Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 5
La conversation ne suffisait déjà plus à cette ardeur de gloire que l'éducation avait allumée dans l'âme de la jeune fille. L'époque toute littéraire et la société toute lettrée au milieu de laquelle on l'avait jetée ne s'entretenaient que des chefs-d'oeuvre de la littérature; la gloire de la tribune et celle des champs de bataille, qui allaient naître pour la France révolutionnaire, n'étaient pas encore nées. Un livre était un homme, une nation, un siècle, une postérité. Voltaire et J. J. Rousseau étaient, l'un par son aptitude universelle, l'autre par son éloquence morose, les rois du bruit. Tout le monde aspirait à quelques lambeaux de leur gloire: écrire alors c'était régner. Une renaissance de la pensée libre éclatait sur l'Europe. Le foyer de cette renaissance, allumé en Angleterre un demi-siècle auparavant, était alors Paris. Cette renaissance s'appelait la philosophie française; chacun y empruntait ou y apportait son rayon. Le salon de M. Necker les condensait tous; mais, par une politique personnelle qui s'appliquait à recruter des partisans dans tous les partis de la pensée, monsieur et madame Necker gardaient une certaine neutralité caressante entre tous ces philosophes et tous ces écrivains, promulguant les principes, ajournant les applications, ménageant les rivalités, vénérant le passé, saluant l'avenir, se réfugiant dans la tolérance pour n'avoir pas à se prononcer entre la philosophie et le christianisme, entre l'aristocratie et le peuple, entre la monarchie et la république.
Par indulgence pour le crédit du ministre dont on briguait les faveurs, on était tacitement convenu de respecter cette équivoque. On s'extasiait également sur les théories philosophiques du père et sur les oeuvres pieuses de la mère. Tout se conciliait dans une religiosité supérieure et élastique qui se prêtait à toutes les opinions théologiques et qui enveloppait d'une égale tolérance les sectes contraires. Mais en réalité M. Necker était alors un théiste, madame Necker une protestante. L'un et l'autre se séparaient au moins du scepticisme ou de l'athéisme régnant par une foi vive dans la Divinité, dans la Providence et dans la destinée immortelle de l'âme.
Leur fille était née dans une atmosphère plus libre que celle de Genève, ville théologique où respire toujours le souffle contentieux de Calvin; elle vivait depuis son enfance sur les genoux des philosophes, elle inclinait par sentiment comme par éducation vers la religion philosophique de son père.
L'âme éloquente de J. J. Rousseau, son compatriote, avait passé dans cette enfant. Elle était de la religion qui parlait le plus éloquemment de la nature et de la liberté en s'élevant cependant à l'adoration du Créateur: c'était alors celle du philosophe de Genève exprimée dans la profession de foi du _Vicaire Savoyard_.
Les philosophes, plus secs de coeur et plus implacables de logique, ne pardonnaient pas à J. J. Rousseau sa condescendance pour le christianisme, qu'ils ne remplaçaient que par l'athéisme: de là, deux sectes dans la philosophie nouvelle, celle des philosophes impies et celle des philosophes pieux. Mademoiselle Necker était de celle de son père et du fils de l'horloger, comme on appelait alors J. J. Rousseau; mais elle était surtout de la religion littéraire du moment, la déclamation, l'éloquence, la gloire, le génie humain. Elle brûlait du désir de prendre place dans la renommée du siècle, dont le salon de son père était le cénacle.
XIV
Elle essaya ses forces dans la langue qui tente et qui trompe le plus les jeunes imaginations, celle des vers. Ses premiers essais de lyrisme et de drame furent malheureux. L'outil était trop lourd pour une main d'enfant, trop lourd même pour une main de femme. À l'exception de la virile Sapho, dont cinq ou six vers attestent l'énergie poétique, aucune femme, dans aucune langue antique ou moderne, n'a laissé un seul fragment de ces vers que les siècles se transmettent en les répétant comme un monument du sentiment ou de la pensée humaine. Cette lacune universelle, dans la littérature de tous les pays et de tous les âges, est au moins une présomption contre l'aptitude des femmes à la haute poésie exprimée en vers.
