Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 2

Chapter 23,909 wordsPublic domain

À quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise? Quand vous avez osé la former, c'est alors que vous étiez un homme; et en osant devenir plus grand que vous n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mêmes; et vous, par l'à-propos qu'elles vous offrent, vous voilà défait! J'ai allaité, et je sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui suce mon lait: eh bien, au moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle de ses molles mâchoires, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l'avais juré comme vous avez juré ceci.

MACBETH.

Si nous allions manquer notre coup?

LADY MACBETH.

Nous, manquer notre coup! Songez seulement à cheviller votre courage en quelque lieu d'où il ne bouge plus, et nous ne manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, moi, à force de vin et de santés, de décomposer si bien ses deux chambellans, que leur mémoire, cette gardienne des idées, ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir de leur raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera comme la mort leurs corps saturés de boisson, que ne pouvons-nous pas exécuter, vous et moi, sur Duncan laissé sans défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers pleins de vin, qui porteront pour nous le crime de ce grand meurtre?

MACBETH.

Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton âme inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.--En effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces deux gardiens de sa chambre, et frappé avec leurs poignards, que ce sont eux qui ont fait le coup?

LADY MACBETH.

Et qui osera le voir autrement, lorsque nous ferons tout retentir de nos douleurs et des cris que nous donnerons à sa mort?

MACBETH.

Me voilà décidé; et tous les agents de l'action sont tendus en moi à cette terrible exécution. Sortons et amusons-les par les plus beaux dehors: la trahison du visage doit cacher les secrets du coeur d'un traître.

(Ils sortent.)

MACBETH et son serviteur.

Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup de cloche quand ma boisson sera prête. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce un poignard que je vois là devant moi, la poignée tournée vers ma main? Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme à la vue? ou n'es-tu qu'un poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une tête fatiguée du battement de mes artères? Pourtant je te vois, et sous une forme aussi palpable que celui que je tire en ce moment. Tu me marques le chemin que j'allais suivre, et l'instrument dont j'allais me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils valent seuls tous les autres.--Je te vois toujours, et sur ta lame, sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à l'heure.--Il n'y a là rien de réel. C'est mon projet sanguinaire qui prend cette forme à mes yeux.--Maintenant sur la moitié du monde la nature semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil enveloppé de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent leurs sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure où le meurtre décharné, averti par sa sentinelle, le loup dont les hurlements lui servent de mot du guet, dérobant, comme Tarquin le ravisseur, ses pas allongés, s'avance semblable à un spectre vers l'exécution de ses desseins.--Ô toi, terre solide et ferme, garde-toi d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que tes pierres n'aillent se dire entre elles où je suis, et ravir à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si bien.--Tandis que je menace, il vit.--Les paroles portent un souffle trop froid sur la chaleur de l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais. C'en est fait, la cloche me sollicite. Ne l'entends pas, Duncan; c'est la cloche mortuaire qui t'appelle au ciel ou aux enfers.

(Il sort.)

SCÈNE II

Au même lieu.

LADY MACBETH entre

LADY MACBETH.

Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a éteints m'a remplie de flamme.--Écoutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui donne le plus funeste bonsoir.--Il est à son ouvrage; les portes sont ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent en ronflant du devoir de leur office. J'ai composé leur boisson du soir de telle sorte que la Nature et la Mort débattent entre elles s'ils vivent ou meurent.

MACBETH, derrière le théâtre.

Qui est là? quoi? holà!

LADY MACBETH.

Hélas! je tremble qu'ils ne se soient éveillés et que la chose ne soit pas faite. Nous sommes perdus si la tentative n'est pas suivie de l'action. Écoutons.--J'avais apprêté leurs poignards, il ne pouvait manquer de les voir.--S'il n'eût pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais chargée.--Mon mari!

MACBETH.

J'ai frappé le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?

LADY MACBETH.

J'ai entendu crier la chouette et chanter le grillon.--N'avez-vous pas parlé?

MACBETH.

Quand?

LADY MACBETH.

Tout à l'heure.

MACBETH.

Comme je descendais?

LADY MACBETH.

Oui.

MACBETH.

Écoute.--Qui couche dans la seconde chambre?

LADY MACBETH.

Donalbain.

MACBETH regardant ses mains.

C'est là une triste vue!

LADY MACBETH.

Quelle folie d'appeler cela une triste vue!

MACBETH.

L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a crié _au meurtre_! Ils se sont éveillés l'un et l'autre: je me suis arrêté les écoutant; mais ils ont fait leurs prières et se sont remis à dormir.

LADY MACBETH.

Ils sont deux logés dans la même chambre.

MACBETH.

L'un s'est écrié: _Dieu nous assiste_! et l'autre: _amen_, comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, écoutant ce qu'ils disaient; et je n'ai pu répondre _amen_ lorsqu'ils disaient _Dieu nous assiste_!

