Cours familier de Littérature - Volume 26

Part 1

Chapter 13,750 wordsPublic domain

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE

XXVI

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

par M. DE LAMARTINE

TOME VINGT-SIXIÈME

PARIS ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR 9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 43)

1868

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

CLIe ENTRETIEN

MOLIÈRE ET SHAKESPEARE

I

Voilà Molière.

Voyons Shakespeare.

Jugeons ces deux représentants de deux grands peuples.

L'un est l'art dans un pays déjà civilisé: Molière.

L'autre est la nature dans un pays déjà cultivé aussi, mais sans goût encore. Voltaire a dit un _sauvage ivre_; nous ne dirons pas une telle grossièreté, mais nous disons un novice de génie dans un pays à l'aurore de sa littérature.

Ces deux hommes procèdent d'eux-mêmes et d'eux seuls; ils sortent l'un et l'autre de la même souche, la souche primitive de la population: l'artisan. Ils sont grands hommes par hasard. Nous avons vu comment Molière entre malgré sa famille dans une troupe de comédiens, où l'amour le convie et le retient; voyons comment Shakespeare échappe même à la famille et à l'amour pour aller entrer dans une troupe de comédiens aussi par la porte des plus ignobles emplois; ni dans l'un ni dans l'autre, aucune prétention, aucun système, le besoin de vivre, de gagner son pain; à côté du pain ils trouvent, par surcroît, la gloire. Nous nous acharnons en ce moment à attendre des légions de grands hommes par l'instruction obligatoire. J'attends plutôt les grands hommes par nécessité. Ce n'est pas la politique qui enfante le génie, c'est la nature.

ENTRETIEN CLI

II

Shakespeare arrive à Londres pauvre et inconnu. Il débute comme un _vendeur de contre-marques_ à la porte d'un de nos théâtres de boulevard. Il garde et promène les chevaux des spectateurs pendant que ceux-ci regardent la pièce. Ce triste métier lui donne un pain amer. À la fin, il s'élève de cette abjection au grade d'_aboyeur_, c'est-à-dire qu'il appelle les domestiques pour venir mettre le pied à l'étrier de leur maître. De temps en temps, il entre lui-même dans les coins obscurs de la salle et il boit l'avant-goût du talent dans la coupe du pauvre. Cela le fait réfléchir et il se dit: Ne pourrais-je pas en faire autant? Il laisse la bride de ses chevaux et il tente quelques _farces_ grossières qui font rire la _taverne_. N'est-ce pas la même chose que Molière suivant la Béjart en Languedoc et débutant, par amour, par les rapsodies de Sganarelle et de Georges Dandin, imitées de mauvais théâtres italiens?

III

Victor Hugo, après une consciencieuse et pénible étude, raconte ainsi la statistique de ces tréteaux.