De toute la création, la femme est cependant l'être le plus essentiellement poétique, puisqu'elle est certainement l'être le plus richement doué des quatre facultés qui font le poëte suprême, l'imagination, la sensibilité, l'amour, l'enthousiasme. Pourquoi donc aucune femme ne fut-elle jusqu'ici un grand poëte en vers? C'est qu'apparemment le vers est un instrument exclusivement viril qui veut, comme l'éloquence de la tribune, une main d'homme pour le faire vibrer complétement à l'oreille, au coeur, à la raison, à la passion de l'humanité. C'est le mystère de la langue plus que celui de la nature. Le vers français, dont nous avons accusé ailleurs le vice et la puérilité trop musicale dans notre poésie rimée, est cependant la dernière expression de la condensation, de l'harmonie, de la vibration, de l'image, de la grâce ou de l'énergie dans la parole humaine. C'est la transcendance du langage, c'est la concentration de la pensée ou du sentiment dans peu de mots, c'est l'explosion de la phrase éclatant comme le canon sous la charge qu'une main vigoureuse a introduite et bourrée dans le tube de bronze; c'est l'idée, le sentiment, l'image, le son, la brièveté fondus ensemble d'un seul jet au feu de l'inspiration et formant ce métal de Corinthe dont nul n'a pu découvrir le secret en le décomposant; c'est l'algèbre sans chiffres qui abrége tout, qui dit tout, qui peint tout d'un seul trait; c'est la conception et l'enfantement de l'âme en un seul acte, c'est le délire raisonné surexcitant au dernier degré les facultés expressives de l'homme, mais c'est le délire se connaissant, se possédant, s'exaltant en se jugeant, se contenant avec la suprême autorité du sang-froid comme le coursier emporté qui tiendrait lui-même son propre frein. Peut-être la tension prodigieuse d'esprit nécessaire au grand poëte pour cette éjaculation à la fois passionnée et raisonnée des vers, est-elle disproportionnée à la force et à la délicatesse des organes de la pensée dans la femme? Peut-être sa main débile, qui n'a pas été façonnée pour l'effort, ne peut-elle jamais parvenir à tendre assez puissamment la corde de l'arc pour que la flèche du vers atteigne le but et touche l'âme en la charmant, comme le trait invisible de l'archer qui déchire l'air en le traversant et qui résonne à l'oreille en perçant le coeur? Nous l'ignorons, mais c'est un fait historique et universel qu'aucune femme encore n'a pu chanter comme Homère ni parler comme Démosthène.
Le poëme et le discours sont oeuvres viriles, parce que l'un est le trépied, l'autre la tribune; l'un monte trop haut dans le ciel, l'autre descend trop bas dans le tumulte humain. La femme, même la femme de génie, veut un piédestal plus rapproché des yeux et des coeurs.
XV
Mademoiselle Necker, convaincue par cette première épreuve de l'inégalité de ses forces à son ambition de gloire poétique, renonça pour quelque temps aux vers; elle écrivit son premier ouvrage en prose, les _Lettres sur les écrits et le caractère de J. J. Rousseau_. Ces premières pages révélèrent plus qu'un grand style, une grande âme dans cette jeune femme: J. J. Rousseau y est jugé comme il doit l'être par la pitié et par l'enthousiasme. Mademoiselle Necker n'avait pas encore atteint les années arides du bons sens.
Les utopies spéculatives de l'auteur du _Contrat social_, de l'_Émile_, des plans chimériques de constitution de Pologne et de Corse, n'étaient pas à la portée de sa critique. Mais les malheurs de Rousseau, sa misanthropie tour à tour chagrine ou plaintive, l'éloquence de ses sentiments qui cachait le néant de ses idées, étaient de la compétence de son coeur. Elle emprunta quelque chose du style de ce grand harmoniste et de ce grand coloriste pour parler de lui. On reconnut dans le portrait la manière du modèle; on y reconnut surtout une certaine audace d'idées et une certaine indépendance de jugements qui rappelaient la séve étrangère et qui marquaient alors toutes les oeuvres écrites au bord du lac de Genève. Cette vallée de _Kachemire_ de l'Occident, cette colonie de la liberté religieuse et de la liberté républicaine, encaissée dans des remparts de neige entre le Jura et les Alpes, semblait donner de l'étrangeté et de la hardiesse à la pensée. J. J. Rousseau en était sorti pour étonner la société de ses invectives, et pour peindre la nature de couleurs neuves empruntées aux aspects, aux forêts, aux neiges, aux eaux de cette _Tempé_ de l'Helvétie. Haller y avait chanté des odes pindariques, hymnes spontanées de la création au Créateur. Gessner y avait transplanté les scènes pastorales d'un Théocrite des Alpes. Gibbon y était venu d'Angleterre pour être plus libre dans ses jugements sur les religions et sur la société; il y avait écrit, pendant une séance de dix ans, la grande histoire de la décomposition et de la transformation de l'empire Romain par le christianisme. L'esprit de parti et l'esprit de secte sont parvenus à le décréditer aujourd'hui d'un dénigrement inique, mais cette oeuvre n'en ressortira pas moins de cette éclipse comme le plus inaltérable monument d'érudition, de saine critique, d'impartialité historique et de récit sévère que le dix-huitième siècle ait légué à l'Europe.
