Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 13
Pour comble de félicité domestique, le vide que l'échafaud, la mort naturelle, les années, les affections trompées avaient creusé dans le coeur de madame de Staël venait d'être, à l'insu du monde, comblé par un mariage secret et heureux. L'amour, qui débordait de son coeur comme de son esprit, avait trouvé tard, semblable à un repentir des jours perdus, son aliment dans un homme épris lui-même d'une sérieuse passion pour elle. Cet homme, plus jeune que madame de Staël de quelques années, était M. _Rocca_, d'une famille italienne transplantée à Genève. Officier de cavalerie dans l'armée française, blessé presque mortellement dans les guerres d'Espagne, il était revenu languir et mourir dans sa patrie. Sa rare beauté, la mélancolie de ses traits, la sombre et courte perspective de sa destinée avaient attendri sur lui le coeur de madame de Staël. L'enthousiasme et la reconnaissance avaient rajeuni et embelli de l'éternelle beauté madame de Staël aux yeux de son amant. Le mystère d'une passion que la vulgaire sagesse aurait désavouée avait ajouté à cet attachement mutuel les obstacles, les pudeurs, les charmes d'une secrète intelligence. L'amour avait triomphé des convenances. Madame de Staël avait donné sa main, mais sans perdre le nom sous lequel elle avait illustré son génie. Semblable à Mirabeau, elle n'avait pas voulu, en changeant de nom, désorienter la gloire. Ce fut une faiblesse de vanité que la femme n'aurait pas dû s'avouer, que l'amant n'aurait pas dû consentir. Rougir du nom, c'est rougir d'une partie de l'homme qu'on adore; quand une femme se donne, elle doit donner, sans retenue, ce qui est mille fois moins que son coeur, son nom et sa célébrité. Malgré cette réserve, cette union qui donna un fils à madame de Staël, fit le charme de ses dernières années. Elle aima comme une mère et fut aimée comme une amante. Ce second époux, qu'elle avait rendu heureux, ne put survivre à sa perte. Sa mort atteste la force et le désintéressement de son amour. Une faute, selon le monde, fut le tardif, mais suprême bonheur de sa vie.
LVIII
Cette vie, épuisée par tant d'agitation, tant de génie et tant d'amour, commençait à languir. Son amie, madame Necker de Saussure, raconte qu'à ses derniers moments elle songeait encore, comme Mirabeau mourant, à combattre le despotisme, qu'on tentait de réhabiliter sous le nom redevenu populaire de Napoléon.
«Elle était déjà dangereusement malade, dit madame Necker, lorsque le manuscrit venu de Sainte-Hélène causa en France une si vive sensation. Malgré l'état de faiblesse auquel madame de Staël était réduite, elle voulut que ses enfants lui fissent la lecture de cet ouvrage, et elle le jugea avec toute la force de son esprit. _Les Chaldéens adoraient le serpent_, dit-elle, _les bonapartistes en font de même pour ce manuscrit de Sainte-Hélène; mais je sais loin de partager leur admiration. Ce n'est que le style des notes du_ Moniteur; _et si jamais je me rétablis, je crois pouvoir réfuter cet écrit de bien haut_.»
Ses derniers moments furent illuminés comme un soir de fête; ils resplendirent pour elle de la gloire de la vie terrestre qui allait s'éteindre sur sa couche, et des espérances de sa vie immortelle qui allait éclore. Son dernier soupir fut encore éloquent: «Quand je n'aurais pas la certitude d'une vie future, dit-elle à ses amis, je rendrais encore grâce à Dieu d'avoir vécu. Toutes les fois que je suis seule, je prie, disait-elle à sa fille, il n'y a point de solitude pour ceux qui vivent en présence de Dieu, il n'y a point d'absence, pour ceux que la mort ou la distance séparent, quand ils se rencontrent dans la prière.» Elle mourut ainsi dans les bras de sa fille. Dieu n'aurait pas pu lui envoyer la foi et la piété sous la forme d'un ange consolateur, plus fait pour sanctifier le dernier adieu. Le siècle entier porta ce deuil de famille; elle n'eut ni les funérailles populaires de Mirabeau, ni les funérailles littéraires de Voltaire, mais elle eut les pieuses funérailles de fille, d'épouse, de mère, sous les chênes de _Coppet_, au pied du cercueil de son père, sur les bords de ce lac, en face de ces Alpes, où sa mémoire se confond à jamais avec celle de J.-J. Rousseau, son maître, de Voltaire, son voisin, de Byron, son hôte et son ami. Heureuse dans son berceau, heureuse dans sa vie, heureuse dans sa tombe.
