Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 12
Le retour de Napoléon au 20 mars 1815 la surprit dans ce travail de Pénélope que quelques baïonnettes allaient déchirer. L'état de son âme est trop fidèlement et trop admirablement retracé par un écrivain de génie, M. Villemain, dans ses souvenirs de cette époque, pour que nous laissions peindre à un autre qu'à ce grand peintre les angoisses d'une femme qui furent en ce moment les angoisses de toute une nation.
«Souvent depuis quelques mois, dit M. Villemain, j'avais vu madame de Staël dans cette maison et ailleurs éclairer d'une vive lumière quelques entretiens accidentels sur la politique, les lettres, les arts, parcourir le passé et le présent comme deux régions ouvertes partout à ses yeux, deviner ce qu'elle ne savait pas, aviser par le mouvement de l'âme ou l'éclair de la pensée ce qui n'était qu'un souvenir enseveli dans l'histoire, peindre les hommes en les rappelant, juger, par exemple, le cardinal de Richelieu avec une sagacité profonde, et il faut ajouter une noble colère de femme, puis l'empereur Napoléon qui résumait pour elle tous les despotismes, et que sa parole éloquente retrouvait à tous les points de l'horizon comme une ombre gigantesque qui les obscurcissait. Elle ne lui gardait pas de haine dans sa chute; mais elle haïssait l'autorité de ses exemples, la corruption funeste qu'ils avaient répandue, et cette doctrine de la fatalité, du mensonge et de la force qu'elle sentait et qu'elle prévoyait survivante après lui; avec quelle admiration curieuse nous l'avions encore entendue remuer tant de questions naguère interdites et comme inconnues en France, les principes de l'ancien droit public de l'Europe, les causes populaires de la victoire actuelle des droits coalisés, le travail tardif et la solidarité pour longtemps indissoluble de la coalition, les instincts différents et pourtant compatibles des monarques héréditaires et des parvenus au trône, d'Alexandre et de Bernadotte; enfin le génie collectif et pourtant inépuisable de l'Angleterre pouvant au besoin se passer du hasard d'un grand homme pour faire de grandes choses, et, forte d'une institution qui lui fournit toujours à temps des hommes résolus et capables, achevant, par la ténacité de lord Liverpool et de lord Castelreagh, ce qui avait consumé le génie et l'espérance de Pitt!
«Puis de ces hauteurs et de ces mille points de vue spéculatifs et anecdotiques où se plaisait madame de Staël, nous l'avions entendue revenant sans cesse à la France, insistant avec une joie naïve d'amour-propre sur l'ascendant que la paix et la liberté légale allaient rendre à cette terre natale de l'intelligence, disait-elle, à cette métropole des esprits dont la civilisation de l'Europe était une colonie. Et que de fois encore du milieu de toutes ces thèses si animées, de tout ce déplacement soudain de raison virile et d'éloquence, je l'avais vue passer vivement à des intérêts privés, les faire valoir avec le même feu, donner à quelque mérite modeste ou disgracié un appui décisif, par ces paroles d'une séduction impérative ou d'une bonté touchante, comme elle en savait dire aux hommes politiques le plus à l'abri de l'émotion!
«Que de fois, par cette ardeur conciliante qui lui était un lien avec les meilleurs représentants de tous les partis, et par ce droit légitime de son esprit qui ne lui donnait guère moins de pouvoir sur M. de Blacas ou sur M. de Montmorency, que sur M. de Lafayette ou sur le baron Louis, je l'ai vue dans la même soirée, faire admettre dans la maison du roi un homme de mérite aussi indépendant que malheureux, réintégrer dans leurs emplois quelques agents impériaux et dévoués, mais avec honneur, au pouvoir qu'elle avait combattu, et servir de son crédit des hommes de lettres qui, pendant son exil, avaient eu le malheur de nier son talent.
