Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 10

Chapter 103,864 wordsPublic domain

«Les Allemands n'ont pas plus que nous de poëme épique; cette admirable composition ne paraît pas accordée aux modernes, et peut-être n'y a-t-il que l'_Iliade_ qui réponde entièrement à l'idée qu'on se fait de ce genre d'ouvrage: il faut pour le poëme épique un concours singulier de circonstances qui ne s'est rencontré que chez les Grecs, l'imagination des temps héroïques et la perfection du langage des temps civilisés. Dans le moyen âge, l'imagination était forte, mais le langage imparfait; de nos jours le langage est pur, mais l'imagination est en défaut. Les Allemands ont beaucoup d'audace dans les idées et dans le style, et peu d'invention dans le fond du sujet; leurs essais épiques se rapprochent presque toujours du genre lyrique. Ceux des Français rentrent plutôt dans le genre dramatique, et l'on y trouve plus d'intérêt que de grandeur. Quand il s'agit de plaire au théâtre, l'art de se circonscrire dans un cadre donné, de deviner le goût des spectateurs, et de s'y plier avec adresse, fait une partie du succès; tandis que rien ne doit tenir aux circonstances extérieures et passagères dans la composition d'un poëme épique. Il exige des beautés absolues, des beautés qui frappent le lecteur solitaire, lorsque ses sentiments sont plus naturels et son imagination plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un poëme épique, pourrait bien encourir le blâme sévère du bon goût français; mais celui qui ne hasarderait rien n'en serait pas moins dédaigné.

«Boileau, tout en perfectionnant le goût et la langue, a donné à l'esprit français, l'on ne saurait le nier, une disposition très-défavorable à la poésie. Il n'a parlé que de ce qu'il fallait éviter; il n'a insisté que sur des préceptes de raison et de sagesse qui ont introduit dans la littérature une sorte de pédanterie très-nuisible au sublime élan des arts. Nous avons en français des chefs-d'oeuvre de versification; mais comment peut-on appeler la versification de la poésie? Traduire en vers ce qui était fait pour rester en prose, exprimer en dix syllabes comme _Pope_, les jeux de cartes et leurs moindres détails, ou comme les derniers poëmes qui ont paru chez nous, le trictrac, les échecs, la chimie, c'est un tour de passe-passe en fait de paroles, c'est composer avec les mots, comme avec les notes, des sonates sous le nom de poëme.

«Il faut cependant une grande connaissance de la langue poétique pour décrire ainsi noblement les objets qui prêtent le moins à l'imagination, et l'on a raison d'admirer quelques morceaux détachés de ces galeries de tableaux; mais les transitions qui les lient entre eux sont nécessairement prosaïques, comme ce qui se passe dans la tête de l'écrivain. Il s'est dit:--Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur celui-ci, puis sur celui-là.--Et, sans s'en apercevoir, il nous met dans la confidence de sa manière de travailler. Le véritable poëte conçoit, pour ainsi dire, tout son poëme à la fois au fond de son âme: sans les difficultés du langage, il improviserait, comme la sibylle et les prophètes, les hymnes saints du génie. Il est ébranlé par ses conceptions, comme par un événement de sa vie. Un monde nouveau s'offre à lui; l'image sublime de chaque situation, de chaque caractère, de chaque beauté de la nature frappe ses regards, et son coeur bat pour un bonheur céleste qui traverse comme un éclair l'obscurité du sort. La poésie est une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite; le talent fait disparaître les bornes de l'existence et change en images brillantes le vague espoir des mortels.

«Il serait plus aisé de décrire les symptômes du talent que de lui donner des préceptes; le génie se sent comme l'amour par la profondeur même de l'émotion dont il pénètre celui qui en est doué; mais si l'on osait donner des conseils à ce génie, dont la nature veut être le seul guide, ce ne serait pas des conseils purement littéraires qu'on devrait lui adresser; il faudrait parler aux poëtes comme à des citoyens, comme à des héros, il faudrait leur dire:--Soyez vertueux, soyez croyants, soyez libres, respectez ce que vous aimez, cherchez l'immortalité dans l'amour, et la divinité dans la nature; enfin, sanctifiez votre âme comme un temple, et l'ange des nobles pensées ne dédaignera pas d'y apparaître.»

