Cours familier de Littérature - Volume 27
Part 11
«Les Mèdes, de plus en plus maltraités, étant revenus en arrière, le corps des Perses, à qui le roi a donné le nom d'Immortels, commandé par Hydarne, prit leur place, comme la troupe la plus propre à terminer avec facilité cette lutte. Mais, quand ils eurent joint les Grecs et que la mêlée fut engagée, ils n'en firent pas plus que n'avaient fait les Mèdes, et eurent le même sort. En combattant dans un défilé très-étroit, où la supériorité du nombre ne pouvait leur servir, ils avaient encore le désavantage des armes, les piques qu'ils maniaient étant plus courtes que celles des Grecs. Les Lacédémoniens, dans cette journée, s'acquirent une grande gloire; et, entre autres faits remarquables, montrèrent bien toute la supériorité que leur donnait la connaissance de l'art de la guerre sur des ennemis ignorants. De temps en temps, ils tournaient le dos comme s'ils allaient prendre tous la fuite, et les barbares, voyant ce mouvement, s'abandonnaient à leur poursuite, poussant de grands cris et frappant sur leurs armes; mais, au moment où ils allaient atteindre les Lacédémoniens, ceux-ci, se retournant subitement, faisaient tête, et, renouvelant le combat, jetaient sur la place un nombre infini de Perses. Les Spartiates n'éprouvèrent qu'une perte légère. Enfin, les Perses voyant, après ces inutiles tentatives, qu'il leur était impossible de s'emparer d'aucun point du défilé, prirent le parti de se retirer.
«On rapporte que le roi, témoin de ces combats, et tremblant pour le salut de son armée, s'élança trois fois de son trône. Cependant, après tant d'attaques, les barbares, persuadés que les Grecs, en si petit nombre, devaient nécessairement être tous blessés et hors d'état de se servir de leurs bras, en tentèrent encore une le jour suivant; mais elle n'eut pas un plus heureux succès que les autres. Les Grecs, rangés par ordre de peuples, prirent part tour à tour à ces divers combats, à l'exception cependant des Phocidiens, qui, placés sur la montagne en gardaient les sentiers. Enfin les Perses, n'ayant pas mieux réussi le dernier jour que le premier, rentrèrent dans leur camp.
«Tandis que Xerxès balançait sur le parti à prendre, un Mélien nommé Épialte, fils d'Eurydémus, étant venu le trouver, dans l'espoir d'en tirer une grande récompense, lui apprit qu'il existait dans la montagne un sentier qui conduisait aux Thermopyles, et par une si funeste révélation causa la perte de tous les Grecs placés à la défense du défilé. Cet Épialte, craignant, à la suite de sa trahison, la vengeance des Lacédémoniens, s'enfuit en Thessalie; et, dans une assemblée générale des amphictyons réunis aux Piles, sa tête fut mise à prix par les Pylagores. Quelque temps après cette proscription, Épialte revint à Anticyre où il fut tué par un habitant de Trachis nommé Athénade, mais pour un motif étranger à sa trahison, et que j'aurai par la suite l'occasion de faire connaître. Cependant Athénade n'en reçut pas moins des Lacédémoniens le prix fixé. Tel fut le sort d'Épialte, dont la mort suivit de près ces événements.
«Si l'on en croit d'autres récits, ce fut Onétès, fils de Phanagoras, habitant de Caryste, et Corydallus d'Anticyre, qui vinrent trouver le roi, et conduisirent l'armée perse par la montagne; mais cette tradition ne me paraît mériter aucune croyance, et, pour le prouver, il suffit de lui opposer que les Pylagores, qui sans doute connaissaient parfaitement la vérité, n'ont pas mis à prix les têtes d'Onétès et de Corydallus, mais seulement celle d'Épialte de Trachis, et l'on sait de plus que ce fut par ce motif qu'Épialte prit la fuite. Il serait à la vérité possible qu'Onétès, quoiqu'il ne fût pas Mélien, eut en connaissance de ce sentier, s'il avait beaucoup fréquenté le pays; mais je n'en persiste pas moins à établir que ce fut Épialte qui guida l'ennemi par la montagne, et c'est lui que j'accuse.
