Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 14

Chapter 143,626 wordsPublic domain

Tout lui promettait la richesse et la gloire sous les auspices des Médicis, ses patrons dans sa patrie, quand les Médicis eux-mêmes, expulsés de Florence par une révolution populaire, emportèrent avec eux la fortune de leur protégé. Michel-Ange, craignant les ressentiments du peuple contre les familiers de ceux qu'on appelait les tyrans de la patrie, s'évada de Florence et se réfugia d'abord à Bologne, puis à Venise. N'ayant trouvé à Venise ni protection ni travail, il revint à Bologne; on l'y jeta en prison comme un aventurier qui n'avait ni passe-port ni répondant. Un des membres du gouvernement, Aldovrandi, s'intéressa à sa jeunesse, le délivra de sa captivité et lui donna pendant un an l'hospitalité dans son palais. C'est dans la familiarité d'Aldovrandi, passionné pour la littérature, que le jeune Florentin s'exerça à la poésie en lisant à son hôte, charmé de son accent toscan, les vers de Dante, de Pétrarque et la prose de Boccace. Cet exil, qui reposait sa main et cultivait son esprit, cessa par un retour de fortune des Médicis rentrés à Florence. Michel-Ange y rentra avec eux. Une épreuve ingénieuse et involontaire de son talent le conduisit bientôt après à Rome. Il avait sculpté secrètement pour un riche Milanais, nommé Baldossari, un _Amour endormi_, qui fit l'admiration de son Mécène. Baldossari, ravi de cette oeuvre, la porta à Rome, la fit enfouir dans une de ses vignes, voisine de Rome; puis, l'ayant fait découvrir comme par hasard dans une fouille, toute souillée et toute mutilée, la fit offrir au cardinal de Saint-Georges comme une statue antique. Le cardinal, dupe du subterfuge, n'hésita pas à la payer deux cents écus romains; mais, ayant été bientôt informé de la vérité, il perdit avec son illusion toute son admiration pour la statue. Elle fut vendue sous son véritable nom au duc de Valentinois, qui en fit présent à la duchesse de Mantoue, où elle est restée depuis, plus admirée qu'une oeuvre antique. Les Romains raillèrent cruellement le cardinal, mauvais juge du mérite intrinsèque des oeuvres d'art, et qui appréciait par la date ce qui doit être apprécié par le ciseau. La réputation de Michel-Ange se répandit rapidement à Rome par le bruit que fit cette supercherie de Baldossari. Le barbier du cardinal de Saint-Georges, qui se mêlait de peinture, employa le pinceau de Michel-Ange à corriger et à perfectionner ses misérables ébauches. Michel-Ange en fit des chefs-d'oeuvre. Le barbier lui paya bien sa gloire usurpée. Le cardinal Borano lui commanda un groupe en marbre représentant le Christ mort descendu de la croix par les saintes femmes, oeuvre que ne pensera jamais à rivaliser, dirent les artistes romains, aucun statuaire, en dessin, en grâce, en maniement assoupli du marbre. La mort, ajoutèrent-ils, n'y fut jamais aussi morte! C'est un vrai miracle qu'en si peu de temps la pierre informe et brute se soit transfigurée en une telle perfection de vie, d'attitude, d'expression, de langueur, de pathétique et de piété.

Ce groupe fut placé dans le temple de Mars, devenu un sanctuaire de la Vierge. Les Romains et les étrangers s'y rendaient en masse pour l'admirer. Michel-Ange, pour étudier sur l'impression de la multitude les beautés ou les imperfections de son oeuvre, se confondait quelquefois, inconnu, au milieu de la foule. Il entendit un jour deux étrangers qui attribuaient, par ignorance, ce groupe au ciseau d'un autre sculpteur romain; bien que Michel-Ange n'eût pas l'habitude de marquer ses oeuvres d'un autre signe que leur immortelle perfection, il craignit cette fois que le temps ou l'erreur populaire ne lui dérobât sa gloire, et, rentrant la nuit dans la chapelle, il grava son nom en petits caractères sur l'étroite ceinture qui retient la robe de la Vierge au-dessous du sein.