«Mais ce soir-là toute sa vivacité de libres pensées et de verve originale, toute cette chaleur de sympathie et de bienfaisance était comme éteinte par un seul et absorbant intérêt. Sous la parure qu'elle portait d'ordinaire à la fois brillante et négligée, sous ce turban de couleur écarlate qui renfermait à demi ses épais cheveux noirs et s'alliait à l'éclat expressif de ses yeux, madame de Staël ne semblait plus la même personne: son visage était abattu et comme malade de tristesse. Le feu d'esprit, qui habituellement le traversait et ranimait de mille nuances rapides, ne s'y marquait plus que par une expression singulière de mobile et pénétrante inquiétude, une sorte de divination dans le chagrin: on se sentait affligé en la voyant. On avait devant les yeux non pas l'historien, mais la victime de _dix années d'exil_, la personne qui avait soutenu au prix de tant de douleurs, un long défi contre le pouvoir absolu, avait compté en désespérant chacun de ses victorieux progrès, avait souffert ses rigueurs croissantes, les avait pressenties plus dures encore, et s'était enfin délivrée du mal par une fuite hardie, semant sur sa route de Genève à Londres, en passant par la Russie et la Suisse, la protestation contre la conquête universelle et le serment d'une résistance à vie.
«Seulement à l'affliction grave et agitée de ses traits, il semblait que toute cette série d'épreuves épuisées successivement par elle lui réapparaissait en masse dans l'avenir, à elle plus avancée dans la vie et d'une santé déjà languissante, et on eût dit en même temps, à l'effort de courage qui dominait sa tristesse, qu'elle se résignait à être frappée à mort par le triomphe de ce qu'elle avait le plus haï, le plus redouté, mais qu'elle en attendait, avec plus d'indignation encore que d'effroi personnel, bien d'autres maux pour le monde, pour la France et pour la grande cause qu'elle avait tant aimée. Un intérêt intime se mêlait alors en elle à l'anxiété publique; quelques jours auparavant son âme était tout entière à des soins de famille, à l'union la plus digne préparée pour sa fille, à la pensée du jeune homme de si noble nom et de si grandes espérances que sa fille et elle avaient choisi, et maintenant c'était des apprêts d'une fuite nouvelle, l'attente d'un nouvel ébranlement de l'Europe, d'une ruine publique où pouvait s'abîmer tout bonheur privé, qui de toutes parts obsédaient cette âme active, que les incertitudes ordinaires de la vie suffisaient à troubler parfois jusqu'à la souffrance.
«En ce moment le tourment d'angoisse et de douleur de madame de Staël paraissait extrême, mais sans incertitude, et sa résolution était invariablement prise pour être exécutée sur l'heure, soit qu'elle sût déjà l'événement de Lons-le-Saulnier et toutes ses conséquences, soit quelle eût conclu de l'état intérieur des Tuileries, d'où elle venait, la perte absolue de toute espérance. Elle n'eut pas de conversation générale, mais seulement quelques paroles expressives échangées avec les personnes les plus considérables de la réunion.
«À quelques nouvelles plus ou moins faussement favorables, à l'annonce d'une noble lettre de M. Octave de Ségur, parti pour rejoindre, comme aide de camp, le maréchal, à Lons-le-Saulnier, sa réponse était un sourire d'une tristesse inexprimable, elle serra longtemps la main de M. de Lafayette, et lui dit devant deux amis qui mêlaient leurs voeux aux siens. «Dans ce cahot prochain, vous devez demeurer, vous devez paraître, pour résister au nom du droit et représenter 1789. Moi, je n'ai plus que la force de fuir. Cela est affreux.» D'autres paroles, plus abandonnées, exprimaient, dit-on, avec une lucidité étonnante dans un pareil trouble public et privé, toutes les conditions de mécontentement intraitables, de secrètes hostilités, de défections cachées sous l'alliance dont Napoléon allait être entraîné de toutes parts à l'intérieur avec les périls et les démonstrations implacables du dehors.
