Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 6
Ce triomphe n'avait été que d'un jour; le lendemain, le peuple s'était indigné d'avoir accordé à son favori quelques têtes proscrites. M. Necker avait repris, sans influence et sans dignité, le rang, désormais illusoire, de premier ministre. Le ministère ne consistait plus qu'à être le témoin officiel des dégradations coup sur coup de la royauté, et à ratifier les empiètements de l'Assemblée et les émeutes de la capitale. Mirabeau, le vrai ministre de cette démolition, bafouait M. Necker de ses ironiques éloges; le peuple, à qui il n'avait plus rien à refuser, le livrait aux Jacobins qui lui promettaient des ruines plus complètes; le ministre déconcerté n'apportait au conseil que des plans de finances avortés, des gémissements et des déceptions.
XX
Aucun remords généreux ne lui inspira dans sa déchéance un parti capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la chute du trône par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme un débris inerte et sans volonté par ce courant de ruine. Quand il vit sa propre vie menacée par les séditions croissantes à Paris, il abandonna enfin le timon qui ne gouvernait déjà plus qu'au gré des tempêtes, et il se réfugia avec sa femme et sa fille dans son château de Coppet, à l'abri de la révolution, sur une terre étrangère.
Sa fille, protégée par son titre d'ambassadrice, ne tarda pas à revenir à Paris où la rappelaient ses opinions, ses attachements et son ardeur politique. Sa jeunesse, sa passion, ses enthousiasmes, ses liaisons avec les publicistes et les orateurs du temps lui avaient fait dépasser les opinions de son père.
M. Necker avait rêvé une monarchie à trois pouvoirs pondérés comme l'Angleterre, sans considérer que les gouvernements ne se copient pas, mais qu'ils se moulent sur le type des traditions, des idées, des moeurs, des classes préexistantes dans un pays. Les plagiats en politique ne sont pas seulement des platitudes, ce sont des chimères. La France qui n'a d'aristocratie que dans l'intelligence, et où par conséquent l'aristocratie est personnelle, ne pouvait reconstituer d'une main les priviléges politiques qu'elle détruisait de l'autre. Aristocratie et France moderne sont deux mots qui se nient l'un à l'autre. La force ou l'idée, voilà alternativement le gouvernement de la France; mais il n'y a point de place pour le gouvernement de convention et de préjugé. Les esprits y marchent trop vite pour s'arrêter dans les institutions moyennes. L'extrême en tout, c'est le vice et la vertu de cette nation.
XXI
Madame de Staël, imbue encore des illusions britanniques puisées dans le salon de son père, abandonnait facilement la monarchie pour la république, mais continuait à rêver l'aristocratie constituée dans la république; sa véritable opinion à cette époque était celle des _Girondins_ avec la démocratie de moins et l'aristocratie de plus pour suppléer au trône aboli. Une gironde aristocrate, c'était sa vraie nature. Elle fut, avant madame Roland, _girondine démocrate_, l'âme des derniers ministères qui tentèrent de sauver à force de concessions, sinon la monarchie, au moins le roi et sa famille. Le jeune et beau comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre avant Dumouriez, puisait ses inspirations dans les pensées de madame de Staël et sa récompense dans son amitié. Tout fut inutile: les vrais Girondins, dépassés eux-mêmes par les Jacobins le 10 août, furent contraints de se précipiter avant leur heure dans la république d'anarchie, au lieu de la république de principes, puis entraînés jusqu'à l'échafaud du roi et de là jusqu'à leur propre échafaud. Le gouvernement de la terreur remplaça le gouvernement de l'opinion. Les femmes s'enfuirent, les salons se turent; madame de Staël épouvantée se retira chez son père, à Coppet, pour laisser passer la hache qui fauchait tout, pour protester et surtout pour vivre. Cette terreur refoula son âme dans la réflexion et dans le sentiment, les deux puissances de la solitude.
