Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 18

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Murray, le frère bâtard de Marie, qui lui avait affermi le royaume sous ses pas par sa haute et sage administration, ne tarda pas à être congédié par le nouveau roi, conseillé et dominé par le favori Rizzio. Il se retira dans l'estime des nobles et dans la sévère popularité de la nation. La légèreté de la reine écarta, par complaisance pour un musicien, le seul homme d'État de l'Écosse, pour laisser gouverner le caprice. Sous l'empire de Charles IX, qui méditait la Saint-Barthélemy, du duc d'Albe, ce bourreau sacré de Philippe II, et de Catherine de Médicis, l'âme de la persécution religieuse en France, Marie Stuart s'associa secrètement à la ligue de Bayonne qui ourdissait un plan d'unité religieuse pour toute l'Europe par l'extermination du protestantisme partout. Elle se vanta hautement de conduire bientôt ses troupes écossaises et ses alliés catholiques du continent à la conquête de l'Angleterre, et au triomphe du pape jusqu'à Londres. On comprend ce que de tels propos, rapportés immédiatement à Elisabeth par ses envoyés à Holyrood, semèrent de dissension sourde et d'animosité entre les deux reines. Les rivalités féminines s'associèrent en elles aux rivalités religieuses et politiques pour envenimer de levains sanglants leur hypocrite amitié. L'inconstance de Marie Stuart ne tarda pas à commencer d'elle-même la vengeance d'Elisabeth.

XIV

Marie Stuart avait passé en peu de jours, après son mariage, de son enjouement tout fugitif pour l'adolescent qu'elle avait cru aimer à la passion plus indomptable et plus enracinée pour Rizzio. Les retours de passion sont frénétiques chez les femmes de cette nature; elles se reprochent comme un crime l'inconstance trompée de leur coeur qui les a jetées un moment dans l'illusion d'un autre amour; elles sont capables de tous les excès pour expier le remords et pour se faire pardonner leur infidélité d'un moment.

XV

Marie Stuart, refroidie ainsi pour Darnley, prodigua tout à Rizzio: le crédit, l'empire, les honneurs, l'éclat déhonté des familiarités les plus hardies. Elle viola les convenances de l'étiquette presque sacrée du temps jusqu'à l'admettre seul à sa table, dans ses appartements intérieurs; elle supprima le nom du roi des actes publics, pour y faire apposer le nom de Rizzio. L'Écosse crut avoir deux rois, ou plutôt le roi nominal disparut pour faire place au favori. Il faut remonter jusqu'à l'empire romain pour retrouver, dans l'histoire des scandales du trône, un tel avilissement de la majesté royale dans le prince, une telle ostentation d'infidélité dans l'épouse.

Darnley, dévoré à la fois de honte et de jalousie, supportait tout comme un enfant qui rêve la vengeance, mais qui n'a pas la force de l'accomplir. Les nobles écossais, humiliés dans sa personne, attisèrent secrètement en lui ces ferments de haine, et s'offrirent pour le délivrer à la fois et d'une épouse criminelle et de l'indigne rival qu'elle donnait pour roi au royaume. Un complot, pour ainsi dire national, s'ourdit entre eux et Darnley, pour la mort du favori, l'emprisonnement de la reine, la restauration du pouvoir royal dans les mains du roi outragé; le clergé et le peuple étaient d'avance dans la conjuration; on n'avait pas besoin de se cacher d'eux; on n'était sûr non-seulement de l'impunité, mais de l'applaudissement public. Le comte de Murray, ce frère de la reine qu'elle avait éloigné si imprudemment pour se livrer à l'ascendant de Rizzio, fut consulté et reçut avec mesure les demi-confidences des conjurés; trop honnête homme pour tremper, par son consentement, dans un assassinat, il donna son approbation ou du moins son silence à l'entreprise de délivrance de l'Écosse; il promit de revenir à Holyrood, à l'appel des seigneurs, et de reprendre sous le roi les rênes du gouvernement, dans l'intérêt de l'héritier du trône, que Marie Stuart portait déjà dans son sein. Rizzio, abattu et enchaîné, devait être simplement embarqué et rejeté sur les côtes de France. La reine et ce favori, mal servis par une cour désaffectionnée, ne soupçonnaient rien encore de la conjuration, que les conjurés, accourus, pour le crime, des châteaux les plus éloignés de l'Écosse, étaient déjà rassemblés, armés et debout dans l'antichambre de la reine.

C'était dans la nuit du 9 au 10 mars 1566; Darnley, le comte de Lenox, son père, lord Ruthven, George Douglas, Lindsay, André Kev et quelques autres lords du parti protestant attendaient l'heure dans la chambre du roi. Trois cents hommes d'armes, réunis par leurs soins des différents comtés, à Édimbourg, se glissèrent un à un et en silence, par le faubourg qui monte d'Édimbourg au château, sous l'ombre des murs, prêts à porter secours aux conjurés si les gardes de la reine tentaient de la défendre.

