Cours familier de Littérature - Volume 26
Part 11
«Tout ce qui est visible parle à l'homme de commencement et de fin, de décadence et de destruction. Une étincelle divine est seule en nous l'indice de l'immortalité. De quelle sensation vient-elle? Toutes les sensations la combattent, et cependant elle triomphe de toutes. Quoi, dira-t-on, les causes finales, les merveilles de l'univers, la splendeur des cieux qui frappe nos regards, ne nous attestent-elles pas la magnificence et la bonté du Créateur? Le livre de la nature est contradictoire, l'on y voit les emblèmes du bien et du mal presque en égale proportion; et il en est ainsi pour que l'homme puisse exercer sa liberté entre des probabilités opposées, entre des craintes et des espérances à peu près de même force. Le ciel étoilé nous apparaît comme les parois de la divinité; mais tous les maux et tous les vices des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans parole, non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu au fond de notre coeur: tout ce qui est vraiment beau dans l'homme naît de ce qu'il éprouve intérieurement et spontanément: toute action héroïque est inspirée par la liberté morale; l'acte de se dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations combattent et que l'enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges eux-mêmes, vertueux par nature et sans obstacle, pourraient l'envier à l'homme.
«On ne saurait nier, dira-t-on peut-être, que cette doctrine ne soit avilissante; mais néanmoins, si elle est vraie, faut-il la repousser et s'aveugler à dessein? Certes, ils auraient fait une déplorable découverte ceux qui auraient détrôné notre âme, condamné l'esprit à s'immoler lui-même, en employant ses facultés à démontrer que les lois communes à tout ce qui est physique lui conviennent; mais, grâce à Dieu, et cette expression est ici bien placée, grâce à Dieu, dis-je, ce système est tout à fait faux dans son principe, et le parti qu'en ont tiré ceux qui soutenaient la cause de l'immortalité est une preuve de plus des erreurs qu'il renferme.
«Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie matérialiste, lorsqu'ils ont voulu s'avilir méthodiquement et mettre leurs actions en théorie, c'est qu'ils croyaient, en soumettant l'âme aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabilité de leur conduite. Un être vertueux, convaincu de ce système, en serait profondément affligé, car il craindrait sans cesse que l'influence toute-puissante des objets extérieurs n'altérât la pureté de son âme et la force de ses résolutions. Mais, quand on voit des hommes se réjouir en proclamant qu'ils sont en tout l'oeuvre des circonstances, et que ces circonstances sont combinées par le hasard, on frémit au fond du coeur de leur satisfaction perverse.
«Lorsque les sauvages mettent le feu à des cabanes, l'on dit qu'ils se chauffent avec plaisir à l'incendie qu'ils ont allumé: ils exercent alors du moins une sorte de supériorité sur le désordre dont ils sont coupables, ils font servir la destruction à leur usage; mais, quand l'homme se plaît à dégrader la nature humaine, qui donc en profitera?»
L
«C'est de la poésie, s'écrie-t-elle ailleurs, que toute cette manière de considérer le monde physique; mais on ne parvient à le connaître d'une manière certaine que par l'expérience; et tout ce qui n'est pas susceptible de preuves peut être un amusement de l'esprit, mais ne conduit jamais à des progrès solides.--Sans doute les Français ont raison de recommander aux Allemands le respect pour l'expérience; mais ils ont tort de tourner en ridicule les pressentiments de la réflexion, qui seront peut-être un jour confirmés par la connaissance des faits. La plupart des grandes découvertes ont commencé par paraître absurdes, et l'homme de génie ne fera jamais rien s'il a peur des plaisanteries; elles sont sans force quand on les dédaigne, et prennent toujours plus d'ascendant quand on les redoute. On voit dans les contes des fées des fantômes qui s'opposent aux entreprises des chevaliers et les tourmentent jusqu'à ce que ces chevaliers aient passé outre. Alors tous les sortiléges s'évanouissent, et la campagne féconde s'offre à leurs regards. L'envie et la médiocrité ont bien aussi leurs sortiléges; mais il faut marcher vers la vérité, sans s'inquiéter des obstacles apparents qui se présentent.