«Madame de Staël fit encore quelques adieux plus marqués ou plus intimes que les autres à madame de Rumfort, qui, malgré son calme ordinaire et sa philosophie de personne riche et invulnérable, commençait à s'agiter un peu de l'inquiétude universelle; elle dit: «Restez tranquille ici, vous, chère madame, vos noms vous protégent, votre maison sera parfois comme a été la mienne, l'hospice des blessés politiques de tous les partis. Vous aurez encore au profit des persécutés quelque accès dans la cour de cet homme qui est parti despote vaincu, et qui revient tyran déguisé. Il sera obligé, cette fois, de ménager un peu d'abord même ceux qu'il appelait des _Idéologues_, vos amis Tracy, Sieyès, Volney, Garat; mais, moi, il me hait, il hait en moi mon père, mes amis, nos opinions à tous, l'esprit de 1789, la charte, la liberté de la France et l'indépendance de l'Europe. Il sera ici demain, quelle comédie jouera-t-il au début? Je l'ignore, mais vous savez ce qu'il a dit à Lyon, ses promesses générales d'oubli et ses affiches de proscriptions individuelles. Ses griffes ont déjà reparu tout entières avant qu'il ait bondi jusqu'à nous. Je n'ai pas d'armée entre lui et moi, et je ne veux pas qu'il me tienne prisonnière, car il ne m'aura jamais pour suppliante. Adieu, chère madame.» Et peu de minutes après, madame de Staël et quelques amis plus affidés de sa personne et de sa famille étaient sortis du salon pour partir cette nuit même.
LV
Coppet fut comme toujours son asile, mais cet asile cette fois était à l'abri de la violence de son persécuteur; il n'était pas autant à l'abri de ses séductions: tout semble indiquer que les plus chers et les plus habiles intermédiaires entre madame de Staël et Napoléon furent employés pour assurer une réconciliation dont les deux millions toujours en suspens dans la main du gouvernement français seraient le gage. Le retour à main armée de l'île d'Elbe était incontestablement le plus grand attentat de Napoléon contre la conscience publique, contre la paix du monde, et contre la fortune de la France. Après avoir animé par un reflux fatal mais naturel l'invasion étrangère dans les murs de Paris, après avoir traité libre encore de sa personne à Fontainebleau, après avoir abdiqué et résigné le trône aux Bourbons, se servir dès armes d'honneur qu'on lui avait laissées dans son asile pour violer la foi jurée, les traités, la paix du monde, descendre avec des troupes et du canon sur le rivage de la patrie, embaucher l'armée, corrompre les généraux, déchirer la constitution, chasser du trône le roi nécessaire et réconciliateur, pour ramener par un nouveau défi l'Europe entière au coeur de la France, et pour lui faire perdre à Waterloo les dernières gouttes de son sang, certes il n'y avait d'excuse à un pareil acte que l'ennui personnel de l'empire perdu, et l'impatience d'une ambition qui comptait le monde pour rien devant un caprice de domination ou de gloire. Napoléon le sentait lui-même et cherchait à colorer son attentat d'un prétexte de patriotisme. Il se présentait avec une impudeur que dénote assez son mépris pour la conscience humaine, comme le restaurateur de cette liberté qu'il avait détrônée. Ses paroles, ses proclamations étaient d'un despote repentant et presque d'un républicain. Ce n'était plus l'empire, c'était la dictature qu'il demandait l'épée à la main. Il faisait entreluire à travers les fusils de ses vétérans des lueurs de constitution populaire et de vieux républicanisme qui fascinaient la multitude et qui prêtaient un prétexte aux tergiversateurs. L'accession de madame de Staël à son nouveau règne aurait été une bonne fortune pour sa politique; sa réputation de libéralisme, son