Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 15
La mort de Léon X, ce patron de l'art, suspendit encore une fois les conceptions ébauchées de Michel-Ange pour la construction des tombeaux des Médicis à San Lorenzo. Pendant le court pontificat d'Adrien VII, l'artiste découragé ne rentra pas à Rome. Il s'occupa silencieusement dans ses ateliers de Florence de tailler quelques-unes des quarante statues qu'il avait dessinées sous Jules II pour le monument de ce pape. Mais Clément VII, aussi fervent que Léon X pour l'embellissement de la capitale du monde chrétien, ne tarda pas à rappeler à Rome l'homme que la Providence semblait avoir marqué de son sceau pour devenir l'_Esdras_ du catholicisme. Le pape, après un long entretien avec lui sur l'agrandissement de Saint-Pierre de Rome, lui permit d'aller mûrir ses idées sur cet édifice en achevant à Florence les tombeaux des Médicis commencés. Ce fut alors que Michel-Ange sculpta pour les sépulcres de Julien et de Cosme de Médicis les quatre statues du _Jour_ et de la _Nuit_, du _Crépuscule_ et de l'_Aurore_. «Statues, dit Vasari, qui, par la beauté accomplie des formes, par la majesté des attitudes, par la nature surhumaine des physionomies et par la perfection du travail du marbre devenu chair et muscles sous ses mains, suffiraient pour reporter l'art à son apogée, si les vestiges de l'antiquité n'existaient pas.» On reste frappé de stupeur en admirant, à côté de ces statues symboliques, les deux célèbres figures de _Laurent_ et de _Julien_ de Médicis; l'une, appelée le _Penseur_, parce que jamais la mélancolie muette de la méditation ne fut gravée en ombres plus transparentes et plus mouvantes sur une physionomie humaine; l'autre appelée le _Guerrier_ parce que jamais la mâle beauté du soldat ne revêtit une expression à la fois plus calme et plus fière. Nous avons éprouvé bien souvent nous-même, aux différentes heures de la journée qui diversifient l'effet de l'ombre ou de la lumière sur ces marbres, la magie du ciseau de Michel-Ange autour de ces tombeaux. À l'exception de quelques tronçons des marbres de Phidias dorés par le soleil levant de l'Attique sur le fronton du Parthénon, aucun sculpteur ne transmit jamais mieux à nos sens et à notre âme la vie immortelle du marbre et la pensée immatérialisée dans la matière. Quiconque a passé seul une heure à San Lorenzo, dans la chapelle des tombeaux, au lever ou au déclin du jour, peut dire qu'il a respiré l'âme de Michel-Ange et qu'il s'est entretenu avec le grand mort qui revit éternellement de la vie de ses marbres.
La statue incomparable de l'_Aurore_ qui se réveille et celle de la _Nuit_ qui songe en s'assombrissant ont inspiré aux poëtes des apostrophes lyriques, célèbres dans la littérature de tous les temps. La poésie, qui cherche ses images dans la nature, a trouvé cette fois l'art assez surnaturel pour lui emprunter ses similitudes. Le colosse de Memnon, en Égypte, n'a pas inspiré aux poëtes plus d'illusions que la statue du _Penseur_, que celle de la _Nuit_ ou que celle de l'_Aurore_.
Peu de jours après que ces marbres furent découverts, on trouva les vers suivants gravés sur le socle de la statue de la _Nuit_:
La Nuit, que tu contemples dans une si gracieuse attitude, Dormir, a été sculptée par la main d'un demi-dieu, Dans ce bloc; et puisqu'elle dort, elle respire; Réveille-la, si ta en doutes, et elle va te parler!
Michel-Ange, déjà las d'un art muet et qui commençait à cultiver l'art qui parle, consterné en ce moment des guerres civiles et des tyrannies qui désolaient sa patrie, répondit, au nom de la statue de la _Nuit_, à son interlocuteur anonyme, par ces vers qui valent un coup de ciseau ou un coup de poignard:
Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de pierre Pendant que le malheur et la honte de l'Italie durent! Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un grand bonheur! Ainsi ne m'éveille pas! je t'en conjure, parle bas!