VI

Rappelé à cette époque par les magistrats de Florence, il enrichit pendant quelques années les monuments de sa patrie de marbres immortels. Sans rival déjà parmi les sculpteurs du siècle, il rivalisait en se jouant les maîtres de la peinture, indifférent à l'instrument et à la matière, pourvu qu'il reproduisît la forme, l'attitude, le contour ou la couleur en toute chose créée ou pensée. Au lieu de parole, la nature semblait lui avoir donné le dessin, hiéroglyphe vivant et universel de la création. L'époque lui réservait à égaler ou à vaincre tour à tour les deux artistes les plus inimitables et les plus invincibles des siècles modernes: Léonard de Vinci et Raphaël d'Urbin; Léonard de Vinci appelé de Milan à Florence pour peindre à fresque la vaste salle du conseil, dans le palais d'État. Le gonfalonier de Florence, Sadevini, fier de son compatriote, donna à peindre à Michel-Ange la moitié de la même salle en concurrence avec Léonard de Vinci. Michel-Ange y peignit les scènes nationales de la guerre des Florentins contre Pise. Le dessin du tableau principal qu'il composa pour lutter face à face avec Léonard représentait une alerte imaginaire de l'armée florentine surprise par l'approche des Pisans pendant une halte au bord de l'Arno, où les soldats se baignaient après une longue marche. Cette ingénieuse invention du sujet fournissait à Michel-Ange l'occasion et le prétexte d'exceller dans la représentation du nu et de peindre des hommes au lieu de peindre des vêtements. Les écrivains florentins décrivent ce carton de Michel-Ange comme un poëme national, prélude du poëme universel de son _Jugement dernier_, et nullement inférieur à ce prodige du crayon et du pinceau:

«Pendant que les soldats sortaient en hâte des ondes ruisselantes sur leurs membres, on voyait parmi eux, dit Vasari, par la main divine de Michel-Ange, la figure d'un vétéran qui, pour s'ombrager du soleil pendant le bain, s'était coiffé la tête d'une guirlande de lierre, lequel s'étant accroupi sur le sable pour remettre sa chaussure que l'humidité de ses jambes empêchait de glisser sur sa peau, et entendant en même temps les cris de ses compagnons et le roulement du tambour appelant aux armes, se hâtait pour faire entrer de force son pied dans sa chaussure mouillée; en outre, ajoute Vasari, que tous les muscles et tous les nerfs du vétéran se dessinaient en saillie dans l'effort, toute sa physionomie exprimait son angoisse, depuis la bouche jusqu'à l'extrémité de ses pieds. On y voyait encore des tambours, des sonneurs de clairons, et d'autres figures innombrables, leurs habits empaquetés sous le bras, qui couraient tout nus vers la mêlée, et des attitudes pittoresques s'y prêtaient à tous les jeux du pinceau, les uns debout, les autres agenouillés, ceux-ci pliés en deux, ceux-là se relevant de terre, tous formant des groupes admirablement combinés pour faire éclater la supériorité de l'artiste dans cette partie de l'art. Aussi tous les hommes de cette profession resteront-ils stupéfaits d'admiration en contemplant cette extrémité de l'art atteinte et dépassée par l'ébauche de ce tableau que Michel-Ange leur découvrit; d'où ceux qui contemplèrent ces figures surnaturelles confessèrent unanimement que jamais, ni de la main d'aucun artiste, ni de la main de Michel-Ange lui-même, rien n'avait jamais été vu qui attestât par aucun génie une telle divinité de l'art.

