Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 7
La guerre ouverte entre le dictateur et la femme de génie ne tarda pas à éclater; Bonaparte avait laissé subsister, dans le tribunat, une ombre de tribune libre, mais en corrompant les orateurs. Un de ces orateurs était _Benjamin Constant_. Ce nom tant de fois fait, défait et refait par les factions alternatives qu'il a servies et desservies tour à tour avec un talent plus effronté qu'éclatant, est retombé déjà dans l'indifférence, et il ne fut jamais qu'une gloire de parti. La liaison de Benjamin Constant avec madame de Staël fut le malheur de cette femme politique. Cet homme n'avait ni dans sa nature, ni dans son âme, ni dans son caractère, l'enthousiasme, l'énergie, la vertu publique, faits pour justifier un tel attachement. Son amitié abaissait au lieu de relever l'âme qui s'inspirait de lui. Né dans les rangs de l'aristocratie helvétique, élevé dans les préjugés et dans les intrigues des réfugiés français en Allemagne pendant l'émigration, familier du duc de Brunswick, généralissime de l'armée prussienne en 1792; rédacteur présumé du fameux manifeste de la coalition contre la France[1], rentré en France grâce à un nom cosmopolite, après la terreur; zélateur ardent des modérés contre les terroristes, publiciste attaché au Directoire, auteur, après le 18 fructidor, d'une adresse aux Français pour rappeler les terroristes au secours du coup d'État contre les royalistes, nommé tribun après la constitution nouvelle pour contrôler le gouvernement des consuls, lié avec les aristocrates par sa naissance, avec les républicains par ses services, avec les consuls par ses espérances, avec les hommes de lettres par sa littérature, avec les révolutionnaires par la tribune où rien ne résonne mieux que l'opposition, affamé de bruit, nécessiteux de fortune, sceptique d'idées, homme à tout comprendre, à tout dire et à tout contredire, il avait, par le charme de sa conversation, séduit madame de Staël. L'esprit de Benjamin Constant, étincelant dans un salon, lui réverbérait le sien. Elle avait pris cet éblouissement pour de la lumière et ce phosphore pour de la chaleur. L'extérieur de Benjamin Constant, mélange d'élégance française et de profondeur germanique, sa taille haute, frêle et souple, son visage oblong, son teint pâle, ses cheveux blonds et soyeux déroulés en ondes sur ses épaules, on ne sait quoi de mystique ou de satanique dans le regard, qui rappelait à volonté un Méphistophélès politique ou un Werther de la liberté, avaient complété la fascination.
[Note 1: Les _Lettres de Lausanne_, si bien commentées par M. de Sainte-Beuve, démentent cette supposition.]
Madame de Staël avait livré son amitié politique sans être sûre d'avoir livré toute son estime. L'amitié passionnée d'une telle femme était pour Benjamin Constant une trop haute fortune pour qu'il n'en décorât pas sa vie. Cette amitié persuadait aux autres son génie. L'ascendant qu'il exerçait sur son amie lui donnait deux forces pour une: il était pressé d'en user et d'en abuser pour sa gloire, il la précipitait plus vite et plus loin dans l'opposition prématurée au Consulat qu'elle ne l'aurait voulu. Il jugeait, comme il avait tout jugé, trop légèrement, cette nouvelle phase de la révolution; il voulait prendre les devants sur l'opinion, se faire craindre, peut-être apprécier; il méditait un éclat de tribune, dont le retentissement rejaillirait sur son amie et ferait cesser les ménagements que le gouvernement avait encore pour elle. Madame de Staël s'enorgueillissait et tremblait à la fois de cette rupture.
Écoutons-la raconter cette scène d'intérieur, qui précéda de quelques heures l'exil et les agitations de toute sa vie.
