Cours familier de Littérature - Volume 27

Part 10

Chapter 103,724 wordsPublic domain

«Un jour, après avoir épié le moment où Darius venait s'asseoir dans le faubourg des Lydiens, ils imaginèrent de la parer des plus beaux habillements qu'ils purent se procurer et de l'envoyer chercher de l'eau, portant sur sa tête une cruche, en même temps qu'elle conduisait un cheval dont la bride était passée dans son bras, et qu'elle filait une quenouille de lin. Quand cette belle femme parut, elle excita vivement l'attention de Darius, l'attirail dans lequel elle se montrait n'étant dans les moeurs ni des femmes perses, ni de celles de Lydie, ni enfin d'aucun peuple de l'Asie. Darius, pressé de satisfaire sa curiosité, ordonna à quelques-uns de ses gardes d'aller observer ce que cette femme ferait du cheval qu'elle conduisait. Les gardes la suivirent, et, lorsqu'elle fut arrivée près du fleuve, ils virent qu'elle commença par faire boire son cheval, qu'après l'avoir abreuvé, elle remplit d'eau sa cruche, et qu'elle reprit le même chemin, portant l'eau sur sa tête, tirant après elle le cheval, dont elle repassa la bride dans son bras, et tournant son fuseau.

«Darius, frappé du rapport de ses gardes, et de ce qui se passait sous ses yeux, ordonna qu'on amenât cette femme en sa présence. Lorsqu'elle y fut conduite, ses frères, qui avaient tout observé de loin, parurent avec elle, et Darius ayant demandé de quel pays elle était, les jeunes gens, prenant la parole, répondirent qu'ils étaient Péoniens, et qu'elle était leur soeur. «Et qui sont, reprit le roi, les Péoniens? quelle partie du monde habitent-ils, et par quelle raison vous-mêmes êtes-vous venus à Sardes?» Les jeunes gens satisfirent à ces questions. «Nous sommes venus, dirent-ils, pour nous donner au roi; la Péonie est un pays situé sur les bords du Strymon, et qui renferme plusieurs villes; le Strymon est un fleuve peu éloigné de l'Hellespont; enfin les Péoniens, ajoutèrent-ils, se regardent comme les descendants des Teucriens et une colonie de Troie.» Après avoir écouté ces détails, Darius leur demanda encore: «si, dans leur pays, les femmes étaient toutes aussi laborieuses que celle-ci?» Les jeunes gens s'empressèrent de répondre affirmativement, car c'était pour arriver à cette réponse qu'ils avaient tout combiné.

«Sur-le-champ, Darius donna l'ordre à Mégabaze, qu'il avait laissé général de l'armée perse en Thrace, de faire sortir de leur pays tous les Péoniens, et de les lui envoyer avec leurs femmes et leurs enfants. Un courrier à cheval fut dépêché immédiatement pour porter cet ordre. Le courrier arriva sur l'Hellespont, le passa, et remit les lettres de Darius à Mégabaze, qui, après les avoir lues, prit des guides en Thrace et marcha contre les Péoniens.

«Les Péoniens, instruits que les Perses s'avançaient, réunirent leurs forces; ils se dirigèrent sur la mer, persuadés qu'ils devaient être attaqués de ce côté, et, véritablement, ils étaient alors en mesure de repousser Mégabaze; mais les Perses, informés à leur tour que les Péoniens s'étaient rassemblés et qu'ils défendaient l'entrée du pays vers la mer, prirent, avec le secours de leurs guides, et à l'insu des Péoniens, la route par les montagnes, pour tomber à l'improviste sur les villes: ils les trouvèrent sans défenseurs, et s'en emparèrent facilement. Dès que l'armée péonienne apprit que les villes étaient au pouvoir de l'ennemi, elle se dispersa; chacun se retira chez soi, et tout le pays finit par se soumettre aux Perses. Ainsi les Péoniens, connus sous le nom de Siropéoniens et de Péoples, et ceux qui habitent le pays qui s'étend jusqu'au lac de Prasias, furent arrachés à leurs demeures et conduits en Asie.