D'après l'ambassadeur de France, le meurtre aurait eu un prétexte plus flagrant et plus atténuant pour l'assassinat du favori que les historiens ne le racontent.

«... Le roi, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la chambre de la royne, qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que, après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il auroit appellé souvant la royne, la priant de ouvrir, et enfin la menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle luy auroit ouvert; laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert seullement d'une robe fourrée.»

Ce fut, selon toute apparence, la version officielle donnée par le roi et ses complices; les témoins et les acteurs mêmes du meurtre en donnèrent plus tard une plus véridique. Voici cette version attestée par lord Ruthven, un des assassins, après sa fuite en Angleterre, et confirmée par l'unanimité des témoignages et des documents:

La reine prolongeait sans défiance un souper nocturne avec son favori, en compagnie d'une seule confidente, dans une petite pièce du château attenante à la chambre à coucher. Laissons parler ici l'écrivain français, qui a étudié sur place et dans les sources les circonstances les plus minutieuses de l'événement, et qui les grave en les racontant:

«Le roi, dit-il, avait soupé chez lui, en compagnie du comte de Morton, de Ruthven et de Lindsey; son appartement, un rez-de-chaussée, élevé de quelques marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de repos, avec la comtesse d'Argile, sa soeur naturelle, et Rizzio. Leur conversation avait été enjouée et brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton, Lindsey et une troupe de leurs vassaux les plus braves envahissaient le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la reine et ses serviteurs.

«Le roi entra de la chambre dans le cabinet de Marie. Rizzio, en manteau court, en veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert; il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi: «Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine, qui se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui la recouvraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de Damas doublé de fourrure. Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme pour un combat, et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer? s'écria la reine.--J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,» répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de dessous son manteau. Tout hagard de peur, Rizzio recula dans un coin du cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien, se rapprochant de la reine, saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame, sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Rizzio et les assassins. Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey, brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie, lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas l'enfant que je porte.»

La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours, Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la retint, tandis que plusieurs, serrant David par le cou, l'arrachaient du cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori, et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi!» Rizzio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet, puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient, l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de poignard.

La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du malheureux Rizzio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à d'autres, et accourut dans la chambre de parade, où Rizzio expirait. Il demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard; après quoi Rizzio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des conjurés, et il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du palais.

Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine, où la table avait été relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Rizzio peut-être, puis il ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre mari, c'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine, doutant encore de la mort de Rizzio.--Depuis quelque temps, vous vous étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi,» dit Darnley. La reine allait lui répondre, lorsque vint un de ses officiers, auquel elle demanda aussitôt si l'on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri, puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton coeur sera aussi désolé que l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine s'évanouit.

Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre, le comte d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le long d'un pilier dans les jardins.

Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné; les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord-prévôt, se rassemblèrent un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine, qui revenait à elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori piémontais, qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit le lendemain.

Retenue prisonnière dans son propre palais dans sa chambre à coucher, sans une de ses femmes, Marie demeura seule toute la nuit, livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six mois. Ses émotions furent si profondes, que l'enfant qu'elle portait, qui fut depuis Jacques Ier ne put jamais voir une épée nue sans un tressaillement d'effroi.

XVI

Mais, si le crime de Marie Stuart était d'une femme, la vengeance était d'un enfant. Rizzio s'était fié à l'amour, les complices du roi à une jalousie presque puérile. Ce sentiment était aussi inconsistant que l'amour dans le coeur d'un mari vengé, et qui pardonnait déjà l'infidélité de la reine pourvu qu'elle lui pardonnât la vengeance. La reine, refoulant avec une dissimulation italienne et féminine l'outrage et le ressentiment dans son âme, afin de mieux y préparer l'expiation, passa en quelques heures des imprécations et des sanglots à une feinte résignation. Tremblant pour son trône, pour sa liberté, pour sa vie et pour celle de l'enfant qu'elle portait dans son sein, elle entreprit de séduire à son tour l'époux outragé dont la colère semblait s'être tout à coup éteinte dans le sang de son rival. L'imagination seule peut mesurer la profondeur de cette dissimulation vengeresse de la reine envers celui qui avait donné le dernier coup de dague au cadavre de son favori! Mais toutes les grandes passions sont des prodiges; si on les mesure à la nature ordinaire de nos sentiments, on se trompe; il ne faut les mesurer qu'à elles-mêmes; l'impossible est la mesure de ces passions.