«Lorsque Keppler eut découvert les lois harmoniques du mouvement des corps célestes, c'est ainsi qu'il exprima sa joie: «Enfin, après dix-huit mois, une première lueur m'a éclairé, et, dans ce jour remarquable, j'ai senti les purs rayons des vérités sublimes. Rien à présent ne me retient: j'ose me livrer à ma sainte ardeur, j'ose insulter aux mortels, en leur avouant que je me suis servi de la science mondaine, que j'ai dérobé les vases d'Égypte pour en construire un temple à mon Dieu. Si l'on me pardonne, je m'en réjouirai; si l'on me blâme, je le supporterai. Le sort en est jeté, j'écris ce livre: qu'il soit lu par mes contemporains ou par la postérité, n'importe; il peut bien attendre un lecteur pendant un siècle, puisque Dieu lui-même a manqué, durant six mille années, d'un contemplateur tel que moi.» Cette expression hardie d'un orgueilleux enthousiasme prouve la force intérieure du génie.
«Goethe a dit, sur la perfectibilité de l'esprit humain, un mot plein de sagacité: _Il avance toujours en ligne spirale_. Cette comparaison est d'autant plus juste qu'à beaucoup d'époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences; il en est d'autres où, selon Hemsterhuis, _l'esprit merveilleux doit l'emporter sur l'esprit géométrique_. Quand l'homme est dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l'incrédulité, cet esprit merveilleux est le seul qui rende à l'âme une puissance d'admiration, sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
«La théorie des sciences en Allemagne a donné aux esprits un élan semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l'étude de l'âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la volonté dans l'ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est certain au moins, c'est que l'intérêt des sciences est singulièrement augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées principales. Les poëtes pourraient trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la philosophie de l'univers, et si cette philosophie de l'univers, au lieu d'être abstraite, était animée par l'inépuisable source du sentiment. L'univers ressemble plus à un poëme qu'à une machine; et s'il fallait choisir, pour le concevoir, de l'imagination ou de l'esprit mathématique, l'imagination approcherait davantage de la vérité.»
LI
Ses dédains contre la doctrine de la soi-disant vertu, fondée sur l'intérêt personnel, et sa flétrissure de l'égoïsme, s'élèvent jusqu'à la sublimité de l'invective.
«Non, certes, la vie n'est pas si aride que l'égoïsme nous l'a faite: tout n'y est pas prudence, tout n'y est pas calcul, et quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l'homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel; nous pensons qu'il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu'un rayon divin descend dans son coeur pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l'immortalité à la vie.
«Ce n'est pas sans motif cependant qu'on met tant d'importance à fonder la morale sur l'intérêt personnel: on a l'air de ne soutenir qu'une théorie, et c'est en résultat une combinaison très-ingénieuse pour établir le joug de tous les genres d'autorité. Nul homme, quelque dépravé qu'il soit, ne dira qu'il ne faut pas de morale; car, celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir à faire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse d'avoir donné pour base à la morale la prudence! Quel accès ouvert à l'ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements!
«Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d'après le succès: l'homme dont les bons sentiments ont causé le malheur, sera justement blâmé; l'homme pervers mais habile sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s'estimeront pas plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur, quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu'il a pour objet l'intérêt personnel: comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime?»
LII
L'enthousiasme lui révèle la beauté suprême du sacrifice, cette foi en action dans l'immortalité.
«C'est manquer, dit-elle, tout à fait de respect à la Providence, que de nous supposer en proie à ces fantômes qu'on appelle les événements: leur réalité consiste dans ce qu'ils produisent sur l'âme, et il y a une égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas vues extérieurement, mais jugées d'après leur influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus parfaitement distincts: l'un, qui semble en entier soumis aux causes et aux effets surnaturels; l'autre, dont la tendance tout à fait mystérieuse, ne se comprend qu'avec le temps. C'est comme les tapisseries de haute lice, dont on travaille les peintures à l'envers, jusqu'à ce que, mises en place, on en puisse juger l'effet. On finit par apercevoir, même dans cette vie, pourquoi l'on a souffert, pourquoi l'on n'a pas obtenu ce qu'on désirait. L'amélioration de notre propre cour nous révèle l'intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine; car les prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous après que nous serions coupables de grandes fautes: on se croirait alors abandonné par la main de celui qui nous livrait au bonheur ici-bas comme à notre seul avenir.