«Quant aux Péoniens habitant les environs du mont Pangée, les Débores, les Agrianes, les Odomantes, et ceux du lac Prasias, ils ne furent point soumis par Mégabaze, et ce fut même inutilement qu'il tenta de réduire les derniers, qui se trouvaient protégés contre ses attaques par la nature de leurs demeures. Je vais les faire connaître. Les Péoniens du lac de Prasias se sont construit, au milieu de ce lac, un sol artificiel composé de planchers en bois, soutenus par de longs pilotis; et cet emplacement ne communique à la terre que par une chaussée très-étroite et un seul pont. Anciennement, tous les habitants contribuèrent en commun à la fondation des pilotis qui soutiennent les planchers; mais ils ont pourvu depuis à leur entretien par une loi particulière, qui oblige tout homme, quand il épouse une femme, et il peut en épouser plusieurs, à fournir trois de ces pilotis, pris dans une montagne nommé l'Orbélus. Voici actuellement en quoi consistent leurs habitations. Chacun d'eux possède sur ce sol artificiel une cabane, dans laquelle il vit: à l'intérieur, une sorte de porte ou de trappe qui se replie sur elle-même donne accès dans le lac à travers les pilotis; et quand elle est ouverte, pour empêcher les enfants de tomber dans l'eau, ils ont soin de leur attacher un pied avec une corde. Ils nourrissent leurs chevaux et les autres bêtes de somme avec du poisson, qui abonde tellement, qu'il suffit pour le pêcher d'ouvrir la trappe sur le lac et de descendre dans l'eau une corbeille de jonc vide, que l'on retire un moment après entièrement pleine. Les poissons de ce lac sont de deux genres: un que l'on nomme le paprax et l'autre le tilon. Les Péoniens soumis furent, comme je l'ai dit, conduits en Asie.

«Mégabaze, après cette expédition, envoya en Macédoine une députation composée de sept Perses, et choisie parmi ce qu'il y avait de plus distingué dans l'armée. Ils étaient chargés de se rendre près d'Amyntas et de lui demander, au nom de Darius, l'eau et la terre. Du lac de Prasias en Macédoine, la route est courte, et c'est près de ce lac que se trouve une mine d'argent (Alexandre en retira dans la suite le poids d'un talent par jour). Après avoir dépassé cette mine, il ne reste plus qu'à franchir le mont Dysorus, et vous vous trouvez en Macédoine.

«La députation, conduite en présence d'Amyntas, lui demanda la terre et l'eau pour Darius: Amyntas les donna, et invita ensuite les députés à recevoir chez lui l'hospitalité. Un festin splendide fut préparé, et Amyntas y traita ses hôtes avec une grande cordialité. Lorsqu'on eut cessé de manger, et que l'on se fut mis à boire, un des Perses, s'adressant à Amyntas, lui dit: «L'usage est parmi nous, quand nous donnons un grand repas, d'y appeler et de faire asseoir, entre les convives, nos concubines et même nos femmes légitimes. Vous, qui nous recevez avec tant d'amitié, qui nous traitez avec tant de magnificence, et qui, enfin, n'avez point refusé la terre et l'eau au roi Darius, pourquoi ne suivez-vous pas aujourd'hui les usages des Perses?--Nos coutumes, répondit Amyntas, sont bien différentes; elles veulent que les femmes restent toujours séparées des hommes; cependant, puisque vos lois permettent le contraire, et que vous êtes actuellement nos maîtres, il faut bien vous satisfaire.» En disant ces mots, Amyntas ordonna que l'on fît entrer les femmes, qui vinrent se ranger et se placer vis-à-vis des Perses. À la vue de ces femmes, les députés, frappés de leur beauté, reprenant la parole, dirent à Amyntas: «Ce n'est pas en user convenablement; il eût mieux valu ne pas faire venir vos femmes, que de les empêcher, après les avoir appelées, de s'asseoir à nos côtés, et les tenir en face de nous pour le tourment seul de nos yeux.» Amyntas, forcé à ce nouvel acte de complaisance, ordonna aux femmes de se mettre près de ses hôtes: elles obéirent; mais, à peine y étaient-elles, que les Perses, pour la plupart pris de vin, portèrent leurs mains sur le sein de ces femmes, et essayèrent même de leur prendre des baisers.

