Cours familier de Littérature - Volume 27

Part 1

Chapter 13,833 wordsPublic domain

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE

XXVII

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

PAR M. DE LAMARTINE

TOME VINGT-SEPTIÈME

PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR 9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43) 1869

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

CLVIIe ENTRETIEN

MARIE STUART

(REINE D'ÉCOSSE)

(SUITE ET FIN.)

XXIV

Le matin sema l'horreur avec le bruit de ce meurtre dans le peuple d'Édimbourg. L'émotion fut telle, que la reine crut devoir quitter Holyrood et se réfugier dans la citadelle. Elle fut insultée par les femmes en traversant les rues; des affiches vengeresses couvraient déjà les murs, invoquant la paix sur l'âme de Darnley, la vengeance du ciel sur sa criminelle épouse. Bothwell, à cheval, l'épée à la main, parcourut au galop les rues en criant: «_Mort aux séditieux et à ceux qui parlent contre la reine_!» Knox monta pour la dernière fois à la tribune sans se laisser intimider, et s'écria: «Que ceux qui survivent parlent et vengent!» Puis il secoua la poussière de ses pieds, sortit d'Édimbourg et se retira au milieu des bois, dans une cabane de bûcheron, pour attendre ou le supplice ou la vengeance!

XXV

Telle fut la mort de Darnley; jusque-là on pouvait soupçonner la reine, on ne pouvait la convaincre. La suite ne laissa aucun doute sur sa participation. En épousant le meurtrier, elle adoptait le crime.

La sédition une fois calmée, elle afficha dans Holyrood la douleur avec le deuil d'une épouse. Elle resta quatorze jours enfermée dans ses appartements, sans autre clarté que celle des lampes. Bothwell fut accusé de régicide devant les juges d'Édimbourg par le comte de Lennox, père du roi. Le favori, soutenu par son audace, par la reine et par les troupes toujours dévouées à celui qui règne, parut en arme devant les juges et imposa insolemment l'absolution; il montait ce jour-là un des chevaux favoris de Darnley, que le peuple reconnut avec horreur sous son assassin. La reine, de son balcon, lui fit un geste d'encouragement et de tendresse. L'ambassadeur de France surprit ce geste et transmit à sa cour l'indignation qu'il en ressentit.

XXVI

«La reine est folle, écrit, à la même époque, un des témoins de ces scandales de passion, tout ce qui est infâme domine maintenant à cette cour, que Dieu nous sauve! Bientôt la reine épousera Bothwell; elle a bu toute honte: «Peu m'importe, disait-elle hier, que je perde pour lui, France, Écosse, Angleterre! Plutôt que de le quitter, j'irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.» Elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait tout ruiné ici; on lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir plus tôt leur mariage; c'était chose concertée entre eux avant le meurtre de Darnley dont elle est la conseillère et lui l'exécuteur.»

C'était le langage d'un ennemi, mais l'événement justifia bientôt après la prophétie de la colère. Quelques jours après, le 24 avril, comme elle revenait de Stirling, où elle avait été visiter son fils élevé loin d'elle, Bothwell, avec un groupe de ses amis en armes, l'attendit au pont d'Almondbridge. Il descendit de cheval, prit respectueusement la bride de celui de la reine, feignit une légère violence, et la conduisit, captive volontaire, dans son château de Dunbar, dont il était gouverneur comme lord des frontières. Elle y passa huit jours avec lui, comme si elle eût subi le rapt et la violence, et revint le 8 mai avec lui à Édimbourg, résignée désormais, disait-elle, à épouser par consentement celui qui avait disposé d'elle par force. Cette comédie ne trompa personne, mais sauva à Marie Stuart la honte d'épouser par choix l'assassin de son mari. Bothwell, indépendamment du sang qui tachait ses mains, avait trois autres femmes vivantes. Il en fit disparaître deux par or ou par menaces, et divorça avec la troisième, lady Gardon, soeur de lord Huntly. Il consentit, pour obtenir le divorce, à se laisser condamner pour adultère. Les poésies de Marie Stuart adressées à cette époque à Bothwell, prouvent sa jalousie contre cette femme répudiée, mais encore aimée:

. . . . . . . . . . . . . . . . Ses paroles fardées, Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction, Et ses hauts cris et lamentation, Ont tant gagné que par vous sont gardées Ses escrits où vous donnez encor foy. Aussi l'aymez, et croyez plus que moy.

Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy, Et vous doubtez de ma ferme constance. Ô mon seul bien et ma seule espérance, Et ne vous puis asseurer de ma foy. Vous m'estimez légère que je voy, Et si n'avez en moy mille asseurence, Et soupçonnez mon coeur sans apparence, Vous défiant à trop grand tort de moy. Vous ignorez l'amour que je vous porte, Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte, Vous estimez mes paroles du vent, Vous dépeignez de cire, hélas! mon cueur, Vous me pensez femme sans jugement, Et tout cela augmente mon ardeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mon amour croist, et plus en plus croistra, Tant que vivray. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comment, après de tels aveux, gravés pour l'immortalité poétique, calomnier une reine qui se calomnie ainsi de sa propre main?

Elle ne refusait à Bothwell qu'une chose: la tutelle et la garde de son fils enfermé à Stirling. Des luttes terribles et retentissantes eurent lieu à Holyrood, la veille même de la cérémonie du mariage, entre la veuve et l'assassin du mari. L'ambassadeur de France en avait entendu le bruit. Bothwell avait insisté; la reine, obstinée dans sa résistance, avait demandé à grands cris un poignard pour se tuer. «Le lendemain, à la cérémonie, écrit l'ambassadeur, je m'aperçus d'étranges nuages de physionomie entre elle et son mari, ce qu'elle me voulut excuser en me disant que, si je la voyais triste, c'était pour ce qu'elle n'avait pas sujet de se réjouir, ne désirant que la mort!»

L'expiation commençait, mais l'amour consumait plus que l'ennui. Son ami Bothwell fut roi. Une ligue d'indignation, formée entre les grands d'Écosse contre elle et Bothwell, se noua contre les deux régicides. Les lords, confédérés pour venger le trône ensanglanté et déshonoré, se rencontrèrent, le 13 juin 1567, en face des troupes de Bothwell et de la reine, à Corberry-hill; le courage avait abandonné leurs partisans avant la bataille. Ils furent défaits; Bothwell, couvert de sang, rapprocha son cheval de celui de la reine, au moment où tout espoir de fuite était déjà perdu pour eux. «Sauvez votre vie, lui dit la reine, il le faut pour moi; nous nous retrouverons dans un temps plus heureux!» Bothwell voulait mourir. La reine insistait avec larmes. «Me garderez-vous fidélité, Madame, lui dit-il avec un accent de doute, comme à un mari et à un roi?--Oui! dit la reine, et, en signe de ma promesse, voici ma main!» Bothwell porta la main à ses lèvres et la baisa, puis il s'enfuit, suivi seulement de douze cavaliers, vers Dunbar.

Les lords la conduisirent prisonnière à la citadelle d'Édimbourg. En traversant l'armée, elle fut couverte des imprécations des soldats et du peuple. La soldatesque agitait devant son cheval un drapeau sur lequel était représenté le cadavre de Darnley, couché à côté de son page dans le verger de Kirkoldfield, et le petit roi Jacques à genoux, invoquant le ciel contre sa mère et contre l'assassin de son malheureux père. Arrivée à Édimbourg, elle parut reprendre courage dans l'excès de son humiliation. «Elle parut, dit la _Chronique d'Édimbourg_, à sa fenêtre qui donne sur Hightgat, s'adressant au peuple d'une voix forte et disant comment elle avait été jetée en prison par ses propres sujets qui l'avaient trahie; elle se présenta plusieurs fois à la même fenêtre, dans un misérable état, ses cheveux épars sur ses épaules et sur son sein; le corps nu et découvert presque jusqu'à la ceinture. «Par cette main royale,» dit-elle à lord Ruthven et à Lindsay, qui avaient aidé au meurtre jamais pardonné de son premier favori, Rizzio, «j'aurai vos têtes, tôt ou tard!» Puis d'autres fois, s'attendrissant et prenant avec eux l'accent de suppliante: «Cher Lethington,» disait-elle à ce conseiller de Murray, «toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je leur pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau avec Bothwell, avec celui que j'ai épousé de leur consentement dans Holyrood, et s'ils nous laissent aller au hasard des flots, où le vent et la mer nous conduiront.» Elle écrivait les lettres les plus passionnées à Bothwell, lettres interceptées aux portes de sa prison par ses geôliers.» Enfin, on la conduisit, sous une faible escorte, tant le pays lui était hostile, au château de Lochleven, appartenant aux Douglas. Lady Douglas, qui l'habitait, avait été la rivale de Marie Stuart à la main du roi d'Écosse. Le château situé au pied du Ben Lomond, haute montagne d'Écosse, était construit au milieu d'un lac qui battait ses murs et qui interceptait toute fuite. Elle y fut traitée par les Douglas avec les respects dus à son rang et à ses revers. La reine Élisabeth parut voir avec alarme le triomphe de la révolte contre une reine. Elle s'entendit avec le comte de Murray pour que ce frère de Marie Stuart, respecté des deux partis, reprît le gouvernement pendant la captivité de la reine. Murray vint à Lochleven conférer avec sa soeur captive sur le sort du royaume et de Jacques, l'héritier enfant du trône. Elle le vit avec espérance saisir une autorité qu'elle crut avec raison plus indulgente pour elle. Elle apprit par lui la fuite de Bothwell dans les îles Shetland d'où il s'était embarqué pour le Danemark, pour y reprendre, avec ses anciens écumeurs de mer, la vie de pirate et de brigand, seul refuge que lui laissait sa fortune.