Ses concitoyens, à cette époque, le nommèrent un des neuf commissaires de la guerre, chargés de fortifier la ville. Il déploya dans la science des fortifications le même talent et le même zèle que dans les constructions de San Lorenzo ou du monument de Jules II. C'est le moment de sa vie où le dégoût de l'esprit de parti et l'horreur des compétitions de pouvoir entre les Médicis et leurs rivaux le rejetèrent de plus en plus dans la pure passion de la liberté républicaine. Cette généreuse passion devait le tromper comme les autres. Mais, du moins, elle ne le rendait pas solidaire des tyrans de sa patrie. On ne sait quel accent de liberté classique, souvenir de l'antiquité, ranimé par les maux présents, se fait sentir depuis ce jour dans ses vers, dans ses lettres comme dans ses marbres. Son buste inachevé de Brutus, qu'on voit dans le musée de Florence, doit être de ce temps. Ce n'est qu'une ébauche à grands coups de maillet; mais cette ébauche respire la liberté jusqu'à la mort, et le patriotisme jusqu'à la férocité. C'est le buste de la _Conspiration_.
XIII
À la mort du grand architecte San Gallo qui, avec Bramante, avait conçu, dessiné et surveillé les plans primitifs de Saint-Pierre de Rome, Michel-Ange parut le seul homme capable de rectifier et et de diviniser ce Parthénon chrétien. Sous trois autres papes et pendant dix-sept années consécutives, il fit de cet édifice le poëme de sa vie. C'était le seul édifice, en effet, digne de contenir son génie. L'histoire ne doit dérober ni à San Gallo ni à Bramante la gloire d'avoir conçu, exhaussé sur ses premières assises et fondé le plus vaste, le plus magnifique temple du culte moderne. Mais Michel-Ange l'affermit, le simplifia, l'éclaira, donna à ses piliers les muscles qui leur manquaient pour _porter un Panthéon dans le ciel_, le décora de son _unité_, de sa _lumière_, de son _harmonie_, ces trois attributs de la Divinité qu'il renferme, et mit, pour ainsi dire et pour la première fois, le christianisme en plein jour et en plein firmament; enfin il fit le modèle, il commença les premières courbes de cette immense et sublime coupole qui écraserait le sol, si elle ne paraissait soutenue par le miracle de la pensée qui l'éleva dans les airs; il attacha à jamais ainsi son nom et sa mémoire au plus grand acte de foi que l'humanité moderne ait construit en pierres. Saint-Pierre de Rome, grâce à Michel-Ange, est le relief d'une religion sur le globe. Ses débris, comme ceux des pyramides, de Thèbes, de Palmyre ou de Balbek, feront encore la stupeur de l'homme qui ose incarner ainsi ses dieux.
Ces grands et continuels travaux, consacrés à Saint-Pierre de Rome, ne suffisaient pas à l'activité de son âme et de sa main. Il sculptait, il peignait, il chantait au bruit des milliers de scies, de marteaux, de truelles qui exécutaient le jour, en travertin, en marbre, en porphyre, la pensée de ses nuits. Comme son _Moïse_, au milieu de tout ce tumulte de l'édifice en construction, il cherchait l'inspiration dans la solitude. Les grands hommes, comme les grandes choses, recherchent d'instinct l'isolement. Les hommes les offusquent; il ne leur faut que leur ombre. L'entretien de Michel-Ange avec lui-même avait besoin de ce silence où l'homme s'entend penser. Sa seule volupté était de s'enfermer dans l'atelier mystérieux que le pape Jules II lui avait fait construire au milieu de ses blocs accumulés sur la rive du Tibre, ou d'errer, pendant des journées entières, dans la Campagne de Rome, parmi les tombeaux de la voie Appienne. Sa vie, tout opposée à celle de Raphaël, ivre de jeunesse, d'amour et de luxe, était celle d'un cénobite.
Jusque-là il n'avait point aimé; une femme qu'il avait épousée et perdue dans sa jeunesse lui avait laissé, si l'on en juge par quelques expressions de ses lettres, un souvenir amer du mariage. Il n'avait dans sa maison ni femme, ni enfant, ni parent. Un vieux serviteur florentin, nommé Urbin, du lieu de sa naissance, composait toute sa domesticité. Une lettre touchante, conservée par son ami Georges Vasari, à qui il ouvrait son âme dans une correspondance fréquente, atteste l'attachement paternel qu'il avait pour ce serviteur de ses longues années.