«Ou tout est hasard, ou il n'y en a pas un seul dans ce monde, et s'il n'y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie avec l'ordre universel (qu'il soit pour nous ou contre nous), parce qu'il est la volonté divine.
LIII
Son dernier chapitre qui est la réhabilitation lyrique de l'enthousiasme, cette divination de la nature, de la vie, de la mort, de l'amour, de l'immortalité, est une des plus belles odes raisonnées qui ait jamais jailli de l'âme d'un homme ou d'une femme.
«Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent, de la carrière littéraire, que les critiques, les jalousies, tout ce qui doit menacer la tranquillité, quand on se mêle aux passions des hommes; ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie, l'intime jouissance du talent, peut-elle en être altérée? Quand un livre paraît, que de moments heureux n'a-t-il pas déjà valu à celui qui l'écrivit selon son coeur et comme un acte de son culte! Que de larmes pleines de douceur n'a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion? Enfin, dans ses rêveries, n'a-t-il pas joui de l'air comme l'oiseau, des ondes comme un chasseur altéré, des fleurs comme un amant qui croit respirer encore les parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde on se sent oppressé par ses facultés, et l'on souffre souvent d'être seul de sa nature au milieu de tant d'êtres qui vivent à si peu de frais; mais le talent-créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos voeux; il a ses richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les images lumineuses et pures d'un monde idéal, et son pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire entendre dans notre coeur la voix d'un objet chéri.
«Croient-ils connaître la terre, croient-ils avoir voyagé, ceux qui ne sont doués d'une imagination enthousiaste? Leur coeur bat-il pour l'écho des montagnes? L'air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave langueur? Comprennent-ils la diversité des pays, l'accent et le caractère des idiomes étrangers? Les chants populaires et les danses nationales leur découvrent-ils les moeurs et le génie d'une contrée? Suffit-il d'une seule sensation pour réveiller en eux une foule de souvenirs?
«La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme? Ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque jour? Mais, si notre âme est émue, si elle cherche un Dieu dans l'univers, si même elle veut encore de la gloire et de l'amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire quelque chose de ce qu'on aime.
«Enfin, quand elle arrive, la grande lutte, quand il faut à son tour se présenter au combat de la mort, sans doute l'affaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein, et que les ténèbres de la tombe enveloppent, ces intérêts, ces affections, cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il expire, avoir moins à mourir! Dieu soit béni, cependant, pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant; nos paroles seront incertaines, nos yeux ne verront plus la lumière, nos réflexions qui s'enchaînaient avec clarté, erreront, isolées, sur de confuses traces; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas, ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où, pleins d'énergie, nous avions senti que notre coeur était impérissable, et nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.»
Tel est ce livre, le résumé vivant de la pensée d'un grand esprit, que l'étude approche de la sainteté, l'explosion éclatante d'une âme chargée par une longue vie et prête à s'évanouir dans sa lumière. Il eut peu de lecteurs comme ce qui dépasse le vulgaire, mais il forma entre ceux qui le lurent et qui le comprirent, la famille intellectuelle de madame de Staël, la secte du beau, la religion de l'esprit.
Elle se reposait cependant en écrivant, pour le vulgaire cette fois, un dernier livre bien plus populaire, parce qu'il condescendait à bien plus de faiblesses d'esprit et à bien plus de banalités de son temps. Nous voulons parler de ses _Considérations sur la Révolution française_. Ce livre, publié après sa mort, eut sa récompense dans l'engouement du jour, cette contrefaçon courte et fausse de la vraie gloire.
