Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 13
Quand mon ami, avant d'aller dans le monde, entrait un moment dans ma chambre pour étaler son costume devant ma cheminée, je le regardais en souriant d'une certaine pitié sans envie, et je lui disais: «Va te montrer, mais voici l'heure où, quand tu seras parti, je m'isolerai dans mon manteau; je me glisserai sans bruit le long des murailles et j'irai attendre, sur le quai du Louvre, qu'une lumière solitaire s'allume, entre deux persiennes, pour m'annoncer que le dernier visiteur est retiré du salon, et pour laisser place à l'ami inconnu qui rôde dans le voisinage, comme l'âme cherchant son corps et n'en voulant point d'autre dans la foule de ceux qui ne sont pas nés.»
V
Il sortait, et je restais seul au coin de mon feu, un livre à la main, jusqu'à ce que la cloche de Saint-Roch sonnât onze heures, et que ce même onzième coup sonnât de l'autre côté de la Seine, dans un coeur qu'il faisait transir ou frissonner.
Puis, repliant, comme un conspirateur, mon manteau sur mes yeux, je marchais rapidement vers le pavillon du milieu d'un hôtel monumental où l'on m'attendait.
Quelquefois j'arrivais un peu trop tôt, et je trouvais quelque homme ou quelque femme célèbre, achevant la conversation commencée avec la personne qui m'attirait seule, et s'étonnant de la présence de ce mélancolique jeune homme qui saluait respectueusement, mais qui mêlait rarement un mot court et convenable à l'entretien.
C'était M. Lainé, homme d'État de l'école de Cicéron; M. de Bonald, écrivain remarqué et remarquable, plus par la raison et la piété que par l'imagination et par le coeur; M. le baron Monnier, fils du président de l'Assemblée constituante, M. de Rayneval, son ami, les plus spirituels et les plus aimables des hommes; leurs deux femmes, Polonaises charmantes, qu'ils avaient épousées d'amour, à Varsovie, pendant la campagne de Pologne, et qui les aimaient comme elles en étaient aimées. Quelques autres personnes du même cercle, hommes de gouvernement, adoptés d'abord par l'empire, fidèles jusqu'à la fin, respectueux toujours, laissés sur la grève bonapartiste quand l'empire leur remit, après son abdication, leur fidélité; accueillis avec faveur par la Restauration, en 1814, et n'ayant pas cru devoir violer leurs serments parce que Bonaparte avait violé les siens en 1815.
VI
Quand ils avaient fini leur visite, ils se retiraient et je restais seul.
Quel délicieux moment! et combien les tristesses de la longue journée étaient compensées!
Nous nous étions rencontrés non par hasard, mais par attraction, il y avait un an et demi, dans les montagnes de la Savoie, divines solitudes pour commencer ou finir la vie!
L'amitié la plus naturelle était éclose entre nous. Elle était étrangère, plus âgée que moi; l'amour ne pouvait pas naître: mariée tard à un homme qui aurait été deux fois son père, l'amitié protectrice les unissait seule. Elle l'aimait à force de le respecter; elle ne lui avait jamais manqué de fidélité, mais son amitié était libre; il ne l'avait pas épousée pour la sevrer de toute douceur terrestre; régler son coeur, ce n'était pas le supprimer; il avait de l'affection involontaire pour moi; moi, pour lui, par reconnaissance et par admiration. Tels étaient nos sentiments: ils n'étaient point gênés, mais ils étaient purs. (Voyez _Raphaël_.)
VII
Quand j'avais passé une heure auprès d'elle, je la quittais, le coeur plein de délire, l'oreille tintante du timbre mélodieux de sa voix, l'âme affamée du désir du lendemain. Je rentrais en silence dans ma cellule, Virieu ne rentrait que dans la nuit. Je n'éprouvais aucun besoin de sortir; ma respiration était tout intérieure; je passais le jour à attendre le soir.
Quand la distance du matin au soir me paraissait trop longue, je prenais involontairement la plume et je lui écrivais ce que je n'aurais peut-être pas pu lui dire assez librement pendant la soirée suivante, afin que rien ne fût perdu de ce que la tendresse nous suggérait.
Ainsi coulait ma vie et je ne la sentais pas couler.
Quand elle fut morte, mon ami, qui la vit au dernier moment, me remit mes lettres. Je les gardai longtemps avec les siennes comme deux reliques qui ne formaient qu'un seul être, et un jour que je me sentis près de mourir moi-même, je pris mon grand courage et je brûlai ces deux rouleaux, qui formaient deux volumes, pour que les deux cendres ne restassent pas après nous sur cette terre, mais que nous les retrouvassions au ciel où elles allaient avant nous.
