Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 9

Chapter 93,821 wordsPublic domain

«Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.

«Vous savez, madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissée habiter le département de Loir-et-Cher, vous n'avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd'hui vous m'obligez à les faire exécuter strictement; il ne faut vous en prendre qu'à vous-même.

«Je mande à M. Corbigny de tenir la main à l'exécution de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

«Je suis aux regrets, Madame, que vous m'ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur: il m'aurait été plus agréable de n'avoir qu'à vous offrir le témoignage de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

«Madame,

«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

_Signé_: «Le duc de ROVIGO.»

«P. S. J'ai des raisons, Madame, pour vous indiquer les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi.»

XL

Les deux fils de madame de Staël, innocents des opinions et du génie de leur mère, se présentèrent en vain à Fontainebleau pour intercéder auprès de Napoléon; ils reçurent l'ordre de s'éloigner et furent compris dans l'exil. Le séjour de Coppet fut converti en prison d'État par le préfet de Genève. Les habitants ne pouvaient étendre leurs promenades que dans un rayon de deux lieues du château: les amis qui venaient les visiter encouraient eux-mêmes l'exil. M. Mathieu de Montmorency et madame Récamier, deux coeurs tentés par le péril quand il fallait avouer ou consoler l'amitié, bravèrent cet ordre et subirent la peine de leur courageuse générosité.

«Le même jour, Napoléon frappa l'illustration et la vertu dans M. de Montmorency, la beauté dans madame Récamier, et, si j'ose le dire, en moi quelque réputation de talent. Peut-être s'est-il aussi flatté d'attaquer le souvenir de mon père dans sa fille, afin qu'il fût bien dit que sur cette terre, ni les morts, ni les vivants, ni la pitié, ni les charmes, ni l'esprit, ni la célébrité, n'étaient de rien sous son règne. On s'était rendu coupable quand on avait manqué aux nuances délicates de la flatterie, en n'abandonnant pas quiconque était frappé de sa disgrâce. Il ne reconnaît que deux classes d'hommes, ceux qui le servent et ceux qui s'avisent, non de lui nuire, mais d'exister par eux-mêmes. Il ne veut pas que dans l'univers, depuis les détails de ménage jusqu'à la direction des empires, une seule volonté s'exerce sans relever de la sienne.

«Madame de Staël, disait le préfet de Genève, s'est fait une existence agréable chez elle; ses amis et les étrangers viennent la voir à Coppet; l'empereur ne veut pas souffrir cela.» Et pourquoi me tourmentait-il ainsi? Pour que j'imprimasse un éloge de lui? Et que lui faisait cet éloge, à travers les milliers de phrases que la crainte et l'espérance sont empressées à lui offrir? Bonaparte a dit une fois: «Si l'on me donnait à choisir entre faire moi-même une belle action ou induire mon adversaire à commettre une bassesse, je n'hésiterais pas à préférer l'avilissement de mon ennemi.» Voilà toute l'explication du soin particulier qu'il a mis à déchirer ma vie. Il me savait attachée à mes amis, à la France, à mes ouvrages, à mes goûts, à la société; il a voulu, en m'ôtant tout ce qui composait mon bonheur, me troubler assez pour que j'écrivisse une platitude dans l'espoir qu'elle me vaudrait mon rappel. En m'y refusant, je dois le dire, je n'ai pas eu le mérite de faire un sacrifice. L'empereur voulait de moi une bassesse, mais une bassesse inutile; car, dans un temps où le succès est divinisé, le ridicule n'eût pas été complet, si j'avais réussi à revenir à Paris, par quelque moyen que ce pût être. Il fallait, pour plaire à notre maître, vraiment habile dans l'art de dégrader ce qu'il reste encore d'âmes fières, il fallait que je me déshonorasse pour obtenir mon retour en France, qu'il se moquât de mon zèle à le louer, lui qui n'avait cessé de me persécuter, et que ce zèle ne me servît à rien. Je lui ai refusé ce plaisir vraiment raffiné; c'est le seul mérite que j'aie eu dans la longue lutte qu'il a établie entre sa toute-puissance et ma faiblesse.

«La famille de M. de Montmorency, désespérée de son exil, souhaita, comme elle le devait, qu'il s'éloignât de la triste cause de cet exil, et je vis partir cet ami sans savoir si jamais sa présence honorerait encore ma demeure sur cette terre. C'est le 31 août 1811 que je brisai le premier et le dernier de mes liens avec ma patrie; je le brisai, du moins, par les rapports humains qui ne peuvent plus exister entre nous; mais je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon respectable ami, et j'ose croire aussi que dans ses prières il me répond. La destinée ne m'accorde plus une autre correspondance avec lui.»