Fille d'un ministre dont elle respira en naissant la popularité, favorite d'une nation qui flattait en elle son père, élevée sur les genoux des grands, des philosophes, des poëtes, habituée à entendre les premiers balbutiements de sa pensée applaudis comme des oracles de talent; mêlée, sans en être trop rudoyée, au commencement d'une révolution qui grandit tout ce qu'elle touche, ses apôtres comme ses victimes; abritée de la hache pendant les proscriptions par le toit paternel, au sein d'une nature poétique, écrivant dans le silence de cette opulente retraite des ouvrages politiques ou littéraires égaux aux plus beaux monuments de son siècle; ne subissant qu'un peu les inconvénients de trop de gloire, en butte à une de ces persécutions modérées qui méritent à peine le nom de disgrâce, et qui donnent à celle qui les subit la grâce de la victoire sans les rigueurs de l'adversité; vengée par l'Europe, de son ennemi, qu'elle a la consolation de voir tomber et de plaindre, remplissant le monde de son bruit, et mourant encore aimée dans son triomphe et dans son amour.
Il n'a manqué à cette femme, pour être la première des femmes d'action et des femmes de gloire, que l'échafaud de Marie-Antoinette ou de madame Roland. Et cependant, pour en revenir aux considérations qui ouvrent ce récit et qui doivent le clore: quelle est la plus grande de cette femme de bruit ou d'une femme de silence, voilant jusqu'à son âme de la chaste pudeur de son sexe, renfermée dans l'ombre de son pauvre foyer conjugal, entre un époux qu'elle aime, des enfants qu'elle élève, des vieillards qu'elle honore, des infirmes qu'elle soulage, des misères qu'elle nourrit, des talents même qu'elle sacrifie à d'humbles devoirs? Si la vanité littéraire hésite à prononcer, le bon sens et la vertu n'hésitent pas: la plus grande des deux, c'est celle qui est le plus femme, c'est-à-dire la plus obscure; car selon la juste expression d'un ancien, la gloire déplacée n'est que la plus grande des petitesses. Le grand jour, sur la femme, est contre nature; tout ce qui la dévoile la flétrit, la célébrité n'est pour elle qu'une illustre exposition. Que serait-ce qu'une femme sur la tombe de laquelle on ne pourrait écrire, pour toute épitaphe, que ce vain mot: ELLE A BRILLÉ!
