Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 12
Le château, presque royal, est situé au bord de la Seine, dont il domine le cours. Un peu plus loin, les prairies s'élargissent et éloignent la rivière du château; là s'élève un petit château que le duc me donna pour en faire mon habitation personnelle, quand il me conviendrait de m'y fixer pendant la belle saison. Je crois que cela est devenu une maison hospitalière dépendant du château, asile ombragé et verdoyant dans les grands peupliers de la prairie. De là on repassait la route, et on entrait dans la cour d'honneur de la Roche-Guyon. Une espèce de tribune, surmontée d'une galerie, s'élevait au-dessus de l'escalier. Le duc, pour ne pas perdre l'habitude féodale de ses ancêtres, s'y fit apporter un sac de monnaie par le concierge, et jeta une poignée de pièces d'argent à quelques mendiants qui nous avaient suivis, et qui étaient entrés avec la voiture dans la cour; puis nous passâmes dans les appartements: c'était une suite de pièces décousues, composées de salle des gardes, de salle à manger, de salons, de chambres de lit ouvrant sur le penchant de la montagne récemment plantée en jardins pittoresques. Ces jardins s'élevaient, par des allées tournantes, jusqu'au sommet de la colline. Là, des avenues d'ormes en patte d'oie s'étendaient sur un large plateau, à perte de vue, dans les terres du domaine.
IV
Une autre aile du château était occupée par une chapelle vaste, décorée, desservie par des aumôniers, et dont on sentait que le duc faisait ou comptait faire la pièce principale de son palais. Les autels et tableaux, les décorations de tout genre la surchargeaient de luxe pieux. C'était vraiment la chapelle privée d'un futur cardinal. La vie de château, à la Roche-Guyon, avait quelque chose d'un séminaire. La salle à manger et les salons étaient remplis de jeunes ecclésiastiques ou aspirant à le devenir, pleins de mérite, dont quelques-uns, tels que les évêques de Perpignan et d'Orléans, n'ont pas depuis trompé les augures. J'étais peu à ma place dans cette société; mais le duc et ses commensaux me traitaient en poëte qui voit tout sans participer à rien. Je fus prié de faire quelques vers sur le château, et j'écrivis la Méditation intitulée _La Roche-Guyon_. J'en laissai en partant le manuscrit au château. Mais je me hâtai de revenir à Paris avec le duc et Genoude, pour retrouver la charmante princesse romaine que j'avais laissée malgré moi, et que je ne pouvais oublier. Je me souviens même qu'en route, entendant mes compagnons de voyage vanter les douceurs de la dévotion, je convins avec eux qu'elle avait ses charmes, quand elle était ardente et sincère, mais que l'amour pour une beauté accomplie me paraissait une dévotion des sens à laquelle je ne pouvais rien comparer sans me mentir à moi-même. On me traita de profane, on sourit et on parla d'autre chose.
Voilà comment commencèrent mes relations avec le duc de Rohan.
V
Je continuai ensuite à avoir une véritable amitié pour lui, et lui pour moi. Quand mes oeuvres parurent en livre, il contribua beaucoup à les répandre: la diversité de nos vocations nous sépara plus tard, il était entré au séminaire et moi dans le monde des affaires.
En 1829, l'Académie française daigna me choisir. Il fut question de mon discours, dans lequel chacun cherchait une profession de foi politique qui devait décider de la ligne de ma vie. Le moment était difficile; les opinions étaient agitées et confuses. M. Royer-Collard avait augmenté la confusion, en ayant une conduite équivoque dans le vote de la Chambre sur le choix des ministres. Il avait voté contre le roi. Je n'y avais rien compris. Je le croyais ce que j'étais moi-même: un loyal royaliste, aussi incapable de manquer au roi qu'à la Charte. Son vote m'avait dérouté.
Quelques jours avant que je prononçasse mon discours à l'Académie, M. Cuvier donna pour moi un grand dîner dans son palais d'études au Jardin des plantes. Je dis palais d'études, parce que je fus frappé en y entrant par la disposition des chambres consacrées à ses divers travaux. Il y en avait douze, chacune avec une cheminée, une bibliothèque, une table, du papier, des plumes, de l'encre sous la main, pour que l'homme multiple, résumé dans M. Cuvier, n'eût qu'à changer de fauteuil pour changer de travail.