«Les décors étaient simples. Deux épées croisées, quelquefois deux lattes signifiaient une bataille; la chemise par-dessus l'habit signifiait un chevalier; la jupe de la ménagère des comédiens sur un manche à balai signifiait un palefroi caparaçonné. Un théâtre riche, qui fit faire son inventaire en 1598, possédait «des membres de maures, un dragon, un grand cheval avec ses jambes, une cage, un rocher, quatre têtes de turcs et celle du vieux Méhémet, une roue pour le siége de Londres et une bouche d'enfer.» Un autre avait «un soleil, une cible, les trois plumes du prince de Galles avec la devise: ICH DIEN, plus six diables, et le pape sur sa mule.» Un acteur barbouillé de plâtre et immobile signifiait une muraille; s'il écartait les doigts, c'est que la muraille avait des lézardes. Un homme chargé d'un fagot, suivi d'un chien et portant une lanterne, signifiait la lune; sa lanterne figurait son _clair_. On a beaucoup ri de cette mise en scène de clair de lune, devenue fameuse par _le Songe d'une nuit d'été_, sans se douter que c'est là une sinistre indication de Dante. Voir l'_Enfer_, chant XX. Le morisque, épiant si le moment d'entrer en scène était venu, ou le menton glabre d'un comédien jouant les rôles de femme. _Glabri histriones_, dit Plaute. Dans ces théâtres abondaient les gentilshommes, les écoliers, les soldats et les matelots. On représentait là la tragédie de lord Buckhurst, _Gorboduc ou Ferrex et Porrex, la mère Bombic_, de Lily, où l'on entendait les moineaux crier _phip phip, le Libertin_, imitation du _Convivado de Piedra_ qui faisait son tour d'Europe, _Felix and Philiomena_, comédie à la mode, jouée d'abord à Greenwich devant la «reine Bess,» _Promos et Cassandra_, comédie dédiée par l'auteur George Whetstone à William Fletwood, recorder de Londres, le _Tamerlan_ et le _Juif de Malte_ de Christophe Marlowe, des interludes et des pièces de Robert Greene, de George Peele, de Thomas Lodge et de Thomas Kid, enfin les comédies gothiques, car, de même que la France a _l'Avocat Pathelin_, l'Angleterre a _l'Aiguille de ma commère Gurton_. Tandis que les acteurs gesticulaient et déclamaient, les gentilshommes et les officiers avec leurs panaches et leurs rabats de dentelle d'or, debout ou accroupis sur le théâtre, tournant le dos, hautains et à leur aise au milieu des comédiens gênés, riaient, criaient, tenaient des brelans, se jetaient les cartes à la tête, ou jouaient ensemble dans l'ombre, sur le pavé; parmi les pots de bière et les pipes, on entrevoyait le peuple. Ce fut par ce théâtre-là que Shakespeare entra dans le drame.

Tel était le théâtre vers 1580, à Londres, sous «la grande reine;» il n'était pas beaucoup moins misérable, un siècle plus tard, à Paris, sous «le grand roi;» et Molière, à son début, dut, comme Shakespeare, faire ménage avec d'assez tristes salles. Il y a, dans les archives de la Comédie-Française, un manuscrit inédit de quatre cents pages, relié en parchemin et noué d'une bande de cuir blanc. C'est le journal de Lagrange, camarade de Molière. Lagrange décrit ainsi le théâtre où la troupe de Molière jouait par ordre du sieur de Rataban, surintendant des bâtiments du roi: «... trois poutres, des charpentes pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine.» Ailleurs, en date du dimanche 15 mars 1671, il dit: «La troupe a résolu de faire un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au dit jour 15, n'avait été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages.» Quant à l'éclairage et au chauffage de cette salle, particulièrement à l'occasion des frais extraordinaires qu'entraîna la _Psyché_, qui était de Molière et de Corneille, on lit ceci: «chandelles, trente livres; concierge, à cause du feu, trois livres.» C'étaient là les salles que «le grand règne mettait à la disposition de Molière.»

IV

Shakespeare obtint à la fin un rôle muet dans une pièce; il fut chargé d'apporter son casque au géant Agrapardo.

En 1589, il écrivit sa première pièce _Periclès_, qui frappa quelques lecteurs; en 1597 il écrivit _Roméo et Juliette_, copie exacte d'un _libretto_ italien, solennisé et éternisé par une touchante et sublime déclamation de Shakespeare. Six ans après, il écrivit et représenta _Hamlet_, puis _Othello_, puis la belle tragédie historique de la mort de Jules César. Il ne livrait point de manuscrit, il écrivait chaque rôle de la pièce sur des feuilles détachées qu'il distribuait à ses acteurs. Après la mort de son père, en 1599, il devint chef de troupe et entrepreneur de théâtre.

Mort obscur quelques années après, il ne ressuscita un peu que sous la Restauration, et donna alors, sous le nom de Davenant, réputé son fils, ses pièces. Dryden le déclara hors d'usage; on abattit sa maison, on coupa son mûrier, tout fut dit.

Voltaire, en revenant d'Angleterre en 1728, en parle, comme on sait: _barbare de génie, sauvage ivre_. Sa gloire fut ainsi ensevelie jusqu'au grand comédien Garrik, qui la fit revivre. Depuis Garrik, elle redevint immense; elle dépassa même la portée du réel. La vraie immortalité a le temps d'attendre, elle est éternelle. Hugo en fait plus qu'un homme, une date du genre humain. Examinons juste ce qu'il mérite; prenons ses pièces, et voyons qui juge mieux de Hugo ou de Voltaire.

