Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 9
Côme, en mourant, laissa son héritage à Pierre de Médicis, son fils, et son génie à Laurent de Médicis, son petit-fils. Pierre était sensé, mais infirme, il ne devait pas vivre longtemps; il cultiva l'esprit de Laurent par des voyages et l'initia promptement aux grandes affaires. Les Pitti et les Acciajuoli, familles puissantes, tentèrent de conspirer contre Pierre, mais furent abandonnés par le chef des conjurés, Luca Pitti, qui retomba dans la misère et perdit tout crédit sur le peuple. Le magnifique palais Pitti, qui ne garda que son nom, ne put être achevé alors et devint plus tard le palais des Médicis.
Les Florentins, attaqués près de Bologne par la ligue des Sforzes, des Vénitiens et autres États de la basse Italie, et secourus par le roi de Naples, livrèrent une bataille, racontée par Machiavel, et dans laquelle personne ne perdit la vie. Les deux partis se retirèrent pour aller prendre des quartiers d'hiver. Pierre, rassuré par la paix, s'occupa de ce qui avait fait la gloire et la puissance de son père, Côme. Ses deux fils, Laurent et Julien de Médicis, donnèrent à Florence de magnifiques tournois, célébrés par les poëtes et particulièrement par Politien, très-jeune homme dont les vers révélèrent le génie antique. Julien et son frère se rencontrèrent peu de temps après dans les bois et dans le monastère de Camaldoli, solitude à la fois solennelle et gracieuse, voisine de Valombreuse, avec d'autres poëtes et philosophes toscans. Leur rencontre et leurs entretiens rappellent les doux loisirs de Boccace pendant la peste qui consterna Florence.
Landino, un des interlocuteurs, raconte ainsi cette entrevue sous le titre de _Conversations aux Camaldules_:
Dans l'introduction de cet ouvrage, Landino nous apprend qu'étant parti de sa maison de Cosentina, avec son frère Pierre, pour aller à un monastère dans le bois de Camaldoli, il y trouva Laurent et Julien de Médicis, qui venaient d'arriver, avec Alamanni Rinuccini, et Pierre et Donato Acciajuoli, tous hommes d'un savoir et d'une éloquence distingués, et qui s'étaient singulièrement appliqués à l'étude de la philosophie. Le plaisir qu'ils eurent d'abord à se rencontrer fut encore augmenté par l'arrivée de Leo Battista Alberti, qui, en revenant de Rome, avait rencontré Marsile Ficino, et l'avait engagé à passer avec lui le temps des chaleurs de l'automne dans la retraite délicieuse de Camaldoli. Mariotto, abbé du monastère, présenta les uns aux autres ses doctes amis; et le reste du jour, car c'était vers le soir que cette rencontre eut lieu, se passa à écouter les discours d'Alberti, dont Landino nous peint le génie et les talents sous le jour le plus favorable.
«Le lendemain, toute la compagnie, après l'accomplissement des devoirs religieux, se rendit, à travers les bois, sur le sommet d'une colline, et arriva bientôt dans un lieu solitaire, où les branches étendues d'un hêtre touffu ombrageaient une source d'eau transparente. Là, Alberti commença l'entretien en remarquant qu'on peut regarder comme jouissant d'un bonheur solide et réel ceux qui, après avoir perfectionné leur esprit par l'étude, peuvent se soustraire de temps en temps au fardeau des affaires publiques et à la sollicitude des intérêts privés, et, dans quelque retraite solitaire, se livrer sans contrainte à la contemplation de l'immense variété d'objets que présentent la nature et le monde moral. «Mais si c'est une occupation convenable aux hommes qui cultivent les sciences, elle est encore plus nécessaire pour vous, continua Alberti en s'adressant à Laurent et à Julien; pour vous, que les infirmités toujours croissantes de votre père mettront probablement bientôt dans le cas de prendre la direction des affaires de la république. En effet, mon cher Laurent, quoique vous ayez donné des preuves d'un mérite et d'une vertu qui semblent à peine appartenir à la nature humaine; quoiqu'il n'y ait point d'entreprise, si importante qu'elle soit, dont on ne puisse espérer de voir triompher cette prudence et ce courage que vous avez développés dès vos plus jeunes années; et quoique les mouvements de l'ambition, et l'abondance de ces dons de la fortune qui ont si souvent corrompu des hommes dont les talents, l'expérience et les vertus donnaient les plus hautes espérances, n'aient jamais pu vous faire sortir des bornes de la justice et de la modération, vous pouvez néanmoins, pour vous-même et pour cet État dont les rênes vont bientôt vous être confiées, ou plutôt dont la prospérité repose déjà en grande partie sur vos soins, tirer de grands avantages de vos méditations solitaires ou des entretiens de vos amis sur l'origine et la nature de l'esprit humain: car il n'y a point d'homme qui soit en état de conduire avec succès les affaires publiques, s'il n'a commencé par se faire des habitudes vertueuses, et par enrichir son esprit des connaissances propres à lui faire distinguer avec certitude pour quel but il a été appelé à la vie, ce qu'il doit aux autres et ce qu'il se doit à lui-même.»