Avant de nous mettre à table, nous parcourûmes en groupes ces divers cabinets. M. Royer-Collard me prit à part dans l'embrasure d'une des douze portes et me fit signe qu'il désirait s'entretenir avec moi en particulier. «J'ai cru remarquer, me dit-il, que vous vous éloignez de moi avec une certaine réserve. Je comprends pourquoi: j'entrevois que vous ne me comprenez pas dans mon rôle à la Chambre depuis mon dernier discours et mon dernier vote.
«--Puisque vous me le dites vous-même, lui répliquai-je, je ne vous dissimulerai pas qu'en effet le vote et la conduite parlementaire d'un homme de votre loyauté et de votre importance me semblent inexplicables dans les circonstances où la monarchie des Bourbons, vos amis, se trouve engagée. Je n'approuve pas les tendances contre-révolutionnaires qu'on attribue au prince de Polignac. Je viens de le prouver tout récemment, en refusant de m'y associer par la place de sous-secrétaire d'État des affaires étrangères dans ce ministère. Mais je crois la Charte suffisante pour donner à la Chambre l'occasion et le droit de s'expliquer, et, si je crains qu'elle soit attaquée un jour par le ministre, je ne crains pas moins qu'elle ne soit violée par un coup d'État parlementaire. Or, déclarer au roi, dans une adresse, que ses ministres ne sont pas ceux de l'Assemblée et qu'on repoussera tout ce qui viendra d'eux, c'est, selon moi, dépasser les droits de l'Assemblée et nommer, en réalité, les ministres. Ce n'est pas la Charte, c'est le roi qui nomme les ministres.»
M. Royer-Collard me parut embarrassé; il rougit, et prenant un accent plus bas et plus intime de confidence:
«Eh! oui, sans doute, me répondit-il, je pense comme vous; mais j'ai jugé que, si la Chambre ne l'avertissait pas, par une adresse un peu violente et qui déclarerait l'incompatibilité des députés et des ministres, dès leur premier acte, c'est-à-dire dès l'acceptation de leurs fonctions, le roi se croirait encouragé à les maintenir et à tenter avec eux quelque chose contre la Charte.
«Et moi aussi, lui répliquai-je; mais je ne crois pas que violer la Charte soit un moyen de la maintenir, et je persiste à croire que le vote de l'adresse par les 221 est un défi à la royauté, et qu'il valait mieux attendre, pour défier, une occasion constitutionnelle qui avertît le roi sans prendre l'initiative d'attenter à l'esprit de la Constitution.»
M. Royer-Collard ne trouva pas de bonnes raisons pour défendre l'adresse, et me parut un homme qui avait voulu conserver sa popularité à un prix trop dangereux et flatter les 221 au delà de leur droit. Je trouvai cette explication confidentielle aussi subtile que l'adresse elle-même des 221 me semblait périlleuse. Peu de mois après, il vit que j'avais raison: le défi était porté par la Chambre, et le coup d'État qui y avait répondu avait renversé la Restauration par le gouvernement de 1830.
VI
Peu de jours auparavant, le duc de Rohan, qui était devenu déjà archevêque de Besançon et cardinal, vint me prendre dans sa voiture, en se rendant aux Tuileries, pour me dissuader d'une déclaration constitutionnelle que je devais faire dans mon discours à l'Académie. Les deux partis opposés mettaient beaucoup d'importance à cet engagement que je devais faire pour ou contre eux. «Prenez-y garde! me dit-il à la fin de sa conversation; votre destinée politique dépend de ce que vous allez dire; nous ne vous pardonnerons jamais si vous vous déclarez contre nous.--Je ne me déclarerai que contre les exagérés des deux partis, lui dis-je. Mais, si l'attachement à la Charte vous paraît dangereux pour mon avenir, condamnez-moi dès à présent, car j'ai cru cette conciliation nécessaire entre l'ancien régime et l'avenir de la France; et si c'est vous offenser que de le dire tout haut dans une occasion solennelle, soyons ennemis dès aujourd'hui; je ne vous en aimerai pas moins comme un de mes premiers amis.»