XLI

Cette page des mémoires de la femme persécutée dans ses amis respire la vengeance d'une âme libre; elle atteste aussi plus de constance dans la dignité de l'âme que le despotisme n'était accoutumé à en rencontrer autour de lui. Si le gémissement est disproportionné au malheur chez une exilée au sein de sa famille, de son opulence et de ses jardins dans _l'Oasis_ enchantée du lac de Genève, on ne peut s'empêcher de reconnaître que madame de Staël, qui pouvait se relever de la proscription par une phrase d'éloge au despotisme, montra un véritable courage en la refusant. Femme, elle fut plus homme que les hommes: de trop illustres exemples pouvaient excuser sa faiblesse. Peu d'écrivains de cette époque se firent scrupule d'adorer au moins d'une génuflexion et d'un enthousiasme le maître de la force. M. Michaud, l'auteur royaliste du _Printemps d'un Proscrit_, dédiait un _poëme impérial_, le treizième chant de l'Énéide, à la dynastie napoléonienne. M. de Chateaubriand célébrait, dans l'exorde d'un discours de réception à l'Institut, le nouveau _Cyrus_ en style de prophète; M. de Maistre lui-même, le philosophe du despotisme, converti à l'usurpation par le succès, écrivait de Pétersbourg dans sa correspondance, aujourd'hui publiée, des adorations à la fortune de Napoléon. Si on la compare à ces hommes, madame de Staël paraît seule plus grande que le sort. Ils y cédaient, elle lui résistait, et sa résistance est d'autant plus belle qu'on ne lui demandait qu'une ligne de sa main pour prix de la faveur et de la liberté.

XLII

Elle se décida à la fuite. Le récit de cette fuite rouvre toutes les cicatrices d'un coeur de fille et de mère déchiré dans ses affections, dans ses souvenirs et dans ses habitudes.

«Déchirée la veille par l'incertitude, je parcourus, dit-elle, le parc de Coppet; je m'assis dans tous les lieux où mon père avait coutume de se reposer pour contempler la nature; je revis ces mêmes beautés des ondes et de la verdure que nous avions souvent admirées ensemble; je leur dis adieu en me recommandant à leur douce influence. Le monument qui renferme les cendres de mon père et de ma mère, et dans lequel, si le bon Dieu le permet, les miennes doivent être déposées, était une des principales causes de mes regrets en m'éloignant des lieux que j'habitais; mais je trouvais presque toujours, en m'en approchant, une sorte de force qui me semblait venir d'en haut. Je passai une heure en prière devant cette porte de fer qui s'est refermée sur les restes du plus noble des humains, et là, mon âme fut convaincue de la nécessité de partir. Je me rappelai ces vers fameux de Claudien, dans lesquels il exprime l'espèce de doute qui s'élève dans les âmes les plus religieuses lorsqu'elles voient la terre abandonnée aux méchants et le sort des mortels comme flottant au gré du hasard. Je sentais que je n'avais plus la force d'alimenter l'enthousiasme qui développait en moi tout ce que je puis avoir de bon, et qu'il me fallait entendre parler ceux qui pensaient comme moi pour me fier à ma propre croyance et conserver le culte que mon père m'avait inspiré. J'invoquai plusieurs fois, dans cette anxiété, la mémoire de mon père, de cet homme, le Fénelon de la politique, dont le génie était en tout l'opposé de celui de Bonaparte; et il en avait du génie, car il en faut au moins autant pour se mettre en harmonie avec le ciel que pour évoquer à soi tous les moyens déchaînés par l'absence des lois divines et humaines. J'allai revoir le cabinet de mon père, où son fauteuil, sa table et ses papiers sont encore à la même place; j'embrassai chaque trace chérie, je pris son manteau que jusqu'alors j'avais ordonné de laisser sur sa chaise, et je l'emportai avec moi pour m'en envelopper si le messager de la mort s'approchait de moi. Ces adieux terminés, j'évitai le plus que je pus les autres adieux qui me faisaient trop de mal, et j'écrivis aux amis que je quittais, en ayant pris soin que ma lettre ne leur fût remise que plusieurs jours après mon départ.

«Le lendemain samedi, 23 mai 1812, à deux heures après midi, je montai dans ma voiture en disant que je reviendrais pour dîner; je ne pris avec moi aucun paquet quelconque; en descendant l'avenue de Coppet, je m'évanouis; ma fille me prit la main et me dit: «Ma mère, songe que tu pars pour l'Angleterre, le pays de la liberté.» À Berne, mon fils me quitta, et, quand je ne le vis plus, je pus dire comme lord Russel: «La douleur de la mort est passée.»

