Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 2
Murray, tuteur de l'enfant roi Jacques et dictateur du royaume, gouvernait avec adresse et vigueur ce malheureux pays. Un noble proscrit de la famille des Hamilton, nommé Bothwell-Haugh, dont Murray avait laissé la femme expirer de misère au seuil de sa propre demeure donnée par le dictateur à un de ses partisans, jura de venger sa femme et sa patrie du même coup; il ramassa une poignée de terre qui recouvrait le cercueil de sa femme, la porta sur lui dans sa ceinture comme une éternelle incitation à sa vengeance, se rendit déguisé dans une petite ville que Murray devait traverser en revenant à Édimbourg; il y tua Murray d'un coup de feu tiré d'un balcon, et, remontant sur un cheval qui l'attendait sur les derrières de la maison, il échappa, par la rapidité de sa course, aux gardes du dictateur. «Moi seul, s'écria Murray en expirant, je pouvais sauver l'Église, le royaume et l'enfant; l'anarchie va tout dévorer!...»
Son assassin passa en France et fut bien accueilli des Guise; ils virent en lui un instrument de meurtre propre à les délivrer de leur adversaire, l'amiral de Coligny. Ils s'adressèrent à leur nièce, Marie Stuart, pour obtenir d'elle qu'elle encourageât Bothwell-Haugh à ce forfait. La réponse de Marie Stuart a toute l'impudeur d'un temps où l'assassinat s'avouait comme un exploit de la haine.
«..... Quant à ce que vous m'écrivez, dit-elle, de mon cousin, M. de Guise, je vouldray qu'une si meschante créature, que le personnage dont il est question (M. l'amiral), fust hors de ce monde, et seroy bien ayse que quelqu'un qui m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de la main d'un bourreau, comme il a mérité; vous sçavez comme j'ai cela à cueur..... Mais de me mesler de rien commander à cest endroit, ce n'est pas mon mestier.
«Ce que Bothwelhach (Bothwell-Haugh) a faict, a esté sans mon commandement; de quoi je lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.....»
Murray était son frère, et avait été deux fois son ministre et son salut contre les vengeurs de Darnley. Élisabeth le pleura comme le protecteur de la religion réformée en Écosse. L'anarchie lui succéda comme il l'avait pressenti en mourant. Le comte de Lennox, père de Darnley, beau-père de Marie, aïeul de Jacques, fut nommé régent. Le parti de Jacques, fils de Marie Stuart, et le parti de sa mère luttèrent de forfaits; Lennox fut tué en combattant; le comte de Morton prit la régence à sa place; il régna en bourreau, le fer à la main; il anéantit le parti de la reine par la terreur d'un gouvernement, qui prépare des reflux de sang. À peine avait-il remis le royaume au roi son pupille, que les favoris du jeune roi le firent supplicier comme complice du meurtre de Rizzio. Il ne nia point le crime, et mourut en homme qui s'attendait à l'ingratitude du prince. Le fils de Marie, Jacques II, avait été nourri par lui dans l'horreur de la religion de sa mère et dans le mépris de sa mère elle-même.
XXX
Pendant cette minorité en Écosse, Marie Stuart conspirait avec le comte de Norfolk, qu'elle avait de nouveau fasciné, pour soulever l'Angleterre au nom du catholicisme. Les correspondances avec Rome, découvertes par d'infidèles agents, furent les preuves de la conspiration; Norfolk monta sur l'échafaud; Marie fut resserrée dans une captivité plus étroite. Élisabeth commença à sentir le danger de garder dans ses châteaux une magicienne dont tous les geôliers devenaient les adorateurs et les complices.
Les massacres de la Saint-Barthélemy, ces vêpres siciliennes de la religion et de la politique, firent frémir Élisabeth. L'exemple de cette conjuration triomphante pouvait tenter les catholiques d'Angleterre; ils avaient une autre Catherine de Médicis, plus jeune et aussi peu scrupuleuse que la reine mère et Charles IX.
Les conseillers d'Élisabeth lui représentèrent pour la première fois la nécessité du jugement de la reine d'Écosse et de sa mort pour la paix du royaume, et peut-être pour la sécurité de sa propre vie. Burleigh, Leicester, Walsingham, ses hommes d'État, furent unanimes à lui conseiller ce sacrifice.
«Hélas! leur répondait Élisabeth avec hypocrisie, la reine d'Écosse est ma fille; mais celle qui ne veut pas bien en user avec sa mère, mérite d'avoir une marâtre!»
