Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 17

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Qui ne sent dans de tels vers l'amant sous le poëte? Mais l'amour et la poésie même, selon Brantôme, étaient impuissants à reproduire à cette période encore croissante de sa vie une beauté qui était dans la forme moins encore que dans le charme; la jeunesse, le coeur, le génie, la passion qui couvait encore sous la sereine mélancolie des adieux; la taille élevée et svelte, les mouvements harmonieux de la démarche, le cou arrondi et flexible, l'ovale du visage, le feu du regard, la grâce des lèvres, la blancheur germanique du teint, le blond cendré de la chevelure, la lumière qu'elle répandait partout où elle apparaissait, la nuit, le vide, le désert qu'elle laissait où elle n'était plus, l'attrait semblable au sortilége qui émanait d'elle à son insu et qui créait vers elle comme un courant des yeux, des désirs, des âmes, enfin le timbre de sa voix qui résonnait à jamais dans l'oreille une fois qu'on l'avait entendu, et ce génie naturel d'éloquence douce et de poésie rêveuse qui accomplissait avant le temps cette Cléopâtre de l'Écosse sous les traits épars des portraits que la poésie, la peinture, la sculpture, la prose sévère elle-même nous ont laissés d'elle; tous ces portraits respirent l'amour autant que l'art; on sent que le copiste tremble d'émotion, comme Ronsard en peignant; un des contemporains achève tous ces portraits par un mot naïf qui exprime ce rajeunissement par l'enthousiasme qu'elle produisait sur tous ceux qui la voyaient: «_Il n'y avoit point de vieillards devant elle_, écrit-il: elle vivifioit jusqu'à la mort.»

VI

Un cortége de regrets plus que d'honneur la conduisit jusqu'au vaisseau qui allait l'emporter en Écosse. Le plus affligé de ses courtisans était le maréchal de Damville, fils du grand connétable de Montmorency. Ne pouvant la suivre en Écosse à cause de ses charges, il voulut y être perpétuellement représenté par un jeune gentilhomme de sa maison, du Chatelard, afin d'être entretenu sans cesse par ce correspondant des moindres événements et, pour ainsi dire, de la respiration même de son idole; du Chatelard, pour son malheur, était lui-même amoureux jusqu'au délire de celle auprès de qui il allait représenter un autre amour. C'était un descendant du chevalier Bayard, brave et aventureux comme son ancêtre; lettré et poëte comme Ronsard, âme légère propre à se brûler à ce flambeau. Tout le monde connaît les vers délicieux qu'elle écrivit à travers ses larmes sur le pont de son vaisseau en voyant fuir les côtes de France:

Adieu, plaisant pays de France, Ô ma patrie La plus chérie, Qui a nourri ma jeune enfance! Adieu, France, adieu, mes beaux jours! La nef qui disjoint nos amours, N'a eu de moi que la moitié, Une part te reste, elle est tienne, Je la fie à ton amitié Pour que de l'autre il te souvienne!

Le 19 août 1561, le jour même où elle avait dix-neuf ans, elle toucha la terre d'Écosse. Les lords qui gouvernaient le royaume en son absence et le parti presbytérien de la nation la virent arriver avec répugnance. Ils redoutaient sa partialité présumée pour le catholicisme, dont elle avait dû être nourrie à la cour des Guise et de Catherine de Médicis. Néanmoins, le respect pour l'hérédité légitime et l'espoir de façonner une si jeune reine à d'autres idées l'emportèrent sur ces préventions; elle fut conduite en reine au palais d'Holyrood, séjour des rois d'Écosse, qui domine la capitale Édimbourg. Les citoyens d'Édimbourg, dans un langage muet qui exprimait en symbole leur soumission conditionnelle à sa royauté, lui présentent par les mains d'un enfant, sur un plat d'argent, les clefs de la capitale entre une Bible et un psautier presbytérien. Elle fut saluée reine d'Écosse, le lendemain, dans un splendide concours des lords écossais et des seigneurs français de sa famille ou de sa suite. Le Calvin de l'Écosse, le prophète et l'agitateur de la conscience du peuple, le féroce Knox, s'abstint de paraître à cette inauguration. Il semblait subordonner sa soumission comme sujet aux conditions exprimées par la Bible et le psautier sur le plat de l'offrande. Knox était le _Savonarole_ d'Édimbourg, aussi insolent, aussi populaire et plus cruel que celui de Florence. Il était à lui seul entre le peuple, le trône et le parlement un quatrième pouvoir représentant la sédition sacrée qui comptait avec tous les autres pouvoirs. Homme d'autant plus redoutable à la reine que sa vertu était, pour ainsi dire, la conscience du crime. Être martyr ou faire des martyrs pour ce qu'il croyait la cause de Dieu était indifférent pour lui; il se dévouait lui-même au supplice, comment aurait-il hésité à dévouer les autres à l'échafaud?

