Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 14
«Je m'imagine que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent avec cette avidité inquiète que j'ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent: Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez aucun moyen d'adoucir nos peines; au contraire, vous prouvez trop qu'il n'en existe point. Ô mes compagnons d'infortune! votre reproche est juste: je voudrais pouvoir sécher vos larmes, mais il vous faut implorer le secours d'une main plus puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laissez point abattre; on trouve encore quelques douceurs parmi beaucoup de calamités. Essayerai-je de montrer le parti qu'on peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en recueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un discours stoïque.»
XVIII
Ce chapitre est le plus beau du livre. Jean-Jacques Rousseau ne le dépasse pas.
Il poursuit:
«Cependant la nuit approche; le bruit commence à cesser au dehors, et le coeur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'_on a eu bien de la peine à se procurer_, un livre qu'_on tire précieusement du lieu obscur où on l'avait caché_, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux: ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie?»
Ces femmes de grande race étaient ravies. Chateaubriand était le Racine futur de leur société. L'adulation qu'il y respirait le préparait mal à la haine.
Une lettre qu'il reçut à peu près à cette époque de madame de Farcy, sa soeur, lui annonça la mort de sa mère.
Elle mourut mécontente de son fils et dans l'abandon.
La lettre était cruelle:
«Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères: je t'annonce à regret ce coup funeste... Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. _Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère_, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire; et si le ciel touché de nos voeux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous, tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiets sur ton sort.»
XIX
Cette lettre l'attendrit; il crut y entendre une voix du ciel. Par quelle bouche Dieu parlerait-il au fils si ce n'est par celle de sa mère morte? Il revint à Dieu, et, malgré un scepticisme quelquefois renaissant, il essaya de persévérer.
C'est dans ces dispositions qu'il se résolut d'écrire et de faire paraître _Atala_, en attendant le _Génie du Christianisme_, qu'il achevait.
«Je ne sais, disait-il, si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature et des moeurs tout à fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans _Atala_. C'est une sorte de poëme, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en _Prologue_, _Récit_ et _Épilogue_. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme _les Chasseurs_, _les Laboureurs_, etc; c'était ainsi que, dans les premiers siècles de la Grèce, les Rhapsodes chantaient sous divers titres les fragments de _l'Iliade_ et de _l'Odyssée_.
«Je dirai encore, écrivait M. de Chateaubriand dans sa Préface d'_Atala_, je dirai que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que _les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer_. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le coeur bien autrement que _l'Enéide_. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.» C'est Priam disant à Achille: «Juge de l'excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mes fils.» C'est Joseph s'écriant: «Je suis Joseph votre frère que vous avez vendu pour l'Égypte.» Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre et en attendrir les sons. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir.»
XX
_Silent terræ_, le monde se tut d'étonnement et d'admiration en lisant.
Un seul homme était capable de comprendre et de sentir: il avait fait mieux; c'était un vieillard, Bernardin de Saint-Pierre!
Chactas commence son récit: Il est bien vieux, il a soixante-treize ans:
«À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges, et trois neiges de plus, que ma mère me mit au monde sur les bords du Meschacebé.»
Il raconte à René la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne comptait encore que _dix-sept chutes de feuilles_. Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Son père a succombé dans le combat, et lui, resté sans protecteur à la ville de Saint-Augustin, il courait risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieil Espagnol, Lopez, s'intéresse à lui, l'adopte et essaye de l'apprivoiser à la vie civilisée. Mais après avoir passé _trente lunes_ à Saint-Augustin, Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités:
«Je dépérissais à vue d'oeil: tantôt je demeurais immobile pendant des heures à contempler la cime des lointaines forêts; tantôt on me trouvait assis au bord d'un fleuve que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et mon âme était tout entière à la solitude.»
Un matin, il revêt ses habits de sauvage et va se présenter à Lopez, l'arc et les flèches à la main, en déclarant qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec la bravade propre aux Sauvages, son origine et sa nation:
«Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.»
Le chef ennemi Simaghan lui dit:
«Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village.»
«Tout prisonnier que j'étais, je ne pouvais, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son allié le Siminole, respire la gaieté, l'amour, le contentement. Sa démarche est légère, son abord ouvert et serein, il parle beaucoup et avec volubilité; son langage est harmonieux et facile. L'âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse: comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité.
«Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une piété tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnaient sur ma mère, sur les premiers jours de ma vie; elles voulaient savoir si l'on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m'y balançaient auprès du nid des petits oiseaux. C'étaient ensuite mille autres questions sur l'état de mon coeur: elles me demandaient si j'avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m'avaient conseillé d'aimer.»