XXII
Les écrits qu'elle composa alors portent l'empreinte d'une généreuse émotion. Elle faisait silence, cependant, de peur d'être entendue des Jacobins et de Robespierre, le Marius des idées dont J. J. Rousseau avait été le philosophe. Elle écrivit sous le voile de l'anonyme _une défense de la reine Marie-Antoinette_, adressée aux Français. Cette apologie au pied de l'échafaud était généreuse, mais sans péril. Tout porte à croire néanmoins que, s'il eût fallu devenir le _Malesherbes_ des femmes et offrir sa tête aux juges pour sauver celle de la reine, madame de Staël n'aurait pas hésité à se nommer et à se montrer. Elle avait la magnanimité du caractère autant que la magnanimité de la pensée. Derrière l'échafaud elle voyait la gloire de le braver pour sauver un crime à la liberté; mais en ce moment, et en se montrant alors, elle n'aurait fait que perdre son père et ses enfants. Une protestation jetée au peuple par une main cachée, du sein du nuage, soulageait au moins sa conscience de femme. Les accents en étaient émus et rappelaient l'éloquence virile du grand orateur anglais Burke, qui avait fait frémir et pleurer l'Europe entière sur les outrages et la captivité de Marie-Antoinette.
«Depuis un an, dit en finissant madame de Staël, depuis un an que le secret le plus impénétrable entoure sa prison, on a dérobé tous les détails de ses douleurs; mille précautions ont été prises pour en étouffer le bruit. Un tel mystère honore le peuple français: on a craint son indignation, on peut donc encore espérer sa justice. Il aurait su, ce peuple, qu'on apporta devant la fenêtre de Marie-Antoinette la tête de son amie. Ignorant les fatales nouvelles de ce jour épouvantable, on la força, par un barbare silence, à contempler longtemps des traits ensanglantés qu'elle reconnaissait à peine à travers l'horreur et l'effroi. Elle se convainquit enfin qu'on lui présentait les restes défigurés de celle qui mourut victime de son attachement pour elle. Cruels ordonnateurs de cette scène! vous qui vîtes devant vous votre malheureuse reine prête à mourir de désespoir, saviez-vous alors tout ce qu'elle devait souffrir? Et les mouvements d'un coeur sensible, ces mouvements qui devaient vous être inconnus, les aviez-vous appris pour être plus certains de vos coeurs?
«Pendant le procès du roi, chaque jour abreuvait sa famille d'une nouvelle amertume; il est sorti deux fois avant la dernière, et la reine, retenue captive, ne pouvant parvenir à savoir ni la disposition des esprits ni celle de l'assemblée, lui dit trois fois adieu dans les angoisses de la mort; enfin le jour sans espérance arriva. Celui que les liens du malheur lui rendaient encore plus cher, le protecteur, le garant de son sort et de celui de ses enfants, cet homme, dont le courage et la bonté semblaient avoir doublé de force et de charme à l'approche de la mort, dit à son épouse, à sa céleste soeur, à ses enfants, un éternel adieu; cette malheureuse famille voulut s'attacher à ses pas, leurs cris furent entendus des voisins de leur demeure, et ce fut le père, l'époux infortuné qui se contraignit à les repousser. C'est après ce dernier effort qu'il marcha tranquillement au supplice, dont sa constance a fait la gloire de la religion et l'exemple de l'univers. Le soir, les portes de la prison ne s'ouvrirent plus, et cet événement, dont le bruit remplissait alors le monde, retombe tout entier sur deux femmes solitaires et malheureuses, et qui n'étaient soutenues que par l'attente du même sort que leur frère et leur époux. Nul respect, nulle pitié ne consola leur misère; mais rassemblant tous leurs sentiments au fond de leur coeur, elles surent y nourrir la douleur et la fierté. Cependant, douces et calmes au milieu des outrages, leurs gardiens se virent obligés de changer sans cesse les soldats apostés pour les garder; on choisissait avec soin, pour cette fonction, les caractères les plus endurcis, de peur qu'individuellement la reine et sa famille ne reconquissent la nation qu'on voulait aliéner d'elles. Depuis l'affreuse époque de la mort du roi, la reine a donné, s'il était possible, de nouvelles preuves d'amour à ses enfants. Pendant la maladie de sa fille, il n'est aucun genre de services que sa tendresse inquiète n'ait voulu lui prodiguer; il semblait qu'elle eût besoin de contempler sans cesse les objets qui lui restaient encore pour retrouver la force de vivre, et cependant un jour on est venu lui ôter son fils; l'enfant, pendant deux fois vingt-quatre heures, a refusé de prendre aucune nourriture. Jugez quelle est sa mère par le sentiment énergique et profond qu'à cet âge déjà elle a su lui inspirer! Malgré ses pleurs, au péril de sa jeune vie, on a persisté à les séparer. Ah! comment avez-vous osé, dans la fête du 10 août, mettre sur les pierres de la Bastille des inscriptions qui consacraient la juste horreur des tourments qu'on y avait soufferts? Les unes peignaient les douleurs d'une longue captivité, les autres l'isolement, la privation barbare des dernières ressources; et ne craigniez-vous pas que ces mots: _ils ont enlevé le fils à la mère_, ne dévorassent tous les souvenirs dont vous retraciez la mémoire!