À peine la première reine Marie avait-elle été investie de la régence, qu'il avait publié contre elle un pamphlet de réprobation intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes_.

«Il y avait dans le Lothian, province de la montagneuse Écosse, dit l'historien que nous citons, un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. À l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire; puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole, ce pain de vie! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»

Plaire au Christ, c'était pour Knox, comme pour Philippe II d'Espagne et pour Catherine de Médicis de France, massacrer ses ennemis.

VII

La jeune reine, sentant qu'il fallait compter avec un tel homme, parvint à l'attirer au palais. Il y parut en habit calviniste, le manteau court, drapé sur l'épaule, la Bible sous le bras en guise de glaive: «Satan, dit-il, ne peut rien contre l'homme dont la main gauche jette une flamme qui éclaire sa main droite, quand il copie la nuit les saintes Écritures!--Je souhaiterais, lui dit la reine, que ma parole pût agir sur vous, comme la vôtre agit sur l'Écosse, nous nous entendrions, nous serions amis, et notre bonne intelligence serait la paix et le bonheur du royaume!--Madame, répondit le rude apôtre, la parole est plus stérile que le rocher quand c'est une parole mondaine; mais, quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent! J'ai parcouru l'Allemagne, je sais le droit saxon, lui seul est juste, il réserve le sceptre à l'homme, il ne donne à la femme qu'une place au foyer et une quenouille!»

C'était déclarer nettement à Marie Stuart qu'il ne voyait en elle qu'une usurpatrice, et qu'il était républicain de la république de Dieu.

La reine, consternée de l'impuissance de ses charmes, de sa parole et de son rang, sur ce coeur cuirassé de fanatisme, pleura comme un enfant devant le sectaire. Ces larmes l'attendrirent, mais ne le fléchirent pas, il continua à prêcher avec une sauvage liberté contre le gouvernement des femmes, et contre les pompes du palais. Le peuple, déjà aigri, s'endurcissait à sa voix.

«L'élève des _Guise_, parodie de la France, leur disait-il, farces, prodigalités, banquets, sonnets, déguisements...; le paganisme méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg, ivres et perdus de débauche?

«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses damnés oncles les Guise est en elle.»

Elle se jeta dans les bras des seigneurs, repoussée qu'elle était par le coeur du peuple; elle confia la direction du gouvernement à un bâtard de son père Jacques V, nommé lord James, qu'elle traita en frère, et qu'elle éleva au rang de comte de Murray. Murray était digne, par son caractère et par son esprit, de la confiance de sa soeur; jeune, beau et éloquent comme elle, il avait de plus qu'elle la connaissance du pays, l'amitié des seigneurs, des ménagements prudents avec les presbytériens, l'estime du peuple, et cette habileté à la fois adroite et loyale qui est le don des grands politiques. Un tel frère était un favori donné par la nature à la jeune reine. Tant qu'il fut seul, il popularisa en effet sa soeur par le gouvernement comme par les armes. Il l'a conduisit au milieu des camps, qu'elle ravit par ses charmes et par son courage. Son adresse au maniement du cheval étonnait les Écossais. Elle assista à la bataille de Coréchée, dans laquelle Murray vainquit et tua le comte d'Huntly, chef des révoltés contre la reine. Marie rentra en triomphe à Édimbourg, maîtresse de l'Écosse pacifiée. Le protestantisme modéré, mais pieux de Murray, contribuait à cette pacification, en donnant un gage de tolérance et même de faveur à la nouvelle religion; tout permettait à Marie Stuart un régime heureux pour l'Écosse et pour elle, si son coeur n'avait pas eu d'autres agitations que celle de la politique. Mais ce coeur n'était pas seulement celui d'une reine, il était celui d'une femme accoutumée, à la cour de France, à l'idolâtrie professée par tout un royaume pour sa beauté. Les nobles écossais n'étaient pas moins ivres que les Français de ce culte chevaleresque; mais se déclarer sensible aux hommages d'un de ses sujets, c'était s'aliéner par la jalousie tous les autres. Cette vigilance politique sur elle-même, à l'égard des seigneurs écossais, qui lui était recommandée par son frère et son ministre Murray, fut précisément ce qui la perdit. Un obscur favori s'insinua insensiblement et comme à son insu dans son coeur. Ce favori, célèbre depuis par sa fortune et par sa mort tragique, se nommait David Rizzio.