LIX
Cependant il faut reconnaître, pour être juste, que la vie, les oeuvres et le génie de madame de Staël ont eu un autre résultat pour sa patrie et pour l'Europe, que ce bruit de son nom et cet éclat de son génie. Elle a fait home aux hommes de leur servitude; elle a protesté contre la tyrannie; elle a entretenu ou rallumé dans les âmes le feu presque éteint de la liberté monarchique, représentative ou républicaine; elle a détesté à haute voix, quand tout se taisait ou applaudissait, le joug soldatesque, le pire de tous, parce qu'il est de fer, et qu'il ne se brise pas même, comme le joug populaire, par ses propres excès; elle a donné du moins de la dignité au gémissement de l'Europe; elle a été vaincue, mais elle n'a pas consenti à sa défaite, elle n'a pas loué l'oppression, elle n'a pas chanté l'esclavage, elle n'a pas vendu ou donné un seul mot de ses lèvres, une seule ligne de sa main à celui qui possédait l'univers pour doter ses adulateurs ou pour exiler ses incrédules; elle a édifié et consolé l'esprit humain; elle a relevé le diapason trop bas des âmes; elle a trouvé dans la sienne, elle a communiqué à ceux qui étaient dignes de la lire, un certain accent antique peu entendu jusqu'à elle, dans notre littérature monarchique et efféminée, accent qui ne se définit pas avec précision, mais qui se compose de la sourde indignation de _Tacite_, de l'angoisse des lettres de _Cicéron_, du murmure anonyme du Cirque quand _Antoine_ présente la pourpre à César, du reproche de _Brutus_ aux dieux quand il doute de leur providence après la défaite de la cause juste, du gémissement de _Caton_ quand il se perce de son épée pour ne pas voir l'avilissement du genre humain! Cet accent n'est pas la liberté, mais il en est comme l'âpre arrière-goût, le regret amer, la vague espérance. C'est le remords de l'esprit humain. Il rappelle qu'il y a eu une vertu publique, et que si le peuple en a perdu la formule, la langue du moins en a conservé le retentissement.
C'est là la vraie gloire de madame de Staël. Ses ouvrages peuvent périr, mais son accent reste à la langue et aux caractères. On pense à elle toutes les fois qu'on se sent dans le coeur quelque chose de libre, de fort et de grand. C'est moins et plus que de la gloire littéraire, c'est de l'écho, mais c'est un écho romain.
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CLIV.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
CLVe ENTRETIEN
VIE DE MICHEL-ANGE
(BUONARROTI)
I
Cet homme, trop grand pour être contenu dans un seul nom d'homme, devrait porter quatre noms; car son génie et ses oeuvres suffiraient à quatre éternelles mémoires.
Si vous sortez du Parthénon chrétien, le temple de _Saint-Pierre de Rome_, écrasé par la masse, l'immensité, la majesté, la divinité de ces édifices, véritables temples de l'infini, qui semble avoir été construit pour faire comprendre et adorer deux des attributs de Dieu, l'espace et la durée, rendus sensibles, et si vous voulez résumer en un seul nom d'homme vos impressions confuses pour reporter cette merveille à son principal auteur, c'est le nom de _Michel-Ange_ qui tombe de vos lèvres: l'architecte de Dieu!
Si vous montez l'escalier sans marches du Vatican, comme une colline aplanie pour laisser les vieux pontifes monter sans perdre haleine au sanctuaire de leurs oracles; si vous entrez dans la chapelle _Sixtine_ pour contempler sur ses murs et sur ses voûtes le tableau du _Jugement dernier_, ce poëme dantesque du pinceau, peint par un géant, où l'imagination, le mouvement, l'expression, la forme, la couleur semblent défier la création par son image, et si vous demandez quelle main de Prométhée moderne a jeté derrière lui ces gouttes d'huile pour en faire des hommes, des anges, des démons, des dieux? les murailles et les voûtes répondent par le nom de Michel-Ange.
Si vous entrez, à Florence, dans la chapelle monumentale de San Lorenzo, cette pyramide mortuaire des Pharaons de la Toscane, les _Médicis_; si vous levez vos yeux sur ce peuple de pierre qui semble sortir des Catacombes pour veiller éternellement sur ces sarcophages; si les deux figures du _Jour_ et de la _Nuit_, l'une image vivante de la vie, l'autre image, vivante aussi, de la mort, calment comme par enchantement vos pensées terrestres, et vous font envier d'être de pierre comme elles pour respirer éternellement la majesté dédaigneuse de la vie et la mélancolie sereine de la mort; et si vous demandez à ces statues: Qui vous a taillées ou plutôt animées d'un seul jet dans le bloc? elles vous répondent: Et quel autre que le sculpteur souverain pouvait frapper de ces coups qui fendaient le rocher; Moïse du ciseau, qui au lieu de l'eau fait jaillir la pensée et la vie de la pierre? c'est Michel-Ange.