«Voilà le tableau de l'année que cette femme infortunée vient de parcourir. Et cependant elle existe encore; elle existe parce qu'elle aime, parce qu'elle est mère. Ah! sans ce lien sacré, pardonnerait-elle à ceux qui voudraient prolonger sa vie? Mais, lorsque malgré tant de maux, il vous reste encore du bien à faire, traînerez-vous du cachot au supplice cette intéressante victime? Regardez-la, cruels! non pour être désarmés par sa beauté; mais, si les pleurs l'ont flétrie, regardez-la pour contempler les traces d'une année de désespoir! Que vous faudrait-il de plus si elle était coupable? Et que doivent donc éprouver les coeurs certains de son innocence?
«Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre, immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse par l'anéantissement de la pitié; c'en est fait de votre empire si la férocité règne, c'en est fait de votre destinée si vos pleurs coulent en vain! Défendez la reine par toutes les armes de la nature; allez chercher cet enfant, qui périra s'il faut qu'il perde celle qu'il a tant aimée; il sera bientôt aussi lui-même un objet importun, par l'inexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa tête; mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère; l'enfance peut prier, l'enfance s'ignore encore.
«Mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain! Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée. L'espérance des nations, si longtemps attachée au destin de la France, ne pourrait plus entrevoir dans l'avenir aucun événement réparateur de cette génération désolée.»
XXIV
Le neuf thermidor et la chute de Robespierre permirent à madame de Staël d'élever la voix. Ce fut alors pour la république modérée qu'elle écrivit ses réflexions sur la paix extérieure et sur la paix intérieure. Le premier de ces deux opuscules avait pour but de convaincre les puissances étrangères qu'il fallait pactiser avec la république française sous peine de l'irriter jusqu'à la frénésie et de lui faire révolutionner l'Europe. Le second avait pour objet de convaincre les partis intérieurs de la nécessité d'une conciliation dans la liberté mutuelle et légale sous peine d'éterniser l'anarchie et de recréer la tyrannie. La pensée dans ces deux écrits est d'un républicain sincère, le style est d'un grand publiciste. Ils replacèrent très-haut sur la scène politique la fille un moment oubliée de M. Necker. Les grandes voix de 89 et les grandes voix de la Gironde, Mirabeau, Barnave, madame Rolland, Vergniaud, André Chénier, s'étaient éteintes dans la mort naturelle ou dans la mort violente. Madame de Staël restait seule de ces deux partis pour rendre une parole énergique à la liberté modérée. Tout ce qui restait d'ennemis de l'anarchie et d'ennemis de la tyrannie fit écho à sa voix et se groupa autour d'elle. Elle revint à Paris occuper, dans le parti des républicains d'ordre, la place que madame Rolland égorgée par Robespierre avait occupée dans le parti des Girondins. Elle pouvait se flatter et elle se flatta de devenir à son tour l'âme invisible mais dominante d'une république dont elle inspirerait les conseils et dont elle dirigerait la main. Ce fut l'époque véritablement civique de sa vie.