VIII

Rizzio était un jeune Italien d'une naissance infime et de condition presque domestique, doué d'une figure heureuse, d'une voix touchante, d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands; devenu habile à jouer du luth, à composer et à chanter cette musique langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait été attaché à Turin, comme musicien serviteur de la maison de l'ambassadeur de France en Piémont. À son retour en France, l'ambassadeur avait amené Rizzio avec lui, à la cour de François II; attaché à un des seigneurs français qui avait escorté Marie Stuart en Écosse, la jeune reine l'avait demandé à ce seigneur pour conserver auprès d'elle, dans ce royaume où elle se sentait moins reine qu'exilée, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des délices de la France et de l'Italie, pays de son âme; musicienne elle-même autant que poëte, charmant souvent ses tristesses par la composition des paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la société du musicien piémontais lui était devenue habituelle et chère. L'étude de son art et l'infériorité même de la condition de Rizzio couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduité et les familiarités de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tardé à naître de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue sans paroles, qui permet à ceux qui l'exercent ensemble de tout dire sans rien exprimer; le sentiment vague et passionné de la voix ou de l'instrument, qui s'adresse à tous, ne peut offenser personne en particulier, mais il peut, au gré de celle qui l'entend, s'interpréter comme un hommage timide ou comme un soupir brûlant, auquel il ne manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se rencontrent dans ce moment d'extase musicale achèvent la muette intelligence; de là à une passion mutuelle, devinée ou avouée, il n'y a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.

La musique a de plus, pour le musicien ou pour le chanteur, une autre séduction toute-puissante non-seulement sur les sens, mais sur l'âme même des femmes supérieures, c'est qu'elles attribuent naturellement à celui qu'elles écoutent les sentiments exprimés par la musique elle-même; ces notes délicieuses, passionnées, héroïques de la voix ou de l'instrument leur paraissent contenir une âme; à l'émission de ces sublimes ou touchants accords, elles ne peuvent séparer la musique du musicien, et la magie de l'air, de la voix ou de l'instrument se confond dans leur impression avec la magie de l'homme. Marie Stuart éprouva ce péril, et sa jeunesse, sa mélancolie, sa solitude au milieu d'une cour barbare ne la disposaient que trop à y succomber. Tout indique que Rizzio, après avoir été une diversion à ses ennuis, devint un confident et un consolateur. Sa faveur, d'abord inaperçue, éclata en passion et bientôt après en scandales. La jeune et superbe reine d'Écosse était trop tendre pour rien refuser à sa passion, trop fière pour rien concéder à la décence. Le musicien élevé rapidement par elle de sa condition domestique au sommet du crédit et des honneurs, devint, sous le nom de secrétaire d'État, le favori plus que le ministre de sa politique. C'est le malheur des reines belles, aimantes et aimées de ne pouvoir séparer ces deux titres et de confier leur empire à celui auquel elles ont donné leur coeur.

IX

Les rumeurs du palais sur cette passion de la reine pour l'Italien ne tardèrent pas à retentir jusque dans la ville et de là dans toute l'Écosse; Knox fit retentir les chaires sacrées de ses allusions ou de ses apostrophes aux corruptions de la Babylonienne. Murray s'attrista, les nobles s'offensèrent, le clergé fulmina, le peuple s'aigrit contre la reine. Le palais n'était plein que de tournois, de festins, de chasses, de fêtes, de spectacles, de musiques, couvrant ou trahissant d'ignobles amours. La reine s'aliénait tous les coeurs pour en posséder un seul; et ce coeur était celui d'un histrion, d'un joueur de luth, d'un Italien, d'un Français, d'un papiste réprouvé qu'on faisait passer pour un envoyé secret du pape, chargé de séduire la reine pour enchaîner la conscience du royaume.