«Xerxès, enchanté de ce qu'Épialte venait de lui apprendre, s'empressa de détacher Hydarne, qui, suivi de la troupe qu'il commandait, partit du camp à l'heure où l'on allume les feux. Le sentier de la montagne avait été jadis découvert par les naturels du pays, les Méliens, et ils y avaient fait passer les Thessaliens, marchant contre les Phocidiens à l'époque où ces derniers, menacés de l'invasion des Thessaliens, élevèrent le mur qui fermait l'entrée de leur pays. On voit donc que, déjà dans ce temps, les Méliens firent mauvais usage de leur découverte.
«Cependant, au lever du soleil, Xerxès, ayant fait des libations, attendit l'heure du marché plein pour se mettre en mouvement: c'était celle qui avait été convenue avec Épialte, et calculée sur la descente de la montagne, qui demandait moins de temps que la montée. D'ailleurs, le chemin en allant vers les Thermopyles est beaucoup plus court que cette montée, jointe au détour qu'il avait fallu faire du côté opposé. Xerxès, ayant fait avancer l'armée à l'heure dite, les Grecs, sous le commandement de Léonidas, sortirent de leur camp, pour marcher sans hésiter à une mort certaine, et s'étendant beaucoup plus qu'ils n'avaient fait encore, parurent dans une partie plus large du défilé. Jusque-là, ils s'étaient couverts par la muraille, et pendant tous les jours précédents avaient combattu dans l'espace le plus étroit. Pour cette fois, ils en vinrent aux mains avec les barbares au delà du rétrécissement, et un nombre infini d'ennemis trouvèrent la mort dans ce combat. Indépendamment de ceux qui succombèrent sous le fer des Grecs, comme il y avait derrière les rangs des barbares des chefs de peloton armés de fouets, sans cesse occupés à pousser à grands coups les soldats en avant, beaucoup d'entre eux, ainsi pressés, tombèrent dans la mer et s'y noyèrent; d'autres, et en plus grand nombre encore, furent, sans qu'on y fît aucune attention, écrasés tout vivants sous les pieds de la foule des leurs, qui se succédaient sans interruption. Enfin, on ne peut se faire une juste idée de tout ce qui périt dans cette mêlée; car les Lacédémoniens, instruits d'avance que les troupes avaient franchi les montagnes, leur portaient la mort, ne songeant plus à se ménager, et, pour ainsi dire, hors d'eux-mêmes, déployèrent des forces surnaturelles contre les barbares.
«La plupart d'entre eux, ayant brisé leurs piques, continuèrent à combattre avec l'épée. Léonidas, couvert de gloire, tomba dans l'action, et près de lui les plus illustres Spartiates, hommes que l'on ne peut trop louer, et dont j'ai recueilli avec soin les noms: je connais même ceux de tous les trois cents.»
XVI
Ainsi fut non pas sauvée, mais immortalisée la Grèce par la défaite triomphante de Léonidas. Hérodote la raconte avec la simplicité du fait le plus vulgaire; mais l'histoire elle-même a des solennités. Léonidas et Thémistocle devinrent les deux noms de la Grèce.
XVII
Les batailles de Marathon et de Platée délivrèrent le Péloponèse et chassèrent les Perses. Hérodote s'arrête après la libération de sa patrie.
On voit qu'Hérodote est le premier des historiens, fort remarquables et fort éclairés, que la Grèce nous a donnés comme les sources de l'histoire; mais ce n'est point un historien primitif, tels que les grands ancêtres de l'esprit humain aux Indes, en Chine et en Judée nous ont apparu. Il écrivait bien des siècles après eux et dans un style fort différent. Il ne croyait pas aux fables qu'il racontait: le monde n'était plus assez jeune pour conserver la naïveté de son enfance. L'âge de la critique était venu: son livre en est plein. L'histoire est la foi des peuples: il n'y en avait plus que dans les sanctuaires ou dans les colléges des prêtres: aussi c'était là qu'il cherchait ses traditions pour les discuter. Il écrivit après les Indes, après la Chine, dont il ne connaissait pas même le nom; après Homère, prodige insondable d'histoire, de poésie, de philosophie et de langue pour la Grèce; après la Sicile et la Grande Grèce italique, où Pythagore avait enseigné; tout cela était vieux, lui seul était jeune. Il vaudrait autant prendre aujourd'hui Voltaire pour le père de l'histoire moderne. Excepté qu'il est plus sérieux, Hérodote a beaucoup de rapport avec l'auteur du _Siècle de Louis XIV_. Il est le père du bon sens dans l'histoire; mais de l'histoire, non; il faut aller aux Indes, il faut aller à Moïse, pour trouver les historiens sans critique, les historiens primitifs et miraculeux, miraculeux de style comme de traditions; l'époque critique naît longtemps après; la raison éclaire, mais elle n'impressionne pas. J'aime mieux le _Fiat lux_ de Moïse que tout le sens commun d'Hérodote; mais Hérodote sert à prouver aussi que le sens commun est très-vieux.