Des malignités féminines impardonnables, faites par Marie Stuart à Élisabeth, aigrirent encore les sentiments et les rapports entre les deux reines. L'histoire ne les croirait pas si elle n'en avait les preuves écrites dans ses archives. Sachant la prédilection équivoque d'Élisabeth pour son beau favori Leicester, qu'elle avait espéré elle-même séduire, et avec lequel elle entretenait un commerce de lettres, elle eut l'audace de railler sa rivale, sur l'infériorité des charmes qu'Élisabeth pouvait offrir à ce favori.
Sous prétexte de récriminer contre la comtesse de Shrewsbury, qui avait accusé Marie Stuart d'avoir séduit à Scheffield son mari, Marie Stuart écrivit à Élisabeth une lettre dans laquelle elle attribue à lady Shrewsbury des propos tellement injurieux à Élisabeth, comme femme et comme reine, que le cynisme des expressions nous empêche de les citer.
Elle termine cette lettre ainsi: «Elle m'a dit que votre mort prochaine était prédite dans un vieux livre; que le règne après le vôtre ne durerait pas trois années. À ce livre il y avait ensuite un dernier feuillet, lequel elle ne m'a jamais voulu dire?»
On voit assez que ce dernier feuillet était relatif à Marie Stuart elle-même, et lui prédisait sans doute son avénement au trône d'Angleterre et la restauration de l'Église dans ce royaume! On voit aussi par les termes de cette lettre qu'elle était un moyen détourné, ingénieusement trouvé par la haine d'une rivale prisonnière, pour faire à son ennemie tous les outrages qui pouvaient être le plus sensibles au coeur d'une reine et d'une femme. On s'étonne de tant d'audace et d'insulte sous la main d'une reine captive, à qui un mot d'Élisabeth pouvait rétorquer la mort; mais la mort en ce moment était moins terrible à Marie Stuart que la vengeance ne lui était chère. Quel spectacle pour l'histoire, que celui de ces deux reines, s'avilissant à l'envi dans ces rixes acharnées où l'une provoquait le supplice, où l'autre le tenait vingt ans suspendu sur la tête de sa rivale!
XXXI
Cependant l'Europe sur laquelle Marie Stuart avait compté, l'oubliait; mais elle n'oubliait pas l'Europe. Sa détention d'abord royale s'était resserrée de plus en plus à mesure qu'elle changeait de résidence. Elle décrit en termes pathétiques, à l'envoyé de Charles IX à Londres, les disgrâces de son avant-dernière prison:
«Elle n'est que de vieille charpenterie, écrit-elle, entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en ha esté en extresme peine durant ma diette, m'ha protesté qu'il se déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de meilleur logis, luy mesme me veillant durant ma dite diette, ayant expérimenté la froydure incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison assise sur une montagne au milieu d'une plaine de dix milles à l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel... Je vous prye luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il y a cent païsans en ce meschant villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres... De sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous dire, je n'ay esté oncques si mal commodée en Angleterre...»
Les serviteurs écossais et les compagnes de sa fuite et de sa captivité succombaient un à un à cette longue agonie des prisons. Elle y apprit, on ne sait si ce fut avec joie ou avec douleur, la mort de son mari Bothwell; après une vie errante sur les flots de la mer du Nord, où il avait repris, comme on l'a vu, l'infâme métier de pirate, Bothwell, surpris dans une descente sur la côte de Danemark et enchaîné dans le cachot d'une prison sur un écueil, était mort dans la démence; l'excès des oscillations de sa fortune, le miracle de son élévation, l'étourdissement de sa chute avaient ébranlé sa raison. Il la reprit cependant au moment d'expirer, et, soit puissance de la vérité, soit tendresse, il dicta à ses geôliers une justification de la reine dans la mort de Darnley; il prit tout sur lui: crime et expiation. La reine fut touchée de ce dévouement posthume qui lui rendait aux yeux de ses partisans l'innocence qu'elle ne recouvra jamais aux yeux de ses ennemis. Bothwell était trop chargé de crimes pour que sa bouche, même en mourant, fût le gage d'une vérité. Mais cette attestation était du moins un gage de son amour survivant à vingt ans de séparation et de supplice.
XXXII
Les dangers que courrait la succession protestante en Angleterre si Élisabeth, qui avançait en âge et qui n'avait jamais voulu partager le trône avec un époux, venait à mourir avant Marie Stuart, paraissent avoir décidé son conseil au crime d'État que cette reine s'était refusée jusque-là à accomplir. Nul ne doutait de la conspiration permanente de la reine d'Écosse avec les princes catholiques étrangers et avec le parti catholique en Écosse et en Angleterre; cette conspiration, qui était le droit d'une reine captive, ne pouvait paraître un crime qu'aux yeux de ses geôliers et de ses persécuteurs. Ce crime n'avait pas paru suffisant jusque-là à Élisabeth et à ses plus honnêtes conseillers pour faire le procès à la reine d'Écosse. Il en fallait un plus flagrant et plus odieux pour soulever l'indignation de l'Angleterre et pour justifier le meurtre en Europe. La témérité sans scrupules de Marie Stuart et peut-être l'astuce de ses ennemis dans le conseil en fournirent l'occasion à Élisabeth.