Nous le verrons achever, dans la captivité et dans la démence, une vie passée tour à tour dans l'opprobre et sur le trône, dans les exploits et dans les assassinats. L'âme de la reine ne pouvait s'en détacher.

Elle tenta plusieurs fois de s'échapper de Lochleven pour le rejoindre ou pour se réfugier en Angleterre. L'historien que nous citons et qui a visité ses ruines décrit ainsi cette première prison de la reine:

«Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu des lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que dans sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort, n'était qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours, peuplé de hiboux et de chauves-souris, éternellement noyé dans la brume, défendu par les eaux du lac. C'est là que gémissait Marie Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs de l'avenir.»

Elle y portait dans son sein un fruit de son criminel amour; elle y mit au monde une fille qui mourut ignorée, dans un couvent de femmes, à Paris.

L'ambassadeur d'Élisabeth en Écosse, Drury, raconte ainsi à sa souveraine sa dernière tentative d'évasion:

«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper, grâce à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle s'y prit ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été convenu, mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de linge, et se couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château et entra dans la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques instants, un des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de dame nous avons là?» Il voulait en même temps découvrir son visage. Pour l'en empêcher, elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et leur blancheur, qui firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle parut peu effrayée. Elle ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers de la conduire à la côte; mais, sans faire attention à ses paroles, ils ramèrent aussitôt en sens contraire, lui promettant le secret, surtout envers le lord à la garde duquel elle était confiée. Il semble qu'elle connaissait le lieu où, une fois débarquée, elle se serait réfugiée, car on voyait et l'on voit encore rôder dans un petit village nommé Kinross, près des bords du loch, George Douglas, avec deux serviteurs de Marie, jadis très-dévoués et paraissant l'être toujours.»

George Douglas, le plus jeune des fils de cette maison, était en effet éperdument épris de la captive; le fanatisme de la beauté, de la pitié, du rang, le dévouait à tous les hasards, pour lui rendre la liberté et le trône. Il s'entendait par des signaux avec les Hamilton et d'autres chefs montagnards, qui épiaient sur le rivage opposé à Lochleven, l'heure d'une entreprise en faveur de la reine. Le signal convenu de la fuite qui consistait dans un feu nocturne, allumé sur la plus haute plate-forme des tours du château, brilla enfin aux regards des Hamilton; bientôt une barque inaperçue, voguant sur le lac et abordant la rive, leur livra la reine fugitive. Ils se jetèrent à ses pieds, l'entraînèrent dans leurs montagnes, levèrent leurs vassaux catholiques, lui formèrent une armée, révoquèrent son abdication, combattirent sous ses yeux pour sa cause, à Longside, contre les troupes de Murray, et furent vaincus une seconde fois. Marie Stuart, sans asile et sans espérance, s'enfuit en Angleterre, où les lettres d'Élisabeth lui faisaient croire à l'accueil que les rois doivent aux rois.