XXIX
«Quelques tribuns voulaient établir dans leur assemblée une opposition analogue à celle d'Angleterre et prendre au sérieux la Constitution, comme si les droits qu'elle paraissait assurer avaient eu rien de réel, et que la division prétendue des corps de l'État n'eût pas été une simple affaire d'étiquette, une distinction entre les diverses antichambres du consul dans lesquelles des magistrats de différents noms pouvaient se tenir. Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit nombre des tribuns qui ne voulaient point rivaliser de complaisance avec les conseillers d'État; je croyais surtout que ceux qui précédemment s'étaient laissé emporter trop loin dans leur amour pour la république, se devaient de rester fidèles à leur opinion, quand elle était devenue la plus faible et la plus menacée.
«L'un de ces tribuns, ami de la liberté et doué d'un des esprits les plus remarquables que la nature ait départi à aucun homme, M. Benjamin Constant, me consulta sur un discours qu'il se proposait de faire pour signaler l'aurore de la tyrannie. Je l'y encourageai de toute la force de ma conscience. Néanmoins, comme on savait qu'il était de mes amis intimes, je ne pus m'empêcher de craindre ce qu'il pourrait m'en arriver. J'étais vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis: _Je suis Français par Paris_, et s'il pensait ainsi il y a trois siècles, que serait-ce depuis que l'on a vu réunies tant de personnes d'esprit dans une même ville, et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation? Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuivie; c'est par la terreur qu'il me cause que j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, si l'exemple de mon père et son sang qui coule dans mes veines ne l'emportaient pas sur cette faiblesse. Quoi qu'il en soit, Bonaparte la connaissait très-bien; il discerne promptement le mauvais côté de chacun, car c'est par leurs défauts qu'il soumet les hommes à son empire. Il joint à la puissance dont il menace, aux trésors qu'il fait espérer, la dispensation de l'ennui, et c'est aussi une terreur pour les Français. Le séjour à quarante lieues de la capitale, en contraste avec tous les avantages que réunit la plus agréable ville du monde, fait faiblir à la longue la plupart des exilés, habitués dès leur enfance aux charmes de la vie de Paris.
«La veille du jour où Benjamin Constant devait prononcer son discours, j'avais chez moi Lucien Bonaparte, MM... et plusieurs autres encore, dont la conversation, dans des degrés différents, a cet intérêt toujours nouveau qu'excitent et la force des idées et la grâce de l'expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d'avoir été proscrit par le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en n'exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son pouvoir. Benjamin Constant s'approche de moi et me dit tout bas: «Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent. Si je parle, demain il sera désert; pensez-y.» «Il faut suivre sa conviction,» lui répondis-je. L'exaltation m'inspira cette réponse; mais, je l'avoue, si j'avais prévu ce que j'ai souffert à dater de ce jour, je n'aurais pas eu la force de refuser l'offre que M. Constant me faisait de renoncer à se mettre en évidence pour ne pas me compromettre.
«Ce n'est rien aujourd'hui, sous le rapport de l'opinion, que d'encourir la disgrâce de Bonaparte: il peut vous faire périr, mais il ne saurait entamer votre considération. Alors, au contraire, la nation n'était point éclairée sur ses intentions tyranniques; et, comme chacun de ceux qui avaient souffert de la révolution espérait de lui le retour d'un frère ou d'un ami, ou la restitution de sa fortune, on accablait du nom de Jacobin quiconque osait lui résister, et la bonne compagnie se retirait de vous en même temps que la faveur du gouvernement: situation insupportable, surtout pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée.