LADY MACBETH.

N'allez pas creuser cette idée.

MACBETH.

Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? Je n'avais jamais eu autant de besoin d'une bénédiction, et _amen_ s'est arrêté dans mon gosier.

LADY MACBETH.

Il ne faut pas se travailler ainsi l'esprit sur ces sortes d'actions; on en deviendrait fou.

MACBETH.

Il m'a semblé entendre une voix crier: «Plus de sommeil! Macbeth tue le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui remet en ordre l'écheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort tranquille de la vie de chaque jour, bain accordé à l'âpre travail, baume de l'âme malade, loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du tutélaire festin de la vie.»

LADY MACBETH.

Que voulez-vous dire?

MACBETH.

Elle criait toujours dans toute la maison: «Plus de sommeil! Glamis a tué le sommeil; ainsi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus!»

LADY MACBETH.

Qui criait donc ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez votre noble courage se relâcher jusqu'à ces rêveries d'un cerveau malade? Allez, prenez de l'eau, et lavez votre main de cette tache qui témoigne contre vous.--Pourquoi avez-vous apporté ici ces poignards? Il faut qu'ils restent de l'autre côté. Allez, reportez-les, et teignez de sang les deux serviteurs endormis.

MACBETH.

Je n'y rentrerai pas; je suis effrayé en songeant a ce que j'ai fait. Le regarder de nouveau! non, je n'ose.

LADY MACBETH.

Que vous êtes faible dans vos résolutions!--Donnez-moi ces poignards. Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ressemblent à des figures peintes: il n'y a que l'oeil de l'enfance qui s'effraye à la vue d'un diable en peinture. S'il a coulé du sang autour de lui, j'en rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur soit attribué.

(Elle sort.)

(On frappe derrière le théâtre.)

MACBETH.

Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que suis-je donc devenu, que le moindre bruit m'épouvante?--Quelles mains j'ai là! Elles me font sortir les yeux de la tête.--Prétendre que tout l'océan du grand Neptune puisse laver ce sang et nettoyer ma main! Non, en vérité, ma main ensanglanterait plutôt l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre un seule teinte rouge.

(Rentre lady Macbeth.)

LADY MACBETH.

Mes mains sont de la couleur des vôtres; mais j'ai honte d'avoir conservé mon coeur si blanc.--J'entends frapper à la porte du sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre courage vous a abandonné en chemin. (_On frappe._)--Écoutez: on frappe encore plus fort. Prenez votre robe de nuit, de crainte que nous n'ayons occasion de paraître et de laisser voir que nous étions éveillés. Ne restez donc pas ainsi misérablement perdu dans vos réflexions.

MACBETH.

Il me faut rester maintenant avec la connaissance de ce que j'ai fait!--Mieux vaudrait n'avoir plus la connaissance de moi-même. (_On frappe._)--Éveille Duncan à force de frapper.--Plût au ciel vraiment que tu le pusses!

(Ils sortent.)

VIII

La nuit a été bien étrange, dit le portier du château d'Inverness.

LENOX.

La nuit a été bien étrange! Dans le lieu où nous couchions, les cheminées ont été abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans les airs les lamentations, d'horribles cris de mort, et des voix prédisant avec des accents terribles d'affreux bouleversements, des événements confus, nouvellement éclos du sein de ces temps désastreux. L'oiseau des ténèbres a poussé toute la nuit des cris aigus; quelques-uns prétendent que la terre, saisie de fièvre, a tremblé.

MACBETH.

Ç'a été une cruelle nuit!

LENOX.

Ma mémoire n'est pas assez ancienne pour m'en rappeler aucune qu'on puisse comparer à celle-là.

MACDUFF entre en s'écriant:

Ô horreur! horreur! horreur! il n'y a ni coeur ni langue qui puisse te concevoir ou t'exprimer.

MACBETH ET LENOX.

Qu'est-ce que c'est?

MACDUFF.

L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus sacrilége a ouvert par force le temple sacré du Seigneur, et a dérobé la vie qui en animait la structure.

MACBETH.

Que dites-vous? la vie?

MACDUFF.

Meurtre! trahison! éveillez-vous! Malcolm, Banquo, éveillez-vous! secouez ce tranquille sommeil qui n'est que l'image de la mort; venez voir la mort elle-même! ô Banquo! Banquo, votre maître est assassiné! Emportez lady Macbeth.

Malcolm et Macbeth se réfugient en Angleterre. Ils s'évadent.

IX

Le troisième acte commence. Un crime en commande un autre; Banquo doit périr pour que le forfait de lady Macbeth soit utile.

MACBETH.

Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs. Allez donc vous confier à leur dos. Adieu! (_Banquo sort._) (_Aux courtisans._) Que chacun dispose à son gré de son temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver nous-même plus de plaisir au retour de la société, nous resterons seul jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous!--(_Sortent lady Macbeth, les seigneurs_, _les dames_, etc.) Holà, un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?