FIN DE CLIXe ENTRETIEN.
LAMARTINE.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CLXe ENTRETIEN
SOUVENIRS DE JEUNESSE
LA MARQUISE DE RAIGECOURT
I
Aymond de Virieu, qui m'aimait comme un frère, parlait souvent de moi dans les maisons de la haute noblesse où sa naissance et ses relations de famille le rendaient familier. C'est à lui que je dus l'accueil empressé et l'amitié de madame la marquise de Raigecourt et de sa charmante famille. Je ne prononce jamais ce nom qu'avec attendrissement et respect. C'était une femme accomplie.
Son mari était pair de France. Il était attaché au roi comme émigré et dévoué aux ministres comme royaliste. Il tenait, dans la rue de Lille, en face de l'hôtel de la Légion d'honneur, une des maisons les plus intéressantes de Paris. Sa surdité l'empêchait de participer aux agréments de cette société très-distinguée, mais sa femme et ses filles attiraient chez lui la cour et la ville.
La marquise de Raigecourt, dont on vient de publier les _Lettres_, avait un titre sacré à l'amitié du roi Louis XVIII et au respect de tous les royalistes. Elle avait été, jusqu'au supplice de Madame Élisabeth, cet ange expiatoire, quoique immaculé, de la Révolution, sa dame d'honneur, sa favorite et son amie.
La jeune princesse en avait fait sa soeur; elle n'avait rien de caché pour elle. Ses _Lettres_, que nous venons de lire, découvrent en elle des qualités de caractère que l'on ne croyait pas jointes à tant d'innocence. Sa vertu avait la virilité d'un homme; elle s'était réservé son coeur pour aimer le roi et pour détester ses ennemis, mais elle laissait la vengeance à Dieu. Tous ses sentiments n'étaient que des vertus. Quand elle fut conduite à l'échafaud révolutionnaire pour y mourir avec plusieurs dames de la cour et avec leurs filles, elle demanda à mourir la dernière, et elle partagea avec elles le mouchoir qui protégeait son sein pour sauver au moins la pudeur de celles dont elle ne pouvait sauver la vie. La marquise de Raigecourt ne put la suivre, parce qu'elle était récemment mariée et en couche de son premier enfant.
On peut concevoir ce qu'une telle mort d'une telle amie laissa dans son âme d'énergie, d'horreur et de tendresse pendant sa vie. Cette mort, qui lui assurait un ange au ciel au lieu d'une amie sur la terre, ne lui laissa point de tristesse, mais cette gaieté sereine qui brave les malheurs ordinaires de la vie. Si madame de Sévigné avait échappé à la hache de ces jours terribles, c'est ainsi qu'elle eût survécu.
II
Dès qu'elle m'eut vu, elle conçut pour moi un sentiment qui était moins que l'amour, mais plus que l'amitié, une tendresse véritablement maternelle. J'avais mon couvert tous les jours à sa table. Quand je passais quelques jours sans la voir, elle prenait la peine de venir elle-même chez moi pour s'informer de ce qui me retenait; elle gardait mon argent de réserve avec le sien dans son tiroir; elle me préparait, si j'étais malade, au coin de mon feu, les tisanes commandées par le médecin; elle écrivait à ma mère des nouvelles de mon coeur et de mon âme; elle aurait remplacé la Providence, si la Providence s'était éclipsée pour moi; elle prenait à mes poésies, qui n'avaient pas encore paru, un intérêt partial, passionné, que je n'y prenais pas moi-même; elle me comparait à Racine enfant; elle était fière de préparer aux Bourbons un poëte encore inconnu, mais qu'elle rendrait royaliste et religieux comme elle.