talent, son nom, son influence sur l'opinion de l'Europe, auraient donné à sa conversion à l'empire la valeur d'un manifeste européen. Qui pouvait hésiter à se rallier à un dictateur que sa plus implacable ennemie déclarait nécessaire à la patrie et à la liberté? Rien ne fut négligé pour ébranler l'opposition de madame de Staël. Un républicain sincère, Carnot, venait de consentir à s'allier au despotisme, par fanatisme pour des frontières. Un terroriste assoupli, _Fouché_, venait d'accepter le ministère de la police, s'approchant du coeur pour étudier de plus près l'heure de le frapper. Enfin un exemple plus sophistique et plus monstrueux de défection aux principes et aux sentiments venait d'être donné de plus près à madame de Staël par un homme dont l'ascendant avait été autrefois tout-puissant sur son coeur. Les versatilités effrontées de Rome sous le Bas-Empire n'ont rien dans _Tacite_ qui égale l'apostasie de soi-même en quelques heures par Benjamin Constant. Ce publiciste de la liberté et de la restauration venait d'appeler aux armes tous les coeurs et tous les bras contre le tyran qui s'approchait de la capitale; son manifeste, devenu le dernier cri de la liberté, frémissait encore dans toutes les voix de l'Europe libre, quand on apprit que ce _Caton_, appelé d'un signe aux Tuileries et vêtu en courtisan de César, était devenu en vingt-quatre heures le conseiller intime et salarié du tyran, sur la tête duquel il venait de conjurer le poignard du monde. Mépris de soi-même, ou mépris du genre humain, Benjamin Constant laissa cette énigme à deviner à la postérité. Le cynisme fut avéré, le motif inconnu; mais ce qu'il y a de plus inexplicable pour les hommes qui n'ont pas sondé jusqu'au scandale les impudeurs de l'esprit de parti, c'est que ce même Benjamin Constant devint, trois mois après, un des _bienvenus_ de la seconde restauration des Bourbons; puis quelques années plus tard, la voix, l'oracle et le modèle des puritains de la liberté; puis le complice rémunéré de la révolution de 1830; puis une renommée de secte; puis une mémoire apprenant à tout mépriser dans les temps de partis, même l'estime des hommes.
LVI
On croit que madame de Staël, tout en gémissant sur la versatilité de son ancien ami, eut, sinon quelque faiblesse, au moins quelques ménagements pour Napoléon pendant les _cent jours_, soit qu'elle eût une généreuse pitié pour le tyran luttant avec l'adversité qu'il supportait moins bien que les victoires; soit qu'elle espérât mieux de la liberté sous un second règne obligé de mendier du républicanisme le pardon du premier; soit qu'elle se défiât de la fortune et que, dans l'intérêt de ses enfants, elle crût devoir laisser une porte entr'ouverte à la restitution des deux millions dont le gouvernement marchandait son silence. Cet exil, volontaire cette fois, dans la délicieuse demeure de Coppet, loin du bruit des armes, qui décidaient du sort du monde sans altérer sa félicité domestique, ressemblait au recueillement de _Cicéron_ dans son _Tusculum_ pendant que César l'invitait à venir à Rome pour y partager l'amitié du maître du monde.
C'est dans ces beaux lieux, époque troublée mais culminante de sa vie, que nous entrevîmes une seule fois la figure de la femme historique, dont nous retraçons aujourd'hui l'image. Nous retrouvons en ce moment l'impression fugitive de cette apparition, dans une lettre à un de nos amis d'enfance qui nous a été restituée après la mort de cet ami; nous demandons pardon au lecteur d'en détacher cette page. Mais elle atteste, par le fanatisme de la curiosité dont elle est pleine, l'enthousiasme et l'éblouissement que le nom de l'auteur de _Corinne_ inspirait à la jeunesse de son temps.