«Mon cher Giorgio, lui dit-il dans cette admirable lettre, je n'ai plus le courage d'écrire; cependant, en réponse à votre lettre, il faut bien vous écrire quelque chose. Vous savez comment mon pauvre Urbin est mort: ce qui a été tout à la fois pour moi une grande grâce de Dieu et une grande et infinie douleur. La grâce de Dieu a été que, puisqu'il veut que je vive encore ici-bas, il m'a enseigné par cette mort à mourir moi-même non-seulement sans regret, mais encore avec un immense désir de mourir. J'ai eu chez moi Urbin pendant vingt-sept ans, et je l'ai toujours éprouvé fidèle et admirable serviteur; et maintenant que je l'avais fait riche et que je comptais sur lui comme sur le bâton et le repos de ma vieillesse qui s'approche, il m'est enlevé, et il ne m'est resté d'autre espérance que de le revoir en paradis; et ainsi Dieu m'a fait entendre par la bienheureuse mort qu'Urbin a faite que ce véritable ami regrettait bien moins de mourir que de me laisser en proie à tant d'angoisse dans ce monde traître et pervers, bien que la meilleure part de moi-même s'en soit allée avec lui et qu'il ne me reste qu'une misère infinie. Je me recommande à vous.»
XIV
La mélancolie, qui est la lie des âmes profondes et le trouble des coeurs sensibles, s'accrut dans Michel-Ange par cette perte de son unique ami à Rome. Mais un platonique et mystérieux amour, plus semblable à un culte qu'à une passion, lui laissait depuis longtemps un pan de ciel encore ouvert à travers les nuages de sa vie. En scrutant l'âme des plus grands hommes, il est rare de n'y pas découvrir dans une mystérieuse tendresse la source vive et cachée de l'inspiration, de la tristesse ou de la félicité. Quand cette source n'a pas coulé dans la jeunesse, elle coule dans la maturité et même dans la vieillesse, mais alors elle se cache davantage, comme si l'homme rougissait, par une délicate pudeur de l'âme, de fleurir au delà de sa saison. L'amour qu'il ne veut pas avouer ni aux autres, ni à lui-même, ni à celle même qui l'inspire, se transforme en un sentiment exalté et mystique qui tient plus de la piété que de l'amour, piété humaine dont une femme adorée est l'idole, et qui se fond en une sorte de piété divine pour avoir le droit d'être éternelle; sentiment très-commun à cette époque et encore aujourd'hui, en Italie, où l'amour est saint; il a été donné à l'homme de sensibilité ou de génie, avancé en âge, pour le consoler de la jeunesse perdue et pour joindre la vie actuelle à la vie future dans un amour terrestre et dans un amour céleste devenus pour lui un seul amour. Platon, Dante et Pétrarque sont les théologiens et les poëtes de cette amoureuse mysticité. Michel-Ange, déjà mûr et vieillissant, mais toujours jeune de séve et de coeur, disciple de Dante et de Pétrarque, avait rencontré, comme ces grands hommes, pour son bonheur, sa Laure et sa Béatrix. Elle tient trop de place dans sa vie, dans ses oeuvres, dans sa foi, dans son éternité même pour séparer deux noms qui ne furent si longtemps qu'une âme.