«Le jour où le signal de l'opposition fut donné dans le tribunat par l'un de mes amis, je devais réunir chez moi plusieurs personnes dont la société me plaisait beaucoup, mais qui tenaient toutes au gouvernement nouveau. Je reçus dix billets d'excuse à cinq heures; je supportai assez bien le premier, le second; mais, à mesure que ces billets se succédaient, je commençais à me troubler. Vainement j'en appelais à ma conscience, qui m'avait conseillé de renoncer à tous les agréments attachés à la faveur de Bonaparte; tant d'honnêtes gens me blâmaient, que je ne savais pas m'appuyer assez ferme sur ma propre manière de voir. Bonaparte n'avait encore rien fait de précisément coupable; beaucoup de gens assuraient qu'il préservait la France de l'anarchie; enfin, si dans ce moment il m'avait fait dire qu'il se raccommodait avec moi, j'en aurais eu plutôt de la joie; mais il ne veut jamais se rapprocher de quelqu'un sans en exiger une bassesse, et, pour déterminer à cette bassesse, il entre d'ordinaire dans des fureurs de commande qui font une telle peur qu'on lui cède tout. Je ne veux pas dire par là que Bonaparte ne soit pas vraiment emporté; ce qui n'est pas calcul en lui est de la haine, et la haine s'exprime d'ordinaire par la colère.
«Quand il convint au premier consul de faire éclater son humeur contre moi, il gronda publiquement son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur ce qu'il venait dans ma maison. Joseph se crut obligé de n'y pas mettre les pieds pendant quelques semaines, et son exemple fut le signal que suivirent les trois quarts des personnes que je connaissais. Ceux qui avaient été proscrits le 18 fructidor prétendaient qu'à cette époque j'avais eu le tort de recommander à Barras M. de Talleyrand pour le ministère des affaires étrangères, et ils passaient leur vie chez ce même M. de Talleyrand qu'ils m'accusaient d'avoir servi. Tous ceux qui se conduisaient mal envers moi se gardaient bien de dire qu'ils obéissaient à la crainte de déplaire au premier consul; mais ils inventaient chaque jour un nouveau prétexte qui pût me nuire, exerçant toute l'énergie de leurs opinions politiques contre une femme persécutée et sans défense, et se prosternant aux pieds des plus vils Jacobins, dès que le premier consul les avait régénérés par le baptême de la faveur.
«Le ministre de la police, Fouché, me fit demander pour me dire que le premier consul me soupçonnait d'avoir excité celui de mes amis qui avait parlé dans le tribunal. Je lui répondis, ce qui assurément était vrai, que M. Constant était un homme d'un esprit trop supérieur pour qu'on pût s'en prendre à une femme de ses opinions, et que d'ailleurs le discours dont il s'agissait ne contenait absolument que des réflexions sur l'indépendance dont toute assemblée délibérante doit jouir, et qu'il n'y avait pas une parole qui dût blesser le premier consul personnellement. Le ministre en convint. J'ajoutai encore quelques mots sur le respect qu'on devait à la liberté des opinions dans un corps législatif, mais il me fut aisé de m'apercevoir qu'il ne s'intéressait guère à ces considérations générales; il savait déjà très-bien que, sous l'autorité de l'homme qu'il voulait servir, il ne serait plus question de principes, et il s'arrangeait en conséquence. Mais, comme c'est un homme d'un esprit transcendant en fait de révolution, il avait déjà pour système de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. Sa conduite précédente ne pouvait en rien annoncer de la moralité, et souvent il parlait de la vertu comme d'un conte de vieille femme. Néanmoins une sagacité remarquable le portait à choisir le bien comme une chose raisonnable, et ses lumières lui faisaient parfois trouver ce que la conscience aurait inspiré à d'autres. Il me conseilla d'aller à la campagne et m'assura qu'en peu de jours tout serait apaisé. Mais, à mon retour, il s'en fallait de beaucoup que cela fût ainsi.»