«Et certes, poursuit le commentateur florentin, on peut les croire, car, quand le carton eut été terminé et exposé comme modèle à Rome, dans la salle du pape, tous ceux qui étudièrent ce chef-d'oeuvre et qui s'efforcèrent d'y copier la nature, excellèrent dans leur art, tels que Sangallo, Ghirlandaïo, Bandinelli, André del Sarto, et enfin Raphaël d'Urbin. Et c'est pour cela que cette merveille, devenue ainsi un objet d'étude et de reproduction éternel pour les artistes du dessin, fut transportée au palais des Médicis, dans la grande salle d'en haut, d'où il arriva que livré avec trop de confiance aux mains des artistes, on négligea de le surveiller pendant la maladie de Julien de Médicis, et il fut lacéré par eux en plusieurs lambeaux dont chacun emporta ici et là une relique dans toutes les villes d'Italie!

VII

La renommée de Michel-Ange s'accrut tellement à Rome par le groupe de la _Pieta_ et à Florence par ce tableau et par ses marbres, qu'à la mort d'Alexandre VI et à l'avénement de Jules II au pontificat, ce pape l'appela immédiatement à Rome pour lui confier l'exécution de son propre tombeau. Le goût des arts était tellement universel à cette époque en Italie, qu'un tombeau de marbre, sculpté par la main d'un Phidias moderne, paraissait un monument suffisant à tout un règne et que les papes, à l'exemple des Pharaons, croyaient construire eux-mêmes leur mémoire en construisant, dès leur couronnement, leur sépulcre.

Michel-Ange, qui n'avait encore que vingt-neuf ans, accourut à Rome, heureux d'avoir été choisi pour associer sa propre mémoire dans un monument impérissable à celle d'un souverain de Rome et du pontife de toute la chrétienté. On voit, dans la suite de la vie de Michel-Ange, que ce tombeau, conçu, commencé, interrompu, repris, abandonné, presque achevé, jamais fini, fut l'oeuvre capitale et favorite du grand artiste, le rêve, le réveil, l'espoir et le désespoir de sa vie, poëme de marbre dont les vicissitudes du sort déchiraient les pages à mesure qu'il les avait composées et qu'il s'efforçait de les réunir. Le pape, ébloui lui-même du plan de ce sépulcre monumental et animé de statues vivantes dont Michel-Ange lui présenta le modèle, sentit s'élargir en lui son orgueil posthume aux proportions du génie de son statuaire. Il ne trouva que l'église de Saint-Pierre de Rome d'assez solennelle et d'assez sainte pour contenir ce tombeau, et il résolut, de ce jour-là, d'agrandir le temple pour envelopper le sépulcre. En plaçant sa cendre à côté de celle des apôtres et sous la consécration de l'art, il crut la consacrer deux fois au respect de l'avenir. Il se hâta, quoique très-jeune encore, d'envoyer Michel-Ange à Carrare pour faire excaver et transporter à Rome les blocs de marbre nécessaires à l'immensité du monument. Michel-Ange passa huit mois dans les montagnes de Carrare, ébloui des masses et de l'éclat du marbre où il taillait en imagination des poëmes de pierre, restés faute d'argent et de temps dans les grottes de Carrare. Il embarqua sur la mer et il fit remonter par le Tibre jusqu'à Rome une telle quantité de blocs de marbre, que la place entière de Saint-Pierre, plus vaste alors qu'aujourd'hui avant la construction des colonnades, en fut couverte comme une carrière. Les Romains étonnés se demandaient quelles mains pouvaient mouvoir et quelle pensée ordonner ces débris de montagnes de marbre jonchant le sol, sous l'ombre du môle d'Adrien!