XV
Il y avait à Rome, au moment où Michel-Ange sculptait le groupe féminin de la _Pieta_, taillait _Moïse_ dans le rocher et découvrait les fresques de la chapelle Sixtine, une jeune fille de dix-sept ans de la maison princière des Colonna. Sa mère était une fille du duc d'Urbin, un des premiers patrons de Michel-Ange adolescent, au moment où il suivait, hors de Florence, les Médicis dans l'exil. Son nom était Vittoria Colonna, nom devenu depuis immortel par l'amour, par la poésie et par la vertu. La nature l'avait douée de cette beauté à la fois majestueuse et tendre que les Romaines modernes semblent avoir ravie aux statues grecques qui décoraient leurs temples et leurs musées. Ses médailles, que nous possédons encore, sont des profils de la Vénus de Chypre, tempérés par la pudique sévérité du christianisme. Son âme, modelée sur les types hébraïques de l'antiquité; son esprit, cultivé dès son enfance par les philosophes, les théologiens, les poëtes, les artistes familiers de l'opulente maison Colonna, avaient fait de la belle Vittoria le miracle de l'Italie. À dix-sept ans, elle avait épousé le jeune marquis de Pescaire, du même âge qu'elle et à qui elle était fiancée depuis le berceau. Les deux époux étaient dignes l'un de l'autre, l'amour le plus tendre les unissait avant la volonté de leurs familles; mais l'héroïsme du jeune Pescaire l'arracha peu de temps après le mariage des bras de son amante. Général des armées espagnoles de Naples, illustre dès les premières campagnes par ses exploits, fait prisonnier en 1512, à la bataille de Ravennes, une correspondance amoureuse en vers entre sa jeune femme et lui leur révéla à l'un et à l'autre un talent poétique, seule consolation de leur captivité et de leur veuvage. Douze années de guerres firent de lui le premier général de son siècle et le bouclier de l'Italie. Les princes italiens, protégés par son épée, lui offrirent le royaume de Naples, s'il voulait tourner ses armes contre le roi de Naples, son suzerain. Vittoria Colonna, instruite de cette tentative, lui écrivit cette lettre où la vertu parle, dans ces temps corrompus, un langage digne de l'antiquité:
«Souvenez-vous, lui écrivit-elle, de votre vertu, qui vous élève au-dessus de la fortune et de la gloire des rois. Ce n'est point par la grandeur des États ou des titres, mais par la vertu seule que s'acquiert cet honneur, qu'il est glorieux de laisser à ses descendants. Pour moi, je ne désire point être la femme d'un roi, mais de ce grand capitaine qui avait su vaincre, non-seulement par sa valeur pendant la guerre, mais dans la paix, par sa magnanimité, les plus grands rois.»
Blessé à la bataille de Pavie en 1525, le marquis de Pescaire mourut de ses blessures à Milan. Sa veuve, qui accourait de Naples pour le rappeler à la vie, apprit son infortune en route. La douleur la tint muette pendant sept ans, n'exhalant ses gémissements que devant Dieu et devant l'image de son époux dans des poésies comparables aux _Tristes_ d'Ovide, mais où le sentiment a l'amertume des larmes et l'onction de la prière. Aussi forte que Dante, moins ingénieuse que Pétrarque, Vittoria Colonna crie ses angoisses et ne les chante pas. Ses vers sanglotent comme son coeur, ses strophes n'ont d'autre harmonie que le déchirement de la corde qui résonne, mais en se brisant sous le coup. Elle avait juré de rester veuve à trente-cinq ans, quoique dans la fleur de sa beauté et de sa vie, convoitée par tous les princes de l'Italie. Sa douleur, adoucie par le temps, s'était convertie en une mélancolie pieuse qui ne cherchait son repos que dans l'ombre des cloîtres. Ses poésies, de jour en jour plus soulevées de terre et plus immatérialisées par le regret, cet amour chaste des chères mémoires, avaient pris le parfum, l'impalpabilité et les transparences des fumées d'encens dans le sanctuaire. Elles flottaient entre une tombe et le ciel, comme des nuées du soir sur un champ des morts.
Telle était la femme que l'enthousiasme pour ses oeuvres rapprocha de Michel-Ange à l'âge où l'amour, qui se retire du coeur, laisse un vide qui ne peut être rempli que par ces dernières amitiés, presque aussi divines que nos premières sensations.
