Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 16

Chapter 163,664 wordsPublic domain

«Ingrate patrie, qui, en faisant son malheur, fais ta propre honte et qui montres ainsi une fois de plus que c'est aux plus parfaits et aux plus forts que sont réservées les plus glorieuses misères!

«Que son exemple serve pour mille, puisqu'il n'y eut jamais d'exil aussi indigne que son exil, comme il n'y eut jamais sur la terre un plus grand proscrit que lui!»

On voit que Michel-Ange sculptait de la plume comme du ciseau, et que son âme se construisait à elle-même des statues aussi mâles que son buste de _Brutus_.

Dans le sonnet suivant, il revient à son amour et à son deuil, et il défie le sort de ruiner davantage ses espérances, dans une image digne des prophètes:

«Que peut la scie ou le ver contre le chêne réduit déjà en cendres? s'écrie-t-il. Et n'est-ce pas une trop grande infamie à toi, ô destinée, de t'acharner sur celui qui a déjà perdu le souffle et la vie!»

Une dernière invocation à l'Amour par le souvenir, dans le vingt-quatrième sonnet, se tourne en piété, cet amour impérissable que la mort rapproche de sa possession éternelle:

«Ramène-moi au temps heureux, Amour! rends-moi le visage angélique dont la disparition a enlevé ta grâce et sa puissance à toute la nature.

«Et rends-moi cette ardeur à voler sur ses traces, à mes pas maintenant si seuls et si appesantis par le poids des années. Rends-moi ces torrents de larmes et ces foyers de flamme dans mon sein, si tu veux que je puisse pleurer et briller encore.

«Et s'il est vrai que tu ne vives que des sanglots à la fois doux et amers des mortels, que peux-tu attendre désormais d'un coeur stérilisé par la vieillesse? Il est temps que mon âme, arrivée au bord de l'autre rivage, saigne des blessures d'un autre amour et se consume d'un feu plus éternel.»

Le vieillard, toujours entier de génie à quatre-vingt-dix ans, restait comme un débris vénéré des règnes des quatre _Médicis_ à Florence et de sept règnes de pontifes à Rome, comme pour surveiller la construction de l'édifice de Saint-Pierre, qu'il était seul capable parmi les hommes d'avoir conçu et de voir finir. Ses lettres à son ami Giorgio Vasari, à ce déclin de ses années, prouvent qu'il vivait seul à Rome dans la seule famille de ses disciples et de ses ouvriers. Par les conseils de Vasari, Cosme de Médicis écrivit au pape de veiller à ce que les dessins, les modèles, les ébauches, les reliques sans prix de la main de ce grand artiste fussent conservés à sa famille et au monde, dans le cas où des étrangers, à cause de son grand âge, tenteraient de dilapider ces trésors dans ses derniers jours ou après sa mort. Mais Michel-Ange lui-même, sentant venir son heure, écrivit à son neveu de prédilection, Lionardo Buonarroti, fils d'un de ses frères, de venir à Rome au commencement du carême, parce qu'il était temps de se dire adieu. À peine cette lettre était-elle écrite, qu'il fut saisi en effet d'une fièvre lente qui l'éteignit doucement, comme une lampe de nuit qui s'éteint dans le soleil levant. Il fit approcher son confesseur, son médecin, ses élèves favoris, et leur dicta en trois lignes son testament: «Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre, mon bien à mes proches. Souvenez-vous, ajouta-t-il, au moment de mon agonie, de me rappeler les souffrances du Crucifié, afin de m'encourager par ce souvenir à ce passage!» Il n'eut pas besoin d'être soutenu par ses amis, il expira sans effort et comme on s'endort, le 17 février 1564, au coucher du soleil.