V

Hugo dit: «Shakespeare, c'est le globe dans la sphère; il y a le tout, il y a l'homme. Ici, le mystère extérieur; là, le mystère intérieur. Lucrèce, c'est l'être; Shakespeare, c'est l'existence. De là tant d'ombre dans Lucrèce; de là tant de fourmillement dans Shakespeare. L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas interdit à Shakespeare. La terre voit et parcourt le ciel; elle le connaît sous ses deux aspects, obscurité et azur, doute et espérance. La vie va et vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte de parenthèse énigmatique entre la naissance et l'agonie, entre l'oeil qui s'ouvre et l'oeil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a l'inquiétude. Lucrèce est; Shakespeare vit. Dans Shakespeare, les oiseaux chantent, les buissons verdissent, les coeurs aiment, les âmes souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les foules parlent, le vaste songe éternel flotte. La séve et le sang, toutes les formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de Shakespeare sont hantés par les spectres. Shakespeare est frère de Dante. L'un complète l'autre. Dante incarne tout le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme ces deux régions, nature et surnaturalisme, qui nous apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le fond; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantôme dans Shakespeare. La tête de mort passe des mains de Dante dans les mains de Shakespeare; Ugolin la ronge, _Hamlet_ la questionne. Peut-être même dégage-t-elle un sens plus profond et un plus haut enseignement dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait tomber des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne sont pas moins éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un comme dans l'autre, il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en déborde; partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c'est lui, et en même temps, c'est vous. Comme Homère, Shakespeare est élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, surgissent à toutes les crises décisives de l'humanité; ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère marque en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe; Shakespeare marque la fin du moyen âge. Cette clôture du moyen âge, Rabelais et Cervantès la font aussi; mais, étant uniquement railleurs, ils ne donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie; c'était là leur tâche, ils l'ont faite.

«Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantès, Shakespeare, ceci est l'oeuvre des immortels géants de l'esprit humain.--Aux yeux des songeurs, ces génies occupent des trônes dans l'idéal.»

Cette strophe n'a qu'un défaut: elle exagère, elle n'est pas vraie; l'enthousiasme y devient engouement.

VI

Examinons ce qui justifie cet engouement devenu immortalité dans le nom et dans l'oeuvre de Shakespeare; prenons le point culminant de cette oeuvre; selon moi, c'est le drame de _Macbeth_.

Qu'est-ce que _Macbeth_? c'est l'_assassinat_ politique, l'ambition jusqu'à la mort, jusqu'au délire, jusqu'au remords, jusqu'au désespoir. Régner ou mourir; mourir, non-seulement pour cette vie, mais même pour l'autre; mourir éternellement!

Macbeth, jeune et pur encore, est le héros de cette ambition. Il a une femme jeune, belle, ambitieuse aussi, lady Macbeth. L'amour se joint en elle à sa passion pour son mari, et dans son mari à sa passion pour elle; il est impossible que ces deux passions n'enfantent pas le monstre du forfait.

Le drame s'ouvre par un conciliabule de sorcières ou de fées du moyen âge, pendant une tempête, sur une bruyère montagneuse, aride et désolée. Elles y préparent leur enchantement et s'envolent à travers l'air impur.

Le roi d'Écosse, le vertueux Duncan, passe sur la bruyère; les combattants le rejoignent en armes et lui racontent les exploits de Macbeth et de Banquo, ses deux généraux, qui ont vaincu le roi de Norwége et les troupes insurgées de son propre pays, dirigées par le _thane de Cawdor_. Le récit de leurs exploits est homérique et héroïque, comme ces combats primitifs des héros du Nord; il enthousiasme le roi Duncan de reconnaissance et d'admiration pour Macbeth. Le roi lui donne en souveraineté le pays qu'il a reconquis, et la scène change (_Macbeth et Banquo_). «Salut à Macbeth, qui est roi!» s'écrient les sorcières.

Angus, messager du roi Duncan, les aborde et les invite à se rendre au palais de Fores pour y recevoir l'hospitalité. Ils le suivent.