XVI
Les fréquentes absences de Vittoria Colonna de Rome et les voyages de Michel-Ange à Florence interrompaient souvent la délicieuse familiarité de leurs entretiens du soir au palais du connétable Colonna. Les _deux amants_, comme les appellent les artistes et les lettrés du temps dans leurs manuscrits, suppléaient à ces entretiens par un commerce de lettres et de poésies dont les bibliothèques d'Italie conservent beaucoup de traces. Les poésies de Michel-Ange, élevées par le pur amour au diapason mystique et platonique de la femme qui épure son âme en l'embrasant, ont dans leurs vers quelque chose de viril, de fruste et d'ébauché qui rappelle le coup de ciseau magistral mais inachevé du buste de Brutus. On sent le premier jet, mais le premier jet d'une pensée forte. On s'étonne que cette force du Titan du marbre et du pinceau puisse se plier, s'attendrir et s'efféminer jusqu'à la rêverie mystique et jusqu'à la dévotion langoureuse de l'amour divin. On sent sur ce mâle génie l'influence d'une femme, qui de son type de beauté physique, est devenue insensiblement son type de beauté morale, et qui l'entraîne par son exemple aux sommets de la pensée contemplative, ce dernier repos des coeurs aimants et des esprits lassés de la vie. Nous ne citerons que quelques vers de ce dialogue poétique que la mort seule de Vittoria Colonna interrompit. Cette mort assombrit pour jamais l'horizon déjà sombre de la longue vie de Michel-Ange. La solitude de son âme ne fut plus qu'un entretien posthume avec _la chère âme_ qu'il brûlait de rejoindre dans l'Élysée chrétien.
Mais avant de s'élever sur les traces de Vittoria Colonna jusqu'à la hauteur mystique des célestes amours qu'elle lui révéla, Michel-Ange avait aimé dans sa jeunesse. C'est l'amour qui l'avait fait poëte; on peut dire mieux: c'est l'amour qui fit toute poésie. Le sentiment le plus fort et le plus délicieux de l'âme cherche naturellement pour s'exprimer l'idiome le plus suave, le plus mélodieux et le plus coloré des idiomes. La prose naît de l'intelligence, le vers jaillit quand le coeur éclate.
Un écrivain qui s'est trompé de date en naissant, et qui aurait dû naître dans le siècle de Léon X, dont il a le zèle et la studieuse curiosité pour les lettres et pour les arts, le comte de Circourt, a découvert sur les lieux l'objet jusque-là inconnu des premiers vers de Michel-Ange. C'est un de ces mystères littéraires qu'il n'est pas moins curieux de sonder que le mystère de _Laure_ pour _Pétrarque_ ou de _Béatrice_ pour _Dante_. Le secret du génie d'un grand homme est le plus souvent dans son coeur. Nous demandons à M. de Circourt la permission de le citer. Le trésor appartient d'abord à celui qui le découvre, il appartient ensuite à tous ceux qui en jouissent:
Michel-Ange était à Florence, en 1533, travaillant aux monuments des Médicis, pendant que l'État gémissait sous la tyrannie de l'abominable duc Alexandre, bâtard de Laurent, duc d'Urbin. Les vers qui suivent font allusion à cette condition de l'illustre république florentine. Ils sont restés inédits jusqu'en 1860.
La _femme_ à qui le poëte s'adresse est la _Liberté_ de Florence. Les _amants_ de cette femme sont les citoyens de l'État.
La Liberté leur répond dans la seconde strophe. Il faut observer que le duc Alexandre, dont son cousin Lorenzo di Pier Francesco dei Médicis, délivra le monde, vivait au milieu de continuelles terreurs.
Voici les vers:
I
Per molti, Donna, auzi Per mille amanti Creata fosti, ed'angelica forma: Or, par che in ciel si dorma, Che un sol s'appropria quel Ch'è doto a tutti. Ritorma à'nostri pianti Il sol degli occhi tuoi, Dre par che schivi Chi, per perdesto, in tal Miseria è nato.
II
Deh, non turbate i vostri Pensier santi: Che chi di me par chevi Spoglio privi, Pel gran timor non gode Il gran peccato. Che degli amanti è men Felicestato Que l'ove gran voglia gran Conia ingombra Che una miseria di spesanza piona.
Ce sont les plus beaux vers de l'époque. En voici une faible traduction:
Florence à la Liberté:
«Ô femme, tu fus créée pour mille amants, dans la perfection de tes formes angéliques. On dirait aujourd'hui que dans le ciel la justice s'est endormie, puisqu'un seul s'approprie ce qui fut donné à tous. Rends à nos yeux baignés de larmes le soleil de tes regards, qui semble dédaigner le spectacle de notre misérable chute!»
La Liberté répond:
«Ah! ne troublez point la sérénité de vos saintes pensées! Celui qui semble vous éloigner et vous priver de moi perd par sa grande terreur la jouissance de son grand crime. L'état heureux des amants n'est pas celui où la jouissance amène la satiété: c'est une souffrance misérable, mais remplie d'espérance.»