Ne croit-on pas entendre la poésie elle-même devenue ce que Dieu l'a faite, la sibylle de la nature et la prêtresse du coeur humain?

XLVI

La poésie intime et domestique des Allemands, la seule épopée possible de nos jours, parce que les lumières ont fait évanouir de l'esprit humain les prodiges, cette poésie du mensonge, n'inspire pas moins bien madame de Staël dans sa critique de Woss, le précurseur de Goethe dans son poëme d'_Hermann et Dorothée_.

«La pureté naïve et pathétique, qui est le principal charme du poëme de Woss, intitulé _Louise_, se fait sentir surtout, dit-elle, dans la bénédiction nuptiale du pasteur allemand en mariant sa fille.

«Ma fille, lui dit-il avec une voix émue, que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux enfant, que la bénédiction de Dieu t'accompagne sur la terre et dans le ciel. J'ai été jeune et je suis devenu vieux, et, dans cette vie incertaine, le Tout-Puissant m'a envoyé beaucoup de joie et de douleur. Qu'il soit béni pour toutes deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse; elle l'est, parce qu'elle sait qu'un Dieu paternel soigne notre âme par la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui de cette jeune et belle fiancée! Dans la simplicité de son coeur elle s'appuie sur la main de l'ami qui doit la conduire dans le sentier de la vie; c'est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le bonheur et l'infortune; c'est elle qui, si Dieu le veut, doit essuyer la dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi remplie de pressentiments lorsque, le jour de mes noces, j'amenai dans ces lieux ma timide compagne; content, mais sérieux, je lui montrai de loin la borne de nos champs, la tour de l'église et l'habitation du pasteur où nous avons éprouvé tant de biens et de maux.

«Mon unique enfant, car il ne me reste que toi, d'autres à qui j'avais donné la vie dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique enfant, tu vas t'en aller en suivant la route par laquelle je suis venu. La chambre de ma fille sera déserte; sa place à notre table ne sera plus occupée; c'est en vain que je prêterai l'oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand ton époux t'emmènera loin de moi, des sanglots m'échapperont et mes yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore, car je suis homme et père, et j'aime avec tendresse cette fille qui m'aime aussi sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes larmes, j'élèverai vers le ciel mes mains suppliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu qui commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre son époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille et la maison paternelle; suis le jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à qui tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde, entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle des félicités terrestres; mais, si le Seigneur ne fonde pas lui même l'édifice de l'homme, qu'importe ses vains travaux?»

«Voilà, ajoute-t-elle, de la vraie simplicité, celle de l'âme, celle qui convient au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches; enfin, à toutes les créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive, quand elle s'applique à des objets qui n'ont rien de grand en eux-mêmes; mais les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble séjour que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de leur beauté.»

LAMARTINE.

FIN DU CLIIIe ENTRETIEN.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

CLIVe ENTRETIEN

MADAME DE STAËL

SUITE

XLVII

Les citations de la poésie allemande révèlent sa prédilection pour les sujets graves, tendres ou pieux, les seuls véritablement poétiques, parce qu'ils touchent à l'infini par la pensée, par le sentiment ou par la religion, cet infini du coeur. Wilhelm Schlegel, son ami et son compagnon de voyage en Allemagne, lui fournit deux de ses plus belles pages; la première est un sonnet sur l'attachement à la vie.

«Souvent l'âme, fortifiée par la contemplation des choses divines, voudrait déployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle étroit qu'elle parcourt, son activité lui semble vaine, et sa science du délire; un désir invincible la presse de s'élancer vers des régions élevées dans des sphères plus libres; elle croit qu'au terme de sa carrière un rideau va se lever pour lui découvrir des scènes de lumière: mais quand la mort touche son corps périssable, elle jette un regard en arrière vers les plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles. Ainsi, lorsque jadis Proserpine fut enlevée dans les bras de Pluton, loin des prairies de la Sicile, enfantine dans ses plaintes, elle pleurait pour les fleurs qui s'échappaient de son sein.»

