Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 4

Chapter 43,916 wordsPublic domain

Un jour est venu inopinément pour moi où tout l'établissement politique de notre pays s'est évanoui et où, surpris à l'improviste par ce vaste écroulement, j'ai été appelé par mon nom à décider le sort de notre patrie et peut-être de l'Europe. J'ai prononcé le nom de république, appel suprême à l'intérêt et à la raison de tous. Ce mot était tellement sur toutes les lèvres qu'il est sorti à la fois et à l'unanimité du fond du pays; de cette heure, il n'y a pas eu un moment de repos pour moi; comme le bouc expiatoire d'Israël, j'ai été rejeté hors des murs et déclaré coupable du salut commun. Dieu seul connaît ce que j'ai souffert et ce que je suis destiné à souffrir encore en disputant, par un travail forcé, l'ombre de la dernière tuile de mon toit à l'inimitié du monde. Que vous êtes heureux, vous, d'avoir échappé par la mort à ce drame lugubre de votre ami! Si nous étions au temps de Caton d'Utique, j'y aurais depuis longtemps échappé par la même voie moi-même; mais nous vivons sous une loi plus patiente et qui nous commande d'attendre avec résignation la justice des hommes et le pardon de Dieu!

Vous qui vivez maintenant plus près de lui, aimez encore votre ami d'exil et priez pour lui.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLI.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLIIe ENTRETIEN

MADAME DE STAËL

I

On agite sans cesse, sans la résoudre jamais, cette question en effet insoluble: _Convient-il aux femmes d'écrire et d'aspirer à la gloire des lettres?_ S'il s'agissait de résoudre cette question d'une manière absolue, nous aimerions presque autant dire: _Convient-il à la nature de donner du génie aux femmes?_

Mais, s'il s'agit de la résoudre d'une manière relative et au point de vue de la société et de la famille, où la femme occupe une place si distincte de celle que la nature, la société, la famille, assignent à l'homme, la question prend un autre aspect, et nous présenterons à notre tour quelques considérations préliminaires à ceux qui cherchent à cet égard la convenance ou la vérité.

II

La nature, la société, la famille sont d'accord pour assigner aux deux sexes des rôles différents dans la vie civile. Le rôle public appartient essentiellement à l'homme; le rôle domestique, à la femme. L'action extérieure, la guerre, le gouvernement, la magistrature, le sacerdoce, la tribune, la chaire, la délibération, la parole, tout ce qui exige la publicité, la force, la lutte, la virilité, est masculin. Le foyer intérieur, l'allaitement de l'enfant, son éducation première, le soin des vieillards, la surveillance des serviteurs, l'assistance aux malades, l'aumône aux indigents, tout ce qui suppose la maternité, la pudeur, la grâce, la pitié, l'amour sous toutes ses formes et dans tous ses offices, est féminin. Ce n'est ni le hasard ni la tyrannie du sexe fort qui ont distribué ainsi les fonctions entre les deux sexes, c'est la nature. La société et la législation n'ont fait que suivre ses indications. La femme doit être chaste, par conséquent elle doit vivre à l'ombre; la femme doit inspirer l'amour à un seul, le respect, la tendresse, la pitié à tous; elle doit s'abstenir dans son intérêt même de tout ce qui sent le combat; l'altercation, la polémique, la haine, la colère, l'émulation envieuse, l'ambition implacable qui irritent la voix, endurcissent le coeur, défigurent les traits.

Les armes lui sont interdites comme aux prêtres, elle ne doit ni frapper ni verser le sang. Qui pourrait aimer une femme juge, soldat ou bourreau?

La femme doit porter neuf mois son fruit dans son sein, l'enfanter dans la douleur, remplir pour lui ses mamelles du lait, premier aliment de l'homme; approcher à toute heure du jour ou de la nuit cette source de vie des lèvres de son enfant, le porter dans ses bras pendant cette longue période de mois et d'années où le sein de la mère n'est pour ainsi dire qu'une seconde gestation de l'homme, lui apprendre à connaître, à balbutier, à aimer, à répondre à son sourire.

_Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem!_ comme dit le poëte.

Quelle fonction de la vie publique, ou dans les camps, ou sur les champs de bataille, ou dans les cités, ou dans les assemblées délibérantes, ou dans les tribunaux, ou dans les temples, pourrait convenir à un être voué par son sexe à de si douces et si maternelles fonctions? Si les femmes combattaient comme l'homme, chaque coup mortel tuerait en elles deux êtres au lieu d'un; l'enfant dans son sein ou à sa mamelle périrait en même temps que la mère; les carnages humains seraient doubles, l'humanité serait décimée dans sa source comme dans sa fleur. Qui pourrait supporter la vue d'un champ de bataille où les nourrissons expirants se traîneraient parmi les cadavres pour sucer le lait tari dans les mamelles sanglantes des mères? Il en serait de même dans toutes les autres fonctions publiques. Qui pourrait supporter sans répulsion et sans dégoût des assemblées de mégères exaspérées par l'esprit de parti, par l'ardeur des factions, par les convoitises de l'ambition ou de l'orgueil, se disputant la tribune au milieu des vociférations de leurs rivales, et vomissant l'injure, le délire, l'imprécation de ces lèvres d'où ne doivent sortir que la douceur, la tendresse, la compassion, la paix?

III

L'autorité, cette nécessité du gouvernement politique, n'est pas moins interdite aux femmes que la lutte ou la discussion. Qui dit autorité, dit force d'un côté, soumission et obéissance de l'autre. La force suppose la rigueur, l'obéissance suppose souvent la contrainte. Il faut faire taire son coeur pour commander; il faut faire taire son orgueil pour obéir. La femme qui fait taire son coeur n'est plus une femme, les hommes qui obéissent en murmurant n'aiment pas ce qu'ils craignent. Que deviendrait une famille où les hommes verraient dans les femmes des maîtres, au lieu d'y voir des mères, des amantes, des épouses, des consolatrices? Que deviendrait l'amour dans une société où la femme ordonnerait au lieu de persuader, et punirait au lieu de plaindre? L'amour s'éteindrait le jour où la femme, affectant une égalité de droit impossible, lutterait de tyrannie avec l'homme, au lieu de le dompter par le charme, cette seule tyrannie adorée des yeux et du coeur. Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de la vie intérieure pour se hisser dans la vie extérieure sur les tréteaux de la politique, ne sont pas des femmes; ce sont des êtres sans sexe, abdiquant l'un sans revêtir l'autre, scandalisant la nature plus encore que la société. Il n'y avait pas besoin de loi contre elles, il suffisait de l'ostracisme du dégoût. Quel homme aurait été chercher son épouse, quel fils sa mère, au pied de ces tribunes tumultueuses, entre les applaudissements et les huées de la place publique?

IV

Nous ne pousserons pas plus loin la démonstration de l'incompatibilité de la vie publique dans les femmes avec la vie domestique qui leur a été dévolue, non par la loi, mais par la nature, oracle de la loi. Plus on creuserait, plus on acquerrait l'évidence de cette distinction que nous avons faite en commençant. Dans la vie commune, l'homme est l'être public, la femme est l'être domestique. Ils n'agrandissent pas leur rôle en usurpant celui de l'autre sexe, ils le diminuent. Plus l'homme est un être public, plus il est viril; plus la femme est un être domestique, plus elle est femme; l'ombre de la maison la sanctifie et la divinise presque, la publicité la flétrit.

V

Or, la communication de la pensée par la parole ou par le livre est une publicité pour la femme. Cette publicité ne livre pas son corps, mais elle livre son esprit, son coeur, son âme au grand jour. Elle fait de la femme auteur l'entretien de tous; elle viole le foyer, elle lève le voile, elle écarte la pudeur, elle appelle sur le nom, sur le visage, sur l'intelligence, sur l'âme même de la femme célèbre, le regard, la pensée, l'applaudissement ou le sarcasme du monde; la femme devient une actrice qui ne monte pas sur la scène, mais c'est une actrice à domicile, qui s'introduit avec son livre dans le foyer de chacun, qui passe de mains en mains comme une chose vénale, qui sollicite, au lieu du silence, le bruit, au lieu du mystère l'éclat, au lieu de l'estime d'un seul la renommée de tous.