Quelquefois aussi, brûlant du désir de pouvoir rester à Paris toute l'année pour la revoir tous les soirs, je songeais, non par ambition, mais par amour, à me créer quelque emploi modeste, mais suffisant pour y vivre indépendant de ma famille.
Dieu sait à quoi je n'ai pas rêvé alors pour me procurer un appointement borné dans les derniers emplois du gouvernement! Les droits réunis, dirigés par M. de Barante; la diplomatie inférieure, influencée par M. de Saint-Aulaire, pourraient le dire; ma plume, dans l'ombre d'un bureau, avec mille écus de traitement m'auraient suffi. Tout eût été ennobli par le motif. J'aurais griffonné le jour, mais je l'aurais vue le soir; le monde m'aurait dédaigné, mais mon coeur m'aurait applaudi. Je ne fus jamais ambitieux que par amour, et j'aurais bien fait; car, de toutes les passions, une seule survit et renaît en nous jusqu'à la mort: c'est l'amour.
VIII
Je faisais donc quelquefois effort sur moi-même et trêve à ma solitude absolue pour me faire recommander tantôt à M. de Rayneval, tantôt à M. d'Hauterive, tantôt à M. de Barante, tantôt à M. de Vaublanc, et leur demander protection; ils me recevaient bien, mais en souriant de ma jeunesse et de ma figure, et me remettaient à d'autres temps. Mais ces temps n'arrivaient jamais et je m'impatientais de mon impuissance.
IX
Cet isolement cependant, en me forçant au travail, nourrissait un peu mes goûts prématurés de littérature.
De tous les hommes célèbres alors, il n'y en avait qu'un qui fût pour moi un grand homme, c'était M. de Chateaubriand.
Je sentais d'instinct que cet homme était d'une race supérieure à la mienne, et que le génie l'avait marqué au front. Je ne le comparais à aucun autre écrivain de son temps; c'était la nature qui l'avait fait ce qu'il était, et les misérables écrivains du métier, à l'exception d'un petit nombre qu'on appelait les écrivains ou les poëtes de l'empire, avaient beau s'insurger et bourdonner leur ironie contre lui comme des mouches malfaisantes, il ne daignait point les écraser de son courroux.
Le dieu poursuivait sa carrière.
Une seule chose m'avait offensé, car j'étais partial, mais j'étais juste; c'était une anecdote évidemment et sciemment calomniatrice qu'il avait insérée dans son pamphlet de guerre: _De Buonaparte et des Bourbons_.
Lancé par lui, en 1814, pour précipiter dans la boue celui qui venait de tomber du trône, il racontait, dans cette invective, que Bonaparte était allé voir le pape à Fontainebleau, et qu'il l'avait injurié et outragé de sa bouche et de ses mains en le traînant par ses cheveux blancs sur le plancher du palais. Il est permis à la colère d'aller à tous les excès, moins le mensonge. Cela m'avait laissé une mauvaise impression du caractère de M. de Chateaubriand.
J'avais pardonné cependant, quand je me rappelai que ce même écrivain, toujours pur selon lui et ses amis, avait fait la cour à l'empereur pour obtenir la place de secrétaire d'ambassade à Rome, sous le cardinal Fesch; qu'il avait ensuite été le favori de M. de Fontanes, favori lui-même de la princesse Élisa; qu'il passait son temps à Morfontaine, dans l'intimité de cette famille couronnée; qu'il avait obtenu par elle l'emploi de ministre plénipotentiaire en Valais; qu'il avait, il est vrai, donné sa démission après le meurtre du duc d'Enghien; mais que, dans sa harangue à l'Académie, peu de temps après, il avait proclamé Napoléon le nouveau Cyrus, en termes d'un poétique enthousiasme; le fond de mon coeur n'était pas sans quelque scrupule sur l'immaculée pureté du bourbonisme de M. de Chateaubriand. Mais le génie a bien des excuses pour effacer ses erreurs. Je n'y pensais plus.
X
Quand parut le _Génie du Christianisme_, j'étais au collége chez les Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'effet d'un beau thème de rhétorique.
Je me vois d'ici au bord du Rhône, dans les environs de Sion-Châtel en Bugey, assis avec quelques-uns de mes camarades, dont plusieurs vivent encore, sur un gros tronc d'arbre couché à terre par les scieurs de long, aux clartés d'un beau soleil d'automne. Un jeune homme nous lisait les plus beaux morceaux du _Génie du Christianisme_; nous écoutions, ravis comme par un langage inconnu, ce merveilleux style. Il n'y a pas besoin de critique pour admirer, la nature sait tout et dit tout. Cependant je ne sais quel apprêt, tout en me charmant, me frappait.