La seconde est une ode dialoguée entre l'aigle et le cygne. «La pièce de vers suivante doit perdre encore plus à la traduction que le sonnet, dit-elle;» elle est intitulée: _Mélodies de la vie_. Le cygne y est mis en opposition avec l'aigle, l'un comme l'emblème de l'existence contemplative, l'autre comme l'image de l'existence active: le rhythme du vers change quand le cygne parle et quand l'aigle lui répond, et les chants de tous les deux sont pourtant renfermés dans la même stance que la rime réunit: les véritables beautés de l'harmonie se trouvent aussi dans cette pièce, non l'harmonie mais la musique intérieure de l'âme. L'émotion la trouve sans réfléchir, et le talent qui réfléchit en fait de la poésie.

«Le _cygne_: Ma vie tranquille se passe dans les ondes, elle n'y trace que de légers sillons qui se perdent au loin, et les flots à peine agités répètent comme un miroir pur mon image sans l'altérer.»

«L'_aigle_: Les rochers escarpés sont ma demeure, je plane dans les airs au milieu de l'orage; à la chasse, dans les combats, dans les dangers, je me fie à mon vol audacieux.»

«Le _cygne_: L'azur du ciel serein me réjouit, le parfum des plantes m'attire doucement vers le rivage, quand, au coucher du soleil, je balance mes ailes blanches sur les vagues pourprées.»

«L'_aigle_: Je triomphe dans la tempête quand elle déracine les chênes des forêts, et je demande au tonnerre si c'est avec plaisir qu'il anéantit.»

«Le _cygne_: Invité par le regard d'Apollon, j'ose me baigner dans les flots de l'harmonie; et reposant à ses pieds, j'écoute les chants qui retentissent dans la vallée de Tempé.»

«L'_aigle_: Je réside sur le trône même de Jupiter: il me fait signe et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon sommeil, mes ailes appesanties couvrent le sceptre du souverain de l'univers.»

«Le _cygne_: Mes regards prophétiques contemplent souvent les étoiles et la voûte azurée qui se réfléchit dans les flots, et le regret le plus intime m'appelle vers ma patrie, dans le pays des cieux.»

«L'_aigle_: Dès mes jeunes années, c'est avec délices que dans mon vol j'ai fixé le soleil immortel; je ne puis m'abaisser à la poussière terrestre, je me sens l'allié des dieux.»

«Le _cygne_: Une douce vie cède volontiers à la mort: quand elle viendra me dégager de mes liens et rendre à ma voix sa mélodie, mes chants jusqu'à mon dernier souffle célébreront l'instant solennel.»

«L'_aigle_: L'âme, comme un phénix brillant, s'élève du bûcher, libre et dévoilée; elle salue sa destinée future, le flambeau de la mort la rajeunit en la consumant.»

XLVIII

Mais rien ne surpasse son analyse et sa traduction du drame de _Faust_, par Goethe, et cette scène à laquelle ni l'antiquité ni Shakespeare n'ont de scène tragique à opposer. Laissons parler ici madame de Staël:

«Le séducteur Faust, dit-elle, apprend que Marguerite emprisonnée a tué l'enfant qu'elle a mis au jour, espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert, on l'a mise en prison, et le lendemain elle doit périr sur l'échafaud. Faust maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec sang-froid, et lui prouve que c'est lui qui a désiré le mal, et qu'il ne l'a aidé que parce qu'il l'avait appelé. Une sentence de mort est portée contre Faust, parce qu'il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il s'introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les moyens de délivrer Marguerite, et pénètre de nuit dans son cachot, dont il a dérobé les clefs.

«Il entend de loin murmurer une chanson qui prouve l'égarement de son esprit; les paroles de cette chanson sont très-vulgaires, et Marguerite était naturellement pure et délicate. On peint d'ordinaire les folles, comme si la folie s'arrangeait avec les convenances et donnait seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et de briser à propos le fil des idées; mais cela n'est pas ainsi: le véritable désordre de l'esprit se montre presque toujours sous des formes étrangères à la cause même de la folie, et la gaieté des malheureux est bien plus déchirante que leur douleur.

«Faust entre dans la prison; Marguerite croit qu'on vient la chercher pour la conduire à la mort.»

MARGUERITE, se soulevant sur lit de paille, s'écrie

Ils viennent! ils viennent! oh! que la mort est amère!

FAUST, bas.

Doucement, doucement, je vais te délivrer.

Il s'approche d'elle pour briser ses fers.

MARGUERITE.

Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.

FAUST.

Plus bas, plus bas, tu éveilleras la garde par tes cris.