Elle n'affectait pas de rigorisme avec moi; elle ne s'informait pas avec inquiétude des visites d'une belle princesse romaine qu'elle rencontrait quelquefois sur mon escalier, et dont elle admirait la beauté sans en connaître le nom. Elle savait que la jeunesse a besoin d'indulgence et que la discrétion est la vertu des mères.
Elle avait eu récemment un malheur de famille qui avait fait grand bruit dans le monde. L'aînée de ses filles, jeune personne très-jolie et très-intéressante, avait été demandée en mariage par un vieux gentilhomme riche de l'Est de la France. On la lui avait accordée sans prendre des informations suffisantes. Peu de temps après son arrivée dans le château, la jeune femme avait appris que son mari n'avait désiré en elle qu'une concubine de plus, et que sa couche légitime devait être partagée par une femme étrangère, maîtresse absolue du château. Elle avait trouvé moyen de faire porter par un domestique affidé une lettre à la poste prochaine adressée à sa mère à Paris. Madame de Raigecourt, indignée, mais prudente, était arrivée au château du comte de ***. La nuit suivante, elle s'était évadée avec sa fille par des sentiers secrets du parc. Elle l'avait ramenée à Paris, où elle n'osait la laisser sortir sans précaution, de peur des entreprises de son mari pour recouvrer sa femme. La jeune veuve de ce mari vivant vécut ainsi plusieurs années chez sa mère. Elle était aussi intéressante qu'adorable. Elle charmait tout le monde, mais elle n'eut de faiblesse pour personne. À la mort de son mari, elle ne profita de sa liberté et de sa fortune que pour entrer dans un monastère de charité aux environs de Paris, où je la vois une ou deux fois par an, toujours fidèle à sa famille et à ses amitiés, consacrant à Dieu ce que les hommes avaient si peu su respecter. Sa présence chez sa mère et le mystère qui l'entourait donnaient à la maison de la marquise de Raigecourt la grâce d'un secret deviné, mais jamais révélé.
III
Une de ses soeurs épousa le comte de Las Cases, officier des gardes du corps, un des hommes les plus loyaux que j'aie connus, avec lequel je suis resté lié jusqu'à présent. Le jeune et spirituel Cazalès, fils du célèbre orateur rival de Mirabeau, venait assidûment dans cette maison. Il était camarade des pages et ami du jeune Raigecourt; Raigecourt devait être riche et pair de France après la mort du marquis. Des événements inattendus lui enlevèrent sa fortune.
En 1848, à la fatale journée du 15 mars, où le peuple fit invasion dans l'Assemblée constituante et la dispersa par un acte de démence, j'y rentrai avec un bataillon de gardes mobiles et nous dispersâmes les séditieux, maîtres du palais de la Chambre; je haranguai les députés au son d'un tambour, et je montai à cheval pour marcher contre l'Hôtel de ville, occupé par six cents hommes et six pièces de canon braquées sur nous. En me retournant, je fus surpris de voir le duc de Laforce en habit de garde national, la baïonnette au bout du fusil, marcher résolument et plein d'enthousiasme patriotique derrière mon cheval; cela me frappa: je sentis qu'un pays où l'élite de la jeunesse opulente se dévouait ainsi par l'énergie du sang pour sauver l'ordre au risque de sa vie ne périrait jamais. Je vis du même coup d'oeil, à mes côtés, le duc de Laforce, M. de Falloux, le fils du roi Murat, brave et calme comme son père, Ledru-Rollin, que j'avais rencontré et engagé à monter à cheval avec moi. L'Hôtel de ville fut pris et les chefs des factieux furent faits prisonniers avant la nuit. Ledru-Rollin, craignant avec raison qu'ils ne fussent massacrés par le peuple en allant à Vincennes, eut l'heureuse pensée de les garder jusqu'à la nuit à l'Hôtel de ville. J'y consentis avec empressement. Nous fûmes vainqueurs deux heures après avoir été vaincus. Aucune goutte de sang ne consterna la victoire. Le duc de Caumont-Laforce fut pour beaucoup dans cette journée. Je ne le rencontre jamais sans me rappeler l'impression qu'il produisit sur moi ce jour-là; depuis cette époque, il a marié sa charmante fille avec le fils de Raigecourt.