Cet impossible fut dépassé par la promptitude avec laquelle Marie Stuart séduisit, reconquit et posséda plus que jamais les yeux et le coeur de son jeune époux. Dès le 12 mars, c'est-à-dire lorsque le sang de Rizzio fumait encore sur le parquet de sa chambre et sur la main de Darnley, dès le 12 mars, écrit l'envoyé français à sa cour, la reine reprit tout son empire sur les sens et sur le coeur de Darnley. La séduction fut si rapide et si complète, qu'on crut à un sortilége de la reine sur son mari; le sortilége n'était que la beauté de l'une, la jeunesse ardente de l'autre, et cette supériorité d'esprit d'une femme qui employait maintenant son génie et ses charmes à fléchir, comme elle les avait employés naguère à offenser.

XVII

Les rideaux de la couche de la reine couvrirent tout le mystère de cette réconciliation et de la conspiration nouvelle du roi avec la reine contre ses propres complices dans le meurtre du favori; cette conspiration éclata subitement le 15 mars, six jours après l'assassinat, par la fuite nocturne du roi et de la reine au château de Dunbar, forteresse d'où le roi pouvait braver ses complices, et la reine ses ennemis. De là, Marie Stuart écrit à sa soeur Elisabeth d'Angleterre pour lui raconter, en les colorant, ses malheurs, et pour lui demander secours contre ses sujets révoltés; elle appelle à Dunbar tous les contingents des nobles innocents de la conspiration contre elle; huit mille Écossais fidèles accourent à sa voix; elle marche avec le roi à la tête de ces troupes sur Édimbourg. L'étonnement et la terreur l'y précèdent; la présence du roi déconcerte les nobles, le clergé, le peuple insurgés. Elle rentre sans combat à Holyrood. Elle fait défendre, par ses proclamations, d'imputer à Darnley toute participation au meurtre de Rizzio, elle fait trancher la tête à tous les complices tombés sous sa main; Ruthven, Douglas, Morton s'enfuient d'effroi hors des frontières; elle rappelle à la tête de ses conseils l'habile et vertueux Murray, qui s'était assez compromis dans la conspiration pour sa popularité, assez réservé pour sa vertu. Enfin, satisfaisant son coeur après avoir satisfait son ambition, elle jette le masque, elle pleure Rizzio, elle fait exhumer le corps de son favori, lui fait des obsèques royales et l'ensevelit elle-même dans le sépulcre des rois, dans la chapelle d'Holyrood.

Réconciliée avec Darnley qu'elle méprisait de plus en plus, servie par Murray qui lui ramenait la nation, elle accoucha, le 17 juin suivant, du fils qui devait un jour régner sur l'Angleterre. Une amnistie habile, dictée par Murray, pardonna, à l'occasion de cette naissance, aux conjurés et fit rentrer les proscrits dans leur patrie et dans leurs domaines. L'heure de sa vengeance contre son mari sonnait déjà en secret dans son coeur. Son aversion pour lui s'envenimait tous les jours, et elle ne prenait plus la peine de la dissimuler. Melvil, un de ses confidents les plus intimes, dit dans les mémoires qu'il écrivit sur le règne de sa maîtresse: «Je lui trouve toujours, depuis le meurtre de Rizzio, un coeur plein de rancune, et c'était mal lui faire sa cour que de lui parler de sa réconciliation avec le roi!» Ces témoignages confidentiels sont le coeur ouvert des personnages sous le masque des fausses apparences.

XVIII

Le secret de cette aversion croissante était un amour plus semblable à une fatalité du coeur, le destin d'une Phèdre moderne, qu'à l'égarement d'une femme et d'une reine dans un siècle de plein jour.

L'objet de cet amour était aussi étrange que cet amour lui-même était inexplicable autrement que par la magie et la possession, explications surnaturelles des phénomènes des coeurs dans ce temps de superstition. Mais le coeur des femmes a plus de mystères que la magie elle-même n'en peut expliquer. L'homme que Marie Stuart commençait à aimer était Bothwell.

XIX

Le comte de Bothwell était un noble écossais d'une maison puissante et illustre dans les montagnes du Shetland. Il était né avec des instincts pervers et désordonnés qui portent indifféremment, d'exploits en exploits ou de forfaits en forfaits, un homme au trône ou à l'échafaud. C'était un désespéré, de mouvement, d'ambition, d'aventures, un de ces aventuriers plus grands que nature, qui brisent en croissant tout le système social dans lequel ils sont nés pour se faire une place à leur mesure ou pour succomber avec éclat en la cherchant. Il y a des caractères qui naissent frénétiques: Bothwell était de ceux-là. Le poëte Byron, qui descendait de lui par les femmes, a peint avec des couleurs de famille son ancêtre dans son poëme sombre et romanesque du _Pirate_. Le poëme n'approche pas de l'histoire; toujours la nature, qui est le souverain poëte, dépasse la fiction par la vérité.