Florence et Rome se disputèrent ses funérailles. La patrie l'emporta: son corps, dérobé secrètement par les soins de son neveu, et transporté hors des murs dans un char couvert, de peur d'éveiller l'attention des Romains et d'exciter une sédition dans la ville, fut conduit à Florence. Le récit des honneurs qu'on y rendit à ses cendres atteste à quel degré le culte des arts de l'esprit et de la main fanatisait les princes et le peuple à cette époque de renaissance et de réaction contre la barbare ignorance du moyen âge. La sépulture de Michel-Ange à Florence égala en pompe, en foule, en solennité, un triomphe romain au Capitole. On dressa son catafalque et on déposa son corps sous ce dôme de San Lorenzo, au milieu de ces statues du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_, ses plus divines conceptions. Après cette halte de quelques mois dans sa gloire, les Florentins, trouvant point de temple assez vaste pour cette mémoire, lui élevèrent un sépulcre dans l'église de _Santa Croce_, avenue couverte des tombeaux des grands Toscans dont il est le plus grand. Son ami Giorgio Vasari y sculpta et y posa son buste. On y cherche les traits du Phidias chrétien, on n'y voit qu'un front proéminent creusé de rides transversales, des yeux encaissés dans des orbites osseuses, qui avaient, dit-on, les couleurs changeantes selon la pensée, des tempes profondément creusées par la vieillesse, des pommettes saillantes, des lèvres minces et fortement fermées, une barbe rare et courte, divisée sur le menton en deux bouquets, comme celle du bouc, un cou fortement noué à des épaules lourdes, l'altitude plus paysanesque que noble: en tout, point de beauté, mais une puissance plus robuste que nature, telle était l'enveloppe de cette âme, qui contenait, comme Socrate, la suprême beauté. La nature, qui se complaît plus souvent dans les analogies entre l'âme et la forme, se complaît aussi quelquefois dans les contrastes; mystérieuse en tout, adorable en tout; cependant le physionomiste qui déchiffre avec intelligence l'hiéroglyphe de la figure humaine, peut facilement ici percer le mystère. L'homme de génie purement littéraire, qui n'a pour oeuvre que de sentir, de penser et de reproduire ses sentiments et ses pensées par la parole, peut concentrer toute sa force intellectuelle dans le siége inconnu de l'intelligence, et n'offrir aux yeux, sur son visage, que le miroir lucide et presque immatériel de sa pensée, la force de son âme est souvent attestée par la délicatesse et par l'immatérialité de son corps, la matière n'est qu'un poids pour lui; plus son intelligence s'en affranchit, plus elle est intellectuelle. Mais l'artiste qui manie le bloc et qui taille le marbre participe à la fois de l'esprit et de la matière, du poëte et de l'artisan; Dieu lui donne dans sa structure et dans son visage quelque chose de la masse et de l'aplomb de ses blocs; et cette force que le philosophe ou le poëte n'ont besoin d'avoir que dans les organes de la pensée, le statuaire doit l'avoir répartie dans tous les membres, depuis le front qui conçoit jusqu'au bras qui soulève et jusqu'à la main qui taille le marbre.

C'est sans doute dans les deux bustes de Socrate et de Michel-Ange qu'on trouve l'explication de leur rusticité de formes: manoeuvres sublimes au bras de fer, pour faire jaillir de la matière rebelle l'impalpable et immatérielle beauté!

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CLV.

Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43

CLVIe ENTRETIEN

MARIE STUART

(REINE D'ÉCOSSE)

I

Si un autre Homère devait renaître parmi les hommes, et si le poëte cherchait une autre Hélène pour en faire le sujet d'une épopée moderne de guerre ou de religion et d'amour, il ne pourrait la retrouver que dans Marie Stuart. La plus belle, la plus faible, la plus entraînante et la plus entraînée des femmes; créant sans cesse, par une irrésistible attraction autour d'elle, un tourbillon d'amour, d'ambition, de jalousie, où chacun de ses amants est tour à tour le motif, l'instrument, la victime d'un crime; passant, comme l'Hélène grecque, des bras d'un époux assassiné dans les bras d'un époux assassin; semant la guerre intestine, la guerre religieuse, la guerre étrangère sous tous ses pas et finissant par mourir en sainte, après avoir vécu en Clytemnestre; puis laissant une mémoire indécise, également défigurée par les deux partis: protestants et catholiques, les uns intéressés à tout flétrir, les autres à tout absoudre, comme si ces mêmes factions qui se l'arrachaient pendant sa vie devaient encore se l'arracher après sa mort! Voilà Marie Stuart.

Ce qu'un nouvel Homère n'a pas fait dans un poëme, un historien pathétique, éclairé des recherches d'autres historiens érudits, M. Dargaud l'a fait dans son Histoire de la reine d'Écosse. C'est sur les documents prodigieusement intéressants de M. Dargaud, mais dans un esprit souvent contraire, que nous allons recomposer nous-même cette figure, rapide ébauche d'un grand tableau.