Alors commença entre Laurent et Alberti une conversation dans laquelle ce dernier s'attache à montrer que, comme la raison est le caractère distinctif de l'homme, l'unique moyen pour lui d'atteindre à la perfection de sa nature, c'est de cultiver son esprit, en faisant entièrement abstraction des intérêts et des affaires purement mondaines. Laurent, qui ne se borne pas à jouer un rôle passif dans cet entretien, combat des principes qui, poussés à la rigueur, isoleraient l'homme et le rendraient étranger à ses devoirs; il soutient qu'on ne doit pas séparer la vie contemplative de la vie active, mais que l'une doit servir de base et de moyen de perfection à l'autre. Il appuie son opinion par une telle variété d'exemples, qu'il est aisé d'apercevoir que, bien que le but de Landino, sous le nom d'Alberti, fût d'établir les purs dogmes du platonisme, c'est-à-dire que la contemplation abstraite de la vérité constitue seule l'essence du vrai bonheur, Laurent avait élevé des objections auxquelles l'ingénuité du philosophe, dans la suite de l'entretien, n'ôte presque rien de leur force. Le jour suivant, Alberti, continuant de traiter le même sujet, explique à fond la doctrine de Platon sur le but et la véritable destination de la vie humaine, et il s'attache à l'éclaircir par les opinions des plus célèbres sectateurs de ce philosophe. Enfin, Alberti consacre les entretiens du troisième et du quatrième jour à un commentaire sur l'_Énéide_, et il tâche de démontrer que, sous le voile de la fiction, le poëte a prétendu représenter les dogmes principaux de cette philosophie qui a été le sujet des discussions précédentes. Quoi qu'on puisse penser de l'exactitude d'un pareil jugement, il est certain qu'il y a dans ce poëme beaucoup de passages qui paraissent fortement appuyer cette opinion. Au reste, l'idée mise en avant par Alberti est appuyée d'une érudition si étendue et si variée, que son commentaire dut être extrêmement amusant pour ses jeunes auditeurs.
«Il ne faut pas pourtant s'imaginer qu'au milieu de ses études et de ses occupations sérieuses, Laurent fût insensible à cette passion qui, dans tous les temps, a été l'âme de la poésie, et qu'il a représentée dans ses propres écrits avec tant de philosophie et sous des aspects si variés. L'amour est en effet le sujet auquel il a consacré une grande partie de ses ouvrages: mais il est un peu étrange qu'il n'ait pas cru devoir, dans aucune circonstance, nous apprendre le nom de sa maîtresse; il n'a pas même voulu lui donner un nom poétique, et satisfaire au moins jusque-là notre curiosité. Pétrarque avait sa Laure, et Dante sa Béatrix; mais Laurent s'est appliqué avec soin à cacher le nom de la souveraine de ses affections, laissant aux mille descriptions brillantes qu'il a faites de sa rare beauté et de ses perfections le soin de la faire connaître. Ordinairement, c'est l'amour qui fait les poëtes; mais, chez Laurent il paraît que ce fut la poésie qui fit naître l'amour. Voici les circonstances de cet événement, telles qu'il les a rapportées lui-même: «Une jeune dame douée de grandes qualités personnelles et d'une extrême beauté mourut à Florence: comme elle avait été l'objet de l'amour et de l'admiration générale, elle fut universellement regrettée; et cela n'était pas étonnant, puisque, indépendamment de sa beauté, ses manières étaient si engageantes, que chacun de ceux qui avaient eu occasion de la connaître se flattait d'avoir la première place dans son affection. Sa mort causa la plus vive douleur à ses adorateurs; et comme on la portait au tombeau, le visage découvert, ceux qui l'avaient connue pendant sa vie s'empressaient d'attacher leurs derniers regards sur l'objet de leur adoration, et accompagnaient ses funérailles de leurs larmes[15].
_Morte bella parea nel suo volto._ (PETR.) Dans ses traits enchanteurs la mort paraissait belle.
[Note 15: Cette circonstance singulière, comparée avec la preuve que l'on peut tirer d'une des épigrammes de Politien, nous autorise à croire que cette dame était la maîtresse de Julien, la belle Simonetta, dont nous avons déjà parlé.