«Je vous supplie, écrivit-elle, des frontières du Cumberland, à Élisabeth, de m'envoyer chercher le plus tôt possible que vous pourrez, car je suis en pitoyable état, non-seulement pour une reine, mais pour une gentille femme. Je n'ai chose au monde que ma personne, telle que je me suis sauvée, faisant soixante milles à travers champs le premier jour, et n'ayant depuis jamais osé aller que la nuit... Faites-moi connaître aujourd'hui la sincérité de votre naturelle affection vers votre bonne soeur, cousine et jurée amie. Souvenez-vous que je vous ai envoyé mon coeur sur une bague, et maintenant je vous apporte le vrai coeur et le corps avec, pour plus sûrement nouer ce noeud d'amitié entre nous!..»

XXVII

On voit par le ton de cette lettre, si différent des jactances de Marie Stuart, quand elle menaçait Élisabeth de déchéance, et l'Angleterre d'invasion des Écossais catholiques, combien son âme et sa langue savaient se plier aux temps. Élisabeth avait à choisir entre deux politiques: l'une magnanime qui consistait à accueillir et à relever sa cousine vaincue; l'autre, franchement ennemie, qui consistait à profiter de ses revers et à la détrôner une seconde fois, par son éclatante réprobation; elle en choisit une troisième, indécise, dissimulée, caressante en paroles, odieuse en actions, laissant tour à tour l'espérance ou le désespoir, user dans l'attente le coeur de sa rivale, comme si elle eût voulu charger la douleur, l'angoisse et le temps d'être ses bourreaux. Cette reine, grande par le génie, mesquine par le coeur, cruelle par la politique et encore plus par ses jalousies féminines, était la digne fille d'Henri VIII, dont chaque passion s'assouvissait dans le sang. Elle ouvrit à Marie Stuart le château de Carlisle, comme un asile royal, et elle le referma sur elle comme une prison. Elle lui répondit qu'elle ne pourrait convenablement traiter Marie en reine d'Écosse et en soeur, qu'après qu'elle se serait lavée des crimes que lui imputaient ses sujets d'Écosse. Elle évoqua ainsi, à son tribunal de reine étrangère, ce grand procès entre Marie Stuart et son peuple. Son intervention en Écosse dont elle tenait la reine dans ses mains, et dont le régent Murray avait tout à espérer ou à craindre, devenait toute-puissante par cette attitude d'Élisabeth; elle allait régner en arbitre et sans troupes sur ce royaume. Sa politique conseillée, dit-on, par le grand ministre Cécil, était ignoble, mais elle était anglaise. Honorer Marie Stuart, c'était amnistier l'assassinat de Darnley, le mariage avec Bothwell, la royauté de l'adultère. La restaurer sur le trône d'Écosse, c'était offenser mortellement l'Angleterre protestante et la moitié presbytérienne de l'Écosse. Rendre la liberté à Marie Stuart, c'était livrer à l'Espagne, à la France, à la maison catholique d'Autriche, le levier tout-puissant, à l'aide duquel ces puissances remueraient l'Écosse pour la donner au papisme. Ces pensées étaient justes en politique, mais les avouer était humiliant pour une reine et surtout pour une femme, encore plus pour une parente. Tout le secret de la temporisation d'Élisabeth est dans cette impossibilité d'avouer une politique qui la servait, mais qui la déshonorait devant l'Europe.

«Non, Madame, lui répondit Marie Stuart du château de Carlisle, je ne suis pas venue ici pour me justifier devant mes sujets, mais pour les châtier et pour vous demander vos secours contre eux. Je ne puis ni ne veux répondre à leurs fausses accusations, mais oui bien pour amitié et bon plaisir me veux justifier envers vous de bonne volonté, non en forme de procès avec mes sujets; eux et moi ne sommes en rien compagnons égaux, et quand je devrais être tenue à perpétuité ici, encore mieux aimerais-je mourir que me reconnaître telle!»

Elle était déjà retenue ou captive en effet: l'ambassadeur d'Espagne à Londres, qui était allé lui porter les condoléances de sa cour, décrit ainsi sa demeure au château de Carliste:

«La pièce que la reine habite est obscure, écrit don Gusman de Silva, vers cette époque, à Philippe II; elle n'a qu'une seule croisée garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées et occupées par des arquebusiers. Dans la dernière, celle qui fait antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des districts de la frontière de Carlisle; la reine n'a auprès d'elle que trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.»

Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. Elle oublia sa sourde haine contre Catherine de Médicis et lui écrivit; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.

Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.

De Carlisle, 21 juin 1568.

«Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.

«La royne d'icy m'a envoyé ung peu de linge et me fournit un plat. Le reste je l'ai empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'ostera de ces misères bien tost. Car j'ai souffert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre-vingt et douze milles à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine sans pain, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où, pour récompense, je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et cependant on abast toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser; et toutes foys tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisserait pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.

«Votre humble et obéissante niepce,

«MARIE, R.»

Le silence d'Élisabeth la glaçait d'effroi; elle s'abaissait jusqu'à la câlinerie féminine pour lui arracher un mot:

«De Carliste, 5 juillet 1568.

«...... Ma bonne soeur.... Je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye: car je ne suis un enchanteur, mais vostre soeur et cousine... Je ne suis de la nature du basilic, ny moins du caméléon, pour vous convertir à ma semblance, quand bien je seroye si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grace d'en bien user avecques longue et heureuse vie.

«Vostre bonne soeur et cousine,

«M. R.»

Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser: Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.

Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.

Transportée au château de Bolton, maison des ducs de Norfolk, elle écrit d'un style bien différent à la reine d'Espagne, femme de Philippe II:

«Si j'avais de vous et des rois, vos parents, espérance de secours, lui dit-elle, je mettrais la religion ici _subs_ (c'est-à-dire je ferais triompher le catholicisme) ou je mourrais à la peine. Tout ce pays où je suis est entièrement dédié à la foi catholique, et à cause de cela et de mon droit que j'ai, à moi, sur ce royaume, il faudrait peu de chose pour apprendre à cette reine d'Angleterre de se mêler d'aider les sujets rebelles contre leurs princes! Au reste, vous avez des filles, Madame, et j'ai un fils.....; la reine Élisabeth n'est pas fort aimée d'aucune des deux religions, et Dieu merci, j'ai gagné une bonne partie des coeurs des gens de bien de ce pays-ci depuis ma venue, jusqu'à hasarder tout ce qu'ils ont pour moi et pour ma cause!... Gardez-moi bien secret, car il m'en coûterait la vie!... J'ai la fièvre de cette lettre.»

On voit que, dès les premiers jours de son séjour en Angleterre, en caressant d'une main Élisabeth, elle nouait de l'autre, avec l'étranger et avec ses propres sujets, la trame dans laquelle elle finit par se prendre elle-même. La captivité était son excuse, la religion son prétexte, le malheur son droit; mais, si elle pouvait alléguer son infortune, elle ne pouvait, sans mentir, alléguer son innocence. Elle ne cessait de demander à Madrid et à Paris des interventions armées contre l'Écosse et contre Élisabeth. Sa vie entière, pendant sa captivité, ne fut qu'une longue conjuration. La politique inhumaine et déloyale de la reine d'Angleterre la justifiait de sa propre duplicité.

XXVIII

Le récit circonstancié de cette captivité et de cette conspiration de dix-neuf ans, intéressant dans une vie, est monotone pour l'histoire. Rien ne les diversifie que les sites de ces prisons et les trames toujours renaissantes et toujours coupées de la reine captive.

On ouvrit à Hamptoncourt, palais de Henri VIII, des conférences pour juger le procès de Marie Stuart avec ses sujets. Murray et les Écossais y produisirent les preuves de la complicité de Marie Stuart dans le meurtre de son mari, ses sonnets d'amour à Bothwell, les lettres de ce favori renfermées dans une cassette d'argent ciselé aux armes de son premier mari François II.

«Voudriez-vous donc épouser ma soeur d'Écosse? demanda un jour ironiquement Élisabeth au duc de Norfolk, qu'on croyait épris de sa prisonnière.--Madame, répondit le duc soulevé d'horreur par ces témoignages, je n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir en sécurité sur son oreiller.»

Ni les accusations, ni les justifications ne paraissant satisfaisantes, Élisabeth rompit les conférences sans prononcer de jugement. Témoin de la lutte entre les différentes factions qui déchiraient l'Écosse, tout indique qu'elle s'en rapporta à ces factions pour lui livrer tôt ou tard leur pays; elle parut l'abandonner à son sort.

XXIX