«Amyntas, témoin de ces insultes, quoique irrité dans l'âme, ne laissa rien percer de son ressentiment, par la crainte que lui inspirait la puissance des Perses; mais Alexandre, son fils, qui était présent et voyait ce qui se passait, jeune et sans expérience des maux qu'il pouvait attirer sur son pays, ne put se contenir; et, dans l'indignation qu'il éprouvait, dit à son père: «Laissez, mon père, laissez cette jeunesse avec laquelle il ne vous convient pas de vous commettre, et allez prendre quelque repos; donnez ordre seulement qu'on n'épargne pas le vin. Je resterai ici, et j'aurai soin de veiller à ce qu'il ne manque rien à nos hôtes.» Amyntas comprit, par ces mots, qu'Alexandre avait conçu quelque projet extraordinaire et lui répondit: «Vos discours sont d'un homme que la colère enflamme, et je vois très-bien que vous cherchez à m'écarter pour exécuter un dessein que vous méditez; mais, je vous en conjure, ne risquez rien contre de tels hommes, si vous ne voulez nous perdre: résignez-vous, et ne vous opposez pas à ce qu'ils voudront faire; cependant, je me rends à votre avis, et je vais m'éloigner.»

«Amyntas s'étant en effet retiré après cette prière, Alexandre dit aux Perses: «Ces femmes sont à vous, soit que vous souhaitiez les avoir toutes à votre disposition, soit que vous choisissiez seulement quelques-unes entre elles; veuillez seulement nous faire connaître vos intentions. Mais, comme l'heure de se retirer approche, et que je vois que vous avez assez bu, laissez-les, si vous l'avez pour agréable, aller au bain; elles viendront vous retrouver ensuite.»

Les Perses applaudirent à cette proposition; et Alexandre ordonna aux femmes de se retirer dans leur appartement. Il fit en même temps habiller comme elles un nombre égal de jeunes gens encore imberbes, après leur avoir fait cacher à chacun un poignard sous ses vêtements, et les introduisit lui-même dans la salle du festin, en adressant aux Perses ces paroles: «Vous le voyez, rien n'a été négligé pour vous recevoir avec la plus grande magnificence. Non-seulement tout ce que nous possédions, mais encore tout ce qu'il nous a été possible de nous procurer est à votre disposition; et, pour mettre le comble, voici que nous vous prodiguons nos mères et nos soeurs. Vous ne douterez donc pas que nous ne vous ayons traités comme vous êtes dignes de l'être, et vous pourrez rapporter au roi, qui vous envoie, qu'un Grec, actuellement simple gouverneur de la Macédoine, a su vous procurer tous les plaisirs que peuvent donner la table et le lit.»

Lorsque Alexandre eut cessé de parler, chacun des Macédoniens, qu'il était facile de prendre pour une femme, alla s'asseoir à côté d'un des députés, et au moment où les Perses voulurent porter les mains sur eux, les jeunes gens, tirant leurs poignards, les percèrent de coups.»

Ces Péoniens aux moeurs féroces devaient être les Albanais d'aujourd'hui: les noms changent, jamais les moeurs.

Les Spartiates ou Lacédémoniens paraissent en scène par la naissance de Léonidas. Voici comment Hérodote la raconte:

«Anaxandride, fils de Léon, n'était plus alors roi de Sparte; il venait de mourir. Cléomène, son fils, lui avait succédé, non pas par supériorité de mérite, mais par droit de naissance. Anaxandride avait épousé une fille de son frère, mais, quoiqu'il l'aimât tendrement, comme il n'en avait point eu d'enfant, les éphores l'avaient appelé et lui en avaient fait des reproches en ces termes: «Puisque vous n'y veillez pas vous-même, c'est à nous de veiller pour vous à ce que la race d'Eurysthène ne s'éteigne pas. La femme que vous avez ne vous donne pas d'enfants: épousez-en une autre, vous ferez ainsi une chose agréable aux Spartiates.» Anaxandride répondit aux éphores: «qu'il ne pouvait consentir à ce qu'ils exigeaient de lui; que ce n'était pas lui donner un avis raisonnable que de l'engager à renvoyer une femme qui n'était coupable envers lui d'aucun tort, pour en épouser une autre, et que jamais il ne suivrait un tel conseil.»