IV
La Restauration fut ingrate envers le jeune Cazalès. Un tel nom n'aurait jamais dû être oublié par les frères de Louis XVI. L'ingratitude porte malheur aux rois comme aux peuples. Cazalès, après 1830, hésita longtemps entre le mariage avec une jeune personne très-aimable, mais très-indécise comme lui, et l'Église, à laquelle ses moeurs pures et ses principes le disposaient. L'indécision de mademoiselle *** le décida enfin à entrer dans les ordres sacrés, où il est aujourd'hui humblement attaché comme simple prêtre à une église de Versailles.
Quant au marquis de Raigecourt, il épousa d'abord une riche héritière de Lyon. Devenu veuf peu de temps après, je contribuai beaucoup à lui faire épouser la beauté et la bonté le plus accomplies du royaume de Naples, la fille de M. Lefèvre, que j'avais connue et admirée dans ce pays de tous les prodiges. Hélas! elle lui fut trop promptement ravie par la mort. Depuis cette perte, il alla plusieurs fois en pèlerinage à Jérusalem, et vécut dans une modeste obscurité, après avoir passé son enfance dans toutes les promesses des cours, et sa jeunesse dans toutes les opulences et dans toutes les délices de son double mariage.
Sa mère était morte après 1830. Sa soeur survit heureuse et recueillie dans des oeuvres de charité au couvent de..., près de Paris, d'où elle m'écrit quand quelque infortune lui rappelle mon nom. Sa porte que je salue toujours d'un sourire reconnaissant au coin de la rue Bellechasse et de la rue de Lille, vis-à-vis de la Légion d'honneur, fut la première porte par laquelle j'entrai dans le monde.
LE DUC DE ROHAN
(PRINCE DE LÉON)
I
Une autre amitié s'offre à ma mémoire quand elle revient sur ces premières années: c'est celle du prince de Léon, depuis duc de Rohan, puis prêtre, puis archevêque à Besançon, puis cardinal.
Le prince de Léon, à l'époque où il voulut bien oublier la distance que la naissance et la fortune avaient mise entre nous, était officier des mousquetaires, et, je crois, aide de camp du roi Louis XVIII. Je me souviens de l'avoir vu caracoler à la suite de ce prince, qui passait, en 1814, une revue sur le Carrousel. Je fus frappé de son admirable beauté. C'était la grâce d'une femme en uniforme; l'enharnachement du cheval, la coiffure militaire du jeune prince, sa taille souple et élevée, l'ondulation de ses cheveux fins et bouclés autour de son casque rappelaient Clorinde sous les murs de Sion. On était loin de voir succéder à ce costume le vêtement noir d'un pontife et la barrette du cardinal. Quelque chose de la gloire sanglante des armées de Napoléon se reflétait sur cette belle figure. On confondait les vieux et les jeunes militaires dans la même admiration.
Les mousquetaires de Louis XVIII et les grenadiers à cheval de l'Empire ne formaient, ce jour-là, qu'une même illustration; l'éclat de la noblesse relevait la sévérité de la démocratie militaire. La beauté du prince de Léon se grava tellement dans mon imagination, que, deux ans après, je m'en souvenais encore.
II
Après 1815, l'invasion de Napoléon, Waterloo et le second retour du roi, cette élégante image ne s'était pas effacée. Le prince de Léon était devenu le duc de Rohan par la mort de son frère. Il avait épousé mademoiselle de Sérent. Cette jeune femme était morte bientôt après son mariage, brûlée dans son appartement en faisant sa toilette pour aller au bal. Cette mort soudaine et terrible avait frappé la société du faubourg Saint-Germain d'une émotion qui durait encore. Les mousquetaires étaient supprimés, le duc de Rohan vivait seul et triste dans l'hôtel de sa belle-mère, au milieu de la rue de l'Université. Quelques amis et quelques courtisans de sa mélancolie étaient assidus près de lui. C'étaient, en général, des esprits distingués et religieux qui se destinaient à la prêtrise.