II

Marie Stuart était la fille unique de Jacques V, roi d'Écosse, et de Marie de Lorraine, fille d'un duc de Guise. Elle était née en Écosse, le 8 décembre 1542. Son père était un de ces caractères aventureux, romanesques, galants, poétiques, qui laissent des traditions populaires de bravoure et de licence, dans l'imagination de leur pays, tels que François Ier et Henri IV, de France. Sa mère avait le génie grave, ambitieux et sectaire de ces princes de la maison de Guise, véritables Machabées des papes et du catholicisme de ce côté des Alpes.

Jacques V mourut jeune, en prophétisant à sa fille au berceau une destinée funeste. Cette prophétie était trop motivée par le sort d'une enfant livrée, pendant une longue minorité, aux dissensions d'un petit royaume, déchiré par les factions des grands seigneurs et du clergé, et convoité par un voisin aussi puissant que l'Angleterre. Le protestantisme et le catholicisme commençaient à ajouter à ces divisions le fanatisme des deux religions en présence. Le roi mourant avait, après de longues hésitations, adopté le parti catholique et proscrit le parti puritain. M. Dargaud voit, dans cette politique de Jacques V, la cause de la ruine de l'Écosse et des malheurs de Marie Stuart. Au premier regard, nous aurions été tenté de penser comme lui; mais, en regardant de plus près et en considérant, en politique, la situation générale de l'Europe, et la situation particulière de l'Écosse en ce moment, nous sommes resté convaincu que le parti catholique, adopté par le roi, était le seul parti de salut pour l'Écosse, si l'Écosse avait pu être sauvée. Ce ne fut pas le catholicisme de Marie Stuart qui perdit l'Écosse, ce furent sa jeunesse, sa légèreté, ses amours et ses crimes.

III

Où était, en effet, le vrai et permanent danger de l'Écosse? Il était dans le voisinage, dans l'ambition et dans la puissance de l'Angleterre. L'Écosse, une fois protestante, comme l'était, depuis Henri VIII, l'Angleterre, un des grands obstacles à l'absorption de l'Écosse par l'Angleterre disparaissait avec la différence de religion; le catholicisme était une partie du patriotisme écossais; l'y tuer dans les esprits, c'était tuer la patrie dans le coeur du peuple.

De plus, l'Écosse, sans cesse menacée de domination ou d'envahissement par l'Angleterre, avait besoin de puissantes alliances étrangères, en Europe, pour l'aider à conserver son indépendance et pour lui fournir l'appui moral et l'appui matériel nécessaires pour contre-balancer l'or et les armes des Anglais. Quelles étaient ces alliances sur le continent? La France, l'Italie, le pape, l'Espagne; elle ne vivait que de ces patronages imposants; là étaient ses parentés, ses vaisseaux, son or, sa diplomatie, ses armées auxiliaires. Or, toutes ces puissances, l'Italie, l'Espagne, la France, la maison d'Autriche, la maison de Lorraine avaient adopté avec fanatisme la cause du catholicisme contre les nouveautés. L'inquisition régnait à Madrid, la Saint-Barthélemy couvait en France; les Guise, oncles de Marie-Stuart, étaient le noeud de la Ligue qui allait proscrire Henri IV du trône pour soupçon d'hérésie. La communauté de religion pouvait donc seule coïntéresser les papes, l'Italie, l'Autriche, la France, la Lorraine à maintenir à main armée l'indépendance de l'Écosse. Le jour où elle cessait de faire partie du grand système catholique constitué sur le continent, elle tombait à la mer, elle n'avait plus pour alliée que son ennemie mortelle et naturelle, l'Angleterre. Nous ne parlons pas religion; mais, sous le rapport politique, pour Jacques V, s'allier au protestantisme, c'était s'allier à la mort. Le reproche de M. Dargaud à ce roi mourant nous paraît donc une erreur d'homme d'État, expliqué par une préoccupation qui est aussi la nôtre pour la liberté religieuse. Mais la liberté religieuse alors en Écosse n'était ni dans un camp ni dans l'autre. On tuait des deux côtés avec une égale férocité, et Knox, le bourreau des catholiques, n'était pas moins intolérant que le cardinal Beatoun, le proscripteur des puritains. Les rois n'avaient que le choix du sang, mais les fanatiques des deux communions leur demandaient de le répandre. La question était donc purement, pour eux, diplomatique. Nous croyons qu'en confiant sa fille à l'Europe catholique, Jacques V agissait en père et en roi prévoyant. Si la fortune trompa sa politique et sa tendresse, ce fut la faute de l'héritier et non la faute du testament.