Après avoir traversé l'Allemagne et la Pologne, elle se rendit en Russie pendant que Napoléon marchait avec un million d'hommes sur Moscou. L'empereur Alexandre la reçut à Pétersbourg comme il aurait reçu une alliée qui lui apportait pour concours l'opinion du monde libre, cette puissance qui équivaut aux armées et qui leur survit. Cependant elle n'osa pas résider ouvertement dans le seul pays ennemi de la France où sa résidence eût été un crime, puni peut-être dans la fortune de ses enfants. Elle chercha un asile à Stokholm auprès de ce même Bernadotte devenu prince royal de Suède. Tout fait présumer qu'elle augurait alors une fortune plus haute encore pour cet ancien ami, transfuge de la république, ennemi caché de Napoléon, allié secret et bientôt allié avoué de ses ennemis, que le flot de la guerre avait porté sur le trône de Suède et qu'un autre reflux pouvait reporter sur le trône de France. Bernadotte, Moreau et madame de Staël étaient alors les trois _Coriolans_ de leur patrie.

Mais madame de Staël n'était française que par la conquête et par la servitude. Ce qui était crime dans Moreau et dans Bernadotte n'était en elle que légitime aspiration de sa liberté personnelle et de la liberté du monde. Après quelques mois de séjour à Stokholm, elle passa en Angleterre; elle y fut reçue avec l'enthousiasme dû à son nom, à son génie, à son indépendance. Ce fut là qu'elle vécut pendant ces deux dernières années où la fortune de Napoléon, s'écroulant pièce à pièce aussi rapidement qu'il l'avait construite, coalisa l'Europe soulevée contre lui et vengea, par l'invasion de Paris, l'invasion de tant de capitales.

XLIII

Ces représailles déplorables, mais ordinaires, du sort rouvrirent Paris à madame de Staël. Elle y rentra avec les Bourbons et avec la liberté constitutionnelle; elle y rentra, de plus, comme une exilée de la gloire que l'enthousiasme de sa patrie venge d'une longue oppression. Quel que soit le deuil de convenance qu'elle affectât un moment de porter sur les revers de l'empereur, sur la ruine de l'empire, sur l'invasion de la patrie, on ne peut croire à la sincérité bien poignante de cette douleur. Elle avait été elle-même un des membres les plus efficaces de cette coalition; elle avait recruté, comme Annibal, des ennemis à Napoléon dans tout l'univers; elle n'était rentrée que par la brèche de Paris dans Paris; elle y retrouvait la patrie, la fortune, la liberté, l'exercice de son génie, l'écho tout français de sa gloire, une grande influence sur les esprits, sur les souverains coalisés, sur les Bourbons eux-mêmes. Ces hypocrisies de sentiment ne siéent pas au véritable génie; le captif ne maudit pas sincèrement la main qui brise ses chaînes.

La rentrée de madame de Staël fut une restauration comme celle de Louis XVIII. Le roi la combla de faveurs comme roi et comme lettré; il caressa dans madame de Staël la fille de M. Necker dont jeune il avait partagé les opinions libérales, l'ennemie de Napoléon, la femme éloquente, la femme poëte, la femme politique qui, par son exemple et par son influence, ramenait aux Bourbons les républicains convertis à la monarchie tempérée. Elle ne fut pas un débris à cette époque, elle fut une puissance; son salon, où se groupaient pour l'entendre tous les hommes éminents de toutes les opinions et de toutes les nations réunies par la coalition de Paris, devint la tribune du monde. Jamais elle ne régna plus universellement sur la pensée de l'Europe. Indépendamment de ses opinions anglaises, qui la portaient à favoriser l'établissement d'un régime représentatif en France pour corriger une longue servitude et pour retremper les moeurs avilies par le despotisme, elle avait un grand intérêt de famille à complaire au roi.

La France devait à son père deux millions, que M. Necker en fuyant de Paris avait laissés en gage au trésor public. Ces deux millions, englobés dans les banqueroutes générales de la révolution, ne pouvaient être restitués à la famille de M. Necker que par une justice exceptionnelle du prince; elle en sollicitait la restitution. Cette faveur dépendait de la bienveillance autant que de l'équité du roi; une opposition acerbe et prématurée aurait aigri le gouvernement qu'il fallait fléchir. Les Bourbons n'étaient donc pas seulement pour madame de Staël la liberté et la patrie, ils étaient la fortune; elle les accueillait par réminiscence, mais elle les accueillait aussi par politique.