X

Tout indique que Marie Stuart et Rizzio voulurent faire une tragique diversion à cette animadversion publique en sacrifiant à la rage presbytérienne du peuple un autre amant que l'amant véritable, et en donnant pour satisfaction au clergé protestant le sang d'un pauvre insensé! Cet insensé était le page du maréchal de Damville, ce jeune du Chatelard, resté, comme on l'a vu, à Holyrood pour y entretenir par correspondance son maître de tout ce qui touchait la reine, son idole. Du Chatelard, traité en enfant par l'indulgence et par le badinage de Marie Stuart, avait conçu pour sa maîtresse une passion qui allait jusqu'à la démence; la reine l'encourageait trop pour avoir le droit de la punir. Du Chatelard, sans cesse admis dans la familiarité la plus intime de sa maîtresse, avait fini par confondre le badinage et le sérieux, et par se persuader que la reine ne désirait qu'un prétexte pour tout accorder à son audace. Les dames du palais le découvrirent un soir, à l'heure du coucher, caché sous le lit de la reine; il en fut expulsé avec indignation, mais on n'attribua cette témérité qu'à l'étourderie de son âge et de son caractère. La raillerie fut sa seule punition. Il continua à professer à la cour son culte d'adoration pour Marie Stuart, à remplir le palais de ses vers amoureux et à réciter aux courtisans ceux que Ronsard, toujours possédé de la même image, adressait de Paris à la reine de sa lyre.

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Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein, Quand vostre longue, gresle et délicate main, Quand vostre belle taille et vostre beau corsage Qui ressemble au pourtraict d'une céleste image; Quand vos sages propos, quand vostre douce voix Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois, Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares Abandonnant la France, ont d'un autre costé L'agréable sujet de nos vers emporté; Comment pourroient chanter les bouches des poëtes, Quand par vostre départ les Muses sont muettes? Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps: Les roses et les liz ne règnent qu'un printemps.

Ainsi vostre beauté, seulement apparüe Quinze ans en nostre France est soudain disparüe, Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait, Et d'elle n'a laissé sinon que le regret, Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse Au coeur le souvenir d'une telle princesse.

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J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux; Par eux je revoiray sans danger à toute heure Cette belle princesse et sa belle demeure: Et là pour tout jamais je voudray séjourner, Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.

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La nature a toujours dedans la mer lointaine, Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine, Fait naistre les beautez, et n'a point à nos yeux N'y à nous fait présent de ses dons précieux: Les perles, les rubis sont enfants des rivages, Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages. Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royauté, A fait (miracle grand) naistre votre beauté Sur le bord estranger, comme chose laissée Non pour nos yeux, hélas! mais pour notre pensée!

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Ces beaux vers de Ronsard auraient dû être l'excuse de la passion d'un poëte aussi épris, mais moins discret que lui.

Du Chatelard, surpris une seconde fois caché derrière les rideaux du lit de la reine, fut mis en jugement et condamné à mort par les juges d'Édimbourg pour attentat médité contre la reine. D'un mot, Marie Stuart pouvait commuer la peine ou faire grâce au coupable. Elle l'abandonna lâchement au bourreau. Monté sur un échafaud dressé en face des fenêtres du palais d'Holyrood, théâtre de son délit et séjour de la reine, il mourut en héros et en poëte. «Si je ne suis pas _sans reproche_ comme le chevalier Bayard, mon ancêtre, dit-il, je suis du moins _sans peur_ comme lui.» Il récita pour toute prière sur l'échafaud la belle ode de Ronsard sur la Mort; puis, portant son dernier regard et sa dernière pensée sur les fenêtres du château qu'habitait le charme de sa vie et la cause de sa mort: «Adieu, s'écria-t-il, toi si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne puis cesser d'aimer!»

Cette tragédie fut comme le prélude de toutes celles qui devaient bientôt après consterner et ensanglanter ce palais des voluptés et des crimes.