XX

On ne sait pour quel crime précoce, par quelle proscription de la maison paternelle, ou par quelle fuite volontaire avec les brigands il s'était enrôlé, dans sa première jeunesse, avec les corsaires de l'océan qui teignaient alors de sang les côtes, les îles et les vagues de la mer du Nord. Son nom, son rang, son courage l'avaient élevé promptement au commandement d'une de ces escadres de criminels qui avaient pour repaire de leurs dépouilles et pour arsenal de leurs barques un château sur un écueil du Danemark. Les crimes de Bothwell, confondus avec les exploits parmi ces pirates, étaient restés dans l'ombre de son passé; mais son nom inspirait la terreur aux rivages baignés par la mer du Nord.

Après cette jeunesse orageuse, la mort de son père l'avait rappelé dans ses domaines d'Écosse, parmi ses sauvages vassaux. Les troubles de la cour d'Édimbourg l'avaient attiré à Holyrood; il y avait pressenti une plus large scène pour ses ambitions ou pour ses forfaits. Il était de ces chefs écossais qui, à l'appel du roi à ses sujets au château de Dunbar, étaient accourus avec leurs vassaux pour reconquérir ou pour piller Édimbourg. Depuis la rentrée de la cour à Holyrood, il s'était signalé parmi les partisans dévoués de la reine; soit calcul, soit fascination, soit espérance confuse de subjuguer le coeur d'une femme en étonnant son imagination, il n'avait pas tardé à la conquérir comme on conquiert le plus sûrement l'orgueil d'une femme, en paraissant dédaigner de la conquérir.

XXI

Il n'était plus dans la fleur de la jeunesse; mais, quoique borgne d'une blessure reçue à l'oeil dans un de ses combats de mer, il était encore beau, non de cette beauté efféminée de Darnley, ni de cette beauté mélancolique et pensive de l'Italien Rizzio, mais de cette beauté sauvage et mâle, qui donne à la passion l'énergie de l'héroïsme. La licence de ses moeurs et les victoires de son libertinage l'avaient rendu célèbre à la cour d'Holyrood; il s'était attaché à plusieurs des femmes de cette cour, moins pour les posséder que pour les déshonorer. Une de ses maîtresses, lady Reves, femme débauchée, célébrée par Brantôme pour l'éclat de ses aventures, était la confidente de la reine; elle avait conservé pour Bothwell une admiration qui survivait à leur liaison; la reine, qui se complaisait à interroger sa confidente sur les exploits et les amours de son ancien favori, se laissa insensiblement entraîner par une fascination qui prenait l'apparence d'une curiosité bienveillante. La confidente, prévenant ou croyant prévenir les désirs non exprimés de la reine, introduisit un soir Bothwell dans les jardins et jusque dans l'appartement de sa maîtresse. Cette rencontre mystérieuse scella pour jamais l'ascendant de Bothwell sur la reine. La passion cachée n'en fut que plus dominante. Elle éclata au dehors, pour la première fois, quelques semaines après cette entrevue, à l'occasion d'une blessure reçue par Bothwell en combattant pour la police des frontières, dont il était chargé. En apprenant sa blessure, Marie monta à cheval, courut d'une seule course jusqu'à l'ermitage où l'on avait transporté Bothwell, s'assura par ses yeux de son état, et revint le même jour à Holyrood. «M. le comte de Bothwell est hors de danger, écrit, à cette date, l'ambassadeur de France à Catherine de Médicis; de quoi la reine est fort aise; ce ne lui eût pas été de peu de perte que de le perdre!...»

Elle avoue elle-même son anxiété dans des vers qu'elle composa à cette occasion:

Pour lui aussi j'ai pleuré mainte larme Quand il se fit de ce corps possesseur Duquel alors il n'avoit pas le coeur! Puis me donna une autre dure allarme Et me pensa ôter vie et frayeur!

Après sa guérison, Bothwell devint le maître du royaume. Tout lui fut prodigué comme à Rizzio; il reçut tout, non en sujet, mais en maître. Le roi, écarté du conseil et de la société même de sa femme, «se promenait toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout le monde voyant bien que la reine regarderait comme un crime de lui faire compagnie.»

La reine d'Écosse et son mari, écrit de son côté le comte de Bedford, envoyé d'Elisabeth à la cour d'Écosse, «sont ensemble comme ci-devant, et même encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais: elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il n'en savait rien. La modestie ne permet pas de répéter ce qu'elle a dit de lui, et cela ne serait pas à l'honneur de la reine.» L'insolence du nouveau favori avait la férocité de son origine. Il leva le poignard en plein conseil devant la reine, pour frapper le conseiller qui faisait une objection à son avis.