Marie Stuart ne cessait pas de nouer et de renouer les fils des trames innombrables qui se rattachaient en elle à la cause catholique. Ses correspondances, aussi ardentes que ses soupirs, agitaient l'Écosse, l'Angleterre, le continent. Malgré son âge, sa beauté ineffaçable, sa grâce, sa séduction, son rang, son génie lui attiraient de nouveaux serviteurs dont le culte se confondait pour elle avec l'amour.
Un jeune homme du comté de Derby, nommé Babington, élevé chez le comte de Schrewsbury, où il avait connu la reine pendant qu'elle y était prisonnière, avait résolu de la servir et de la sauver. Babington avait passé sur le continent, il était à Paris l'intermédiaire des correspondances que la reine entretenait avec la France, l'Espagne, dans l'intérêt de sa délivrance et de sa restauration. La mort d'Élisabeth était le préliminaire de ce plan. Deux jésuites de Reims, nommés Allen et Ballard, ne reculèrent pas devant ce régicide; Ballard vint à Londres, chercha Babington qui y était revenu, l'embaucha pour le salut de la reine d'Écosse et embaucha par lui une poignée de conspirateurs catholiques, prêts à tout pour le triomphe de la religion. Le principal conseiller et ministre d'Élisabeth, Walsingham, avait des hommes à lui parmi ces conjurés. Un de ces espions, nommé Giffard, dont le dévouement paraissait au-dessus du soupçon à l'ambassade de France, dépôt des correspondances, recevait les lettres, feignait de les faire parvenir à leurs adresses, mais les portait préalablement à Walsingham. Ces lettres attestent quelque hésitation des conjurés sur la légitimité de l'assassinat d'Élisabeth; puis une résolution plus décidée du meurtre, d'après la consultation du père Ballard, le jésuite de Reims. Une de ces lettres, signée de Babington, disait textuellement à Marie Stuart:
«Très-chère souveraine, moy mesme avec dix gentilz hommes et cent aultres de nostre compaignie et suitte, entreprendrons la délivrance de vostre personne royalle des mains de vos ennemys.»
Marie Stuart répondait, après des remercîments et des conseils de prudence, par cette lettre qui ne laisse aucun doute sur sa participation de coeur à l'assassinat d'Élisabeth:
Nous n'en citerons que le passage sinistre relatif aux six gentilshommes chargés d'exécuter, à Londres, l'acte préliminaire de la révolution:
«..... Ces choses estant ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je puisse quant et quant estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le secours estranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence......
Un plan détaillé de délivrance pour elle suivait cette approbation donnée si explicitement au plan du régicide sur Élisabeth.
Ces lettres remises par Giffard au conseil de cette princesse, Ballard et Babington furent arrêtés par Walsingham. Les six conjurés ne pouvaient nier le complot, car ils s'étaient fait peindre tous les six dans un tableau régicide avec cette devise écrite au bas de leurs portraits: «Nos périls communs sont le noeud de notre amitié!» Ils furent jugés et exécutés le 20 septembre avec Ballard et Babington.
XXXIII
Le supplice de ses amis fit pressentir à Marie Stuart son sort; aussi coupable et plus redoutée, elle ne pouvait l'attendre longtemps. Elle fut transférée, en effet, quelques jours après, au château de Fotheringay, sa dernière prison. Cette demeure féodale était solennelle et triste comme l'heure de la mort qui s'approchait. Élisabeth, après de longues et sérieuses hésitations devant son conseil, nomma enfin trente-six juges pour aller entendre Marie Stuart et pour faire leur rapport au conseil. La reine d'Écosse protesta contre le droit de juger une reine, et de la juger en terre étrangère où on la retenait de force dans les prisons.
«C'est donc ainsi, s'écria-t-elle en comparaissant devant les commissaires, que la reine Élisabeth fait juger les rois par leurs sujets! Je n'accepte cette place (_en montrant_) sur le gradin inférieur du siége des juges, que comme chrétienne qui s'humilie; ma place est là, dit-elle en tendant la main vers le dais, je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a vue femme m'a vue reine!» Puis, se tournant vers Melvil, son chevalier et son maître d'hôtel sur le bras de qui elle s'appuyait: «Voilà bien des juges, dit-elle, et pas un ami!» Elle nia avec force le consentement donné par elle au plan d'assassinat d'Élisabeth; elle insinua, sans le dire formellement, que des secrétaires pouvaient bien avoir ajouté au sens des lettres qu'on leur dictait. «Quand je vins en Écosse, dit-elle à lord Burleigh, chef des ministres, qui l'interrogeait, j'offris à votre maîtresse, par Lethington, une bague en coeur comme gage de mon amitié; et quand, vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles, elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth. «Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?»