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«Tu me demandes si j'ai vu madame de Staël, pendant mon séjour sur les bords du lac de Genève? Tu me rappelles les journées que nous avons passées ensemble, il y a quelques mois dans la vallée d***, à circuler vainement autour des murs du parc d'un autre grand poëte pour apercevoir seulement de loin son ombre se glissant à travers les arbres sur les allées de son jardin. Hélas! je n'ai guère été plus heureux à _Coppet_ qu'à ***. Notre timidité nous porte toujours malheur. À quel titre et sous quel prétexte me présenter aux portes de son château, et dans quel costume? Tu sais que je voyage à pied et en veste de toile, portant tout mon bagage dans un mouchoir de soie, au bout de la branche de houx que tu m'as donnée à Chambéry, quand nous allâmes visiter les _Charmettes_, ce pauvre Coppet de l'autre grand homme de Genève. D'ailleurs, cette visite n'aurait pas été convenable dans ma situation, lors même que j'aurais eu le courage de la risquer. Les habitants du château de V***, près de Coppet, chez lesquels j'ai reçu par aventure une hospitalité si imprévue et si maternelle, sont aussi ennemis de Bonaparte et de la tyrannie que tes oncles et les miens. Ils sont pleins d'admiration pour madame de Staël, leur voisine, mais ils ne la voient pas. Les opinions révolutionnaires de Coppet, leur antipathie contre M. Necker, et la situation réservée de madame de Staël, depuis le retour de Bonaparte à l'île d'Elbe, les éloignent de tout rapprochement avec elle. Ils s'occupent de ses opinions comme nous de ses oeuvres. Je les aurais blessés dans leurs sentiments en allant à _Coppet_; ils n'auraient pas compris que je fusse à la fois royaliste et admirateur passionné de madame de Staël. Madame de*** m'a bien dit: Allez-y si vous voulez, je comprends qu'un jeune homme de votre âge et qui fait des vers se prive avec peine de l'occasion de voir cette femme de génie; mais je ne puis vous y conduire moi-même, on croirait ici et à Genève que je change de religion. Mais si vous ne tenez qu'à la voir sans lui parler, vous en aurez très-souvent l'occasion en vous promenant sur la route de _Coppet_ à Morges. Elle y passe presque tous les jours en se promenant en voiture avec ses enfants et ses amis. La voir était assez pour moi; je me hâtai de profiter du renseignement. Hier, en sortant, comme à l'ordinaire, du château comme pour aller au lac, je pris la grande route de _Coppet_, et je me postai à l'ombre d'un saule, sur le revers du fossé, au bord du chemin. J'avais emporté avec moi un volume de _Corinne_, comme pour me porter bonheur; le livre ou le jour me portèrent en effet bonheur. Après avoir attendu une grande partie de la journée sans apercevoir autre chose sur la route que les petits nuages de poussière soulevés par le vent d'été, qui soufflait du lac vers les montagnes, le soleil baissait, j'allais reprendre tristement mon chemin pour rentrer à V***, quand un grand nuage de poussière et un bruit de roues attira mes regards du côté de Coppet. Le coeur me battit, le livre me tomba des mains; j'avais à peine eu le temps de me rasseoir au pied de mon saule, quand deux calèches découvertes, courant au grand trot des chevaux, vers Morges, défilèrent à demi voilées par la poussière devant moi. La première ne contenait que des jeunes gens sur le siége et de jeunes personnes dans la voiture; elles étaient charmantes, mais ce n'était pas de la beauté que je cherchais; dans la seconde, deux femmes d'un âge plus mûr étaient assises seules et causaient ensemble avec animation. L'une, on m'a dit le soir que c'était madame _Récamier_, m'éblouit comme le plus céleste visage qui ait jamais éclairé les yeux d'un poëte, trop beau comme un éclair pour être autre chose qu'une apparition! La seconde, un peu massive, un peu colorée, un peu virile pour une apparition, mais avec de grands yeux noirs et humides qui ruisselaient de flamme et de beauté, parlait avec une vivacité et avec des gestes qui semblaient accompagner de fortes pensées; elle se soulevait en parlant comme si elle eût voulu s'élancer de la calèche; ses cheveux, mal bouclés, s'épandaient au vent; elle tenait dans sa main une branche de saule qui lui servait d'éventail contre le soleil de juin; je ne vis plus qu'elle. Elle m'aperçut, et me montra du regard à son amie, qui se pencha à son tour pour regarder de mon côté.