Après un moment de silence:
--Eh bien! nous dit le lecteur, que dites-vous de ces chefs-d'oeuvre?
--Que ce sont _trop de chefs-d'oeuvre_, répondis-je. Ce n'est pas ainsi que la simple nature écrit et parle. Cela me fait frémir, mais cela me fait un peu souffrir; cela est grand comme le coeur humain, mais cela est de la beauté cherchée; cela sent la grande décadence, les magnifiques débris d'une vieille langue. Ni Cicéron ni Bossuet n'auraient trouvé ces beautés.
On commença par murmurer, on finit par être de mon avis.
Nous n'en restâmes pas moins amoureux de Chateaubriand: le beau est si beau que son imitation nous fascine.
Ce fut la première apparition de ce génie de la mélancolie à nos jeunesses. Nous brûlions de lire _Atala_ ou _René_, qu'on ne nous avait pas laissés dans les mains.
XI
Qu'était-ce donc que ce génie inconnu qui se révélait tout à coup aux hommes? Voici ce que nous entendîmes murmurer çà et là par nos maîtres, en rentrant curieux des bords escarpés du Rhône à la ville.
C'était un jeune gentilhomme qui ne sortait d'aucune école que de celle de la mer, des forêts vierges du nouveau monde. On le disait jeune comme les prodiges qui n'ont point d'ancêtres, sauvage comme les prophètes qui ne ressortent que d'eux-mêmes et de Dieu, triste comme les immensités. Il avait paru tout à coup à son siècle, un livre à la main.
Ce livre était bien plus qu'un chef-d'oeuvre, c'était un mystère; c'était bien plus encore, c'était un sentiment, une résurrection, un passé évoqué de toutes les tombes, de tous les coeurs. On ne lui demandait pas d'où il venait; mais on pleurait en le revoyant comme en revoyant une ombre.
Quel ascendant un pareil livre ne devait-il pas prendre au premier pas sur un monde renversé, bouleversé, dépouillé, égorgé, qui ne savait plus que croire, que sentir, que dire, et qui attendait une voix d'en haut pour reprendre haleine? Jamais une pareille réaction n'avait été mieux préparée ici-bas.
L'énigme de l'auteur se mêlait à l'énigme de l'ouvrage.
XII
Ce jeune homme, disait-on, était né sur les écueils de la Bretagne, au milieu des forêts et des lacs, dans un vieux château, demeure d'une vieille race.
Son père était sévère comme le temps; sa mère, tendre comme la soumission; ses soeurs, belles comme la modestie; lui, sauvage et insoumis comme la solitude.
Ils avaient été tous persécutés, emprisonnés, exilés pendant la longue Terreur. Ils étaient parents des grands proscrits du Sylla du peuple, entre autres de M. de Malesherbes qu'il rappela trop souvent pour un bon chrétien, car Malesherbes était le Socrate des philosophes.
Avant d'émigrer, Chateaubriand avait osé faire une rapide excursion en Amérique. Son imagination précoce en avait, en peu de mois, absorbé les sites, les moeurs, les noms; il en était revenu en 1790, comme s'il n'avait cherché qu'un prétexte d'écrire. Il avait émigré alors et quelque peu marché et guerroyé avec l'armée des princes.
Il s'était marié légèrement avec une de ses parentes, et avait oublié promptement ses nouveaux liens. Puis, il avait été chercher à Londres le licenciement et le subside des émigrés.
Il ne faut pas de longues résidences à ces hommes d'imagination. Quelques mois leur valent un siècle.
XIII
Il avait employé son temps à la fréquentation de quelques émigrés comme lui et à la rédaction d'une oeuvre sérieuse inspirée par la Révolution française et intitulée _Essai sur les Révolutions_; c'était un tâtonnement de son génie. Il ne savait pas bien ce qu'il voulait écrire: une théorie du scepticisme où il y a de tout ce qui fermente dans la tête d'un homme; le dé jeté à la tête de tous les partis. Cela n'était ni chrétien ni impie. C'était souvent beau de forme et très-aventuré de fond. Cela pouvait servir de base à un écrivain, mais nullement à un philosophe.
À peine eut-il terminé ce livre, qu'il l'apporta à Paris et le communiqua à quelques amis de son premier temps, les uns mûris par les vicissitudes de la Révolution; les autres restés jeunes parmi tant de tombeaux. Les uns et les autres lui déconseillèrent cette publication qui allait l'engager avec les morts de la Révolution. Il fallait prendre garde: c'était un de ces moments où l'on ne s'engage pas impunément.