Une femme qui écrit, du jour qu'elle écrit, est de moins pour son mari tout ce qu'elle est de plus pour le public. Mais ce n'est pas seulement son nom que la femme célèbre expose à tous les hasards de la renommée, c'est le nom de son mari, de ses enfants, de sa famille. Si elle encourt la gloire pour elle seule, elle encourt pour eux tous les inconvénients de la célébrité, la critique, la calomnie, l'envie, le ridicule, le mépris, quelquefois la haine. Ce nom, abrité sous son obscurité, devient malgré lui l'occupation et souvent le jouet de l'opinion publique. Que de malédictions ceux qui le portent n'ont-ils pas le droit d'adresser tout bas à la femme téméraire qui les livre ainsi malgré eux à la merci du bruit littéraire!

VI

D'ailleurs, sur quels sujets convenables la femme ambitieuse de ce bruit écrira-t-elle?

Écrira-t-elle sur l'amour? La pudeur s'envole à ce mot, et le scandale s'empare de ses pages.

Écrira-t-elle sur la religion? Toutes les sectes contraires se déchaîneront contre elle avec les imprécations du fanatisme offensé.

Écrira-t-elle pour le théâtre? Son nom risquera les huées d'un parterre.

Écrira-t-elle sur la politique? Les partis, les factions, les journaux ameutés par ses opinions, ne respecteront plus en elle ni la pudeur, ni le génie, ni la beauté, ni le sexe; les injures, les calomnies, les sarcasmes, les invectives, armes ordinaires des opinions dans ces guerres civiles de l'esprit, souilleront son caractère comme son talent; elle sera traînée dans l'arène des partis jusqu'à l'ignominie, peut-être jusqu'à l'échafaud, comme madame Roland, et, pour comble d'infortune, elle y entraînera jusqu'à son mari, jusqu'à ses enfants.

Voilà une partie des inconvénients, des dangers, des catastrophes de la célébrité littéraire dans la femme. Les hommes sentent ces périls d'instinct. Ils encouragent cette ambition de bruit dans celles qui ne leur appartiennent ni par le sang, ni par le nom, ni par l'amour; ils la redoutent avec raison dans celles qui leur appartiennent. Nous sommes convaincu qu'il n'y a pas un jeune homme cherchant une compagne de sa vie, qui ne reculât d'effroi si on lui disait d'avance: «La femme que vous recherchez pour épouse deviendra une femme célèbre; au lieu de placer son bonheur dans son amour, et sa gloire dans sa modestie, elle placera son bonheur dans l'admiration du monde pour son génie, et sa gloire dans le vent du bruit public, et le nom modeste mais honorable que vous allez lui donner sera mis en contraste perpétuel avec la funeste célébrité du nom importun qu'elle va vous faire. Votre foyer sera un lieu banal et profané, où sa gloire éclairera malgré vous votre obscurité. Rien ne sera à vous chez vous, pas même votre nom; tout sera au public. La mère de vos enfants couvrira d'avance leur berceau ou d'un nom qu'il faudra excuser pour les revers de son amour-propre, ou d'un nom difficile à porter par l'excès même de sa célébrité.»

VII

Et cependant, nous le répétons, il n'y a point de règle si générale pour laquelle un heureux et invincible génie ne soit une exception. On ne peut interdire à la nature de donner du génie à une femme, et, quand ce génie éclate en dépit de toutes les considérations sociales, il faut plaindre le mari, la famille, les enfants, mais il faut féliciter le siècle. La célébrité est comme le feu, qui brûle de près et illumine de loin: heureux ceux qui sont à distance d'une gloire de femme!