Une femme peut être un grand philosophe, un grand poëte, un grand écrivain, nous venons de le voir. Elle peut être difficilement un grand homme d'État et un grand historien politique. L'impartialité est la condition essentielle de l'histoire et de l'homme d'État. Quelle femme, et c'est là sa vertu, peut être souverainement impartiale? La femme est l'être passionné ou elle cesse d'être femme: la passion et l'impartialité s'excluent. Le sentiment élève souvent la femme jusqu'à l'héroïsme, jamais jusqu'à l'impassibilité, cette sérénité supérieure de l'esprit, condition de la politique et de l'industrie. Juger, c'est n'incliner pour aucun parti; la femme incline toujours du côté du coeur, madame de Staël inclinait nécessairement du côté de son père. Ce n'était pas la vérité qui était pour elle la vérité, c'était M. Necker; or M. Necker n'était qu'un homme de bien, un sophiste consciencieux. Madame de Staël, élevée à cette école d'où sortit plus tard la secte politique de 1830, qu'on appela doctrinaire, non à cause de ses doctrines, mais à cause de son dogmatisme, ne comprenait pas assez la révolution française pour en écrire.
La révolution française, ou plutôt la révolution européenne, couvant et éclatant dans le foyer de la France, avait deux buts: un but humain, l'émancipation de la classe la plus nombreuse, ou du _peuple_, de toute servitude et de toute inégalité aristocratique; un but surhumain, l'émancipation de la raison et de la conscience de toute religion imposée et de toute servitude religieuse; le détrônement des castes privilégiées par la loi, et le détrônement des églises d'État; la loi égale et la foi libre, voilà la révolution. La question monarchique n'y était que secondaire et presque indifférente. L'égalité devant la loi, et la liberté devant la foi solidement constituée, il importait peu à cette révolution que le pouvoir exécutif ou le ressort actif du gouvernement politique s'appelât roi ou président, monarque ou dictateur, qu'il fût héréditaire, ou qu'il fût électif; mais il importait infiniment que ce grand ressort actif du gouvernement fût affranchi de toute aristocratie privilégiée et de toute théocratie prédominante. Les citoyens égaux, les prêtres libres, les religions volontaires, les cultes salariés par eux-mêmes et dans la mesure de la foi qu'ils admettront, les concordats abolis, Dieu hors la loi parce qu'il est au-dessus de toute loi, tels étaient et tels sont les dogmes que la révolution française s'est donné mission d'établir en faits. Elle a pu être entravée comme toute entreprise humaine, tantôt par les anarchies, tantôt par les despotismes militaires, ces phases habituelles et courtes de toutes les révolutions; mais elle se continuera jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à ses deux fins. Elle n'est pour cela ni antisociale, ni antireligieuse, puisqu'elle a pour objet de faire triompher la justice des priviléges, cette tyrannie des castes, et de faire triompher la foi des superstitions, cette tyrannie de l'esprit. C'est un second accès, mais plus radical, de la réforme du seizième siècle, mais au lieu de la réforme ou le protestantisme qui ne fut qu'un schisme dans la politique et dans la foi, c'est une réforme par la raison, c'est-à-dire une rénovation progressive du corps et de l'âme de la société européenne. Quiconque ne discerne pas cette double philosophie de la révolution française ne peut ni la comprendre, ni la juger, ni l'aimer, ni la raconter. Il en verra, tour à tour, avec fanatisme ou avec horreur, tantôt une phase, tantôt une autre: ici une vertu, là un crime; ici une sédition, là une réaction; aujourd'hui 1789, demain 1793; ici la gloire, là la _terreur_; un flux et reflux, un échafaud, un trône, une anarchie, un despotisme; mais il n'en saisira jamais d'un seul coup d'oeil l'ensemble, la tendance, les fausses routes, les progrès, les chutes, les repos, les recrudescences, les colères, les découragements, le vrai courant.