XXX
La colère du premier consul adoucie par le ministre n'éclata pas encore sur l'amie de Benjamin Constant. Madame de Staël employa M. Necker, son père, pour détourner ou suspendre le coup qui la menaçait. M. Necker, à la sollicitation de sa fille, se présenta à Bonaparte pendant le séjour que le consul fit à Genève, en se préparant le passage des Alpes, avant la campagne d'Italie. L'entretien du vieux ministre et du jeune dictateur fut long et dut être intéressant: c'était la rencontre de deux hommes, dont l'un avait perdu une monarchie, dont l'autre reconstruisait tout ce que le premier avait démoli. On sait seulement que le premier consul, en sortant de cet entretien, témoigna son étonnement du vide d'idées qu'il avait reconnu sous l'emphase de ce caractère. La fortune et la popularité avaient évidemment porté M. Necker à un poste trop haut pour ses facultés natives. Depuis qu'on pouvait le mesurer à terre, il ne restait de lui qu'un honnête homme, un philosophe ténébreux, un fastidieux écrivain, la ruine d'une illusion d'homme d'État. Mais il en restait un bon père, idolâtre de sa fille. Il implora pour cette fille l'indulgence du consul, et l'autorisation de résider à Paris, où ses talents, dit M. Necker, ne pourraient que décorer un gouvernement qui s'annonçait comme une renaissance des lettres. Bonaparte accorda cette faveur aux prières de M. Necker. Madame de Staël disparut à ses yeux dans la gloire de la campagne d'Italie: elle passa l'hiver de 1800 à 1801 sans être recherchée ni inquiétée par le gouvernement; elle s'obstinait néanmoins encore à rencontrer les occasions de frapper l'imagination du premier consul; elle en fait l'aveu dans une page de ses mémoires.
«Je fus invitée, dit-elle, chez le général Berthier, à une fête où le premier consul devait se trouver. Comme je savais qu'il s'exprimait très-mal sur mon compte, il me vint dans l'esprit qu'il m'adresserait peut-être quelques-unes de ces choses grossières qu'il se plaisait souvent à dire aux femmes, même à celles qui lui faisaient la cour, et j'écrivis à tout hasard, avant de me rendre à la fête, les diverses réponses fières et piquantes que je pourrais lui faire, selon les choses qu'il me dirait. Je ne voulais pas être prise au dépourvu, s'il se permettait de m'offenser, car c'eût été manquer encore plus de caractère que d'esprit; et, comme nul ne peut se promettre de n'être pas troublé en présence d'un tel homme, je m'étais préparée d'avance à le braver. Heureusement cela fut inutile: il ne m'adressa que la question la plus commune du monde. Il en arriva de même à ceux des opposants auxquels il croyait la possibilité de lui répondre. En tout genre, il n'attaque jamais que quand il se sent de beaucoup le plus fort. Pendant le souper, le premier consul était debout derrière la chaise de madame Bonaparte et se balançait sur un pied et sur l'autre, à la manière des princes de la maison de Bourbon. Je fis remarquer à mon voisin cette vocation pour la royauté, déjà si manifeste.»
«J'allai, suivant mon heureuse coutume, passer l'été auprès de mon père. Je le trouvai très-indigné de la marche que suivaient les affaires, et, comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté que détesté l'anarchie populaire, il se sentait le désir d'écrire contre la tyrannie d'un seul, après avoir combattu si longtemps celle de la multitude. Mon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût son caractère, l'aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand il fallait s'y exposer pour mériter l'estime publique. Je sentais très-bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui déplairait au premier consul; mais je ne pouvais me résoudre à étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le tombeau de la liberté française. J'encourageai donc mon père à travailler, et nous renvoyâmes à l'année suivante la question de savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait.»
XXXI
Le premier consul voyait avec un juste ombrage les liaisons de madame de Staël à Paris avec un homme ambigu qu'elle cherchait à lui susciter pour rival. Cet homme était le général Bernadotte, depuis roi de Suède, qui caressait alors les restes du parti jacobin. Bernadotte, spirituel et ambitieux, était propre à briguer avec la même indifférence une dictature populaire ou un trône; il n'avait cherché dans la révolution qu'une fortune, également prêt à la saisir dans une contre-révolution.
Cette liaison de madame de Staël avec un homme suspect au premier consul fut la véritable cause de son exil.