Le duc Mathieu de Montmorency était du nombre: ces grands noms de la monarchie, Montmorency, Rohan, la Rochefoucauld, se prêtaient une splendeur mutuelle. Quelques jeunes gens, comme M. Rocher, comme M. de Genoude, comme M. de Lamennais, comme M. Dupanloup, aujourd'hui évêque si éloquent d'Orléans et membre de l'Académie française, étaient en relation avec le duc de Rohan. Ils lui parlèrent de moi comme d'un jeune homme qui donnait de belles espérances à la poésie, au royalisme, et qui n'était point enrôlé dans le parti opposé à la religion. Genoude récita des fragments de mes vers à la fois tristes et vaguement éthérés. Le duc de Rohan en fut enthousiasmé; il témoigna un vif désir de me connaître; Genoude ne lui dissimula pas ma répugnance à aller me présenter moi-même chez un grand seigneur inconnu. Le duc de Rohan, qui avait les goûts très-littéraires et la passion des beaux vers, lui dit qu'à ses yeux le grand seigneur était celui qui avait le plus de parenté de nature avec Racine, et qu'il n'hésiterait pas à le prouver en venant lui-même chez moi solliciter mon amitié. Il fut convenu que, sans me prévenir, Genoude l'y amènerait le lendemain. Je les vis en effet entrer ensemble le jour suivant. Je reconnus le beau mousquetaire de la revue de 1814, aux traits charmants du duc de Rohan. Il me dit que la poésie rendait égaux tous les hommes et qu'il serait heureux de mon amitié. Je répondis timidement de mon mieux. De ce moment nous fûmes amis. Je passai peu de jours sans le voir. Il n'avouait pas encore ouvertement son penchant à la carrière ecclésiastique. Son peu de goût pour le mariage, qu'on imputait généralement à la mort affreuse de sa femme, le rendait trop compréhensible; mais les traditions de sa famille, la mémoire de son oncle le cardinal Louis de Rohan, si fameux par l'affaire du collier et de madame de Lamothe, plus fameux par son repentir sincère et par son retour courageux à la royauté de Louis XVI, ses instincts véritablement religieux le prédisposaient; on peut dire que le mousquetaire était né pontife. Il aimait la religion, surtout pour ses pompes et ses solennités. Tel était le duc de Rohan.
III
Cependant, il aimait aussi le monde et ses élégances pendant qu'il continuait à y vivre. Il venait souvent me prendre dans sa calèche pour nous promener au bois de Boulogne ou à Saint-Cloud; ses chevaux étaient magnifiques, ses équipages princiers, les grandes guides de son attelage étaient d'or et de soie; ses cochers ne les maniaient qu'avec des gants blancs pour ne pas les ternir; les livrées étaient de la même recherche; il attirait les regards de la foule partout où il passait. Il jouissait d'être l'objet de la contemplation envieuse de tous ceux à qui ces magnificences et sa belle figure le faisaient reconnaître; il tenait le sceptre de l'ostentation. Cela lui semblait un devoir de son nom.
Quand l'hiver fut remplacé par le printemps, il me demanda de l'accompagner dans sa résidence d'été, et d'y passer avec lui et ses amis quelques jours. Je ne m'y refusai pas. Il vint me prendre un matin, seul, en poste, dans sa calèche de voyage. Un courrier en riche livrée nous précédait pour faire préparer ses chevaux sur la route de Meulan. Le but du voyage était le beau château de la Roche-Guyon, demeure, avant la Révolution, de la duchesse d'Inville et du duc de la Rochefoucauld, son gendre, assassiné pour prix de ses vertus populaires en venant de Rouen à Paris.
Cette terre de la Roche-Guyon était devenue, j'ignore comment, la résidence favorite du duc de Rohan. Elle est revenue depuis à la duchesse de la Rochefoucauld-Liancourt, femme aussi spirituelle, aussi vertueuse, et plus solide que le duc de Rohan lui-même.