VIII

Michel-Ange s'était construit un atelier pour tailler les statues de sa main sur ce champ de bataille. Le pape se plaisait à voir le génie du plus grand artiste de l'Europe travailler à sa propre immortalité. Pour venir plus commodément et plus familièrement assister au travail de son statuaire, il avait fait construire un pont-levis couvert par lequel il venait, sans être vu, du Vatican à l'atelier. La description du tombeau de Jules II, tel que Michel-Ange l'avait conçu, serait tout un poëme funéraire et demanderait des pages sans nombre. Qu'on imagine l'invention libre dans la tête de Michel-Ange, les trésors de la catholicité à sa disposition, le ciseau dans sa main, le pape devant lui applaudissant à sa propre apothéose. La mort de Jules II devança le sépulcre. Le ciseau tomba de la main de Michel-Ange. Des nombreuses statues qui devaient surmonter les corniches et décorer les quatre faces du tombeau, douze seulement étaient ébauchées, quatre achevées, deux accomplies. L'une de ces deux statues symboliques représentait dans saint Paul l'_Action_; l'autre dans _Moïse_, la contemplation ou la législation de l'homme d'État. La statue colossale de Moïse, dont la tête, reproduite depuis dans toutes les langues du dessin, s'est gravée dans la pensée des hommes comme une oeuvre de la nature, n'a pas besoin d'être décrite pour être immortelle. C'est le confident de la sagesse et de la terreur de Jéhovah, le Jupiter Tonnant de l'Olympe biblique, la crainte de Dieu rendue visible aux hommes, l'autorité de la loi attestée par l'éclair de l'illumination, le commandement divin, infaillible et absolu fait homme, mais conservant dans son humanité la majesté du Dieu qu'on sent derrière l'homme. Il est assis comme l'éternité: d'une main, il tient les lois, symbole de la société; de l'autre il tient sa barbe touffue, symbole de la force; cette barbe descend en ondes si épaisses, si prodigues et si harmonieusement tressées sur sa poitrine, qu'on croit voir découler dans la multitude des tresses, des ondes, des poils qui les composent, la multitude innombrable des générations du peuple de Dieu. Elle est évidemment dans la pensée de Michel-Ange une allusion à _l'ordre dans l'infini_. Quant au rayonnement de la face; quant à cette terreur d'intelligence qu'elle inspire au regard; quant à ce reflet de divinité que le visage semble avoir contracté dans le commerce divin avec le feu du buisson, tout cela est tellement surhumain qu'on est tenté de s'écrier, comme le commentateur italien de cette statue, avec les Hébreux éblouis: «Mettez un voile sur votre face, car nous ne pouvons en supporter l'éclat!» C'est l'Apollon hébraïque, mais un Apollon mûr, impérieux, redoutable, qui commande et qui tue au lieu d'inspirer. Jamais l'esprit de la Bible ne prit un corps plus imposant dans un bloc de pierre. C'est que Michel-Ange lui-même était le prophète de la pierre; dans un autre âge, cet homme aurait taillé des dieux.

Les juifs de Rome trouvèrent la figure de leur législateur tellement divinisée par Michel-Ange, qu'ils ne cessèrent plus, depuis le jour où la statue fut dévoilée au public, d'aller le jour du sabbat contempler leur prophète transfiguré en marbre avant le jour de la suprême transfiguration.

Quarante statues de marbre dessinées et taillées par Michel-Ange devaient personnifier, à la suite du Moïse, l'Ancien et le Nouveau Testament évoqués autour du tombeau du dernier pontife.

IX

Le caractère de Michel-Ange participait de la fougue de son génie; la porte du Vatican lui ayant été refusée un jour que le pape avait interdit l'accès de ses appartements à ses familiers, il s'évada de Rome, fil vendre ses meubles et ses habits, abandonna tous ses travaux entrepris et se réfugia à Florence. La réconciliation entre le pape et lui se fit, avec un redoublement de crédit et de faveur, à Bologne, au prix de quelques chefs-d'oeuvre de plus que Michel-Ange exécuta dans cette ville pontificale, pendant le séjour du pape.--«Il faut bien que je vienne à toi, lui dit le souverain pontife, puisque tu t'obstines à ne pas revenir toi-même à moi!»