UN DOMESTIQUE.

Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.

MACBETH.

Amenez-les devant nous.--Être où je suis n'est rien si l'on n'y est en sûreté.--Nos craintes se sont profondément fixées sur Banquo, et dans ce naturel empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre. Ce qu'il sait oser va bien loin, et à cette disposition intrépide il joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la plus sûre. Je ne vois que lui dont l'existence m'inspire de la crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on, celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs lorsqu'elles m'imposèrent le nom de roi; il leur commanda de lui parler; et alors, d'une bouche prophétique, elles le proclamèrent père d'une race de rois.--Elles n'ont placé sur ma tête qu'une couronne sans fruit et ne m'ont donné à saisir qu'un sceptre stérile que m'arrachera une main étrangère, sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en est ainsi, c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses enfants que j'ai assassiné cet excellent Duncan; pour eux seuls j'ai mêlé d'odieux souvenirs la coupe de mon repos, et j'aurai livré à l'ennemi du genre humain mon éternel trésor pour les faire rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arène, Destin; viens m'y combattre à outrance.--Qui va là? (_Rentre le domestique avec deux assassins._) Retourne à la porte, et restes-y jusqu'à ce que nous t'appelions. (_Le domestique sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons eu ensemble un entretien?

PREMIER ASSASSIN.

C'était hier, avec la permission de votre grandeur.

MACBETH.

Eh bien, avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attribué, à moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus dans notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence comment vous aviez été amusés, traversés, quels avaient été les instruments, qui les avait employés, et tant d'autres choses qui, n'eussiez-vous que la moitié d'une âme et une intelligence altérée, vous diraient: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»

PREMIER ASSASSIN.

Vous nous l'avez fait connaître.

MACBETH.

Complétement: allons plus loin, c'est l'objet de notre seconde entrevue.--Sentez-vous en vous-mêmes la vertu de patience tellement dominante que vous laissiez passer toutes ces choses? Êtes-vous si pénétrés de l'Évangile que vous puissiez prier pour cet homme et ses enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe et réduits pour toujours à la misère?

PREMIER ASSASSIN.

Nous sommes des hommes, mon seigneur.

MACBETH.

Oui, je sais que dans le catalogue on vous compte pour des hommes, de même que les chiens de chasse, les bassets, les métis, les épagneuls, barbets, loups, demi-loups y sont tous appelés du nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun selon la qualité qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il en reçoit un titre particulier ajouté au nom commun sous lequel on les a tous inscrits. Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés dans la dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce projet dont l'exécution vous délivre de votre ennemi, vous fixe dans notre coeur et notre affection; car nous ne pouvons avoir, tant qu'il vivra, qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.

SECOND ASSASSIN.

Je suis un homme, mon seigneur, tellement indigné par les indignes traitements du monde, ses outrageants rebuts, que pour me venger du monde toute action me sera indifférente.

PREMIER ASSASSIN.

Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté de la fortune, que je mettrais ma vie sur le premier hasard qui me promettrait de l'améliorer ou de m'en délivrer.

MACBETH.

Vous savez tous deux que Banquo était votre ennemi?

SECOND ASSASSIN.

Nous en sommes persuadés, mon seigneur.

MACBETH.

Il est aussi le mien, et notre inimitié est si sanglante, que chaque minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns de mes amis qui sont aussi les siens, dont je ne dois pas négliger l'affection, et avec qui il me faudra déplorer la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même. Voilà ce qui me rend votre assistance précieuse: elle me donne les moyens de cacher cette action à l'oeil du public, comme je le désire par un grand nombre de puissants motifs.

SECOND ASSASSIN.

Nous exécuterons, mon seigneur, ce que vous nous commanderez.

PREMIER ASSASSIN.

Oui, quand notre vie.....

MACBETH.

Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'épier et de choisir le moment convenable, car il faut que cela soit fait ce soir, et à quelque distance du palais, et ne perdez pas de vue que j'en veux paraître entièrement innocent, et afin qu'il ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, qu'avec Banquo son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins importante pour moi que celle de son père, subisse les destinées de cette heure de ténèbres. Consultez-vous ensemble, et prenez votre résolution. Je vous rejoins dans un moment.

LES ASSASSINS.

Elle est prise, seigneur.

MACBETH.

Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre palais. (_Les assassins sortent._) C'est une chose arrêtée.--Banquo, si c'est vers les cieux que ton âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.

(Il sort.)

SCÈNE II

Un autre appartement dans le palais.

Entrent LADY MACBETH et UN DOMESTIQUE.

LADY MACBETH.

Banquo est-il sorti du palais?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame; mais il revient ce soir.

LADY MACBETH.