Nous nous fîmes ces adieux. Je fis mon discours tel que je l'avais conçu. Il eut un brillant succès, et de ce jour on me compta au nombre de ces royalistes libéraux fidèles à la monarchie éclairée, qui voulaient la défendre et non lui complaire en la perdant.
Le lendemain des journées de Juillet, le duc de Rohan s'évada de Paris pour se réfugier dans son diocèse. Il fut insulté dans un faubourg, arrêté par le peuple, puis relâché, et il se retira en Suisse. Je n'étais pas en France pendant ces journées, je n'y rentrai que quelques jours après. Le duc ne rentra lui-même à Besançon que quelques mois plus tard; il y fut reçu avec suspicion et inquiétude. Le bruit de l'inimitié du peuple de Paris contre lui s'était répandu; on le traitait en suspect; ses vertus épiscopales lui firent pardonner. Il y vécut en sage, repentant d'un peu trop de zèle; il y mourut à la fleur de son âge, plein de mansuétude et de précoces vertus. Telles furent la vie et la fin de cet excellent homme. Il avait racheté autant qu'il était en lui les légèretés du cardinal Louis de Rohan et réhabilité son nom dans l'Église.
LE DUC DE MONTMORENCY
I
Le duc Mathieu de Montmorency, le plus grand nom de France, avait eu pour premier maître en révolution et en religion politique l'abbé Sieyès. Sieyès, devenu célèbre par une brochure radicale au commencement des États généraux, avait été du premier bond au fond de la question, et, prenant uniquement pour logique le droit et l'intérêt du grand nombre, avait conclu dans son titre même: _Qu'est-ce que le tiers état? C'est tout._
Absolu dans les principes, il avait été modéré dans les applications. Il voulait tout ébranler, mais ne rien détruire; car il avait des bénéfices et des fonctions ecclésiastiques comme grand vicaire de Chartres. On peut juger combien les doctrines d'un tel homme d'esprit devaient sourire à un très-jeune homme, qui en avait fait son oracle et qui portait dans ses votes populaires l'ardeur de son âge et l'illusion de sa passion du bien public. Aussi la Révolution, dans ses principes, le compte-t-elle parmi ses plus ardents apôtres. Il se lia avec ses plus éloquents promoteurs, les Mirabeau, les Lameth, les Barnave, les la Fayette. Toutes ses motions furent pour la démocratie la plus avancée. Quand on voulut détruire la noblesse, on emprunta sa main. Ce fut lui qui, dans la nuit fameuse du 7 août, commença cet abatis de priviléges, ce défrichement de la France qui la rendit invincible. Son impopularité bruyante parmi les défenseurs de l'ancien régime condamna son nom aux invectives et aux sarcasmes de l'Europe entière. Son nom devint le synonyme de l'apostasie. Il supporta avec la constance d'un néophyte convaincu les injures de son ordre, et ne témoigna aucun repentir de sa témérité jusqu'au jour où un crime, la mort de son frère chéri, l'épouvanta des conséquences que la démocratie furieuse tirait de son dévouement.
Il parut alors changer de principes en changeant de rôle: il émigra, non pas pour combattre son pays, mais pour se réfugier dans les larmes de ceux qui, en voulant faire beaucoup de bien, ont ouvert la porte à beaucoup de mal. Il était lié avec madame de Staël, fille de M. Necker. Il trouva en Suisse, dans la maison de Coppet, l'amitié la plus tendre, la religion la plus tolérante et toutes les consolations que les mêmes déceptions donnent aux illusions également trompées.
Au 18 brumaire, il espéra mieux de sa patrie, mais il craignit le despotisme du sabre et ne s'engagea pas avec le dictateur. La résipiscence ne pouvait être complète à ses propres yeux que quand il aurait contribué à rendre un trône aux frères de Louis XVI, auxquels il s'accusait d'avoir involontairement arraché le trône et la vie. Homme d'illusions immenses, il lui en fallait dans le repentir comme il en avait eu dans la lutte. Il se livra alors à la dévotion la plus entière et la plus vive, et il consacra à Dieu toutes les pensées éparses de sa vie.