Reprenons:
Celles des poésies de Michel-Ange qui chantent ce premier amour ont un accent de jeunesse et d'espérance vague qui les distinguent seules des vers inspirés par Vittoria Colonna dans une époque plus mûre de sa vie. Celles-là ont, pour ainsi dire, le découragement mélancolique d'ici-bas et la sainteté des hymnes chantés dans le sanctuaire de la vie à la lueur des cierges du soir. Nous n'en citerons que quelques fragments. Ce ne sont pas les oeuvres, c'est la bouche que le lecteur veut connaître dans le grand artiste.
L'amant, le poëte et le statuaire se révèlent ensemble dans le troisième de ces sonnets de Michel-Ange. Nous essayons de le traduire.
XVII
«L'attrait de ce beau visage me soulève vers les cieux, car aucun autre charme de la terre ne délecte ma vue, et, grâce à cette beauté, je monte encore vivant parmi les esprits célestes, faveur qui fut accordée ici-bas à si peu de mortels!
«L'oeuvre divine en elle manifeste tellement l'ouvrier, qu'elle me ravit à lui par des impressions aussi divines, et que j'y puise intarissablement mes idées, mes inspirations, mes oeuvres, mes paroles, dans le feu dont je brûle pour l'angélique modèle!
«Si je ne puis détacher mes regards de ses yeux, c'est qu'en eux seuls je découvre ma vraie lumière, la lumière qui m'éclaire la route vers mon Dieu.
«Et si je me consume délicieusement dans leur clarté, c'est que je sens se refléter dans ma propre glace cette joie inextinguible qui dilate éternellement dans le ciel le coeur de ceux qui jouissent de l'éternelle beauté!»
XVIII
Et ailleurs, vraisemblablement pour Louise de Médicis, quand il ébauchait son buste perdu:
«Comment se fait-il, ô femme! qu'une image vivante, sculptée par le ciseau dans une pierre fruste et alpestre des montagnes, survive à celui dont elle fut l'ouvrage et qui dure lui-même si peu de jours?
«L'effet donc l'emporte ici-bas sur la cause et la nature est vaincue par l'art! Je le sais, moi l'ami et le confident de la sublime sculpture; moi qui vois chaque jour le temps m'échapper et tromper ma confiance en lui!
«Peut-être au moins puis-je, ô mon amour! nous donner à tous deux une longue vie, soit sur la toile, soit dans ce bloc, en y gravant notre âme et nos traits?
«En sorte que mille ans après notre départ d'ici-bas, on comprenne combien tu fus belle et combien je t'aimai, et combien la nature rendait impossible de ne pas t'aimer!»
* * * * *
La mort de Vittoria Colonna devint le texte habituel de ses derniers chants:
«Quand celle vers qui volaient tous et tant de mes soupirs fut, par la volonté divine, enlevée de la terre au firmament, la nature, qui ne s'admira jamais dans un si beau visage, parut attristée, et tous ceux qui l'avaient vue restèrent dans les larmes!
«Ô destinée cruelle de toutes mes aspirations trompées! ô espérances déçues! ô âme délivrée de ton enveloppe, où es-tu maintenant? La terre a recueilli ton beau corps et le ciel tes saintes pensées!...
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Son vingt-deuxième sonnet sur le _Dante_ prouve que son culte pour le génie égalait son culte pour la beauté, ou plutôt, comme on le voit dans son adoration pour Vittoria Colonna, que le génie et la beauté n'étaient pour lui qu'un seul culte.
_Sonnet XXII, sur Dante._
«Ce qu'il y aurait à dire de _lui_ ne pourra jamais être dit, car son génie s'alluma à des sphères trop hautes pour les mortels; il est plus aisé de flétrir ce vil peuple qui l'outragea que de s'élever jusqu'à l'éloge d'un tel poëte!
«Il descendit dans les royaumes du péché pour nous faire la leçon de nos fautes; puis il nous releva jusqu'à Dieu lui-même; le ciel ne refusa pas d'ouvrir ses portes à celui à qui sa patrie refusa d'ouvrir les siennes!