«Je partis pour Coppet dans ces entrefaites, dit-elle, et j'arrivai chez mon père dans un état très-pénible d'accablement et d'anxiété. Des lettres de Paris m'apprirent qu'après mon départ le premier consul s'était exprimé très-vivement contre mes rapports de société avec le général Bernadotte. Tout annonçait qu'il était résolu à m'en punir; mais il s'arrêta devant l'idée de frapper le général Bernadotte, soit qu'il eût besoin de ses talents militaires, soit que les liens de famille le retinssent, soit que la popularité de ce général dans l'armée française fût plus grande que celle des autres, soit enfin qu'un certain charme dans les manières de Bernadotte rendît difficile, même à Bonaparte, d'être tout à fait son ennemi.
«Il se formait alors autour du général Bernadotte un parti de généraux et de sénateurs qui voulaient savoir de lui s'il n'y avait pas quelques résolutions à prendre contre l'usurpation qui s'approchait à grands pas. Il proposa divers plans qui se fondaient tous sur une mesure législative quelconque, regardant tout autre moyen comme contraire à ses principes. Mais pour cette mesure il fallait une délibération au moins de quelques membres du sénat, et pas un d'eux n'osait souscrire un tel acte. Pendant que toute cette négociation très-dangereuse se conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte et ses amis; c'était plus qu'il n'en fallait pour me perdre, si leurs desseins étaient découverts. Bonaparte disait que l'on sortait toujours de chez moi moins attaché à son gouvernement.»
On voit dans ces aveux que madame de Staël, accoutumée à l'influence politique depuis le salon de son père et depuis ses liaisons avec MM. de Narbonne, Lafayette, Benjamin Constant, s'obstinait imprudemment à un grand rôle dans la république et fomentait dans l'âme de Bernadotte une rivalité qui ne pouvait être pardonnée par Bonaparte. Mais cette rivalité devait retomber sur la femme assez téméraire pour y attacher ses espérances. Bonaparte était un parti, Bernadotte n'était qu'une intrigue.
XXXII
Le premier consul fit insinuer à madame de Staël qu'elle ferait bien de ne pas revenir à Paris. Cette insinuation fut un coup de foudre pour une femme qui avait placé depuis son enfance le foyer de sa gloire, de son importance et de ses sentiments dans la capitale de la France. Paris était la patrie de ses talents, de son génie, de ses affections, de ses vanités, de ses ambitions; la France était son public; l'univers n'existait pour elle qu'à Paris. Cette faiblesse puérile et presque maladive de son âme lui faisait envisager comme le comble de l'infortune l'éloignement de ce centre de toutes ses pensées. La grandeur de son esprit ne la défendait pas contre la petitesse de cette terreur de l'exil. C'est la paille dans son caractère; c'est par là qu'il faiblit et qu'il se brisa plus d'une fois dans sa vie. Certes, pour toute autre âme que la sienne, ce n'était pas une bien tragique rigueur du sort qu'une résidence plus ou moins contrainte dans le château de sa famille, auprès d'un père adoré et d'enfants chéris, au sein de la plus pittoresque contrée de l'Europe, au bord du lac qui roule autant de poésies que de vagues, au pied des jardins de Coppet, entre Lausanne et Genève, deux villes habitées et visitées par l'élite des voyageurs lettrés ou illustres de toute l'Europe; consolée dans sa propre patrie par toutes les délices de l'opulence et par tous les charmes d'une grande hospitalité! Ajoutez à l'agrément de cette résidence la liberté de parcourir et d'habiter à son gré tout l'univers, excepté l'étroite enceinte de Paris.