II
Le duc de Montmorency, ayant entendu parler de moi avec les illusions de l'amitié, vint lui-même, avec une prévenance extrême, au-devant de ma timidité. M. de Genoude était avec lui. Je fus saisi et séduit au premier regard. Il n'avait du grand seigneur que les grâces. Je le retrouve tout entier dans le beau portrait de Gérard, qu'il avait légué à madame Récamier, son amie, avec la clause qu'elle me le léguerait elle-même en mourant, si je devais survivre à cette aimable et charmante femme. Elle me le légua, en effet, et je n'en ai pas encore été dépouillé par mon infortune.
Il a, dans cette image, l'air d'éternelle jeunesse qu'il avait dans ses plus beaux jours; sa physionomie le nomme. Ses cheveux, d'un blond tendre, ont gardé les inflexions du premier âge autour d'un front de vingt-cinq ans; ils jettent une ombre légère et mobile sur sa figure. Ses yeux, grands et bleus, laissent lire jusqu'au fond de son âme. Une teinte rosée relève la délicate blancheur de sa peau. Son nez est court; ses narines, bien accentuées et frémissantes, respirent la bravoure martiale des petits-fils des héros; sa bouche, parfaitement modelée, a l'élégance et les contours d'une bouche de femme; on n'y sent rien de l'enthousiasme révolutionnaire que l'abbé Sieyès lui avait inspiré. Les contours du visage sont élégants, mais fermes; on voit que l'homme serait bien mort pour une noble cause. On ne peut détacher le regard du portrait; on croit entendre sa voix douce et prévenante qui vous parle; il n'a rien à cacher; son timbre, juste et franc, sonne la sincérité avec le mot. Tel il est, tel il était. Je me figure l'entendre autant que le revoir.
III
Mathieu de Montmorency n'avait aucune ambition qui ne fût digne de son nom, de son caractère et de sa race. Excepté un rôle héroïque, il n'y avait point de rôle pour lui dans ce monde indécis. Il avait chez madame de Staël, à Coppet, deux charmes qui le retenaient: celui de madame de Staël elle-même, à laquelle il était dévoué depuis qu'il l'avait connue chez son père, M. Necker, et pendant les tempêtes de 1789; celui de madame Récamier, amie de madame de Staël et à laquelle il se consacrait avec une vertu que désavouerait l'amour, mais qui lui ressemblait trop pour être désintéressée.
Nous avons vu qu'après la Terreur il s'était résigné à la dévotion. C'était le moment où madame Récamier, à seize ans, sous le Directoire, apparaissait dans le monde comme un piége de beauté qui devait tenter tous les jeunes hommes. Mathieu de Montmorency, qui vivait alors séparé de sa femme, la vit et s'enthousiasma pour cette incomparable et énigmatique beauté d'un amour qu'il se déguisa à lui-même sous l'apparence d'une passion innocente, parce qu'elle lui semblait immatérielle. Il se la déguisa mieux encore en se la cachant sous les formes de l'amour de Dieu, amour vertueux et mystique qu'il s'efforça de communiquer à madame Récamier, pour préserver l'innocence de la femme et, à son insu, sa propre jalousie, contre les dangers du monde. Sa correspondance avec madame Récamier, que nous avons lue, laisse peu de doute à cet égard; elle laisse même une impression pénible à la franchise d'un homme de bien amoureux, elle ressemble trop à un sermon perpétuel où le prédicateur prêche plus pour lui-même que pour Dieu. Mais l'amour prend tous les masques innocemment, même celui de la vertu: c'est toujours l'amour.
IV
En 1814, Mathieu de Montmorency et son cousin le duc de Laval-Montmorency, amoureux aussi de madame Récamier, mais plus franc et moins sophistique que son cousin, saluèrent la chute de Bonaparte et le retour des Bourbons.