Cependant Atala apparaît pour la première fois à Chactas:
«Une nuit que les Muscogulges avaient placé leur camp sur le bord d'une forêt, j'étais assis auprès du _feu de la guerre_ avec le chasseur commis à ma garde. Tout à coup j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe, et une femme à demi voilée vint s'asseoir à mes côtés. Des pleurs roulaient sous sa paupière; à la lueur du feu un petit crucifix d'or brillait sur son sein. Elle était régulièrement belle; l'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était irrésistible. Elle joignait à cela des grâces plus tendres; une extrême sensibilité, unie à une mélancolie profonde, respirait dans ses regards....»
XXI
On arrive au grand village d'Atala, la veille de la mort du prisonnier. Les deux amants errent ensemble dans la forêt vierge. Ils ont le pressentiment de l'amour et du bonheur.
Chactas s'extasie:
«Pompe nuptiale, digne de nos malheurs et de la grandeur de nos amours: superbes Forêts qui agitiez vos lianes et vos dômes comme les rideaux et le ciel de notre couche; Pins embrasés qui formiez les flambeaux de notre hymen; Fleuve débordé; Montagnes mugissantes, affreuse et sublime Nature, n'étiez-vous donc qu'un appareil préparé pour nous tromper, et ne pûtes-vous cacher un moment dans vos mystérieuses horreurs la félicité d'un homme!»
Mais Atala est secrètement chrétienne et vierge sur un voeu de sa mère. Elle s'empoisonne de peur de faillir.
«Le coeur, ô Chactas! est comme ces sortes d'arbres qui ne donnent leur baume pour les blessures des hommes, que lorsque le fer les a blessés eux-mêmes.»
Et encore, pour exprimer qu'il n'est point de coeur mortel qui n'ait au fond sa plaie cachée:
«Le coeur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachua: la surface en paraît calme et pure; mais, quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, que le puits nourrit dans ses eaux.»
Les funérailles d'Atala sont d'une rare beauté et d'une expression idéale.
XXII
L'épilogue couronne dignement le poëme: c'est l'auteur lui-même, Chateaubriand, qui reprend la parole et qui raconte la suite de la destinée des personnages survivants (le père Aubry, Chactas), telle qu'il l'a apprise dans ses voyages aux terres lointaines. Il y a bien encore quelque trace de manière:
«Quand un Siminole me raconta cette histoire (transmise de Chactas à René, et des pères aux enfants), je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la _fleur du désert_, la _grâce de la cabane_, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservée.»
Ce ton-ci, en effet, est bien moins de la simplicité que de la simplesse. Mais à côté se trouve le touchant tableau de la jeune mère indienne ensevelissant et berçant son enfant mort parmi les branches d'un érable.
Le discours du père Aubry à Atala et à Chactas est célèbre. Combien de fois quelques-unes de ces paroles ont été répétées depuis sans qu'on se rappelât bien d'où elles étaient tirées!
«L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois!»
«Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une tempête.»
M. Joubert, un de ses amis de ce temps, écrivait confidentiellement à madame de Beaumont, son idole:
«Il y a un charme, un talisman que tient un doigt de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié.»
C'était vrai: l'amour avait tout consacré dans ce premier livre de Chateaubriand. Il éclata comme la foudre du désert; il ne dura pas autant que _Paul et Virginie_, qui dure encore et qui durera toujours. Ce n'était que le chef-d'oeuvre de l'art, Virginie était le chef-d'oeuvre de la nature. Cependant, c'est encore avec _René_, la plus belle apparition du génie après la Révolution.
XXIII
Les critiques sont comme les mouches qui s'attachent sur les raisins cueillis dans le panier de la vendange, parce qu'ils sont parfumés et sucrés. Ils se jetèrent sur _Atala_.
On ne les écouta pas.
Les artistes furent plus désintéressés:
Girodet peignit son immortel tableau, les _Funérailles d'Atala_, multiplié par la gravure.
Atala, inerte et la tête appuyée sur quelques fleurs, est portée dans la grotte qui va lui servir de tombeau. Le vieux prêtre, le père Aubry, marche comme un vieillard expérimenté de la mort. L'amant les accompagne, stupéfié par la douleur. Il partira après la sépulture. Il laisse son âme dans le suaire d'Atala.
XXIV
M. de Sainte-Beuve parle avec un juste dédain de ces critiques de l'abbé Morellet et de Marie-Joseph Chénier.
«La même rencontre, dit-il, la même méprise se reproduit presque toutes les fois qu'un homme de génie apparaît en littérature. Il se trouve toujours sur son chemin, à son entrée, quelques hommes de bon esprit d'ailleurs et de sens, mais d'un esprit difficile, négatif, qui le prennent par ses défauts, qui essayent de se mesurer avec lui avec toutes sortes de raisons dont quelques unes peuvent être fort bonnes et même solides. Et pourtant ils sont battus, ils sont jetés de côté et à la renverse: d'où vient cela? c'est qu'ils ont affaire à un _Génie_.