Il y a eu, il y a, il y aura des femmes illustres par le talent littéraire, sans que cette célébrité ait coûté rien aux vertus de leur sexe, témoins _Vittoria Colonna_ en Italie et _madame de Sévigné_ en France. Mais il convient de remarquer que leur célébrité involontaire n'a été que le resplendissement involontaire aussi de leur nature féminine, et nullement une prétention ambitieuse à la gloire de l'écrivain; elles n'ont été écrivains que parce qu'elles étaient épouses et mères, elles n'écrivaient pas pour le public ou pour la postérité, elles écrivaient l'une pour son mari, l'autre pour sa fille. Les poésies conjugales de _Vittoria Colonna_ ne cherchaient leur écho et leur gloire que dans le coeur d'un époux toujours adoré, le marquis de Pescaire; les lettres de madame de Sévigné ne briguaient d'autre prix que la tendresse d'une fille. Elles restaient femmes, elles restaient mères, elles croyaient rester obscures en écrivant pour leurs tendresses et non pour leur gloire. Cette gloire domestique, à son origine, n'a été que l'indiscrétion de leurs foyers. La postérité a entendu battre leur coeur de femme et a pénétré malgré elles dans ce secret de leur génie qui n'était, comme il sied à des femmes, que le génie de leur amour. Ce n'étaient pas des poëtes, ce n'étaient pas des prosateurs, c'étaient des femmes; leurs oeuvres ne sont que leurs tendresses, seules oeuvres qui conviennent au sexe fait pour aimer.

VIII

La femme dont nous allons raconter la vie et les oeuvres sortit de son sexe; elle affronta le bruit, elle se jeta dans le tumulte d'un grand siècle, elle parla, elle chanta, elle écrivit sur la religion, la philosophie, la politique, la liberté, la tyrannie; elle brava l'échafaud, elle subit l'exil; elle combattit corps à corps tantôt les factions, tantôt le conquérant de l'Europe, et, si son nom ne nous rappelait son sexe, nous la placerions par ses oeuvres au rang des grands hommes; si c'est sa gloire, c'est aussi son malheur; moins virile, elle nous intéresserait davantage. On ne sort pas impunément de sa nature: ce qu'on gagne en gloire on le perd en amour. Racontons:

IX

Madame de Staël était fille de M. Necker. On peut dire d'elle qu'elle naquit en pleine publicité et qu'elle fut bercée sur les genoux de son siècle.

M. Necker, son père, était un de ces hommes de bruit et de vent que l'engouement de leur époque enfle jusqu'aux proportions d'un grand homme, qui passent la moitié de leur vie à surexciter les espérances de leurs contemporains et l'autre moitié à les détromper de leur fausse supériorité; routinier en finances, banquier plutôt qu'administrateur du trésor public, novateur en paroles, stérile en mesures, pompeux en éloquence, vide en idées, boursoufflé en style, obscur en chiffres, nul en politique, soulevant témérairement toutes les questions sans avoir le génie d'en résoudre aucune, les laissant retomber de tout leur poids, tantôt sur le peuple, tantôt sur le roi, et ne sauvant jamais que sa propre popularité du naufrage.

Mais M. Necker, l'histoire doit le reconnaître, était en même temps un honnête homme: en trompant le roi, la cour et la nation, il se trompait lui-même. Le vertige dont il avait été saisi, en s'élevant de la banque de M. Thelusson au ministère des finances, lui faisait croire à son infaillibilité comme à un décret de la Providence. Il était vertueux avec faste et orgueilleux avec conscience. Il voulait le bien public non-seulement parce que le bien public était honnête, mais parce que le bien public était lui. Il remplissait de son importance l'État tout entier; il effaçait le roi, la cour, la noblesse, le peuple. Le peuple le rassasiait de confiance, de déférence, d'adulation, de popularité. Oracle pour les uns, idole pour les autres, il était passé à l'état de divinité.