La duchesse d'Angoulême le choisit pour son chevalier d'honneur. Les Bourbons pardonnèrent tout à ce beau nom et à ce repentir attristé par tant de vertu. Il devint le modèle de l'aristocratie française. Ce fut alors qu'il désira me connaître, et dès qu'il me connut, sa curiosité bienveillante devint la plus honorable amitié. Il me mena quelquefois chez sa fille, devenue la femme du fils du duc de Doudeauville, et qui habitait alors la maison champêtre retirée de la vallée aux Loups, achetée, par complaisance, des dépouilles de M. de Chateaubriand. L'affection de M. de Montmorency pour moi m'y valait l'accueil le plus distingué. Je jouissais de fouler ces gazons semés autrefois par un grand homme et possédés aujourd'hui par le plus vertueux des hommes. Ces deux grandeurs m'éblouissaient; j'admirais l'une, je respectais et je chérissais l'autre.
M. de Montmorency prévoyait le jour où l'attachement de la cour, fière de l'estime universelle dont il jouissait, lui offrirait le ministère des affaires étrangères, que la considération de l'Europe l'engagerait à accepter pour être utile à la France. «Le premier acte ministériel que je signerai, ce sera la nomination de Lamartine au poste de ministre à l'étranger,» disait-il souvent à ses amis et aux miens. J'étais heureux de ma résidence à Naples. Nullement pressé d'avancement, je lui écrivais sans jamais lui parler de mon ambition. Il était devenu ministre, le congrès de Vérone l'occupait; M. de Chateaubriand, qui s'ennuyait à Londres et qui pensait déjà, de concert avec M. de Vitrole, à remplacer M. de Montmorency au ministère, parvint à se faire nommer plénipotentiaire à Vérone. Il plut à l'empereur de Russie et prémédita avec lui la guerre d'Espagne. Revenu à Paris, M. de Chateaubriand prit la place de son ami; cette ingratitude, qui avait l'air d'une perfidie, offensa toutes les âmes délicates. M. de Montmorency seul se montra impassible et crut devoir, par charité chrétienne, déguiser sa peine en feignant de ne pas sentir l'amertume que lui inspirait la conduite de M. de Chateaubriand. Étant en congé dans ce moment à Paris, j'essayai de lui en parler, mais il refusa de me répondre et je compris qu'il ne voulait pas qu'un seul mot de lui pût aggraver les torts de son ancien ami. Quelque temps après, Charles X nomma M. de Montmorency gouverneur du duc de Bordeaux, emploi qui lui convenait parfaitement, qui honorait son royalisme et qui unissait dans sa personne la fidélité aux Bourbons et la haute intelligence de la Charte.
Ce fut dans ces hautes fonctions que la mort le surprit et parut mettre le sceau à la sainteté de sa vie. Pendant la semaine sainte, étant allé entendre la messe à sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin, il inclina la tête à l'élévation et ne la releva plus. On s'aperçut qu'il était mort dans l'acte le plus fervent de sa piété. Ainsi finit cet homme de bien, qui ne laissa que des respects et des regrets sur cette terre. Ceux qui l'ont connu, comme moi, le regretteront et le respecteront doublement, car ses vertus et ses qualités privées dépassaient immensément ses qualités et ses vertus publiques. C'était un homme que Dieu seul pouvait juger, car il n'avait agi que pour lui.
LAMARTINE.
FIN DU CLXe ENTRETIEN.
Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXIe ENTRETIEN
CHATEAUBRIAND
I
Je vins passer l'hiver et le printemps à Paris en 1816; j'étais très-pauvre à cette époque; mon père habitait avec ma mère et cinq filles la petite terre paternelle de Milly. Je l'avais considérablement agrandie depuis; les désastres très-immérités de ma fortune (quoi qu'on en dise) m'ont forcé de la vendre à bas prix, six cent mille francs, pour payer mes créanciers.
Je revois avec tristesse, mais sans remords, en allant de Monceau, terre et résidence de mon grand-père, à Saint-Point, un joli sentier à travers les prés, qui circule dans l'étroite vallée, au bord d'une petite rivière, près d'un moulin, et qui grimpe ensuite une colline rocailleuse, plantée de vignes, jusqu'à la cour et au jardin de la chère maison.