IV

Sa veuve, Marie de Lorraine, privée de la régence par la jalousie des grands du royaume, la reconquit par son habileté et laissa gouverner, sous elle, des cardinaux, ministres habituels des trônes à cette époque. Sa fille lui était demandée par toutes les cours, non-seulement à cause de sa renommée précoce de génie et de beauté, mais surtout pour acquérir par un mariage avec elle un titre à la couronne d'Écosse, adjonction vivement convoitée à d'autres couronnes. Après un voyage en Lorraine et en France pour visiter les Guise, ses oncles, la reine se décida, par leur conseil, à fiancer sa fille au dauphin, fils de Henri II. Diane de Poitiers, l'Aspasie de ce siècle, gouvernait depuis vingt ans Henri II par l'amour qu'elle avait pour lui autant que par l'amour qu'il avait pour elle. On ne sait, en effet, lequel du roi ou de la maîtresse était le plus possédé ou le plus possédant des deux, tant ce sortilége de la passion d'un roi jeune pour une femme de cinquante ans était le miracle de la tendresse. Les Guise cultivaient Diane de Poitiers pour dominer le règne.

La reine d'Écosse, par leur conseil, laissa sa fille enfant au château de Saint-Germain, sous leur protection, pour y grandir dans l'air de la France, sur laquelle elle était destinée à régner un jour. «Votre fille est crûe et croît tous les jours en bonté, beauté et vertus, écrit le cardinal de Lorraine, son oncle, à la reine d'Écosse, après son retour d'Édimbourg; le roi passe bien son temps à deviser avec elle. Elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une femme de vingt-cinq ans.» L'éducation toute lettrée et tout italienne de la jeune Écossaise achevait, en effet, tout ce qu'avait en elle ébauché une riche nature. Le français, l'italien, le grec, le latin, l'histoire, la théologie, la poésie, la musique, la danse se partageaient, sous les plus savants maîtres et sous les plus grands artistes, ses études. Dans cette cour raffinée et voluptueuse des Valois, gouvernée par une favorite, on l'élevait plutôt en courtisane accomplie qu'en reine future. On semblait moins préparer au dauphin une épouse qu'une maîtresse. Les Valois étaient les Médicis de la France.

V

Les poëtes de la cour commençaient de célébrer dans leurs vers les merveilles de sa figure et les trésors de son esprit:

En votre esprit le ciel s'est surmonté; Nature et art ont en votre beauté Mis tout le beau dont la beauté s'assemble,

écrit du Bellay, le Pétrarque du temps; Ronsard, qui en était le Virgile, trouve, toutes les fois qu'il en parle, des images, des suavités et des finesses d'accent qui prouvent que la louange venait de l'amour et que son coeur séduisait son génie. Marie était évidemment la Béatrix de ce grand poëte:

Au milieu du printemps entre les liz naquit Son corps qui de blancheur les liz mesmes vainquit, Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes, Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes; Amour de ses beaux traits lui composa les yeux, Et les Grâces, qui sont les trois filles des cieux, De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent, Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.

«Notre petite reinette écossaise, disait Catherine de Médicis elle-même, qui la voyait avec ombrage, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les têtes françaises!»

L'enfant n'aimait pas non plus la reine italienne, elle l'appelait, dans son mépris enfantin pour la maison roturière des Médicis, _cette marchande florentine_. Ses prédilections étaient toutes pour Diane de Poitiers, qui sentait s'élever en elle une fille ou une émule future de beauté et d'empire. Diane chérissait de plus dans la jeune Écossaise une rivale ou une victime échappée à cette reine Elisabeth d'Angleterre qu'elle détestait. Ou retrouve les traces de cette aversion dans une lettre curieuse de Diane de Poitiers communiquée en autographe à l'historien de Marie-Stuart que nous suivons:

«_À madame ma bonne amie madame de Montaigu._

«Madame ma bonne amie, on me vient de donner la relation de la pauvre jeune reine Jeanne Cray, décapitée à dix-sept ans, et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si douce et accomplie princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en tous mes chagrins que fussent-ils que montant tout vous pèse et se tourne à mal contre vous? Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc de belles paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre presence être sûre. Sur quoi, remettant à ce moment de vous embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le désir de

«Votre affectionnée à vous aimer et servir.

«DIANE.»