Les hommes de lettres du dix-huitième siècle, depuis _Buffon_ jusqu'à _Thomas_, lui formaient une cour de gloire et lui escomptaient l'immortalité. Voltaire même, tout en le mesurant, affectait de le grandir. Sa femme, madame Necker, plus enivrée encore que lui de cette apothéose, groupait dans sa maison tous les rayons de célébrité contemporaine pour faire autour de lui un éblouissement d'opinion.

Cette femme était une institutrice génevoise, froide, vertueuse, un peu puritaine, sincère dans sa tendresse, mais habile à donner l'exemple du fanatisme pour son mari. La maison de M. Necker était de verre; on y attirait sans cesse les regards du public; on y voyait, dans un temps de licence et de corruption des moeurs, des scènes un peu apprêtées de philosophie, de religion, de bienfaisance, d'amour conjugal, d'éducation maternelle, de culte filial. C'était un théâtre domestique de vertu privée, servant à accréditer l'homme public.

Tel était le berceau de mademoiselle Necker. Faut-il s'étonner qu'une enfant, respirant dans cette atmosphère de célébrité, en soit sortie avec la soif et la prédestination de la gloire? Il faut s'étonner seulement que tant de faveurs du sort n'aient pas étouffé le génie. Mais rien ne le donne et rien ne l'étouffe. Le génie n'est pas de la compétence de la société, il est arbitraire comme la nature.

X

L'éducation de la jeune fille fut conforme à cette opulence et à ce caractère de ses parents. Elle n'eut pas d'enfance; elle grandit et fleurit, comme une plante rare en serre chaude, sous la vertu de sa mère, sous la gloire de son père, sous les caresses et sous les admirations précoces des familiers illustres de la maison: ébauche de statue destinée au piédestal, sans cesse exposée dans le salon de son père comme dans un atelier de gloire à laquelle chacun des hôtes de la maison donnait tour à tour son coup de ciseau! Le public était sa perspective, la renommée son horizon; vivre pour elle, c'était briller. On doit admirer comme un prodige qu'après une pareille éducation il soit resté un coeur à l'idole. Le coeur y survécut, mais non la grâce.

Sa figure, à quatorze ans, inspirait déjà plus d'étonnement que d'attrait. Toute sa beauté était dans les yeux, foyer de l'intelligence, qui doivent avoir dans la femme moins d'éclat que de douceur. Ses yeux étaient noirs et bien ouverts, mais ils supportaient le regard avec trop de fermeté pour une jeune fille; ses cheveux, noirs comme ses yeux, étaient naturellement bouclés, mais ils n'avaient pas cette finesse de tissu qui fait suivre mollement à la chevelure les contours du front, des joues, des épaules, et qui déplie un voile naturel sur la femme; son front était large, carré, un peu trop haut comme celui de son père; son nez régulier, mais large comme celui des fils de l'Helvétie, où la grasse fécondité du sol donne à la charpente du visage humain, comme à celle du boeuf de ces pâturages, un peu plus de matière et de solidité qu'il ne convient à la délicatesse des traits. Les pommettes de ses joues étaient saillantes et nuisaient à la courbe de l'ovale; la bouche, grande et presque toujours entr'ouverte, respirait à grands souffles l'air et l'enthousiasme. Le contour de lèvres épaisses était éloquent, même dans le silence; ces lèvres palpitaient de paroles muettes qui montaient de l'âme perpétuellement. Le menton était trop accentué et trop lourd pour un visage de femme. Le cou, gros et court, se rattachait par des muscles vigoureux à de belles épaules. Des bras arrondis, charnus, rappelaient la vigueur paysanesque des montagnards de sa patrie; la gorge était riche; la taille, massive sans flexibilité et sans affaissement, avait trop d'aplomb pour le poids d'une femme; sa stature courte et virile ne donnait ni élégance ni noblesse de race à sa personne. Mais la richesse de la séve et la fraîcheur alpestre du teint répandaient sur cette figure une jeunesse et un éblouissement qui suppléaient au dessin par le coloris: on croyait voir une vigoureuse fille des neiges de la Suisse, mais étrangère au milieu de l'aristocratie de Paris.

