saints trépas de l'antiquité, l'horreur et le mépris qu'on éprouvait fortement pour elle se changent à la fin en pitié, en estime et en admiration. Tant qu'elle n'a pas expié, elle est une meurtrière; après l'expiation, elle devient victime à son tour. Le sang semble laver le sang dans son histoire; on dirait que son crime coule de ses veines avec le sien; on n'absout pas, mais on compatit; compatir ainsi, ce n'est pas absoudre, mais c'est presque aimer; on cherche des excuses dans les moeurs féroces et dissolues du siècle, dans l'éducation à la fois dépravée, sanguinaire et fanatique de la cour des Valois, dans la jeunesse, dans la beauté, dans l'amour, et l'on est tenté de dire comme M. Dargaud, l'auteur le plus développé de cette histoire: «_Je ne juge pas, je raconte._» Il a raconté en effet la vie de cette reine et de ce siècle comme on ne la racontera plus. Nous lui devons tout, et nous serions ingrat de ne pas lui rapporter tout; ceci n'est qu'une étude, son livre est une histoire.

LAMARTINE.

FIN DU CLVIIe ENTRETIEN.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CLVIIIe ENTRETIEN

MONTESQUIEU

I

Montesquieu Charles de Secondat, (baron de la Brède et de Montesquieu) naquit au château de la Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 18 janvier 1689, d'une famille noble de Guyenne. Ce fut dans ce château féodal qu'il passa son enfance, sous la direction d'un père qui avait quitté le service militaire où il s'était distingué, pour se renfermer dans la vie de famille. Ce père, comme celui de Montaigne, mit tous ses soins à cultiver les dispositions de son fils qui annonça de bonne heure une grande vivacité d'intelligence. Ayant un frère président à mortier au parlement de Bordeaux, il le destina à la magistrature. Le jeune Charles étudia avec ardeur les lois dans les différents recueils de Codes, qui existaient alors; il fut reçu conseiller, le 24 février 1714. Il se fit remarquer par ses aptitudes spéciales et par ses qualités aimables et spirituelles.

Ce n'était pas un simple jurisconsulte, c'était un homme au courant de toutes les choses littéraires de son siècle, et qui partageait les idées nouvelles. Il hérita des biens et de la charge de son oncle, qui, après la perte d'un fils unique, reporta sur son neveu toutes ses affections. La charge de président lui échut le 13 juillet 1716.

Quelques années après, en 1722, le parlement de Bordeaux le chargea de faire des remontrances relatives à un impôt sur les vins; il le fit, et obtint gain de cause; ce qui fut un succès pour lui, mais non pas un grand soulagement pour le pays; car l'impôt ne tarda pas à reparaître sous une autre forme. Telle est la propriété des impôts, qui se métamorphosent avec la facilité et l'énergie du vieux Protée; on n'en voulut pas à Montesquieu.

Une académie avait été fondée à Bordeaux; on ne s'y occupait que de musique et de littérature; Montesquieu y était naturellement entré; mais, quoiqu'il fût sensible à tous les agréments de l'esprit et des arts, et qu'il dût le prouver plus tard avec éclat par la publication des _Lettres persanes_, il ne jugea pas l'académie de Bordeaux assez sérieuse, et secondé par le duc de la Force, il la transforma peu à peu en une sorte d'académie des sciences. Il y lut plusieurs écrits sur l'_Histoire naturelle_, et entre autres morceaux historiques, une dissertation sur la _politique des Romains dans la religion_, prélude d'un de ses chefs-d'oeuvre.

II

Malgré la gravité de ces études, il fit bientôt paraître, mais sans les signer de son nom, ses _Lettres persanes_, parfaitement dans le goût de l'époque, et qui eurent une vogue singulière.

«Faites-nous des _Lettres persanes_,» disaient les libraires à tous les auteurs, comme si ces livres-là se faisaient deux fois. Montesquieu crut devoir de nouveau sacrifier aux grâces, mais lui-même n'éleva qu'un monument factice, son _Temple de Gnide_, que madame du Deffand, frappée de la froideur étudiée qui le caractérisait, appela l'_Apocalypse de la galanterie_. Le génie de Montesquieu n'était pas là, et les _Lettres persanes_ avaient été une bonne fortune de sa jeunesse.

Bonne fortune, en effet, car elles le conduisirent à l'Académie française, en dépit de leur légèreté qui leur valut tout d'abord les résistances du cardinal Fleury.

Voltaire assure que Montesquieu parvint à faire lire au cardinal un exemplaire particulier des _Lettres persanes_ soigneusement revu et purgé, _ad usum Delphini_, en quelque sorte; Voltaire attribue à Montesquieu un tour qu'il eût été bien capable de jouer, lui, Voltaire, en pareil cas; mais on pense généralement que Montesquieu le prit de plus haut; qu'il menaça fièrement de s'exiler, et que l'amitié du maréchal d'Estrées adoucit les scrupules du cardinal Fleury. On fit courir le bruit qu'un libraire impudent avait mêlé aux _Lettres persanes_ des lettres qui n'étaient pas dans le manuscrit original, ce qui n'était pas exact le moins du monde. Cependant le cardinal Fleury voulut bien le croire et cessa de faire opposition au nom du roi. L'auteur fut académicien en 1728.

III