Enfin, si, en feuilletant dans les bibliothèques poudreuses du Vatican, à Rome, ou du palais _Pitti_, à Florence, les manuscrits du quinzième siècle, vos regards tombent sur une de ces poésies à la fois platoniques et amoureuses, où les vers, forts comme des muscles de géant, et les pensées, tendres comme des rêves de femme, respirent à la fois la virilité du buste de _Brutus_ et la mélancolie des sonnets de Pétrarque; et si vous demandez quel était ce poëte avec lequel la plus belle, la plus poétique et la plus chaste des femmes de son siècle, _Vittoria Colonna_, entretenait ce commerce de coeur et de génie qui consolait l'un de sa vieillesse, l'autre de son veuvage d'un héros? Ces vers, écrits avec le fiel du Dante, les larmes de Pétrarque et les songes dorés de Platon, étaient les délassements, les mugissements ou les consolations de Michel-Ange.
Quatre hommes en un, dont le moindre est égal aux plus grands d'un siècle où tout était grand; un homme réel, et cependant un homme fabuleux, voilà Michel-Ange. Disons brièvement sa vie: elle fut longue, comme la vie de ceux à qui la Providence réserve beaucoup d'espace pour ce qu'ils ont à accomplir ici-bas.
II
Il naquit, le 6 mars 1474, dans un château du _Cosentin_, province de Toscane, dans le voisinage d'Arezzo. Son père, d'une famille illustre de Florence, était podestat ou gouverneur, pour les Médicis, de ce district. Il se nommait Ludovico Buonarroti-Simoni, de la maison de Canossa. Sa mère était aussi de race noble, et estimée pour l'honnêteté de ses moeurs et la dignité de sa vie dans la province. À l'expiration de ses fonctions annuelles de podestat dans le Cosentin, le père de Michel-Ange revint habiter sa maison de _Settignano_, où il possédait une métairie plantée de figuiers, d'oliviers et de vigne, sur une colline aux portes de Florence. C'est de cette colline que naquit la vocation sculpturale de Michel-Ange. Settignano était, comme autrefois _Paros_, comme aujourd'hui _Carrare_, une carrière de marbre où les statuaires et les architectes de Florence venaient chercher leurs blocs et où ils les faisaient ébaucher par leurs élèves et leurs ouvriers. L'enfant eut pour nourrice la femme d'un de ces carriers du village paternel. Il attribue lui-même, plus tard, son inclination pour la statuaire à ces premiers blocs qu'il voyait dégrossir dans la maison de sa nourrice et à ces outils de sculpteur avec lesquels ses petites mains jouaient dès le berceau. Les plus grandes vocations n'ont souvent pas d'autre origine. Les plus grands fleuves, à leur source, ne prennent souvent leur direction que d'un caillou qui leur ferme la route ou d'une rigole qui la favorise par la main d'un enfant sur la pente où ils doivent couler.
«Giorgio, disait-il un jour avec enjouement à son ami _Vasari_, à l'époque où il remplissait déjà l'Italie de son nom et de ses oeuvres, si j'ai eu quelque grandeur et quelque bonheur dans le génie, cela m'est venu d'être né dans la pauvreté et dans l'élasticité de votre air des collines d'Arezzo; et c'est ainsi que je tirai, pour ainsi dire, du lait de ma nourrice, à Settignano, le ciseau et le maillet avec lesquels je fais mes figures.»