Les rivaux de Michel-Ange, et principalement Bramante, l'architecte primitif de Saint-Pierre de Rome, étaient jaloux de l'empire universel que Michel-Ange usurpait sur toutes les oeuvres monumentales du règne. Ils persuadent au pape de suspendre l'oeuvre du tombeau et de charger Michel-Ange de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Ils espéraient que son infériorité en peinture devant Raphaël et son école, ruinerait le crédit du grand sculpteur. Michel-Ange, qui flairait le piége, ajourna longtemps l'exécution des ordres du pape; à la fin, la colère de son protecteur ne lui laissa plus d'excuse. Quinze mille écus romains lui furent assignés pour les frais et pour la récompense de cet immense travail. Michel-Ange fit venir de Florence à Rome les meilleurs peintres à fresque de la Toscane pour l'assister dans son oeuvre; mais bientôt, mécontent de leur pinceau trop inégal à son génie, il les congédia tous et, s'enfermant dans la vaste enceinte dont il fit murer les portes à l'exception d'une étroite issue dont il emportait la clef, il conçut, dessina et peignit seul ce poëme de l'infini qu'il avait osé tenter. L'univers connaît cette chapelle du Vatican, dont les murs et les voûtes, animées et colorées par le pinceau d'un seul homme, semblent avoir été changés par un Verbe créateur en monde des vivants et en monde des morts, comparaissant dans toutes les attitudes de la terre, de l'enfer et du ciel, sous les regards de la Trinité divine qui évoque son oeuvre pour la juger.

Si jamais l'imagination d'un mortel se jouant des formes et des couleurs pour reproduire la création par l'image, donna quelque idée de la conception divine se jouant dans sa puissance créatrice des temps, des espaces, des éléments, des êtres naissant et disparaissant sous ses yeux, c'est dans ce monde du pinceau de la chapelle Sixtine qu'il faut chercher, bien plus que dans la _Divine Comédie_ de Dante, cette _divine comédie_ de l'infini. Quand on promène ses regards autour de cette salle du _Jugement dernier_, de la base aux murailles, des corniches à la voûte, on éprouve un vertige des yeux tout à fait semblable à ce vertige de l'âme éprouvé par la pensée, quand, dans une nuit sereine et profonde, on se plonge dans l'infini du firmament, dont les avenues d'étoiles illuminent la voie en reculant sans cesse le fond. On commence par le trouble, on arrive à l'enthousiasme, on finit par l'anéantissement. Michel-Ange a dépassé l'homme; il est devenu là le Prométhée de l'imagination; le poëme vainement ébauché par le Dante, il l'a accompli avec le pinceau. La voûte chante mieux que les chantres de l'autel l'_Hozanna_ visible et palpable de la création.

X

Le peintre, pendant cette longue gestation et ce long enfantement du chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, avait tellement le sentiment du mystère et, pour ainsi dire, de la divinité de sa peinture qu'il ne permettait pas même au pape de venir la profaner d'un regard curieux. À la fin, le pontife, impatienté de cette longue attente, viola l'enceinte, fit renverser les échafaudages, déchirer les toiles qui masquaient la voûte et jeta une longue exclamation de joie et d'admiration. Bramante pâlit de terreur; Raphaël, qui s'était glissé dans la chapelle, confondu dans la suite du pape, oublia tout ce qu'il avait appris jusqu'à ce jour et comprit que la force faisait partie de la beauté, dans l'art comme dans la nature. En artiste souverain qu'il était lui-même, il ne conçut pour toute envie qu'une émulation respectueuse pour un génie qui n'éclipsait pas le sien, mais qui l'illuminait d'une révélation nouvelle. Il rentra dans son atelier et peignit les prophètes et les sibylles où l'on sent, si l'on ose ainsi parler, l'accent biblique, viril, héroïque de Michel-Ange. Bramante voulut en vain obtenir du pape que Raphaël fût admis à peindre dans la chapelle non encore terminée la façade opposée à celle du _Jugement dernier_. Michel-Ange s'indigna contre Bramante, qui voulait atténuer une gloire par une autre; Raphaël éluda modestement lui-même ce défi, le pape ne consentit pas à dégrader le talent qui faisait l'éclat de son règne. Michel-Ange en deux ans acheva son oeuvre. Les siècles ne l'effaceront ni ne la renouvelleront jamais. Michel-Ange y avait perdu son temps, sa fortune et ses yeux; sa vue resta plusieurs années affaiblie par l'attitude forcée de la tête, qu'il avait dû renverser en peignant la voûte. Tout grand ouvrier en philosophie, en religion, en politique ou en art, laisse de sa vie dans son oeuvre. L'homme n'a que lui-même à dépenser dans ce qu'il fait. Mais la renommée de Michel-Ange éclata de la chapelle Sixtine comme une illumination du Vatican. L'Italie et l'Europe furent pleines de son nom. Il n'y eut plus de miracles qu'on n'attendît de lui.