«Sur ce refus, les éphores et les anciens de la ville se réunirent, et, après en avoir délibéré, firent à Anaxandride une autre proposition. «Du moment, lui dirent-ils, que vous êtes si fortement attaché à votre femme, faites ce que nous allons vous proposer, et ne vous y refusez pas, si vous ne voulez contraindre les Lacédémoniens à prendre quelque résolution rigoureuse contre vous-même. Nous ne vous demandons plus de répudier votre femme: continuez à être pour elle ce que vous avez été jusqu'ici; mais prenez-en une seconde qui puisse vous donner des enfants.» Anaxandride y consentit, et eut ainsi deux femmes et deux foyers domestiques, contre les usages de Sparte.

«Peu de temps après, la nouvelle femme qu'il avait prise accoucha de ce Cléomène dont il est ici question. Tandis qu'elle donnait ainsi un successeur à la royauté de Sparte, il arriva, par une sorte de fatalité, que la première femme d'Anaxandride, qui jusque-là avait été stérile, devint grosse; mais, quoiqu'elle le fût bien réellement, les parents de la seconde épouse, affectant des doutes, prétendirent qu'elle se vantait à tort de sa fécondité, et qu'elle avait certainement le projet de supposer un enfant. Ces plaintes, devenues plus sérieuses chaque jour, excitèrent la défiance des éphores, qui, lorsque le terme de la grossesse approcha, surveillèrent soigneusement la femme, et se trouvèrent présents à l'accouchement. Elle donna le jour d'abord à Doriée; devenue grosse de nouveau, elle eut ensuite Léonidas, et enfin Cléombrote. Quelques-uns prétendent même que Cléombrote et Léonidas étaient jumeaux. Quant à la seconde femme d'Anaxandride, mère de Cléomène, elle n'eut point d'autre enfant. Elle était fille de Prinétadès, fils de Démarménus.»

XIII

Les habitants de l'île de Chypre s'unirent à ceux de Salamine contre Darius. Voici l'anecdote par laquelle le fait commença à s'expliquer:

«Le général au service des habitants de Chypre, Artybius, montait un cheval qui avait été dressé à se tenir droit sur ses jambes de derrière en présence d'un soldat armé. Onésilus, instruit de cette particularité, en parla à un de ses écuyers, Carien de naissance, homme très-expert dans l'art de la guerre, et d'une grande force d'âme. «Je sais, lui dit-il, que le cheval d'Artybius est accoutumé à se tenir droit sur ses jambes de derrière, et à attaquer de la bouche et des pieds de devant l'homme sur lequel on le porte. D'après cela, consulte-toi promptement, et dis-moi à qui, du cheval ou d'Artybius lui-même, tu préfères adresser tes coups?» L'écuyer répondit: «Seigneur, je suis prêt à frapper l'un et l'autre, ou l'un des deux seulement, à votre volonté, et enfin à faire tout ce que je crois le plus convenable à vos intérêts. Comme roi et général, je pense qu'il est dans l'ordre que vous ayez affaire à un autre roi et à un général: d'abord, parce que, si vous faites tomber sous vos coups un homme aussi distingué, une grande gloire vous en restera; et ensuite, parce que, s'il doit l'emporter sur vous, ce qu'aux dieux ne plaise, périr sous le fer d'un semblable adversaire est un malheur moins grand de moitié. Quant à nous, qui sommes de simples serviteurs, il nous convient de nous mesurer avec d'autres du même rang que nous, et avec un cheval même quand il est nécessaire. J'attaquerai donc celui d'Artybius, et je vous prie de ne point redouter les talents singuliers de cet animal: je vous réponds qu'il ne se lèvera plus sur ses jambes contre qui que ce soit.»