XXV
Tous les hommes d'État, tous les écrivains, tous les orateurs sortis de la proscription, de l'ombre ou du silence après la terreur, se pressaient dans ses salons comme sous l'égide de la liberté retrouvée dans les ruines; elle contenait l'impatience des uns, elle modérait la réaction des autres, elle relevait le découragement, elle fortifiait la constance, elle réconciliait dans un patriotisme commun ceux que les factions avaient séparés pour le malheur de tous. Jamais son éloquence n'avait été si intarissable et si active; elle fut pendant quelques mois le seul orateur de la république. Sa tribune était partout où quelques hommes influents se réunissaient pour discuter les bases d'une constitution durable de la liberté. La littérature en ce moment était exclusivement politique; madame de Staël suivit d'autant plus naturellement ce courant qu'elle-même l'avait créé.
Son livre, sur l'_Influence des passions_, qu'elle publia alors, ajoute à sa renommée d'écrivain le caractère de moraliste. Ce livre, jugé aujourd'hui à distance avec le sang-froid de la critique, n'ajoute rien à sa véritable gloire. Le livre disserte au lieu d'émouvoir, il ne creuse pas assez profondément dans la nature de l'homme pour y découvrir des vérités nouvelles. C'est de l'esprit qui n'arrive pas jusqu'à la méditation, c'est de la métaphysique légère, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vain et de plus fastidieux en littérature, des axiomes sans solidité, de la pesanteur sans prix, de l'ennui sans compensation. L'âge de la philosophie n'était pas venu pour elle. Elle était loin des années où le coeur refroidi et la vanité corrigée par le malheur ne laissent à l'homme et à la femme que la faculté de l'analyser eux-mêmes. L'ambition d'être un chef de parti dans la république, la soif de la gloire, l'enivrement des applaudissements publics, et le besoin plus impérieux d'aimer et d'être aimée, troublaient trop son âme pour la laisser voir au fond d'elle-même.
XXVI
Le _dix-huit brumaire_, le coup d'État du général Bonaparte retournant l'armée contre la révolution, dissipa cruellement dans madame de Staël une partie de ses illusions. Elle fut étourdie comme tout le monde du coup, sans en sentir au premier moment toute la portée. C'était le reflux de toutes les choses refoulées par la philosophie du dix-huitième siècle; c'était le démenti donné le sabre à la main à toutes les aspirations de l'Europe; c'étaient toutes les réactions généreuses, politiques, sociales, incarnées dans un seul homme et venant forcer le siècle à balbutier effrontément la grande apostasie de la liberté de penser et de la liberté d'institution; c'était la représaille de la terreur par une autre terreur plus durable, parce qu'elle est plus modérée et plus disciplinée, la terreur des soldats au lieu de la terreur des bourreaux. Ce fut surtout le coup d'État contre la philosophie.
Madame de Staël n'y vit pendant les premiers mois que l'impatience d'un jeune héros contre des assemblées inertes ou orageuses, qui prenait la dictature au nom de son génie pour régulariser la république, anéantir les factions, grandir la patrie et donner à la pensée confuse du siècle l'unité d'un grand homme. Elle se flatta même que ce jeune génie s'inclinerait devant le sien, qu'elle acquerrait plus facilement sur ce dictateur l'ascendant qu'elle cherchait à se créer sur des chefs de factions multiples, qu'elle serait l'Aspasie française de ce futur Périclès.
Dans cette pensée, elle chercha avec anxiété les occasions de rencontrer le général Bonaparte et de l'éblouir par sa conversation. Elle afficha l'enthousiasme pour sa gloire. Il n'y avait, selon elle, que deux grands hommes dans la république, faits pour s'entendre et se compléter, elle et lui.
Elle était en effet à cette époque la plus haute supériorité intellectuelle et sociale de Paris, elle régnait sur les salons, elle maniait les esprits, elle tenait les fils des factions les plus diverses, elle donnait le ton aux opinions, elle pouvait populariser ou dépopulariser d'un mot le nouveau gouvernement. Ce fut une des audaces les plus soldatesques de Bonaparte, que de dédaigner ce concours ou cette opposition. Négliger madame de Staël était un coup d'État contre Paris plus dangereux peut-être que celui de Saint-Cloud, un coup d'État contre l'opinion, contre la popularité, contre la littérature, contre la conversation, contre les salons.