MARGUERITE se jette à genoux.

Qui t'a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n'est que minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes larmes, laisse moi vivre encore: demain matin, n'est-ce pas assez tôt? (_Marguerite se relève._) Je suis pourtant si jeune, si jeune; et dois-je déjà mourir? J'étais belle aussi, c'est ce qui a fait ma perte; mon ami était alors près de moi; il est maintenant bien loin. Les fleurs de ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas la main avec tant de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. Jamais, jusqu'à ce jour, je ne t'ai vu.

FAUST.

Comment supporter sa douleur?

MARGUERITE.

Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement, laisse-moi allaiter mon enfant; je l'ai pressé sur mon coeur toute la nuit. Ils me l'ont ôté pour m'affliger. N'ont-ils pas prétendu que je l'avais tué? Jamais je ne redeviendrai ce que j'étais. N'ont-ils pas chanté des chansons contre moi, ces méchants! que voulaient-ils donc dire?

FAUST, se jette à ses pieds.

Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette horrible prison.

MARGUERITE.

Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours. Les cris de l'enfer se font entendre et les mauvais génies nous attendent sur le seuil de mon cachot.

FAUST.

Marguerite! Marguerite!

MARGUERITE, attentive.

C'était la voix de mon ami. (_Elle se précipite vers Faust, et ses fers tombent._) Où est-il? Je l'ai entendu m'appeler. Je suis libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m'appuierai sur son bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite, il est là, devant la porte. Au milieu des hurlements de l'impitoyable mort, j'entends la douce et touchante harmonie de sa voix!

FAUST.

Oui, c'est moi, Marguerite!

MARGUERITE.

C'est toi; dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son coeur._) C'est lui! c'est lui! Qu'est devenue l'angoisse des fers et de l'échafaud? C'est toi! je suis sauvée! J'aperçois devant moi la route où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où Marthe et moi nous attendions.

FAUST.

Viens, viens.

MARGUERITE.

Il m'est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t'éloigne pas!

FAUST.

Hâte-toi, nous payerions bien cher le moindre retard.

MARGUERITE.

Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si peu de temps que nous nous sommes quittés! as-tu donc déjà désappris à me serrer contre ton coeur? Jadis tes paroles, tes regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce, embrasse-moi! Ton coeur est donc froid et muet? Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?

FAUST.

Viens, suis-moi, chère amie; prends courage; je t'aime avec transport; mais suis-moi, c'est ma seule prière.

MARGUERITE.

Es-tu bien Faust? est-ce bien toi?

FAUST.

Oui, sans doute; oui, viens.

MARGUERITE.

Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes bras. D'où viens que tu n'as pas horreur de Marguerite? Sais-tu bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?

FAUST.

Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.

MARGUERITE.

Ma mère! c'est moi qui l'ai tuée! Mon enfant! c'est moi qui l'ai noyé! N'appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai, Faust, que je te vois? N'est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta main chérie. Oh! ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang! Cache-moi ton épée; où est mon frère? je t'en prie, cache-la moi.

FAUST.

Laisse donc dans l'oubli l'irréparable passé; tu me fais mourir.

MARGUERITE.

Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma mère; mon frère doit être près d'elle. Moi, tu me mettras un peu plus loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite sur mon sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J'aurais voulu que tu fusses près de moi; mais c'était un bonheur doux et pur. Il ne m'appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il me semble que tu me repousses avec violence; cependant tes regards sont pleins de tendresse et de bonté.

FAUST.

Ah! si tu me reconnais, viens.

MARGUERITE.

Où donc irais-je?

FAUST.

Tu seras libre.

MARGUERITE.

La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu veux partir? Oh! mon ami, si je pouvais....

FAUST.

Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.

MARGUERITE.

Je n'ose pas sortir; il n'est plus pour moi d'espérance. Que me sert-il de fuir? Mes persécuteurs m'attendent. Mendier est si misérable; et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste aussi d'errer dans l'étranger; et d'ailleurs partout ils me saisiront.

FAUST.

Je resterai près de toi.

MARGUERITE.

Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt; à gauche, près de l'écluse, dans l'étang, saisis-le tout de suite, il tendra ses mains vers le ciel; des convulsions les agitent. Sauve-le! Sauve-le!

FAUST.

Reprends tes sens; encore un pas, et tu n'as plus rien à craindre.