Dans ce jardin et dans cette cour où mon âme est née, il y a plus de mes pensées et de mes rêves, éclos et enracinés dans le sol et dans le ciment rongé des murs, qu'il n'y a de brins de mousse sur les lattes de pierre brute qui tapissent les vieux toits. Mon père, ma mère, mes soeurs ont laissé plus de traces dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mon coeur, que le vent qui court n'en laisse dans les genêts de la montagne de Milly. Oh! quand pourrai-je les revoir?
Et ceux et celles qui ont fleuri et séché après eux, où sont-ils, et dans quel monde nous attendent-ils?
II
J'avais laissé ce monde obscur et enchanté de Milly au commencement de l'hiver, et j'étais parti pour rejoindre à Paris les deux personnes que j'aimais le plus au monde. L'un était un ami, le fils du célèbre comte de Virieu, de l'Assemblée constituante de 1789.
Il revenait alors du Brésil où il avait accompagné le duc de Luxembourg dans son ambassade. Il vivait à Paris en gentilhomme élégant et spirituel, dans ce temps où la noblesse et l'élégance étaient à la fois, comme la restauration elle-même, un retour vers le passé et un élan vers l'avenir. Plus grand seigneur que moi, on lui offrait tout, il dédaignait tout. Plus modeste par situation et par nécessité, je ne m'attachais qu'à une seule personne et je vivais chez Virieu dans l'isolement et dans l'obscurité.
Mon camarade et mon ami habitait alors dans l'immense cour du vaste et splendide palais de l'ancien duc de Richelieu, entre le boulevard des Italiens et la Madeleine, la petite maison du concierge de l'hôtel qui lui rappelait à la fois la grandeur et la simplicité des maisons paternelles.
Un jeune valet de chambre, qui l'avait suivi dans son voyage du Brésil, faisait tout son service.
Virieu était lié de jeunesse et de parenté avec toute la cour: les Tourzel, les Raigecourt, les Latrémoille, la princesse de Saint-Maures, qu'on appelait précédemment princesse de Tarente, femme d'esprit et de faction, qui réunissait chez elle tous les royalistes exaltés, et à laquelle on faisait la cour avec des excès de paroles.
Je la connus plus tard, sous les auspices de mon ami; j'en fus très-favorablement reçu, comme jeune homme vierge en politique, qui faisait des vers non imprimés, mais récités, et qui rapporterait un jour quelque lointain souvenir de Racine aux descendants de Louis XIV.
Le seul défaut de Virieu, c'était de tenir un peu trop aux grands noms, qu'aimait sa mère; et, quand il pouvait dire de ces personnages: Mon cousin ou ma cousine, pour attester la même filiation princière, il se sentait plus à leur niveau. Il était de la caste des nobles enfants de l'_Oeil-de-Boeuf_.
À cela près, il était extrêmement distingué. Sa figure, sans être belle, était perçante; il était impossible d'apercevoir dans un théâtre ou dans un salon cette figure de fils des preux, fière, gracieuse, accentuée, sans demander quel était ce jeune gentilhomme, et sans se souvenir de lui.
III
Il me proposa de loger chez lui, sachant que je ne venais à Paris que pour aimer et non pour briller. J'acceptai: cette proposition convenait à mes goûts de solitude et ne contrariait en rien mon dégoût du monde.
Je m'installai, avec ma malle, dans une petite chambre de son appartement, où personne ne passait, et qui communiquait avec la sienne. Je m'y enfermai avec mes pensées comme dans une cellule.
Le seul roulement des voitures pendant un carnaval bruyant faisait quelquefois tinter mes fenêtres et m'avertissait que j'étais dans une île au milieu des flots du monde, qui roulaient à mes pieds. Ce bruit ne m'inspirait aucune envie de m'y mêler. Le monde et moi nous étions deux.
C'était comme le murmure lointain du vent dans les bois, qui vous frappe l'oreille avec les bruissements des feuillages et qui vous dit: «Tu es seul, tu es mélancolique; resserre ton coeur; jouis de ta solitude et de ta tristesse, et laisse les autres jouir du bruit qu'ils font; ce qui t'attend ce soir vaut mieux que ce vain tumulte.»
IV