Bonaparte venait d'apparaître et d'hériter de tout le monde. On était las d'anarchie; il venait de rentrer d'Égypte et de tenter le 18 Brumaire à demi réussi. Son parti était composé des dégoûts de tout le monde; de là à une puissante réaction contre tous les partis il n'y avait pas loin.
La Révolution sérieuse, dont la France était incapable, devait aboutir à la monarchie; l'armée, enorgueillie de ses victoires et lasse d'attendre, allait transférer l'empire à un de ses chefs.
La France réunit toutes ses mains en une pour applaudir. Les courtisans, comme à l'ordinaire, donnèrent le signal.
Il fallait des doctrines au nouveau régime, ils les firent. C'est alors que la Providence, complice, fit signe à Chateaubriand. Il venait de rentrer. Un autre courtisan en fut l'interprète: c'était M. de Fontanes.
XIV
M. de Fontanes était un littérateur d'un talent réel et hardi. Il avait contesté aux révolutionnaires non-seulement leurs excès, mais leurs principes.
Émigré à Genève pendant la Terreur, il avait conservé de cette époque une antipathie qu'il ne cherchait point à déguiser. Lié avec André Chénier, la dernière victime de Robespierre, et avec quelques hommes alors modérés du parti thermidorien, il accueillit Chateaubriand comme un élève que l'Angleterre lui renvoyait pour le consoler de tant de pertes.
Les premières lectures qu'il entendit de l'auteur d'_Atala_ lui révélèrent un monde nouveau. Il fut atterré d'enthousiasme comme Horace la première fois qu'il entendit Virgile à la table d'Auguste, après les proscriptions de Rome. Cette admiration désintéressée fait le plus grand éloge du caractère de M. de Fontanes.
Il faut être très-grand pour proclamer la grandeur d'un rival; il reconnut tout de suite, dans l'_Essai sur les Révolutions_, le germe d'un talent informe, mais magistral.
--Laissez cela, dit-il à son jeune disciple, vous portez secours au vainqueur, faites le contraire pour être juste et surtout pour être applaudi. Le monde a soif de justice; l'engouement nécessaire à toute vérité en Europe passe enfin du côté des persécutés. Allez au-devant de lui, vous serez plus vrai et surtout vous serez plus fort; la Providence vous a doué des magnificences du talent; consacrez-les aux larmes et aux dieux de la patrie; soyez le grand prêtre du passé; le monde vous attend et l'esprit nouveau se tournera vers vous comme le pieux regret qui embrasse passionnément une ombre. Vous avez ce bonheur, que les trois quarts de la France et de l'Europe vous devancent dans la voie des expiations et qu'un héros vous précède; vous ne pouvez douter que Bonaparte ne veuille s'allier à la religion tôt ou tard, pour rendre au peuple l'obéissance et pour mettre sous la sanction du Dieu des armées l'autorité dont il s'empare. Vous lui plairez donc et, s'il n'ose encore vous le dire, il vous le prouvera par ses faveurs.
XV
Chateaubriand écoutait en silence; il fut convaincu, il retira son _Essai_ de chez les libraires.
Il se lia avec Fontanes, et il écrivit le _Génie du Christianisme_, préambule éloquent et passionné à la restauration religieuse. En l'écrivant, il savait assez que c'était la plus haute adulation qu'il pût adresser au restaurateur du vieux monde, qui pétrissait dans ses mains un monde nouveau.
Fontanes amena son jeune ami au futur empereur; c'était lui amener, dans un même homme, l'imagination de la jeunesse et des femmes, la religion et la pitié de la France: les trois prestiges de tout pouvoir nouveau. La figure et les manières du jeune homme plurent au futur souverain de l'empire.
Chateaubriand, que je n'ai connu que vieux, était alors dans le modeste éclat de sa jeunesse. Son front était penché comme sous une pensée méditative; ses traits étaient fins, comme ils sont restés depuis, mais nobles et francs; son expression profonde sans double entente, son oeil intelligent mais sincère. Il abordait un homme quelconque de plain-pied; son tact merveilleux le plaçait juste dans l'attitude, ni trop haut ni trop bas; on voyait qu'il rendait tout ce qu'il devait rendre à son puissant interlocuteur, mais qu'il se sentait devant lui digne d'être regardé et respecté à son tour. Mais il n'y avait alors aucun orgueil déplacé dans sa physionomie. Il regardait la gloire avec assurance, en homme qui en connaissait le prix et qui savait qu'on la regarderait bientôt sur son propre front.