«Immédiatement après cette conversation, le combat s'engagea et sur terre et sur mer. Les Ioniens eurent dans cette journée une supériorité marquée, et battirent les Phéniciens. Parmi les vainqueurs, les Samiens obtinrent la palme du combat naval. Sur terre, les deux armées se chargèrent mutuellement et se mêlèrent. Quant aux deux généraux, voici ce qui se passa entre eux: lorsque Artybius, monté sur son cheval, se porta à la rencontre d'Onésilus, celui-ci, comme il en était convenu avec son écuyer, frappa le général des Perses; mais, tandis que le cheval, se dressant, lançait ses pieds sur le bouclier d'Onésilus, le Carien saisit cet instant et coupe avec une faux, dont il était armé, les jarrets de l'animal, qui tombe et entraîne dans sa chute Artybius.»

XIV

_Erato_, ou livre sixième, commence ici par le récit d'une grande bataille navale que les Ioniens perdirent en combattant pour la cause de Darius, leur allié.

Mais ce revers n'abattit point Darius. Il négociait avec Lacédémone contre Athènes et le reste de la Grèce; la légitimité du roi de Lacédémone était aussi contestée.

«Les Lacédémoniens prétendent, et en cela ils ne sont d'accord avec aucun poëte, que ce ne furent pas les fils d'Aristodémus, mais Aristodémus lui-même, fils d'Aristomachus, petit-fils de Cléodéus, et arrière-petit-fils d'Hyllus, qui les conduisit dans la contrée qu'ils possèdent aujourd'hui. Peu de temps après qu'ils y furent établis, la femme d'Aristodémus, qui se nommait Argia, fille, à ce qu'ils disent, d'Autésion, fils de Tisamène, petit-fils de Thersandre et arrière-petit-fils de Polynice, accoucha de deux enfants jumeaux, et Aristodémus, qui eut à peine le temps de les voir, mourut de maladie. À sa mort, les Lacédémoniens voulurent, comme la loi le prescrivait, prendre pour roi l'aîné de ces enfants; mais, ne pouvant les distinguer et n'ayant conséquemment aucune raison pour choisir l'un de préférence à l'autre, ils résolurent de consulter celle qui les avait mis au jour. Elle leur répondit qu'elle était, elle-même, hors d'état de distinguer l'aîné, quoique peut-être elle sût parfaitement la vérité; mais elle la taisait, parce qu'elle désirait que ses deux enfants fussent reconnus pour rois. Les Lacédémoniens, restés dans le doute, se déterminèrent à envoyer consulter l'oracle de Delphes sur le parti auquel il leur convenait de s'arrêter; et la pythie leur ordonna de prendre les deux enfants pour rois, mais cependant de rendre de plus grands honneurs au plus âgé. Par cette réponse, les Lacédémoniens se voyaient toujours dans la même incertitude, et ne trouvaient pas moins de difficultés qu'auparavant à discerner l'aîné, lorsqu'un Messénien qui s'appelait Panitès, leur suggéra un moyen de savoir la vérité. Il leur dit «d'observer avec soin la mère, et de remarquer quel était celui des deux enfants qu'elle lavait le premier et à qui elle donnait à manger avant l'autre; que s'ils s'assuraient que ce fût toujours au même qu'elle marquait cette préférence, ils découvriraient infailliblement ce qu'ils cherchaient à savoir; mais qu'au contraire, si elle faisait alternativement la même chose pour l'un et pour l'autre enfant, il était évident qu'elle n'en savait pas elle-même plus qu'eux, et qu'il faudrait alors chercher un autre moyen.» Les Lacédémoniens se rangèrent à l'avis de Panitès, et ayant fait suivre attentivement la mère des enfants d'Aristodémus, qui ne se doutait pas qu'elle fût épiée, ils reconnurent qu'elle montrait constamment plus d'égards pour un de ses enfants, et qu'elle le lavait ou le faisait manger toujours le premier. Ils s'emparèrent donc de celui que la mère distinguait ainsi, et le firent élever aux frais de l'État. Ils lui donnèrent le nom d'Euristhène; et à l'autre, qu'il regardaient comme le puîné, celui de Proclès. On assure que les deux frères, devenus grands, eurent de perpétuels débats pendant toute la durée de leur vie, et que la même discorde est passée chez les descendants de l'un et de l'autre.»