XXXIV
Les commissaires de retour à Londres, et rassemblés à Westminster, prononcèrent sa participation au complot contre la vie de la reine et l'arrêt de mort contre la reine d'Écosse. Les deux chambres du parlement ratifièrent la condamnation. Marie demanda pour toute grâce de n'être point suppliciée dans quelque _lieu caché_; mais devant ses domestiques et devant le peuple, afin qu'on ne lui attribuât pas une lâcheté indigne de son rang, et que tout le monde pût rendre témoignage de sa constance à souffrir le martyre; c'est ainsi qu'elle appelait déjà elle-même son supplice, consolation bien naturelle dans une reine qui voulait imputer sa mort à sa foi plutôt qu'à ses fautes. Elle écrivit à tous ses parents et à tous ses amis de France et d'Écosse.--«Mon bon cousin, disait-elle au duc de Guise, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et moins une de ma qualité; mais mon bon cousin, louez-en Dieu, car j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant en l'estat où j'estois; et j'espère que ma mort tesmoignera ma constance en la foy, et promptitude de mourir pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste infortunée isle; et, bien que jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon amy, car le jugement des hérétiques et ennemys de l'Église, et qui n'ont nulle jurisdiction sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon père, avec lequel j'espère estre receue à mercy du juste Juge. Je vous recommande donc mes pauvres serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon intention par ces miens pauvres désolez serviteurs, tesmoins oculaires de ceste mienne dernière tragédie.
«Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le mien, mal fortuné et abusé.
«Vous recepvrez des _tokeus_ de moy pour vous ramentevoir de faire prier pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la gloire!
«Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous donnera une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'ai choisie pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit en particulier, car l'envie lui pourroit nuire.
«J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout, et vous donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que, tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects mondains mis à part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel, pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer. Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa gloire!
«L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis, mon gardien m'est venu offrir d'écrire à leur royne, disant n'avoir fait cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques-uns du conseil. Je leur ay monstré, au lieu de mes armes audit days, la croix de mon Sauveur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux depuis.
Vostre affectionnée cousine et parfaitte amye,
MARIE, R. d'Écosse, D. de France.»
Quand on lui lut la ratification de son jugement et l'ordre d'exécution signé par Élisabeth:
«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités avec moi qui suis sa soeur, son égale, et qui ne saurais être sa sujette? Dieu soit loué de tout cependant, puisqu'il me fait cet honneur de mourir pour lui et son Église!»
Nous laissons parler sur les derniers instants de sa vie l'historien, à la fois érudit et pathétique, qui a recueilli pour ainsi dire chacun de ses derniers soupirs. La reine, jusque-là si coupable, fut transformée en martyre par l'approche de la mort. Quand l'âme est grande, elle grandit avec la destinée. Cette destinée était sublime, car elle était tout à la fois une expiation acceptée et une réhabilitation dans le sang.
«Il était nuit, raconte l'historien de Marie-Stuart. Elle entendit sans trouble ce terrible rendez-vous.
«Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit:
«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas digne du ciel!»
«La reine rentra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux nus sur les dalles nues; puis elle dit à ses femmes: «Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain le coeur ne me faillie pas, et que je ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.» Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux enjouement. «Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un meilleur serviteur.» Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Melvil, son maître d'hôtel étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier: «Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte de Kent? Il aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a avoué, du reste, que le warrant de mon exécution était le triomphe de l'hérésie dans ce pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une satisfaction religieuse. Ils ne me tuent pas comme complice de cette conspiration, mais comme reine dévouée à l'Église. À leur tribunal, mon crime, c'est ma foi; ce sera ma justification devant mon souverain juge.»
«Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert, Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle demanda l'argent et les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et du coeur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine, attendrie, but à leur santé, les invitant à boire à son salut. Ils obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le vin.
«La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule.
«Elle écrivit son testament.
«Cet écrit achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle possédait cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents qu'elle avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux fonctions, aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de bourses pour le lendemain.»
Elle demanda ensuite de l'eau; elle se fit laver les pieds par ses filles d'honneur.
Elle écrivit ensuite:
«........................................... Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il vous plaist, que, pour mon âme, je soys payée de partie de ce que me debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain, à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire les aumosnes requises.
«Ce mercredy, à deux heures après minuit.
«M. R.»