XI

Mais déjà la politique se mêlait à l'amour pour corrompre les félicités de la jeune reine. L'Angleterre, par droit de parenté, exerçait de tout temps une sorte de médiation consacrée par l'habitude et par la force sur l'Écosse. Elisabeth, fille de Henri VIII, moins femme qu'homme d'État, n'était pas de caractère à laisser périmer ce droit de médiation. Elle devait y tenir politiquement et personnellement, d'autant plus que la reine d'Écosse, Marie Stuart, avait des droits éventuels et plus légitimes même que les siens à la couronne d'Angleterre. Dans le cas où Elisabeth, qui s'honorait du titre de la reine vierge, viendrait à mourir sans héritier, Marie Stuart pouvait être appelée à lui succéder sur les deux trônes. Le mariage de la reine d'Écosse était donc une question qui intéressait essentiellement Elisabeth; selon que la princesse écossaise épouserait un prince étranger, un Écossais ou un Anglais, le sort de l'Angleterre pouvait être influencé puissamment par le roi que Marie associerait à ses couronnes. Elisabeth avait commencé par appuyer quelque temps les prétentions de son propre favori, le beau Leicester, à la main de Marie Stuart; puis la jalousie l'avait retenue; elle reporta sa faveur sur un jeune Écossais de la maison presque royale des Lenox, dont le père lui était dévoué et habitait sa propre cour. Elle fit insinuer à Marie Stuart qu'un tel mariage cimenterait entre elles une éternelle amitié et serait agréable à la fois aux deux nations. Le jeune Darnley, fils du comte Lenox, exclurait les princes étrangers dont la domination menacerait l'indépendance de l'Écosse et plus tard peut-être de l'Angleterre; il donnerait à la reine un gage de bonne harmonie intérieure et de foi commune au catholicisme; il plairait aux Anglais, car sa maison avait des biens immenses en Angleterre et habitait Londres; enfin, il conviendrait aux Écossais, car il était Écossais de sang et de race, et les nobles d'Écosse se surbordonneraient plus volontiers à un de leurs plus grands compatriotes qu'à un Anglais ou à un étranger. Ces motifs parfaitement raisonnables n'attestent nullement dans Elisabeth, à cette époque, la perfidie et la haine que les historiens lui supposent dans cette négociation. Elle donnait certainement en ceci à sa soeur d'Écosse, Marie Stuart, le plus sage conseil qui pût assurer, avec son repos, le bonheur de son peuple et l'amitié entre les deux couronnes. Ce conseil, de plus, ne pouvait qu'être bien accueilli par une jeune reine dont le coeur devait précéder la main, car le jeune Darnley, à la fleur de son adolescence, était un des plus beaux gentilshommes qui pussent captiver par les grâces de leur figure et de leur personne les yeux et le cour d'une jeune reine.

Rizzio aurait été le seul obstacle peut-être au consentement de Marie Stuart; mais, soit prompte satiété d'amour dans une femme inconstante, soit politique raffinée de Rizzio qui concédait le trône pour garder le coeur, il favorisa lui-même de tous ses efforts la pensée d'Elisabeth. Il pensa sans doute qu'il ne pourrait résister seul longtemps à l'envie des nobles écossais ligués contre lui, qu'il fallait un roi pour les assujettir à l'obéissance, et que ce roi, d'un extérieur charmant, mais d'un caractère et d'une intelligence subalternes, lui serait à jamais reconnaissant de l'avoir porté au trône et le laisserait régner, à l'abri de l'envie publique, sous son nom. L'histoire à cet égard n'a que des conjectures, mais la passion renaissante ou continuée de Marie Stuart pour son favori fait présumer qu'elle n'accepta Darnley que pour conserver Rizzio.

XII

Darnley parut à Holyrood et enleva tous les yeux par son incomparable beauté. Cette beauté seulement, qui n'était pas encore accomplie par l'âge, manquait de cette virilité que donnent les années. Il y avait de l'adolescent dans son visage et de la femme dans sa taille, trop svelte et trop chancelante pour un roi. Marie Stuart parut changer de coeur en le voyant et donner son âme avec sa couronne. Les récits adressés par l'ambassadeur français à sa cour représentent ce mariage comme l'union de deux amants s'effaçant l'un l'autre par leurs charmes, et s'enivrant dans des fêtes prolongées du premier bonheur de leur vie. Les presbytériens seuls et Knox, à leur tour, faisaient discordance à ce bonheur par leurs murmures: «Soyons contents, disait ironiquement le comte de Marton, nous allons être gouvernés par un bouffon Rizzio, un enfant imbécile Darnley, et une princesse au coeur faible Marie Stuart!»--«On vous dira, écrit à Catherine de Médicis Paul de Foix, son envoyé à Holyrood, la vie gracieuse et aisée de ladite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux danses, musiques et mascarades!»--«Ce n'est pas une chrétienne, s'écriait Knox dans sa chaire, ce n'est pas même une femme; c'est une divinité païenne: c'est _Diane_ le matin, _Vénus_ le soir!...»

XIII