SCÈNE V

À Inverness.--Un appartement du château de Macbeth.

ENTRE LADY MACBETH, lisant une lettre de Macbeth.

«Les sorcières sont venues à moi au jour du succès, et j'ai appris par le plus incontestable témoignage qu'en elles résidait une intelligence plus qu'humaine. Lorsque je brûlais de leur faire d'autres questions, elles se sont confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore éperdu de surprise, lorsque des envoyés du roi sont venus me saluer _thane de Cawdor_. C'était sous ce titre que les soeurs du Destin s'étaient d'abord adressées à moi, me renvoyant ensuite aux événements à venir par ces autres paroles: _Salut, toi qui seras roi_. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître, chère compagne de ma grandeur: je n'ai pas voulu te frustrer de ta portion de joie, en te laissant ignorer les grandes destinées qui me sont promises. Place ceci dans ton coeur. Adieu.»--(_Lady Macbeth reprend en rêvant_:)

Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a prédit.--Cependant, je crains ta nature trop abondamment composée du lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais bien t'agrandir, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais pas accompagnée du crime: ce que tu veux orgueilleusement, tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas être déloyal, et cependant tu voudrais acquérir déloyalement. Noble Glamis, ce que tu veux obtenir te crie: «Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir.» Voilà ce que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait. Hâte-toi d'arriver, que je transmette à ton oreille le courage qui m'anime, et que ma langue valeureuse dompte tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle semblent, d'accord, vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur._) Quelles nouvelles apportes-tu?

LE SERVITEUR.

Le roi arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Il faut que tu aies perdu le sens. Ton maître n'est-il pas avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il m'aurait avertie de me préparer à recevoir le roi.

LE SERVITEUR.

Avec votre permission, rien n'est plus vrai; notre thane est en chemin: un de mes camarades a été chargé de le devancer. Hors d'haleine, et presque mort de fatigue, à peine a-t-il eu la force d'accomplir son message.

LADY MACBETH.

Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le serviteur sort._) La voix est près de manquer au corbeau lui-même, dont les croassements annoncent l'entrée fatale de Duncan dans l'intérieur de mes murailles.--Venez, venez, esprits qui excitez les pensées homicides; dépouillez-moi de mon sexe en cet instant, et remplissez-moi du sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds, remplissez-moi de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang; fermez tout accès, tout passage aux remords; et que la nature, par aucun retour d'une pitié repentante, ne vienne ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution. Venez dans mes mamelles changer mon lait en fiel, ministres du meurtre; venez, quelque part que vous soyez, substances invisibles, occupées à épier le moment de nuire au genre humain.--Viens, épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumées de l'enfer, afin que mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu'il va faire, et que le ciel ne puisse, perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier: _Arrête! arrête!_--(_Entre Macbeth._) Illustre Glamis, digne Cawdor, élevé encore au-dessus de ces deux titres par le salut qui les a suivis, ta lettre m'a transportée au delà de ce présent rempli d'ignorance, et je sens déjà l'avenir exister pour moi.

MACBETH.

Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.

LADY MACBETH.

Et quand part-il d'ici?

MACBETH.

Demain; c'est son projet.

LADY MACBETH.

Oh! jamais le soleil ne verra ce demain.--Votre visage, mon cher thane, est un livre où l'on pourrait lire d'étranges choses. Pour cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le maintien qui convient à la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue donnent la bienvenue; paraissez tel que la fleur innocente, mais que le serpent soit caché dessous. Il faut avoir soin de l'hôte qui nous arrive: c'est moi que vous chargerez de dépêcher le grand ouvrage de cette nuit, après lequel nos nuits et nos jours ne reconnaîtront plus d'autre règle que le pouvoir souverain.

MACBETH.

Nous en reparlerons.

LADY MACBETH.

Songez seulement à montrer un visage serein: changer de visage est toujours un signe de crainte.--Laissez tout le reste à mes soins.

(Ils sortent.)

VII

Le roi Duncan entre avec sa suite, plein de joie et de confiance, il parcourt du regard le château de Macbeth, où il a pris asile.

SCÈNE VI

Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.--(Hautbois. Cortége composé des gens de Macbeth.)

entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS; suite.