«Est-ce mon costume? est-ce mon livre? est-ce l'enthousiasme involontaire exprimé par la rougeur ou par la pâleur sur mon visage? Me prirent-elles pour un étudiant allemand qui cherchait des fleurs dans la poussière des grands chemins, ou pour un poëte italien qui rêvait un sonnet à la liberté, à l'amour ou à la gloire de Corinne? Je ne sais; mais elles se retournèrent plusieurs fois pour regarder en arrière, et j'entendis, à travers le bruit des roues, quelques exclamations enjouées, qui me firent croire qu'elles avaient reconnu en moi un admirateur timide, et qu'elles riaient de mon embuscade d'enthousiasme sur un revers de fossé. Je tremblai même un instant qu'elle ne fît arrêter la voiture pour me demander ce que j'avais à lui dire. Je serais resté confondu et muet, car, pétrifié doublement par la beauté de l'une et par la gloire de l'autre, je ressemblais à un dieu _terme_ qui voit passer sans parole le bruit et l'éclat du temps. Voilà mon cher V***, tout ce qu'il m'a été donné de voir de cette femme dont l'âme s'est si souvent répandue à la nôtre dans ses pages. Hélas! comme tout le monde, je n'ai saisi ma vision qu'au vol, et je n'ai vu l'amour et la gloire qu'à travers la poudre d'un grand chemin. Je t'envoie quelques vers que j'écrivis tristement le soir, en remontant à travers une forêt de châtaigniers, au château de V***, où l'on se moqua un peu de ma ferveur et de ma déception; mais je me suis bien gardé de les envoyer à madame de Staël, etc., etc.»
LVII
La rencontre que je racontais ainsi à mon ami avait lieu précisément le jour et à l'heure où le canon de _Waterloo_ foudroyait du dernier coup la fortune de Napoléon et rendait l'air libre à madame de Staël. Les rayons du soleil couchant que j'avais vu briller sur son front étaient, à son insu les rayons du même soleil qui éclairait au même instant la chute et la fuite de son ennemi. Tout semblait conspirer alors au triomphe de sa politique, à la gloire de son nom, à la félicité de sa vie. La seconde restauration lui rendait Paris, le gouvernement représentatif, la liberté de la pensée, l'influence de la parole, la faveur de Louis XVIII, la fortune de M. Necker. Un de ses fils avait été tué en duel en Suède, mais il lui restait l'aîné, parfaite image de M. Necker, son grand-père. Ce jeune homme que nous avons connu après la mort de sa mère, aspirait à un rôle politique en France. Il avait la gravité précoce, la vertu froide, l'opinion faite, le caractère infaillible des hommes élevés dans le foyer domestique d'une grande gloire. Il était religieux envers Dieu, envers la liberté comme envers sa famille. Il promettait à madame de Staël un nom dignement continué dans l'avenir. Le mariage de sa fille était prémédité de loin avec M. le duc de Broglie, jeune orateur, à qui sa naissance, ses opinions, ses études politiques promettent la faveur que les principes libéraux assurent d'avance aux noms aristocratiques prêtés aux opinions populaires. Cette fille unique de madame de Staël, douée par la nature d'une beauté pour ainsi immatérielle, du génie de l'âme, supérieur au génie de l'imagination, et d'une vertu mûre au printemps, que la religion devait accomplir et couronner par une mort jeune, aurait fait l'orgueil de toutes les mères. Le génie, dans cette famille, semblait se perpétuer et se sanctifier par les femmes. Les hommes, depuis M. Necker, n'en avaient que l'effort, les femmes en avaient le don.