XI

Léon X, qui succéda peu de temps après à Jules II, était un de ces jeunes Médicis que Michel-Ange avait familièrement fréquentés dans son enfance. Ce pape, plus athénien que romain, était le Périclès naturel de cet autre Phidias. Il fit suspendre une seconde fois à Michel-Ange l'achèvement du tombeau de Jules II et l'envoya à Florence pour bâtir et décorer l'église funéraire de _San Lorenzo_, ce tombeau de sa propre famille. Être enseveli dans un temple et dans des sarcophages décorés de la main de Michel-Ange paraissait aux Médicis une fortune dans la postérité égale à leur fortune dans le temps. La terre donne des empires; le ciel seul donne la gloire aux règnes. Cette gloire est dans les grands hommes qui les illustrèrent. Le siècle de Léon X ou des Médicis égalait, à cet égard, celui de Périclès. L'Italie, sous leurs auspices, avait une seconde fécondité du printemps, supérieure, en ce qui concerne les arts, à celui d'Auguste. La Rome d'Auguste imitait lourdement la Grèce; la Rome de Léon X et la Florence des Médicis inventaient un art, une poésie, une philosophie plus attiques que la Rome des Césars; on peut même ajouter plus italiennes encore qu'attiques. C'était une floraison de l'esprit humain plus luxuriante sur des ruines; un confluent du paganisme retrouvé et du christianisme; confluent étrange et adultère, sans doute, mais productif pour l'imagination, pour l'art et pour la littérature, comme ces unions illicites, plus fécondes souvent que les unions légales, le vice même, la licence des dogmes, des idées, des moeurs y favorisant les libertés du génie; phénomène étrange entre tous les grands siècles! L'absence d'idée fondamentale et créatrice et le désordre d'idées incohérentes semblaient par ses aberrations mêmes y grandir l'esprit humain. L'éclectisme païen, déiste, chrétien, universel, n'ayant pour foi que le beau, pour gloire que l'art, pour culte que des pompes, pour morale que le plaisir sous les auspices d'un pontife lettré versant à l'Italie renaissante les tributs du monde; tel était le caractère du siècle de Léon X. Si le scepticisme osait jamais revendiquer son siècle, on ne pourrait lui contester celui-là; il fut la grande orgie de la pensée italienne, bruyant, éclatant, scandaleux et court, comme une orgie entre des tombeaux; une grande débauche de l'esprit humain; mais du sein de cette débauche, il jeta une lueur immense sur la terre et il laissa dans les lettres et dans les arts plus de monuments que les dix siècles de barbarie qui l'avaient précédé et que les quatre siècles de civilisation disciplinée qui l'ont suivi: argument bizarre, mais argument sans réplique en faveur des libertés et des licences même de la pensée. Si la morale en souffrit, l'imagination en profita. Ce fut sur la jeunesse du christianisme, la puberté du moyen âge, le _jubilé_ donné par la papauté au monde.

XII

Michel-Ange, revenu à Florence dans toute la force de ses années, de sa renommée, de sa faveur chez les Médicis et de son génie, s'y consacra tout entier à ses tombeaux de San Lorenzo. Il était dans sa destinée d'avoir pour monuments des sépulcres, depuis celui de Jules II non achevé, et celui des Médicis qu'il allait construire, jusqu'à celui de l'apôtre saint Pierre qu'il devait bientôt élever dans le ciel.