Cette lettre, cette pitié, et cette magnifique expression trouvée: «on diroit que les précipices sont en haut», prouvent que le sortilége de Diane était dans son génie et dans son coeur autant que dans sa fabuleuse beauté.

La mort soudaine de Henri II, tué dans un tournoi par Montgomery, relégua Diane dans le château solitaire d'Anet, où elle avait préparé sa retraite et où elle vieillit dans les larmes. La jeune Marie d'Écosse fut couronnée avec son mari François II. C'était un enfant par l'esprit et par la faiblesse plus encore que par l'âge. Les Guise, oncles de Marie Stuart, recueillirent ce qu'ils avaient semé en conseillant ce mariage: ils régnèrent par leur nièce sur son mari, et par le roi sur la France. Ils eurent la témérité d'afficher hautement la prétention de la France à l'hérédité de la couronne d'Écosse, en confondant les armoiries des deux nations sur les écussons de la jeune reine. Ils signalèrent leur attachement à la cause du pape par le meurtre du calviniste Anne Dubourg, confesseur héroïque de la foi nouvelle. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt!» s'écria Anne Dubourg à l'aspect de la potence et en méprisant ses bourreaux. Marie Stuart, déjà d'un sang fanatique par sa mère, prit dans ces supplices infligés par ses oncles aux hérétiques l'âpre superstition des presbytériens.

Ce règne ne fut que de onze mois. La France perdait un fantôme de roi plus qu'un maître. À peine lui fit-elle des obsèques royales. Marie seule le pleura sincèrement, comme un compagnon doux et complaisant de son adolescence plus que comme un époux. Les vers de sa main qu'elle composa dans les premiers mois de son deuil n'exagèrent ni n'atténuent le sentiment de sa douleur. Ils sont doux, tristes et tièdes, comme une première mélancolie de l'âme, avant l'âge des désespoirs passionnés:

Ce qui m'estoit plaisant Ores m'est peine dure; Le jour le plus luisant M'est nuit noire et obscure,

. . . . . . . . . . . .

Si en quelque séjour, Soit en bois ou en prée, Soit sur l'aube du jour Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon coeur sent Le regret d'un absent.

. . . . . . . . . . . .

Si je suis en repos, Sommeillant sur ma couche, L'oy qui me tient propos, Je le sens qui me touche. En labeur et requoy, Toujours est près de moy.

. . . . . . . . . . . .

C'est dans un couvent de Reims, où elle s'était retirée auprès de sa tante l'abbesse Renée de Lorraine, qu'elle se plaignait si doucement non du trône, mais de l'amour perdu. Elle y apprit bientôt après la mort de la reine d'Écosse, sa mère. Un nouveau trône l'attendait à Édimbourg, elle se prépara à ce départ.

Ah! s'écrie son poëte et son adorateur, le grand Ronsard, en apprenant ce prochain retour de la jeune reine en Écosse:

Comme le ciel s'il perdoit ses étoiles, La mer ses eaux, le navire ses voiles,

. . . . . . . . . . . .

Et un anneau sa perle précieuse, Ainsi perdra la France soucieuse Son ornement, perdant la royauté Qui fut sa fleur, son éclat, sa beauté!

L'Écosse, qui va nous la ravir, continue le poëte, fuirait si loin dans la brume de ses mers que ton vaisseau renoncerait à l'aborder.

Et celle donc qui la poursuit en vain Retourneroit en France tout soudain Pour habiter son château de Touraine, Lors, de chansons j'aurois la bouche pleins Et, dans mes vers, si fort je la louerois Que comme un cygne en chantant je mourrois!

Le même poëte, la contemplant quelques jours avant son départ en habits de deuil dans le parc de Fontainebleau, retrace ainsi amoureusement son image et la confond pour jamais avec les belles ombres des Diane de Poitiers, des la Vallière et des Montespan qui peuplent, pour l'imagination, les eaux et les arbres de ce beau lieu:

. . . . . . . . . . . .

Un crespe long, subtil et délié, Ply contre ply retors et replié, Habit de deuil, vous sert de couverture Depuis le chef jusques à la ceinture, Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent Souffle la barque et la cingle en avant.

De tel habit vous estiez accoustrée, Partant, hélas! de la belle contrée Dont aviez eu le sceptre en la main, Lorsque pensive, et baignant vostre sein Du beau crystal de vos larmes roulées, Triste, marchiez par les longues allées Du grand jardin de ce royal chasteau Qui prend son nom de la beauté d'une eau.