«Ils ne s'en doutaient pas, et c'est par là qu'ils sont battus. La première supériorité du critique est de reconnaître l'avénement d'une puissance, la venue d'un Génie.
«Jeffrey n'a pas compris Byron. Fontanes a compris Chateaubriand, et n'a pas compris Lamartine.»
Je dirais bien pourquoi M. de Fontanes me fut contraire:
Premièrement il écrivait en vers, et moi aussi, de là une involontaire rivalité.
Secondement, il avait été lié avant moi avec la personne que j'idolâtrais. Il dut le savoir et en conserva quelque amertume. Je ne le connus jamais. Cependant j'obtins un jour un billet de faveur pour une séance de l'Institut, où il devait réciter des vers en l'honneur de Chateaubriand.
FIN DU CLXIe ENTRETIEN.
Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXIIe ENTRETIEN
CHATEAUBRIAND
(SUITE.)
XXV
Je vis un gros homme, carré comme un Limousin, se lever et réciter d'une voix universitaire les strophes suivantes:
Le Tasse errant de ville en ville, Un jour accablé de ses maux, S'assit près du laurier fertile Qui, sur la tombe de Virgile, Étend toujours ses verts rameaux.
En contemplant l'urne sacrée, Ses yeux de larmes sont couverts; Et là d'une voix éplorée, Il raconte à l'Ombre adorée Les longs tourments qu'il a soufferts.
Il veut fuir l'ingrate Ausonie; Des talents il maudit le don, Quand touché des pleurs du génie, Devant le chantre d'Herminie Paraît le chantre de Didon:
«Eh quoi! dit-il, tu fis Armide Et tu peux accuser ton sort! Souviens-toi que le Méonide, Notre modèle et notre guide, Ne devint grand qu'après sa mort.
«L'infortune, en sa coupe amère, L'abreuva d'affronts et de pleurs; Et quelque jour un autre Homère Doit, au fond d'une île étrangère, Mourir aveugle et sans honneurs,
«Plus heureux, je passai ma vie Près d'Horace et de Varius; Pollion, Auguste et Livie Me protégeaient contre l'envie, Et faisaient taire Mévius.
«Mais Énée aux champs de Laurente Attendait mes derniers tableaux, Quand près de moi la mort errante Vint glacer ma main expirante Et fit échapper mes pinceaux.
«De l'indigence et du naufrage Camoëns connut les tourments; Naguère les Nymphes du Tage, Sur leur mélodieux rivage, Ont redit ses gémissements.
«Ainsi les maîtres de la lyre Partout exhalent leurs chagrins; Vivants, la haine les déchire, Et ces dieux que la terre admire Ont peu compté de jours sereins.
«Longtemps la gloire fugitive Semble tromper leur noble orgueil; La gloire enfin pour eux arrive, Et toujours sa palme tardive Croît plus belle au pied d'un cercueil.
«Torquato, d'asile en asile, L'envie ose en vain t'outrager; Enfant des muses, sois tranquille, Ton Renaud vivra comme Achille: L'arrêt du temps doit te venger.
«Le bruit confus de la cabale À tes pieds va bientôt mourir; Bientôt à moi-même on t'égale, Et pour la pompe triomphale Le Capitole va s'ouvrir.»
--Virgile a dit. Ô doux présage! À peine il rentre en son tombeau, Et le vieux laurier qui l'ombrage, Trois fois inclinant son feuillage, Refleurit plus fier et plus beau.
Les derniers mots que l'Ombre achève Du Tasse ont calmé les regrets: Plein de courage il se relève, Et tenant sa lyre et son glaive, Du destin brave tous les traits.
Chateaubriand, le sort du Tasse Doit t'instruire et te consoler; Trop heureux qui, suivant sa trace, Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut t'égaler!
Contre toi, du peuple critique, Que peut l'injuste opinion? Tu retrouvas la Muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.
Bien que très-sensible à l'harmonie des vers, cette généreuse déclamation de M. de Fontanes ne m'émut pas, le poëte ressemblait trop à un homme d'État. Il n'y avait en lui du poëte que la pompe, aucune grâce. La délicatesse est le symptôme de l'esprit.
On applaudit, mais faiblement. Les vers étaient purs, l'intention honorable, mais Fontanes avait perdu sa popularité par l'enthousiasme déplacé qu'il manifestait en toute occasion pour les Bourbons restaurés, oubliant trop vite qu'il avait saturé d'encens Bonaparte. La décence est la vertu des changements de scènes politiques.
XXVI
Bonaparte avait calculé si juste avec les amis de Chateaubriand que le _Génie du Christianisme_ parut le soir même du jour où les autels publics furent réinstallés par lui, au milieu d'une pompe militaire, à Notre-Dame. C'était le commentaire de l'acte. César se faisait chrétien.