Voltaire avait abrité en Suisse, à soixante-deux ans, son génie, au moment où sa vie littéraire finissait, et où il commençait sa vie philosophique. L'air des montagnes avait retrempé même son talent politique affadi par l'air des cours. La fille de M. Necker devait bientôt y écrire les plus beaux livres de sa maturité, et lord Byron les plus beaux chants de son _Child Harold_, cette odyssée de l'âme d'un poëte incomparable.
Les _Lettres sur J. J. Rousseau_, ainsi que plusieurs opuscules de cette première adolescence de mademoiselle Necker, n'eurent pas besoin de l'indulgence due à son âge et de la courtisanerie des familiers de son père pour faire sensation dans le monde lettré à Paris. On n'était pas accoutumé à une telle virilité romaine d'idées et d'accents sous une main de jeune femme. Un immense applaudissement accueillit ces essais. On ne pouvait y méconnaître une force étonnante sous un peu de déclamation, mais la déclamation dans la première jeunesse est comme l'écume du génie qui court trop vite et qui gronde trop fort au commencement de sa course; on pardonne ce bouillonnement de style au premier jet.
Quand la déclamation est vide et froide, elle prouve le néant de l'âme; mais, quand elle est pleine et chaude, elle prouve la surabondance d'idées. L'une est l'hypocrisie du sentiment, l'autre n'en est que l'exagération; entre feindre ce qu'on ne sent pas ou exagérer ce qu'on sent, il y a la distance du mensonge à l'emphase. D'ailleurs, à l'exception de Voltaire, qui avait trop de muscles dans la pensée pour recourir à l'enflure, tout le dix-huitième siècle déclamait un peu: Diderot, Thomas, Buffon, Guibert, Raynal, Marmontel, la cour entière de philosophes et d'hommes de lettres groupés autour de M. Necker, n'étaient pas exempts de déclamation dans leur style. J. J. Rousseau lui-même, excepté dans son chef-d'oeuvre des _Confessions_, n'avait été que le plus sublime des déclamateurs.
Madame Necker faisait déclamer la vertu; M. Necker faisait déclamer jusqu'aux chiffres. Il n'est pas étonnant que leur fille ait contracté dans cette société le vice du temps. C'était un siècle de recherche en tout genre. Chacun aspirait à la vérité en religion, en politique, en littérature, en système; chacun enflait sa voix pour se persuader à lui-même et pour persuader aux autres qu'il l'avait trouvée.
XVI
Ces premiers succès placèrent mademoiselle Necker sur un piédestal dans le salon et dans le monde de son père. Elle avait été l'enfant de l'espérance, elle devint le prodige de la jeunesse. Ce fut de cette époque qu'elle prit le goût et la passion de ce qu'elle appelle sans cesse dans ses ouvrages la _société_, c'est-à-dire un cercle plus ou moins étendu d'hommes oisifs et de femmes désoeuvrées qui se réunissent le soir dans un salon pour causer au hasard de toutes choses. Cette étrange institution du _commérage_, connue seulement des grandes courtisanes et des marchandes d'herbes d'Athènes, était incompatible avec la civilisation antique de l'Orient et même de l'Occident. Ni dans les Indes, ni dans la Chine, ni en Égypte, ni en Perse, ni en Arabie, ni en Grèce, ni à Rome, la législation, la religion, les moeurs n'auraient admis cette promiscuité élégante et _garrule_ des deux sexes dans des réunions habituelles pour se donner en spectacle et en divertissement d'esprit les uns aux autres.
Ici régnaient l'esclavage et la polygamie; là les usages, la modestie, l'ombre du foyer domestique imposés aux filles, aux femmes, aux mères, les renfermaient dans le sanctuaire de leur foyer ou ne leur permettaient que les visites et les conversations entre elles. Le moyen âge ne connaissait pas davantage cette société mixte d'hommes et de femmes se rencontrant à jour et à heure fixes dans un salon pour causer ensemble. Les moeurs austères des premières nations chrétiennes auraient vu dans cette institution de plaisir intellectuel un souvenir de la bayadère des Indes ou de la courtisane de Rome. Les Tartares de la Russie, les Germains, les Bretons l'ignoraient; les hommes et les femmes s'y réunissaient et s'y réunissent encore séparément. La conversation, bornée aux choses domestiques entre les femmes, aux choses publiques entre les hommes, ne confondait que rarement, et pour des solennités religieuses, les deux sexes dans les temples ou dans les spectacles.