XLIV

Elle se hâta de profiter de la liberté de la pensée et de la parole pour publier son premier titre de gloire, ce beau livre de l'_Allemagne_ que Napoléon avait fait impitoyablement lacérer par ses censeurs.

Ce livre, retardé ainsi par la brutalité du despotisme, parut bien plus à son heure en ce moment qu'il n'aurait fait trois ans plus tôt au milieu des destructions de la guerre européenne et au bruit de l'écroulement de l'empire. Napoléon sans le vouloir avait servi par cette tyrannie la gloire de son ennemie: ce livre fut la restauration du spiritualisme dans la philosophie, de l'originalité dans la littérature, de la liberté dans sa politique, de la conscience dans l'esprit humain. Il fit pour la littérature ce que le _Génie du Christianisme_ de M. de Chateaubriand avait fait pour le catholicisme; il fit plus, car dans son livre de l'_Allemagne_ madame de Staël inaugurait une force nouvelle dans le domaine de l'intelligence et de l'art. Elle créait, au lieu de la monarchie classique et plagiaire des lettres grecques et latines, la république du génie. La France se mourait d'imitation dans le fond et dans la forme des oeuvres de l'esprit; elle lui ouvrait des sources neuves et intarissables d'inspiration dans l'originalité, cette muse qui se rajeunit avec les siècles. Elle trouvait le génie dans l'âme au lieu de le chercher dans l'artifice; elle faisait de la pensée exprimée par la littérature non plus un métier, mais une religion; elle réhabilitait le verbe humain avili par les lettrés de profession jusqu'à un vain battelage de mots et d'images transmis d'Athènes à Rome et de Rome à nous par les écoles.

Penser fortement, sentir sincèrement, agir dignement, parler éloquemment, agir au besoin héroïquement étaient à ses yeux une même condition littéraire. La religion, la liberté, l'amour, la vertu faisaient partie essentielle du génie. La littérature ainsi comprise, au lieu d'être un jeu de l'esprit, devenait une sublime morale révélée par le talent; c'était le culte du beau inséparable du bien et confondant la vérité et la gloire; en un mot, la littérature de la conscience au lieu de la littérature de l'imagination.

LXV

Cette critique créatrice de madame de Staël, appliquée avec une merveilleuse éloquence aux grandes oeuvres philosophiques, lyriques ou dramatiques des grands écrivains du Nord, procédait par l'admiration au lieu de procéder par le dénigrement. C'est à la flamme de l'enthousiasme qu'elle faisait comparaître le génie, non pour énumérer froidement ses taches, mais pour s'extasier sur ses chefs-d'oeuvre. L'homme grandissait aux yeux de l'homme, au lieu de se rapetisser à cette optique; on sortait de cette étude comme d'un temple où l'on venait contempler les merveilles de l'esprit humain et où la grandeur de l'intelligence révélait la grandeur de celui qui l'a créé; l'admiration devenait piété. Un tel livre était l'hymne du spiritualisme chanté par une voix émue sur les débris de la littérature matérialiste qui venait d'apostasier Dieu, l'âme, l'immortalité, la liberté, et de se ravaler au service et à la glorification de la tyrannie.

Le style de l'écrivain de l'_Allemagne_ était partout à la hauteur de cette pensée; c'était un chant plutôt qu'un style. Qu'on en juge par ce qu'elle dit de la poésie à l'occasion de sa rencontre à Weymar avec _Goethe_ et _Schiller_, ces deux poëtes dont le génie, au lieu de faire deux rivaux, fit deux amis immortels.

«Ce qui est vraiment divin dans le coeur de l'homme ne peut être défini; s'il y a des mots pour quelques traits, il n'y en a point pour exprimer l'ensemble, et surtout le mystère de la véritable beauté dans tous les genres. Il est facile de dire ce qui n'est pas de la poésie; mais si l'on veut comprendre ce qu'elle est, il faut appeler à son secours les impressions qu'excitent une belle contrée, une musique harmonieuse, le regard d'un objet chéri, et par-dessus tout un sentiment religieux qui nous fait éprouver en nous-mêmes la présence de la divinité. La poésie est le langage naturel à tous les cultes. La Bible est pleine de poésie, Homère est plein de religion; ce n'est pas qu'il y ait des fictions dans la Bible, ni des dogmes dans Homère; mais l'enthousiasme rassemble dans un même foyer des sentiments divers, l'enthousiasme est l'encens de la terre vers le ciel, il les réunit l'un à l'autre.