_In Simonettam._
Dum pulchra effertur nigro Simonetta feretro, Blandus et examini spirat in ore lepos, Nactus Amor tempus quo non sibi turba caveret, Jecit ab occlusis mille faces oculis: Mille animos cepit viventis imagine risus: Ac Morti insultans, Est mea, dixit, adhuc; Est mea, dixit, adhuc; nondum totam eripis illam, Illa vel exanimis militat ecce mihi. Dixit et ingemuit.--Neque enim satis apta triumphis Illa puer vidit tempora--sed lacrymis. (POLIT., _Epigr._ in op. Ald., 1498.)]
«Cette perte cruelle fut déplorée par tout ce qu'il y avait à Florence d'hommes spirituels et éloquents; ils s'empressèrent de célébrer, soit en vers, soit en prose, la mémoire d'une personne si accomplie. Je composai aussi quelques sonnets sur ce sujet; et pour les rendre plus touchants, je m'efforçai de me persuader que j'avais perdu moi-même l'objet de mon amour, et de faire naître dans mon âme tous les sentiments qui pouvaient me rendre capable d'émouvoir la compassion des autres. Entraîné par cette illusion, je me mis à considérer combien était cruelle la destinée de ceux qui l'avaient aimée; ensuite j'examinai s'il y avait dans cette ville quelque autre dame qui méritât tant d'honneurs et de louanges, et je pensai à la félicité dont jouirait un mortel assez heureux pour rencontrer un objet si digne de ses vers. Je cherchai donc pendant quelque temps, sans avoir la satisfaction de rencontrer une personne qui méritât, du moins autant que j'en pouvais juger, un attachement constant et sincère; mais, comme j'étais près de renoncer à tout espoir de succès, le hasard me fit rencontrer ce qui jusque-là s'était refusé à mes recherches les plus obstinées, comme si le dieu d'amour eût voulu choisir ce moment pour me donner une preuve irrésistible de sa puissance. Il se fit une fête publique à Florence, et tout ce qu'il y avait de noble et de beau dans la ville s'y trouvait. J'y fus entraîné malgré moi, en quelque sorte, par plusieurs de mes compagnons, et sans doute aussi par ma destinée: car depuis un certain temps j'évitais ces sortes de spectacles, ou si quelquefois je m'y rendais, c'était moins par goût pour ces amusements que par égard pour l'usage. Parmi les dames que cette fête avait rassemblées, j'en remarquai une dont les manières étaient si douces et si séduisantes, que je ne pus m'empêcher de dire en la regardant: _Si cette dame a l'esprit, la délicatesse et les perfections de celle qui mourut il n'y a pas longtemps, il faut avouer qu'elle lui est bien supérieure par l'éclat de sa beauté._
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«M'abandonnant donc à ma passion, je cherchai, par tous les moyens possibles, à découvrir si les charmes de sa conversation répondaient à ceux de sa figure; et alors je trouvai un assemblage de qualités si extraordinaires, qu'il était difficile de dire si les grâces de son esprit l'emportaient sur celles de sa personne. Ses traits étaient, comme je l'ai déjà dit, d'une beauté ravissante, et elle avait le teint d'une fraîcheur admirable. Son maintien était sérieux sans être sévère; ses manières affables et pleines d'amabilité, sans être légères ni communes. Ses yeux, d'un éclat doux et majestueux, n'annonçaient ni orgueil ni mélancolie; sa taille était si parfaitement proportionnée, qu'on la distinguait, au milieu des autres femmes, par un air de dignité imposante, exempt néanmoins de toute espèce de prétention ou d'affectation. À la promenade, à la danse et dans les autres exercices propres à développer les charmes extérieurs, tous ses mouvements étaient pleins de grâce et de décence.--Ses idées étaient toujours justes et frappantes, et m'ont fourni le sujet de quelques-uns de mes sonnets; elle parlait toujours à propos, toujours avec tant de convenance, qu'il n'y avait rien à ajouter, rien à retrancher à ce qu'elle avait dit. Quoique ses observations fussent souvent fines et piquantes, elle y mettait tant de réserve et de modération, que jamais on ne s'en offensait. Son esprit l'élevait au-dessus de son sexe, mais sans lui donner la plus légère apparence de vanité ou de présomption; et elle s'était garantie d'un défaut trop commun parmi les femmes, qui, lorsqu'elles se croient de l'esprit et de la pénétration, deviennent pour la plupart insupportables. Le détail de toutes ses qualités brillantes m'entraînerait trop loin du but que je me suis proposé. Je finirai donc en affirmant qu'il n'y a rien de ce qu'on peut désirer dans une femme d'une beauté et d'un mérite accomplis qui ne se trouvât en elle au plus haut degré. Ces rares perfections me captivèrent au point, que bientôt il n'y eut pas une puissance ou une faculté de mon corps ou de mon âme qui ne fût asservie sans retour; et je ne pouvais m'empêcher de considérer la dame dont la mort avait causé tant de douleurs et de regrets comme l'étoile de Vénus, dont l'éclat du soleil éclipse et fait disparaître entièrement les rayons.» Telle est la description que Laurent nous a laissée de l'objet de sa passion, dans le commentaire qu'il a fait sur le premier sonnet qu'il écrivit à sa louange[16]; et à moins que l'on n'en mette une grande partie sur le compte de l'amour, toujours partial dans ses jugements, il faut avouer qu'il y a eu bien peu de poëtes assez heureux pour trouver un objet aussi propre à exciter leur enthousiasme, et à justifier les transports de leur admiration.