Les Italiens, dans la décadence des moeurs sous les papes à Rome et sous les Médicis à Florence, et les Français après les Italiens, furent les premiers qui ouvrirent ces lices d'esprit dans des cours, dans des salons privés, où la conversation devint la seule fête des conviés. L'Italie les borna aux délices de la poésie et de l'amour, ces consolations des pays esclaves; la sociabilité française, vice et qualité de la nation, les multiplia et les étendit à tous les sujets, depuis la galanterie et la littérature jusqu'à la politique et à la philosophie. Elle appela ces entretiens la _société_ par excellence. La conversation, besoin d'échange des esprits et des coeurs, devint une nécessité et presque une institution du pays.
Le commérage relevé à la dignité d'entretien, tantôt léger, tantôt sérieux, passa en loi. Les visites furent des devoirs de société, les salons des assemblées publiques, sans contrôle des gouvernements. L'opinion publique, cette atmosphère, cette _aura_ dont vivent et meurent les gouvernements, y naquit pour devenir peu à peu la véritable souveraineté nationale; les fauteuils furent des tribunes, les causeurs des orateurs, les causeries des harangues.
XVII
Beaucoup de femmes éminentes par l'esprit ou les grâces y portèrent l'agrément; mademoiselle Necker essaya d'y porter pour la première fois l'éloquence. Le temps s'y prêtait autant que la nature toute littéraire et toute politique de l'esprit des salons. La révolution française, prête à éclater dans les actes, fermentait déjà partout dans les âmes. La France était travaillée des frissons et des douleurs d'un grand enfantement; elle sentait remuer dans son sein quelque chose, un génie ou un monstre, elle ne savait pas bien quoi; mais les vieilles choses s'écroulaient pour faire place aux nouveautés.
La parole était à tout le monde; c'était le bruit général d'un grand déplacement de foi, d'idées, d'institutions, de souveraineté, de lois, de moeurs, de préjugés, devant la raison, devant la philosophie, devant la nation, qui s'avançaient pour tout remplacer ou pour tout confondre.
Le salon de M. Necker, que l'on croyait l'initiateur et le modérateur du mouvement, était le foyer le plus retentissant de tout ce bruit. Hommes de lettres, hommes de cour, femmes avides d'adoration ou d'importance, diplomates étrangers, voyageurs de toutes les nations du continent, orateurs du parlement britannique, républicains d'Amérique consacrés par l'auréole de leur liberté naissante, se pressaient chaque soir dans ce salon. Le silence obligé du premier ministre, la réserve un peu contrainte de la mère affligée de l'éclat prématuré de sa fille, y laissaient la parole à mademoiselle Necker. L'admiration ou l'adulation générale l'encourageait; les applaudissements devançaient le mot; l'enthousiasme éclatait à chaque phrase. La société transformée en auditoire provoquait, au lieu de l'entretien, le discours. La jeune femme, habituée de bonne heure au monologue par l'exercice quotidien de sa plume et par l'éloquence des hommes supérieurs entendus dès l'enfance chez son père, se laissait emporter par son enthousiasme; la charmante timidité de son sexe et de son âge, cette pudeur de l'âme, aussi rougissante que celle du corps, n'était jamais née en elle. La publicité de son enfance l'avait supprimée. Il ne manquait à son esprit que cette grâce, mais cette grâce eût été en même temps son silence. On regrettait un moment en elle cette innocence du génie qui s'ignore et doute de lui-même; on finissait par l'oublier au charme de son improvisation virile. Ce n'était plus une femme, c'était un poëte et un orateur.
Le personnage oratoire et poétique de Corinne, qu'elle a dépeint plus tard dans son voyage d'Italie, n'est pas une fiction; c'est le portrait de mademoiselle Necker peinte devant sa glace par elle-même. À cette époque de sa vie, dans ce portrait, elle flatta sa figure, mais non son talent.
«Elle était vêtue, comme la sibylle du Dominiquin, d'un châle des Indes, tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, étaient entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein; son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude (sur le char) était noble et modeste; on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée, mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille, grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait, dans sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.»