III
La famille de Ludovico Buonarroti devenue plus nombreuse avec les années, par la fécondité de sa femme, le père de Michel-Ange, pour élever ses fils, fut obligé de les mettre en apprentissage dans les manufactures de _laine_ et de _soie_ de Florence, qu'on appelait en Toscane les _Arts_, et qui, dans un pays gouverné par des artisans devenus princes, ne dérogeaient point à la noblesse des familles. Le jeune Michel-Ange, placé par son père dans une école de grammaire, tenue par Francesco d'Urbino, se refusait à toute autre étude qu'à celles auxquelles la nature et ses premières impressions d'enfance chez sa nourrice le prédestinaient. On le surprenait toujours le crayon à la main, dessinant des figures sur ses livres. Son père et ses oncles, qui voulaient violenter sa vocation et qui regardaient la sculpture et la peinture comme des métiers ignobles et mercenaires, indignes de leur sang, gourmandaient et frappaient en vain l'enfant pour le contraindre aux études, selon eux, plus nobles du commerce. Sa vocation, comme il arrive toujours, se fortifiait et s'irritait par la résistance paternelle. À la fin, le père céda, moins par conviction que par lassitude; l'enfant fut placé comme élève chez le célèbre peintre _Dominico Ghirlandaïo_, dont l'école était alors la première de Florence. Michel-Ange y entra à quatorze ans. Une note du livre de comptes de son père, retrouvée et conservée par les érudits toscans, ne laisse aucun doute sur ces commencements de Michel-Ange:
«Le premier jour d'avril 1588, moi, Ludovico di _Buonarrota_, j'ai engagé mon fils, _Michel-Agnolo_, chez Dominico Ghirlandaïo et David _Cunado_, pour trois ans, aux conditions suivantes: que ledit Michel-Agnolo, mon fils, devra rester chez ces maîtres pendant le susdit temps pour apprendre à dessiner et pour faire tout ce que ces maîtres lui commanderont; et que ces susdits maîtres lui donneront pour ces trois années vingt-quatre florins de gages, savoir: six florins la première année, huit florins la seconde, dix florins la troisième, en tout quatre-vingt-seize livres. Suit la quittance des six premiers florins. Signé: Ludovico di _Lionardo_ di _Buonarrota_.»
IV
La nature sembla se venger par la rapidité et par le prodige du talent de l'enfant des résistances qu'on lui avait opposées. Il osa corriger plusieurs fois avec supériorité les ébauches du maître en son absence. À la fin de sa peinture à la coupole de _Santa Maria Novella_, oeuvre pendant laquelle Michel-Ange avait étonné et secondé son maître, «Cet enfant en ferait déjà plus que moi!» s'écria Ghirlandaïo!
Laurent de Médicis ayant demandé un jour au grand peintre quelques jeunes gens capables de raviver la sculpture qui dépérissait en Toscane depuis la mort de Donato, Ghirlandaïo lui offrit Michel-Ange. Laurent de Médicis admit le jeune élève dans l'école de sculpture qu'il institua dans les jardins de son palais, sous la direction d'un vieillard survivant de l'école de Donato.
Le ciseau, que Michel-Ange n'avait jamais manié depuis la maison de sa nourrice, égala en peu de jours dans ses mains les prodiges de son pinceau chez Ghirlandaïo. Laurent de Médicis, témoin des jeux de ce génie enfant, qui dépassait du premier jet ses modèles et ses maîtres, se prit d'une tendre et paternelle admiration pour Michel-Ange; il lui donna une chambre dans son propre palais; il l'admit à sa table, où Laurent le Magnifique, entouré de ses enfants, des poëtes, des savants, des philosophes, des artistes les plus renommés de la république, prolongeait dans la nuit les entretiens dignes des temps de Périclès, pour faire rejaillir jusque sur le père de Michel-Ange les bontés qu'il avait pour le fils. Il donna à Ludovico Buonarroti un emploi lucratif dans l'administration de la république. Le fils avait un traitement fixe et cinq ducats d'or par mois, et de temps en temps des présents magnifiques, parmi lesquels Michel-Ange cite un riche manteau brodé pareil à ceux que Laurent donnait à ses propres fils.