XI

La chaleur de l'âme répondait à cette teinte animée du visage. Une jeune fille de Genève, que madame Necker avait appelée auprès d'elle pour donner un objet aux premières amitiés de sa fille encore enfant, raconte ainsi les premiers épanchements de son amie: «Elle me parla avec une chaleur et une facilité qui étaient déjà de l'éloquence et qui me firent une grande impression. Nous ne jouâmes point comme des enfants; elle me demanda tout de suite quelles étaient mes leçons, si je savais quelques langues étrangères, si j'allais souvent au spectacle. Quand je lui dis que je n'y avais été que trois ou quatre fois, elle se récria, me promit que nous irions souvent ensemble à la comédie, ajoutant qu'au retour il faudrait écrire le sujet des pièces et ce qui nous aurait frappées, que c'était son habitude... Ensuite, me dit-elle encore, nous nous écrirons tous les matins.

«Nous entrâmes dans le salon. À côté du fauteuil de madame Necker était un petit tabouret de bois où s'asseyait sa fille, obligée de se tenir bien droite. À peine eut-elle pris sa place accoutumée, que trois ou quatre vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent avec le plus tendre intérêt. L'un d'eux, qui avait une petite perruque ronde, prit ses mains dans les siennes, où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversation avec elle comme si elle avait eu vingt-cinq ans.

Cet homme était l'abbé Raynal. Les autres étaient MM. Thomas, Marmontel, le marquis de Pesay et le baron de Grimm.

«On se mit à table. Il fallait voir comment mademoiselle Necker écoutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et cependant elle semblait parler à son tour, tant ses traits mobiles avaient d'expression! Ses yeux suivaient les regards et les mouvements de ceux qui causaient; on aurait dit qu'elle allait au-devant de leurs idées. Elle était au fait de tout, même des sujets politiques, qui, à cette époque, faisaient déjà un des grands intérêts de la conversation.

«Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun, en s'approchant de madame Necker, disait un mot à sa fille, lui faisait un compliment ou une plaisanterie... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce; on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter cette petite imagination qui se montrait déjà si brillante. Les hommes les plus marquants par leur esprit étaient ceux qui s'attachaient davantage à la faire parler; ils lui demandaient compte de ses lectures, lui en indiquaient de nouvelles, lui donnaient le goût de l'étude en l'entretenant de ce qu'elle savait ou de ce qu'elle ignorait.»

XII

Dès cette époque la partialité de monsieur Necker pour les qualités brillantes de l'esprit de sa fille, et la sévérité de madame Necker, qui voyait des dangers dans la précocité de ce génie, établirent entre le père et la fille une intimité d'esprit qui blessa la mère. Madame Necker dissimula mal sa jalousie contre une enfant qui l'éclipsait dans son salon et jusque dans le coeur de son père. Une froideur qui ne se réchauffa plus jamais glaça les rapports de la mère et de la fille. Madame Necker avait voulu faire de sa fille un modèle, la nature en avait fait un prodige; elle s'alarma d'un éclat qu'elle ne pouvait ni modérer ni voiler. Elle ne fut bientôt plus que la seconde merveille dans sa propre maison. Son orgueil ne souffrit pas moins que sa prévoyance maternelle: elle fut la première éclipsée par le chef-d'oeuvre qu'elle avait voulu montrer aux mères. Ce fut dès ce jour l'amertume du reste de sa vie.

On retrouve les traces de cette tristesse de la mère et de cet éloignement de la fille dans les entretiens de madame Necker et dans les écrits de madame de Staël. L'une gémit, l'autre se tait; on sent le froid qui s'est introduit dans la famille.

La passion de la célébrité qui possède également ces trois personnes devient leur châtiment; cette célébrité attire de loin les regards du monde sur la fille et glace de près ces trois coeurs qui éprouvent la rivalité dans leur propre sang. Il y a peu de leçons comparables à cet exemple: la publicité à laquelle on a témérairement voué la fille devient le fléau du foyer.

XIII