MARGUERITE.

Si seulement nous avions déjà passé la montagne.... L'air est si froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et sa vieille tête est branlante. Elle ne m'appelle pas; elle ne me fait pas signe de venir; seulement ses yeux sont appesantis; elle ne s'éveillera plus. Autrefois nous nous réjouissions quand elle dormait.... Ah! quel souvenir.

FAUST.

Puisque tu n'écoutes pas mes prières, je veux t'entraîner malgré toi.

MARGUERITE.

Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n'ai que trop fait ce que tu as voulu.

FAUST.

Le jour paraît, chère amie! chère amie!

MARGUERITE.

Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles; ne dis à personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne, elle est flétrie: nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes. La foule va se presser, le bruit sera confus; la place, les rues suffiront à peine à la multitude. La cloche sonne, le signal est donné. Ils vont lier mes mains, bander mes yeux; je monterai sur l'échafaud sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête.... Ah! le monde est déjà silencieux comme le tombeau.

FAUST.

Ciel! pourquoi donc suis-je né?

MÉPHISTOPHÉLÈS paraît à la porte.

Hâtez-vous, ou vous êtes perdus; vos délais, vos incertitudes sont funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait sentir.

MARGUERITE.

Qui sort ainsi de la terre? C'est lui, c'est lui; renvoyez-le. Que ferait-il dans le saint lieu? C'est moi qu'il veut enlever.

FAUST.

Il faut que tu vives.

MARGUERITE.

Tribunal de Dieu, je m'abandonne à toi!

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Viens, viens, ou je te livre à la mort avec elle.

MARGUERITE.

Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi: troupes sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c'est ton sort qui m'afflige....

MÉPHISTOPHÉLÈS

Elle est jugée.

Des voix du ciel s'écrient

Elle est sauvée.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Suis-moi.

Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement son ami.

Faust! Faust!

La pièce est interrompue après ces mots. L'intention de l'auteur est sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la vie de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue.

XLIX

Mais le génie de madame de Staël s'élève encore avec le sujet dans le troisième volume de l'_Allemagne_, qui traite de la philosophie, de la conscience, de la liberté, de la politique. Elle plane en philosophe, en moraliste, en citoyen, en homme d'État, sur tous les ouvrages qu'elle analyse; et comme un créateur, elle complète tout ce qu'elle touche. Les mépris du matérialisme sont sublimes.

«Les preuves de la spiritualité de l'âme ne peuvent se trouver dans l'empire des sens, le monde visible est abandonné à cet empire; mais le monde invisible ne saurait y être soumis; et si l'on n'admet pas des idées spontanées, si la pensée et le sentiment dépendent en entier des sensations, comment l'âme, dans une telle servitude, serait-elle immatérielle? Et si, comme personne ne le nie, la plupart des faits transmis, les sens sont sujets à l'erreur, qu'est-ce qu'un être normal qui n'agit que lorsqu'il est excité par des objets extérieurs et par des objets même dont les apparences sont souvent fausses?

«Un philosophe français a dit, en se servant de l'expression la plus rebutante, _que la pensée n'était autre chose qu'un produit matériel du cerveau_. Cette déplorable définition est le résultat le plus naturel de la métaphysique qui attribue à nos sensations l'origine de toutes nos idées. On a raison, si c'est ainsi, de se moquer de ce qui est intellectuel, et de trouver incompréhensible tout ce qui n'est pas palpable.

«Si notre âme n'est qu'une matière subtile, mise en mouvement par d'autres éléments plus ou moins grossiers, auprès desquels même elle a le désavantage d'être passive; si nos impressions et nos souvenirs ne sont que les vibrations prolongées d'un instrument dont le hasard a joué, il n'y a que des fibres dans notre cerveau, que des forces physiques dans le monde, et tout peut s'expliquer d'après les lois qui les régissent. Il reste bien encore quelques petites difficultés sur l'origine des choses et le but de notre existence, mais on a bien simplifié la question, et la raison conseille de supprimer en nous-mêmes tous les désirs et toutes les espérances que le génie, l'amour et la religion font concevoir; car l'homme ne serait alors qu'une mécanique de plus dans le grand mécanisme de l'univers: ses facultés ne seraient que des rouages, sa morale un calcul, et son culte le succès.