Il était petit de taille comme le grand homme du siècle, un peu penché sur l'épaule gauche; mais la grâce sévère du visage rachetait cette imperfection qui s'accrut avec les années.
Il parut plaire à Bonaparte, peu habitué à un coup d'oeil d'égal à égal.
Telle fut sa première entrevue.
XVI
Fontanes ne s'y trompa pas.
Quels étaient les amis de France qui eurent sur lui tout d'abord une influence si directe et si heureuse?
M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre ami, Fontanes; cet ami était intimement lié avec M. Joubert; M. Joubert l'était avec madame de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'il nous a si bien fait connaître. L'initiation entre eux tous fut prompte et vive, la petite société de la Rue-Neuve-du-Luxembourg naquit à l'instant dans toute sa grâce.
Il y avait à cette époque (1800-1803) divers salons renaissants, les cercles brillants du jour, ceux de madame de Staël, de madame Récamier, de madame Joseph Bonaparte, des reines du moment, non pas toutes éphémères, quelques-unes depuis immortelles! Il y avait des cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le dix-huitième siècle, le salon de madame Suard, le salon de madame d'Houdetot: les gens de lettres y dominaient, et les philosophes. Il allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix; si aristocratique qu'il fût, c'était pourtant le plus simple, le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j'ai nommés: on y revenait à la simplicité de ton par l'extrême bon goût. Mais le petit salon de madame de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors: c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le passé et le réconciliant avec l'avenir.
Tandis que le jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son oeuvre sous l'oeil de ses amis, il débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre madame de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment.
M. de Fontanes, dans des articles du _Mercure_ qui avaient fait éclat, avait critiqué et raillé l'ouvrage de madame de Staël sur la _Littérature_. Celle-ci crut devoir, en tête de la seconde édition de son ouvrage, répondre quelques mots à cette critique légère et cavalière qui prétendait trancher toute la question de la perfectibilité par les vers du _Mondain_. M. de Chateaubriand s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, lequel n'avait guère besoin d'aide, et aurait eu besoin plutôt de modérateur: dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public, et qui fut en effet imprimée dans le _Mercure_, il prit à partie la doctrine de la _perfectibilité_ en se déclarant hautement l'adversaire de la philosophie. Sa Lettre était signée l'_Auteur du Génie du Christianisme_.
Ce dernier ouvrage, très-annoncé à l'avance, était déjà connu sous ce titre avant de paraître. J'ai regret de le dire, mais l'homme de parti se montre à chaque ligne dans cette Lettre.
Nous n'avons plus affaire à ce jeune et sincère désabusé qui a écrit l'_Essai_ en toute rêverie et en toute indépendance, y disant des vérités à tout le monde et à lui-même, et ne se tenant inféodé à aucune cause: ici il se pose, il a un but, et le rôle est commencé.
«Néophyte à cette époque, a-t-on dit spirituellement, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque chose qu'on pût appeler la fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent _à nous autres gens religieux_, ils disent que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera _Capucin_, mais vous savez que Diderot aimait fort les Capucins...»
Il parle à tout propos de sa _solitude_; il se donne encore pour _solitaire_ et même pour _sauvage_, mais on sent qu'il ne l'est plus. Il y a même des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalité blessante et de maligne insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme.
«En amour, disait-il ironiquement, madame de Staël a commenté _Phèdre_: ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte...»
Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque madame de Staël commençait à encourir la défaveur ou du moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître?
Fontanes, _l'homme aux habiles pressentiments_, pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe: il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde; et d'ailleurs, sans chercher tant d'explications, il suivait son instinct de critique en même temps que d'homme du monde, très-décidé à n'aimer les femmes que quand elles étaient moins viriles que cela. Mais il n'était pas de la générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main en cette affaire et de se tourner du premier jour contre celle que la célébrité n'allait pas garantir de la persécution. Enfin il fut homme de parti, c'est tout dire.
Dans la Préface d'_Atala_ qui parut peu après cette Lettre d'attaque, l'auteur consignait à la fin une sorte de rétractation, mais dont les termes mêmes laissent à désirer.
XVII
Ce fut l'époque où M. de Fontanes, ami de la princesse Élisa, l'introduisit dans la familiarité intime de toute la maison Bonaparte à la ville et à la campagne. Et il fut évidemment le commensal et l'ami de tous ces jeunes hommes et de toutes ces jeunes femmes que visitait le premier consul. Sa répugnance n'était pas née.
On y lisait les premières pages d'_Atala_ et de _René_ et le beau chapitre de l'_Essai sur les Révolutions_, intitulé: AUX INFORTUNÉS.