DUNCAN.

Ce château occupe une riante situation; l'air, doux et léger, pénètre agréablement dans les sens calmés.

BANQUO.

Cet hôte des étés, le martinet, habitant des temples, cherchant en ces lieux le séjour qu'il aime, nous annonce que l'haleine des cieux les caresse avec amour. Pas une frise saillante, pas une corniche, pas un seul angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et se voient fréquemment, je l'ai remarqué, l'air est toujours pur.

(Entre lady Macbeth.)

DUNCAN.

Voyez, voilà notre honorable hôtesse.--L'amitié qui s'attache à nous nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore avec des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de nous récompenser de vos peines, et à nous remercier de l'embarras que nous vous donnons.

LADY MACBETH.

Tout notre effort, fût-il doublé et redoublé, ne serait qu'une faible et solitaire offrande à opposer à ce large amas d'honneurs dont votre majesté accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières, nous laissent sous l'engagement de prier pour vous.

DUNCAN.

Où est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et voulions être son introducteur auprès de vous; mais il est bon cavalier, et la force de son amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre sa maison avant nous. Belle et noble lady, nous serons votre hôte pour cette nuit.

LADY MACBETH.

Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mêmes, les leurs et tout ce qu'ils possèdent, que comme des biens tenus en compte, pour les faire sans cesse, et selon le plaisir de votre grandeur, servir à la balance de ce qu'elle a droit de réclamer comme sien.

DUNCAN.

Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers notre hôte; nous l'aimons grandement et continuerons de répandre sur lui nos bienfaits.--Avec la permission de notre hôtesse.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

Toujours à Inverness.--Un appartement dans le château de Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.

Entrent et passent sur le théâtre un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et des choses de service. Entre ensuite MACBETH.

MACBETH.

Si, lorsque ce sera fait, c'était fini, le plus tôt fait serait le meilleur. Si l'assassinat tranchait à la fois toutes ses conséquences, et que le moment qui le termine lui livrât le succès; qu'après ce seul coup on pût dire: Voilà tout, voilà qui finit tout, au moins ici-bas, sur ce rivage, sur cette île étroite du temps, nous jetterions au hasard la vie à venir.--Mais, en pareil cas, nous subissons toujours cet arrêt, que les sanglantes leçons enseignées par nous tournent, une fois apprises, à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main toujours égale, fait accepter à nos propres lèvres le calice empoisonné que nous avons composé nous-mêmes.--Il est ici sous la foi d'une double sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux puissants motifs contre cette action; ensuite je suis son hôte et devrais fermer la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau. D'ailleurs ce Duncan est né d'un caractère si doux, il a rempli sa tâche de roi d'une manière si irréprochable, que ses vertus, comme des anges à la voix de trompette, s'élèveront contre la damnable atrocité du crime de sa destruction; et la pitié, semblable à un pauvre petit nouveau-né tout nu, fendant les tourbillons, ou portée comme un chérubin au ciel sur les invisibles courriers de l'air, frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de cette action que leurs larmes en éteindront le souffle du vent. Je n'ai pour presser les flancs de mon projet d'autre éperon que cette ambition qui, s'élançant et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse sur lui.--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien, quelles nouvelles?

LADY MACBETH.

Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous quitté la salle?

MACBETH.

M'a-t-il demandé?

LADY MACBETH.

Sans doute; ne le saviez-vous pas?

MACBETH.

Nous n'avancerons pas plus loin dans ce dessein. Il vient de me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les classes une réputation brillante comme l'or, dont je dois me parer dans l'éclat de sa première fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.

LADY MACBETH.

Était-elle dans l'ivresse cette espérance dont vous vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi depuis? et ne se réveille-t-elle maintenant que pour devenir si pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle a fait de si bon coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton amour pour moi. Craindras-tu de montrer tes actions et ta puissance égales à ton désir? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l'ornement de la vie pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le pauvre chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse auprès du _je voudrais bien_!

MACBETH.

Laisse-moi en paix, je t'en prie; j'ose tout ce qui appartient à un homme: celui qui ose davantage n'en est pas un.

LADY MACBETH.