Une telle proscription, qui fait sourire plus que frémir, paraîtrait le suprême bonheur à la plupart des hommes sensés; pour madame de Staël, c'était la suprême adversité. Elle en détournait sa pensée comme elle l'aurait détournée de l'échafaud. Est-ce effémination d'une âme trop accoutumée dès le berceau aux caresses de la destinée? Est-ce petitesse d'un esprit si vaste d'ailleurs, mais qui s'est localisé dans les habitudes d'une seule ville? Est-ce besoin incessant de l'écho et de l'applaudissement de ces salons qui lui renvoyaient tous les soirs la gloire et l'enthousiasme pour chaque phrase? Est-ce regret d'une actrice descendue de la scène avant l'âge, et qui ne peut renoncer sans désespoir aux rôles qu'elle s'était dessinés pour sa vie? tout cela à la fois peut-être; mais rien de cela n'est assez grand pour n'être pas dédaigné au besoin par une grande âme, et pour motiver l'éternelle désolation qui gémit depuis ce jour dans les écrits et dans les sanglots de madame de Staël. Il est impossible de ne pas soupçonner un plus sérieux motif à une telle douleur. Ce motif non avoué ne peut être qu'une grande ambition irrémédiablement déçue par la rigueur du premier consul.
Depuis son enfance jusqu'à la _terreur_, depuis le 9 thermidor jusqu'au consulat, madame de Staël avait aspiré, par l'éloquence et par l'influence sur les hommes marquants, à l'action politique. Habituée pendant dix ans à gouverner l'esprit de son père qui gouvernait la France, le gouvernement était devenu un besoin pour elle; elle l'avait repris sous les Girondins, elle l'avait perdu sous les Jacobins, elle l'avait recouvré sous le Directoire, elle avait espéré le perpétuer sous le Consulat; elle le cherchait de nouveau dans une conspiration nouvelle avec les Jacobins et avec Bernadotte. L'éloigner de Paris, c'était la destituer à jamais de toute influence sur le gouvernement; l'absence la détrônait, voilà pourquoi elle la redoutait à l'égal de la mort. L'exil, il est vrai, lui laissait le génie et la gloire des lettres; on ne pouvait exiler sa pensée; mais la gloire des lettres n'était que la moitié de son existence. Elle voulait régner, on la laissait seulement briller. C'est là, selon nous, le secret de cette douleur sans proportions et sans bornes, dont l'expression dans ses mémoires excite presque la pitié à force d'exagération.
XXXIII
Elle parut se résigner néanmoins à la seule célébrité littéraire par la publication du roman de _Delphine_, celle de ses oeuvres qui respire le plus de passion. L'impression de la jeunesse de la femme s'y fait sentir plus que dans les autres livres, c'est une réminiscence toute chaude encore de sentiments mal éteints. L'intérêt, quoique allongé par des dissertations étrangères au sujet, mais analogues au temps comme dans _la Nouvelle Héloïse_ de J. J. Rousseau, y est entraînant. Le style égale souvent celui du Génevois, son modèle et son maître.
Le succès du livre fut immense, le bruit s'accrut de toutes les critiques acharnées dont les hommes de lettres complaisants du gouvernement nouveau s'efforcèrent de dénigrer le livre et l'auteur: on l'accusa de corrompre les moeurs que le consulat voulait épurer par sa police plus que par ses exemples. L'accusation n'avait ni fondement, ni prétexte: le livre triompha de l'opposition, et madame de Staël, qui n'avait signalé jusque-là que son génie de controverse et d'éloquence, signala sa puissance dans l'expression de la passion. Nulle part elle ne fut plus femme que dans _Delphine_; elle ne perdit pas un enthousiasme, elle conquit des émotions. Elle méditait dès ce moment _Corinne_, son oeuvre la plus lyrique, où elle voulait fondre ensemble l'émotion et l'enthousiasme pour éblouir à la fois l'imagination par le génie et pénétrer le coeur par l'amour.
XXXIV
Protégée par le succès de _Delphine_, elle crut pouvoir se rapprocher assez de Paris pour entendre le bruit de sa gloire. Regnault de Saint-Jean d'Angély qui, tout en servant la tyrannie, ne la concevait contre les femmes que comme une lâcheté, lui offrit l'asile d'une de ses maisons de campagne à quelques lieues de Paris. Elle n'accepta pas l'hospitalité, de peur de compromettre l'hôte. Elle emprunta le toit de madame de la Tour qu'elle ne connaissait que par des amis communs.