Mais, décidé à n'en appeler qu'aux baïonnettes d'une armée dont les chefs ne connaissaient pas même de nom la fille de M. Necker, il portait, dès le lendemain du 18 brumaire, ce défi aux puissances de la pensée: tel fut le caractère du gouvernement militaire sous les _Marius_, sous les _Sylla_, sous les _Césars_ de Rome.
XXVII
Il est curieux d'étudier, dans les confidences intimes de madame de Staël à cette époque, l'étonnement et l'irritation dont elle fut saisie en s'apercevant de l'éloignement que le premier consul montrait en toute occasion pour elle. Il ne se contentait pas de la tenir à distance, il cherchait à l'humilier quand elle se présentait devant lui. Tout le monde connaît la brusquerie célèbre dont il repoussa ses avances à une des réceptions des Tuileries, où madame de Staël s'efforçait de s'attirer un mot ou un sourire d'encouragement du dictateur: _Quelle est à vos yeux la femme supérieure à toutes les femmes?_ lui demanda-t-elle avec une évidente intention de s'attirer une adulation personnelle. «_Celle qui a eu le plus d'enfants_,» lui répondit sèchement Bonaparte, manifestant ainsi, avec une rudesse sans ménagement et sans pitié pour son interlocuteur, qu'elle était à ses yeux une créature hors de son rôle, et que la seule gloire de la femme était la gloire domestique de l'obscurité et de la fécondité, ces deux vertus du foyer de l'homme.
Ce mot juste, mais cruel, fit comprendre à madame de Staël qu'il n'y avait point de place pour sa renommée, encore moins pour son influence, sous le gouvernement d'un homme qui reléguait la femme la plus illustre de son sexe dans l'ombre, dans le silence et dans la maternité. Elle espéra cependant, contre toute espérance, amollir la rudesse du dictateur en lui faisant sentir le prix d'un talent comme le sien pour seconder ses plans politiques de régénération de la liberté et de la république. Elle se trompait encore: Bonaparte haïssait la liberté et la république de toute l'ambition qui l'emportait vers l'empire. Son antipathie contre madame de Staël tenait moins à la crainte qu'il avait de son génie qu'à sa haine contre la révolution française. Le nom de M. Necker lui en rappelait l'origine, les écrits de madame de Staël lui en rappelaient les doctrines.
Cette femme jeune, éloquente, populaire encore, était à ses yeux une idée survivante de 1789, qu'il était dangereux de laisser briller au coeur de la France si près de la servitude qu'il voulait sans voix. Il aurait accepté volontiers les services de madame de Staël esclave; mais le contraste de madame de Staël libre dans un pays asservi lui répugnait. Cette femme était à ses yeux une tribune à elle seule. Il ne voulait que le silence ou l'applaudissement; il s'en expliqua nettement avec ses frères, Joseph et Lucien Bonaparte, moins dédaigneux que lui des influences littéraires et des puissances morales sur l'opinion.
«Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, dit-elle, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage, et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française, n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait tout au plus s'en décourager pour la France; mais si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon du pays du nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.
«Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût été révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint me voir et me dit: «Mon frère se plaint de vous. Pourquoi, m'a-t-il répété hier, pourquoi madame de Staël ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dépôt de son père? je l'ordonnerai: le séjour de Paris? je le lui permettrai. Enfin, qu'est-ce qu'elle veut?»--Mon Dieu! répliquai-je, «il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense.» J'ignore si cette réponse lui a été rapportée, mais je suis bien sûre du moins que, s'il l'a sue, il n'y a attaché aucun sens; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne, il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son très-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, ainsi Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses ou ses calculs égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le verra par la suite, ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.»
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CLII.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
CLIIIe ENTRETIEN
MADAME DE STAËL
SUITE.
XXVIII