On ne peut contester à cet homme d'avoir merveilleusement présumé de la légèreté de la nation.
Le retour au sentiment religieux par la liberté était moins populaire, mais plus réellement pieux. Le sentiment sincère lui importait moins que l'apparence; c'était le souverain des solennités.
Le livre de Chateaubriand était une solennité aussi, la solennité du génie d'apparat. Il avait pour but d'enchanter, non de convaincre. Il enchanta en effet, il ne convertit que l'imagination des hommes. Mais son succès à cet égard fut enivrant.
Jamais, depuis Jean-Jacques Rousseau, le style indépendant du sujet n'avait produit une ivresse si universelle. Ce fut, sous un nouveau Constantin, la renaissance d'un nouveau christianisme: le christianisme de l'armée.
Les éditions se multiplièrent comme les étoiles après une longue nuit.
«Allez aux cérémonies de nos Pères et croyez ce qui vous paraîtra le plus poétique.»
C'était toute sa morale; l'empire l'adopta; Chateaubriand en devint le grand prêtre. Ces pages reluisent, non de foi, mais d'images. Ce n'était pas fort, mais prestigieux.
Nous ne l'avons plus relu depuis nos années d'espérance. Nous n'aurions pas retrouvé nos enchantements.
Il faisait dans sa préface appel au pouvoir protecteur par la flatterie.
«Je pense que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend un service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l'abîme.
«Celui, dit M. Lally-Tollendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au Prince des Prêtres, comme autrefois Cyrus: _Jéhovah, le Dieu du ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhovah._
«À cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'au moindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable.»
XXVII
Qu'il y a loin de cet encens à ce méphitisme du pamphlet de 1814, où il dit de Bonaparte:
«Bonaparte n'est qu'un faux grand homme. Enfant de notre Révolution, il a des ressemblances frappantes avec sa mère: intempérance de langage, _goût de la basse littérature, passion d'écrire dans les journaux_. Sous le masque de César et d'Alexandre, on aperçoit l'homme de peu, et l'enfant de petite famille.»
Quoi qu'il en soit, Bonaparte ce jour-là, pour son coup d'essai, n'eût pas si mauvais goût en littérature en faisant préconiser dans son journal officiel l'oeuvre de Chateaubriand.
Croyez après cela à la véracité des jugements de parti!
XXVIII
Fontanes entendit Bonaparte et écrivit dans son sens de belles pages dans le _Moniteur_.
«Cet ouvrage, longtemps attendu, écrivait Fontanes, et commencé dans des jours d'oppression et de douleur, paraît quand tous les maux se réparent, et quand toutes les persécutions finissent. Il ne pouvait être publié dans des circonstances plus favorables. C'était à l'époque où la tyrannie renversait tous les monuments religieux, c'était au bruit de tous les blasphèmes et, pour ainsi dire, en présence de l'athéisme triomphant, que l'auteur se plaidait à retracer les augustes souvenirs de la religion. Celui qui, dans ce temps-là, sur les ruines des temples du christianisme, en rappelait l'ancienne gloire, eût-il pu deviner qu'à peine arrivé au terme de son travail, il verrait se rouvrir ces mêmes temples sous les auspices d'un grand homme? La prédiction d'un tel événement eût excité la rage ou le mépris de ceux qui gouvernaient alors la France, et qui se vantaient d'anéantir par leurs lois les croyances religieuses que la nature et l'habitude ont si profondément gravées dans les coeurs. Mais, en dépit de toutes les menaces et de toutes les injures, l'opinion préparait ce retour salutaire, et secondait les pensées du génie qui veut reconstruire l'édifice social. Quand la morale effrayée déplorait la perle du culte et des dogmes antiques, déjà leur rétablissement était médité par la plus haute sagesse. Le nouvel orateur du christianisme va retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude où son imagination s'était réfugiée, il entendait naguère la chute de nos autels: il peut assister maintenant à leurs solennités renouvelées. La religion, dont la majesté s'est accrue par ses souffrances, revient d'un long exil dans ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire et de la paix dont elle affermit l'ouvrage. Toutes les consolations l'accompagnent, les haines et les douleurs s'apaisent à sa présence. Les voeux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité de cet empire, seront encore entendus, et son autorité confirmera les nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les nations, est le premier auteur de tout pouvoir, le plus sûr appui de la morale, et par conséquent le seul gage de la félicité publique.
«Parmi tant de spectacles extraordinaires qui ont, depuis quelques années, épuisé la surprise et l'admiration, il n'en est point d'aussi grand que ce dernier. La tâche du vainqueur était achevée; on attendait encore l'oeuvre du législateur. Tous les yeux étaient éblouis, tous les coeurs n'étaient pas rassurés; mais, grâce à la pacification des troubles religieux qui va ramener la confiance universelle, le législateur et le vainqueur brillent aujourd'hui du même éclat.