Avertissez le roi que je voudrais, si cela est possible, lui dire quelques mots.

LE DOMESTIQUE.

J'y vais, madame.

(Il sort.)

LADY MACBETH.

On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu son désir sans en être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre par sa destruction dans des joies toujours inquiètes. (_Macbeth entre._)--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi vous enfermer dans la solitude, ne cherchant pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en vérité, devraient être mortes avec celui dont elles vous occupent? Les choses sans remède devraient être sans importance: ce qui est fait est fait.

MACBETH.

Nous avons tranché le serpent, mais nous ne l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice sera exposée aux dents dont il aura retrouvé la force. Mais que la structure de l'univers se décompose, que les deux mondes périssent avant que nous consentions ainsi à prendre notre repos dans la crainte, à passer le temps du sommeil dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent nous bouleverser toutes les nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver où nous sommes, nous avons envoyé reposer en paix, que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse sans relâche.--Duncan est dans son tombeau: sorti des redoublements de la fièvre de la vie, il dort bien; la trahison est à bout avec lui: ni le fer, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.

LADY MACBETH.

Venez, mon cher époux, que le calme reparaisse dans vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.

MACBETH.

Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y exhorte: que votre continuelle attention s'occupe de Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en sûreté tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver de notre grandeur dans ce cours de flatteries, et faire de nos visages le masque qui doit servir à déguiser nos coeurs.

LADY MACBETH.

Ne pensez plus à cela.

MACBETH.

Ô chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?

LADY MACBETH.

Mais la copie de nature qui leur a été remise n'est pas éternelle.

MACBETH.

Il y a même de plus cette consolation qu'ils ne sont pas inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant que la chauve-souris ait cessé son vol circulaire, avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné, par son murmure assoupissant, le bourdon qui appelle les bâillements de la nuit, on aura consommé une action importante et terrible.

LADY MACBETH.

Que doit-on faire?

MACBETH.

Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.--Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre l'oeil sensible du jour compatissant, et de ta main invisible et sanguinaire arrache et mets en pièces le lien puissant qui fixe la pâleur sur mon front.--La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se lèvent pour saisir leur proie.--Tu es étonnée de mes discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a commencées se consolident par le mal. C'en est assez; je te prie, viens avec moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Toujours à Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du palais.

Entrent trois ASSASSINS.

PREMIER ASSASSIN.

Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?

TROISIÈME ASSASSIN.

Macbeth.

SECOND ASSASSIN.

Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous avons à faire.

PREMIER ASSASSIN.

Reste donc avec nous.--Le couchant luit encore de quelques traits du jour: c'est le moment où le voyageur attardé pique avec ardeur pour gagner l'auberge située à la fin de sa journée; et celui que nous attendons ici en approche de bien près.

TROISIÈME ASSASSIN.

Écoutez; j'entends des chevaux.

BANQUO derrière le théâtre.

Donnez-nous de la lumière, holà!

SECOND ASSASSIN.

C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus à la cour.

PREMIER ASSASSIN.

On emmène ces chevaux.

TROISIÈME ASSASSIN.

À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.

(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un flambeau.)

SECOND ASSASSIN.

Un flambeau! un flambeau!

TROISIÈME ASSASSIN.

C'est lui.

PREMIER ASSASSIN.

Tenons-nous prêts.

BANQUO.

Il tombera de la pluie cette nuit.

PREMIER ASSASSIN.

Qu'elle tombe!

(Il attaque Banquo.)

BANQUO.

Ô trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras me venger.--Ô scélérat!

(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)

TROISIÈME ASSASSIN.

Qui a donc éteint le flambeau?

PREMIER ASSASSIN.

N'était-ce pas le parti le plus sûr?

TROISIÈME ASSASSIN.

Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.

SECOND ASSASSIN.

Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.

PREMIER ASSASSIN.

Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est préparé.

Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX et autres SEIGNEURS; suite.

MACBETH.

Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite à tous une sincère bienvenue.

LES SEIGNEURS.

Nous rendons grâces à votre majesté.

MACBETH.

Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les convives. Notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment favorable nous lui demanderons sa bienvenue.

(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siége au milieu pour Macbeth.)

LADY MACBETH.

Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis; car mon coeur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.

(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)

MACBETH.

Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur coeur.--Le nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.--Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à la ronde. (_À l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.

L'ASSASSIN.

C'est donc du sang de Banquo.

MACBETH.

J'aurai plus de plaisir à te voir hors de cette salle que lui dedans. Est-il expédié?

L'ASSASSIN.

Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu ce service.

MACBETH.

Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; mais il a son mérite aussi celui qui en a fait autant à Fleance. Si c'était toi, tu n'aurais pas ton pareil.

L'ASSASSIN.

Mon royal seigneur, Fleance a échappé.

MACBETH.

Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre de me répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé, resserré et emprisonné.

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