XVIII
La célébrité de mademoiselle Necker, qui aurait effrayé les hommes supérieurs qui cherchent dans une femme une épouse et non une émule de gloire, éblouissait les hommes médiocres; ils se flattaient de donner leur nom à une femme qui ajouterait à ce nom le lustre du génie; ils s'imaginaient qu'un reflet futur de cette gloire rejaillirait sur leur propre médiocrité; ils oubliaient qu'un homme ordinaire n'est jamais que l'ombre de cet éclat emprunté, que le mari d'une femme célèbre n'a plus même pour abriter sa vie intérieure l'obscurité de son foyer domestique. Partout où une telle épouse porte la lumière, elle attire le regard du public; son mari et sa famille deviennent visibles aux yeux importuns qu'ils voudraient en vain éviter.
Ces considérations cependant éloignaient ces prétendants français, anglais ou italiens de la main de cette fille unique, malgré la fortune, le crédit, la popularité de son père; mais les hommes du Nord, plus candides et plus enthousiastes, ne sont pas retenus par ce scrupule de leur amour-propre. La supériorité d'une épouse les offusque moins, parce qu'ayant moins de prétention pour eux-mêmes, ils placent leur orgueil dans la gloire de leur idole; ils s'honorent d'admirer de plus près l'épouse que le monde admire loin; leur amour n'a pas besoin de l'égalité, il est un culte; ils se sacrifient en se subordonnant à celles qu'ils adorent.
Le baron de Staël, ami de Gustave III et ambassadeur de Suède à Paris, brigua et obtint la main de mademoiselle Necker. Il ne manquait à cette famille, parvenue au sommet de l'importance et du crédit par la richesse et par la faveur, qu'une alliance illustre qui les naturalisât dans l'aristocratie européenne. La naissance, le nom, le rang du baron de Staël anoblissaient l'épouse et rejaillissaient sur les parents. M. et madame Necker, qui tendaient à la supériorité sociale par toutes les voies avaient trop senti les froissements de leur vanité à la cour pour ne pas apprécier à leur prix de hautes alliances; en anoblissant leur fille en Suède, ils anoblissaient en France leur propre sang; ils s'apatriaient dans toutes les noblesses de l'Europe.
Le baron de Staël fut agréé. Le roi de Suède promit, pour faciliter le mariage, qu'il conserverait pendant de longues années à ce gentilhomme la place d'ambassadeur à Paris. M. de Staël, de son côté, s'engagea, par contrat, à ne jamais forcer sa femme à le suivre en Suède. À ce prix, il obtint la main de mademoiselle Necker.
C'était un homme déjà mûr d'années, d'une figure noble, d'une distinction de manières qui répondait à sa considération personnelle dans le monde, d'un esprit suffisant pour jouir des succès de sa femme sans prétendre à l'égaler, un de ces hommes qui acceptaient les seconds rangs partout, même dans leur maison.
Cette union sans tendresse, mais sans orages, ne fit qu'ajouter le nom, le rang, la liberté, la considération d'une ambassadrice de Suède à Paris, à la célébrité littéraire précoce de madame de Staël et à sa qualité de fille du ministre le plus influent du conseil du roi.
Trois enfants, deux fils et une fille naquirent de ce mariage. Il ne fut troublé que plus tard par des séparations de fortune dans l'intérêt des enfants, séparations de biens qui amenèrent des séparations de personnes; mais, quoique relâchés et peu intimes, les rapports entre deux époux si disproportionnés de nature, d'âge et d'opinion, conservèrent toujours la décence, cette seule vertu que le monde avait le droit de demander alors à ces unions de convenance. La séparation même ne dura pas jusqu'à la mort; le baron de Staël revint, après la révolution française, mourir entre les soins de sa femme et les respects de ses enfants.
XIX
La révolution qui se précipitait par toutes les innovations que la popularité de M. Necker et la déférence de Louis XVI à ses avis lui avaient ouvertes, ne tarda pas à dépasser les idées de 89 et à détrôner le roi. Les états généraux du royaume, comme tout esprit politique l'avait prévu excepté M. Necker, s'étaient révolutionnés eux-mêmes le premier jour de leur réunion à Versailles. M. Necker, ne pouvant plus être leur modérateur, avait été leur jouet; la cour l'avait congédié comme leur complice; le peuple l'avait rappelé par l'insurrection du 14 juillet. Rejoint à Bâle par les messagers du roi et du peuple, il était rentré à Paris avec sa femme et sa fille, comme un triomphateur, par la dernière brèche de la monarchie.