XV

Léonidas, devenu homme, fut le héros des Thermopyles contre les Perses. Hérodote raconte ainsi cet incroyable événement:

«Xerxès, qui s'avançait avec une armée de deux cent quarante mille Perses et qui ne doutait pas du triomphe, fit partir un homme à cheval pour les reconnaître et observer en quel nombre ils étaient et ce qu'ils faisaient. Il avait déjà entendu dire, en traversant la Thessalie, qu'un petit corps de troupes dont les Lacédémoniens étaient la principale force, s'était réuni aux Thermopyles, et qu'un descendant d'Hercule, Léonidas, le commandait. L'espion de Xerxès, s'étant avancé, observa et reconnut le camp, mais non pas toutes les troupes qui le composaient, car il ne pouvait apercevoir celles qui étaient en dedans du mur, que les Grecs venaient de relever dans la vue d'augmenter leurs moyens de défense. Il distingua donc seulement ceux qui étaient en dehors de ce mur sous les armes; et le hasard ayant voulu que dans ce moment les Lacédémoniens y fussent de garde, il vit les uns se livrer aux divers exercices du gymnase, et les autres occupés à peigner leur chevelure. Ce spectacle le frappa d'étonnement, et après avoir compté en quel nombre ils étaient et tout examiné avec soin, il revint tranquillement sur ses pas, sans être poursuivi, personne n'ayant daigné faire attention à lui. À son retour, il rendit compte en détail à Xerxès, de ce qu'il venait de voir.

«En écoutant ce récit, le roi ne put se figurer, ce qui était vrai pourtant, que ces Grecs s'attendaient bien à périr, mais ne voulaient perdre la vie qu'après l'avoir ôtée au plus grand nombre possible d'ennemis, et ne vit que de l'absurdité dans leur conduite. Il appela donc près de lui Démarate, fils d'Ariston, qui suivait, comme je l'ai dit, l'armée des Perses. Démarate ayant obéi, Xerxès lui adressa diverses questions, et désira savoir de lui ce qu'il croyait que les Lacédémoniens voulussent réellement faire. «Vous avez, lui répondit Démarate, entendu ce que je vous ai dit, en partant pour l'expédition de la Grèce, au sujet de ces Lacédémoniens et vous m'avez jugé insensé, parce que je prévoyais ce qui arrive aujourd'hui. C'est donc, ô roi, une lâche très-pénible pour moi d'avoir à dire encore des vérités qui blessent votre opinion; cependant, veuillez m'entendre. Ces hommes sont venus certainement avec le projet de combattre, pour défendre contre nous le défilé, et je n'en doute pas, parce que leur usage est de parer leurs têtes, toutes les fois qu'ils doivent exposer leur vie. Mais aussi, si vous êtes vainqueur des ennemis que vous avez en présence et ensuite de tous les Spartiates, qui jusqu'ici sont demeurés chez eux, il n'est alors aucune autre nation qui ose prendre les armes contre vous, dès que vous vous serez mesuré avec la ville la plus célèbre, avec la plus puissante royauté de la Grèce, et avec les plus braves des hommes.» Xerxès ne voulut ajouter aucune foi à ce discours, et interrogeant de nouveau Démarate, lui demanda: «comment une si petite poignée d'hommes s'y prendraient pour combattre contre toute son armée?--Ô roi, répondit Démarate, tenez-moi, j'y consens, pour un menteur, si les choses arrivent autrement que je le dis.»

«Malgré cette assurance, Xerxès ne fut pas persuadé. Il laissa donc passer quatre jours, espérant que les Grecs se retireraient. Le cinquième, comme ils ne s'éloignaient pas, il crut qu'ils ne s'obstinaient à demeurer que par une sorte de folie, et, s'irritant de ce qui lui paraissait un excès d'impudence, il envoya contre eux les Mèdes et les Cissiens, leur ordonnant de les faire tous prisonniers et de les lui amener vivants. Les Mèdes obéirent et attaquèrent les Grecs, mais ils furent repoussés et perdirent beaucoup de monde; d'autres succédèrent, et, quoiqu'ils tinssent ferme plus longtemps malgré les pertes qu'ils éprouvaient, l'événement de ces attaques fit connaître à tous ceux qui en étaient témoins, et au roi lui-même, qu'il y avait dans l'armée perse beaucoup d'hommes et peu de soldats. Le combat dura tout le jour.