Or madame de Staël ne comprenait de cette révolution que ce qui en était compris, en 1789, dans le salon aristocratique et courtisanesque, et dans l'esprit étroit de M. Necker. La révolution ne fut jamais pour elle, comme pour M. Necker, que la dépossession de la noblesse de cour par une bourgeoisie aristocratique, une meilleure répartition de l'impôt en faveur des plébéiens propriétaires, une administration des finances contrôlées par des États-Généraux composés de trois ordres, et tout au plus une représentation nationale divisée en deux assemblées, l'une héréditaire, l'autre élective, partageant le pouvoir législatif avec un roi limité. Tout ce qui dépassait dans l'âme de la révolution ce cadre étroit et arbitraire n'existait pas pour ces familiers de M. Necker. C'était là leur horizon, ils ne voyaient rien au delà et encore avait-il fallu l'insurrection nationale des États-Généraux et le grand geste de Mirabeau à la tribune, le 14 juillet, pour lui faire accepter cette fusion des ordres de l'État et cette limitation de la royauté et de l'aristocratie. Toute la politique de madame de Staël se résumait donc, en 1814 comme en 1790, dans un plagiat de la constitution anglaise, constitution antipapale et antiplébéienne, faite par la révolution tout aristocratique et tout ecclésiastique de 1688, et qui s'était arrêté selon sa nature à une aristocratie parlementaire et à une église d'État. Tel était le modèle de la révolution et le type de constitution que M. Necker et ses amis rêvaient pour la France. Tel était le texte que madame de Staël commentait avec une vaine éloquence dans ses considérations sur la révolution française. Un texte si faux ne pouvait découler qu'en sophismes plus ou moins spécieux et en applications plus sophistiques encore. C'était le lit de Procuste sur lequel une femme plébéienne de naissance, aristocrate de société, protestante de religion, couchait le géant révolutionnaire du dix-huitième siècle pour l'y rapetisser à la mesure de la féodalité et du puritanisme anglais du seizième siècle. Il ne pouvait sortir d'un tel effort qu'une constitution imitée et caduque, une royauté enchaînée, une chambre des pairs héréditaire, une chambre des communes ombrageuse, une anarchie à trois pouvoirs, placées en face les unes des autres, pour se condamner à la lutte ou à l'immobilité. Mais il y a des mensonges de circonstance qui ont pour un moment le succès d'une vérité. On voit souvent ce phénomène dans les révolutions au moment où les partis fatigués ou impuissants ont besoin de se mentir à eux-mêmes et aux autres, pour feindre une transaction nécessaire à tous, et pour attendre une occasion de rompre la trêve. Tel fut le prétexte du succès du livre de madame de Staël sur la révolution française. La royauté restaurée jouissait des respects qu'une fille de M. Necker affectait pour elle; ces respects lui paraissent une grande sanction donnée par une femme révolutionnaire elle-même, de sa nécessité; l'aristocratie, relevée de ses chutes dans une chambre des pairs souveraine, se félicitait d'une institution qui l'élevait politiquement plus haut qu'avant la révolution; enfin les révolutionnaires de toute date et de toute nature, abrités dans une constitution quelconque, ne tarissaient pas en feinte admiration pour un livre qui accordait dans une chambre plébéienne la réalité du pouvoir aux plébéiens ambitieux et éloquents.
Une secte qui naissait alors dans le salon de madame de Staël, et qui a possédé le pouvoir sous deux règnes depuis, la secte jeune, lettrée et publiciste des doctrinaires, ces habiles exploitateurs des demi-révolutions, fit de ce livre son évangile; la France devint anglaise avec eux. Ils préconisèrent jusqu'au fanatisme du plagiat cette monarchie parlementaire importée de Londres à Paris, qui les éleva et qui les précipita deux fois avec elle. Ils crurent avoir arrêté la révolution à leur formule, mesurant sa dose de royauté au roi, sa dose de privilége à l'aristocratie, sa dose d'influence à l'église, sa dose de liberté à la nation. Madame de Staël le crut avec eux; elle enfanta cette génération d'hommes d'État. Ce fut le fruit de son livre et l'éblouissement de ses dernières années. Quel homme d'État véritable pourrait relire aujourd'hui ce livre sans être arrêté à chaque ligne par un contre-sens, par un sophisme, par une illusion? Le style seul est viril, la politique est chimérique, l'histoire est une histoire de famille, un piédestal à M. Necker, de la philosophie de coterie, de la littérature sur la révolution! Mais il y a une heure pour tout dans la vie des peuples, c'était en France l'heure de l'Angleterre. L'engouement britannique possédait Paris. Madame de Staël en le caressant devint l'oracle du jour. Elle écrivait avec génie le non-sens du vulgaire. Une seule vertu émane de son livre, une haine romaine contre la tyrannie.
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