La mort de Laurent de Médicis, en 1492, interrompit cette douce familiarité de Michel-Ange avec le Périclès de l'Italie et le renvoya à la maison de son père. Les chefs-d'oeuvre que le jeune statuaire avait exécutés pendant ces quatre années avaient fait oublier _Donato_; les Médicis, grâce à lui, avaient retrouvé dans le marbre on ne sait quoi de moins harmonieux, mais de plus grandiose que la statuaire grecque, et de plus grec que la statuaire romaine. L'art toscan était né de la pensée et de la main de cet enfant. Le génie de la sculpture étrusque, mystère dans son passé, mystère à sa renaissance, apparaissait au monde comme un phénomène de l'esprit humain qui ne sera jamais expliqué. La beauté des marbres de Michel-Ange et de son école tient plus de la Fable que de l'histoire et de la Divinité que de la nature. Phidias dessine plus correctement et proportionne plus suavement ses ligures à la taille et aux contours des modèles parfaits que lui fournit l'Attique ou l'Ionie, ces deux terres de la beauté virile et de la beauté féminine. Michel-Ange conçoit, imagine, rêve toujours un peu plus grand et un plus beau que nature. La ligne droite, base fondamentale de ses statues, depuis l'orteil jusqu'au sommet de la tête, est plus longue et plus élancée que la ligne grecque; les inflexions, plus hardies et plus étranges de cette ligne donnent aux traits, aux formes et aux mouvements de ses statues des nervures, des attitudes, des torsions, des majestés, des hardiesses qui dressent l'homme plus haut sur ses pieds et qui semblent faire escalader l'art jusqu'au ciel. Et cependant cette légère exagération de la stature étrusque n'altère ni la réalité ni la beauté, elle les dépasse. Phidias humanise l'idéale beauté, Michel-Ange la transfigure et la divinise. Voilà le caractère des deux sculpteurs les plus accomplis des deux plus grands siècles: celui de Périclès, celui de Léon X; l'un est un homme, l'autre est un géant; l'un a plus de perfection, l'autre a plus de race; l'un charme, l'autre éblouit; l'un est la nature, l'autre est le miracle. Dire quel est le plus accompli des deux, c'est facile; mais dire quel est le plus grand, nul ne l'oserait sans craindre de blasphémer dans l'un l'imitation de la nature, dans l'autre l'imagination du surnaturel.
Tel apparut, dès le premier coup de ciseau, Michel-Ange aux Médicis. En exhumant, comme ils le faisaient par leurs agents en Morée, les chefs-d'oeuvre enfouis de l'art grec, ils avaient trouvé mieux que des statues mortes, ils avaient trouvé la statuaire vivante dans ce jeune nourrisson des carrières de Settignano.
V
Pierre de Médicis, qui venait de succéder à Laurent le Magnifique et qui avait contracté une amitié de jeune homme avec le commensal des jardins et du palais de son père, continua sa faveur à Michel-Ange; il lui commanda différents bas-reliefs; il se fit même un jeu de son génie et lui fit exécuter, un jour d'hiver, une gigantesque statue de neige pour décorer ses jardins. Un rayon de soleil fondit ce chef-d'oeuvre. Mais la fécondité de Michel-Ange, égale à celle de la nature, prodiguait la conception comme la nature prodiguait la matière. Neige ou bronze, tout lui était indifférent, pourvu qu'il enfantât ce qu'il avait conçu. Les Florentins pleurèrent cependant le chef-d'oeuvre de neige. Mais Michel-Ange les consola par un crucifix en bois pour l'autel de l'église du Saint-Esprit. Le prieur de ce monastère, pour faciliter au jeune artiste la représentation de la mort divine, prêta à Michel-Ange la clef des salles où l'on exposait les cadavres de la paroisse avant la sépulture. C'est dans ces salles funèbres que Michel-Ange, enfermé pendant les nuits, étudiait, à la lueur de la lampe des morts, cette anatomie du corps humain dans tous les âges qui devint comme la charpente cachée de ses statues.