«Le don de révéler par la parole ce qu'on ressent au fond du coeur est très-rare; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables d'affections vives et profondes; l'expression manque à ceux qui ne sont pas exercés à la trouver. Le poëte ne fait, pour ainsi dire, que dégager le sentiment prisonnier au fond de l'âme; le génie poétique est une disposition intérieure de la même nature que celle qui rend capable d'un généreux sacrifice; c'est rêver l'héroïsme que composer une belle ode. Si le talent n'était pas mobile, il inspirerait aussi souvent les belles actions que les touchantes paroles; car elles partent toutes également de la conscience du beau, qui se fait sentir en nous-mêmes.

«Un homme d'un esprit supérieur disait _que la prose était factice, et la poésie naturelle_: en effet les nations peu civilisées commencent toujours par la poésie, et dès qu'une passion forte agite l'âme, les hommes les plus vulgaires se servent, à leur insu d'images et de métaphores; ils appellent à leur secours la nature extérieure pour exprimer ce qui se passe en eux d'inexprimable. Les gens du peuple sont beaucoup plus près d'être poëtes que les hommes de bonne compagnie, car la convenance et le persiflage ne sont propres qu'à servir de borne: ils ne peuvent rien inspirer.

«Il y a lutte interminable dans ce monde entre la poésie et la prose, et la plaisanterie doit toujours se mettre du côté de la prose; car c'est rabattre que de plaisanter. L'esprit de société est cependant très-favorable à la poésie de la grâce et de la gaieté dont l'Arioste, La Fontaine, Voltaire sont les brillants modèles. La poésie dramatique est admirable dans nos premiers écrivains; la poésie descriptive, et surtout la poésie didactique a été portée chez les Français à un très-haut degré de perfection; mais il ne paraît pas qu'ils soient appelés jusqu'à présent à se distinguer dans la poésie lyrique ou épique, telle que les anciens et les étrangers la conçoivent.

«La poésie lyrique s'exprime au nom de l'auteur même; ce n'est plus dans un personnage qu'il se transporte, c'est en lui-même qu'il trouve les divers mouvements dont il est animé: J.-B. Rousseau dans ses _Odes religieuses_, Racine dans _Athalie_, se sont montrés poëtes lyriques; ils étaient nourris des psaumes et pénétrés d'une foi vive; néanmoins les difficultés de la langue et de la versification française s'opposent presque toujours à l'abandon de l'enthousiasme. On peut citer des strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y en a-t-il une entière dans laquelle le Dieu n'ait point abandonné le poëte? De beaux vers ne sont pas de la poésie; l'inspiration dans les arts est une source inépuisable qui vivifie depuis la première parole jusqu'à la dernière: amour, patrie, croyance, tout doit être divinisé dans l'ode, c'est l'apothéose du sentiment; il faut, pour concevoir la vraie grandeur de la poésie lyrique, errer par la rêverie dans les régions éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l'harmonie céleste, et considérer l'univers entier comme un symbole des émotions de l'âme.

«L'énigme de la destinée humaine n'est de rien pour la plupart des hommes; le poëte l'a toujours présente à l'imagination. L'idée de la mort, qui décourage les esprits vulgaires, rend le génie plus audacieux, et le mélange des beautés de la nature et des terreurs de la destruction excite je ne sais quel délire de bonheur et d'effroi, sans lequel l'on ne peut ni comprendre ni décrire le spectacle de ce monde. La poésie lyrique ne raconte rien, ne s'astreint en rien à la succession des temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur les pays et sur les siècles; elle donne de la durée à ce moment sublime pendant lequel l'homme s'élève au-dessus des peines et des plaisirs de la vie. Il se sent au milieu des merveilles du monde comme un être à la fois créateur et créé, qui doit mourir et qui ne peut cesser d'être, et dont le coeur tremblant et fort en même temps, s'enorgueillit en lui-même et se prosterne devant Dieu.

«Les Allemands réunissant tout à la fois, ce qui est très-rare, l'imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que la plupart des autres nations de la poésie lyrique. Les modernes ne peuvent se passer d'une certaine profondeur d'idées dont une religion spiritualiste leur a donné l'habitude; et si cependant cette profondeur n'était point revêtue d'images, ce ne serait pas de la poésie; il faut donc que la nature grandisse aux yeux de l'homme pour qu'il puisse s'en servir comme de l'emblème de ses pensées. Les bosquets, les fleurs et les ruisseaux aux poëtes du paganisme; la solitude des forêts, l'Océan sans bornes, le ciel étoilé peuvent à peine exprimer l'Éternel et l'infini dont l'âme des chrétiens est remplie.