[Note 16: Voici cette première production poétique de l'amour de Laurent:
Lasso a me, quando io son la dove sia Quell' angelico, altero e dolce volto, Il freddo sangue intorno al core accolto Lascia senza color la faccia mia: Poi mirando la sua, mi par si pia Ch' io prendo ardire, e torna il valor tolto, Amor ne' raggi de' begli occhi involto Mostra al mio tristo cor la cieca via; E parlandogli alhor, dice, io ti giuro Pel santo lume di questi occhi belli Del mio stral forza, e del mio regno onore, Ch' io saro sempre teco; e ti assicuro Esser vera pieta che mostran quelli: Credogli lasso! e da me fugge il cor.]
«Les effets de cette passion sur le coeur de Laurent furent tels qu'on pouvait les attendre d'une âme jeune et sensible. Au lieu de se plaire, comme auparavant, au milieu des fêtes magnifiques, du tumulte de la ville et des embarras des affaires publiques, il sentit naître en lui un attrait inconnu pour le silence et la solitude; et il se plaisait à associer l'idée de sa maîtresse aux impressions que produisait sur son âme le spectacle varié de la nature champêtre[17]. Cette passion devint le sujet habituel de ses vers, et il nous reste de lui un nombre considérable de sonnets de _canzoni_, et d'autres compositions poétiques, dans lesquels, à l'exemple de Pétrarque, tantôt il célèbre la beauté de sa maîtresse et les qualités de son esprit en général, tantôt il s'arrête sur une des perfections particulières de sa figure ou de son âme, d'autres fois il s'attache à décrire les effets de sa passion; il les peint et les analyse avec toute la finesse et toute la grâce possibles, jointes à une grande perfection de poésie et quelquefois même à une philosophie profonde.
[Note 17: Le sonnet suivant exprime bien tous ces sentiments:
Cherchi chi vuol le pompe, e gli alti onori, Le piazze, e tempi, e gli edifici magni, Le delicie, il tesor qual accompagni Mille duri pensier, mille dolori: Un verde praticel, pien di bei fiori, Un rivolo che l'herba intorno bagni, Un angeletto che d'amor si lagni, Acqueta molto meglio i nostri ardori: L'ombrose selve, i sassi, e gli alti monti, Gli antri oscuri, e le fere fuggitive, Qualche leggiadra ninfa paurosa; Quivi veggo io con pensier vaghi e pronti, Le belle luci, come fossin vive. Qui me le toglie or una or altra cossa.]
«Après le tableau que nous venons de faire de la passion de Laurent, on peut se permettre sans doute de demander quel était l'objet d'un amour si délicat, quel était le nom de cette femme qu'il adore sans la désigner autrement que d'une manière vague, qu'il célèbre sans la nommer. Heureusement que les amis de Laurent ne se piquèrent pas, sur ce point, d'autant de discrétion que lui: Politien, dans son poëme sur Julien, a célébré la maîtresse de Laurent sous le nom de Lucretia; et Ugolino Verini, dans sa _Fiammetta_, a adressé à cette dame un poëme latin, en vers élégiaques, dans lequel il plaide avec beaucoup de chaleur en faveur de Laurent, et il prétend que, quelles que puissent être ses rares perfections, elle trouve en lui un amant digne de toute sa tendresse. Valori nous apprend que Lucretia était de la noble famille des Donati, qu'elle était également distinguée par sa beauté et par sa vertu, et qu'elle descendait de ce Curtio Donato que ses hauts faits militaires avaient rendu célèbre dans toute l'Italie[18].
[Note 18: VAL. in _Vita Laur._, p. 8.]
«Il est assez difficile de savoir si les assiduités de Laurent et les prières de ses amis parvinrent, à la fin, à fléchir la fierté avec laquelle il y a lieu de croire que Lucretia reçut ses premiers hommages. À en juger par les sonnets qu'il fit à cette occasion, il éprouva tous les degrés et toutes les vicissitudes de l'amour: il triomphe, il se désespère; il brûle, et la crainte le glace; il célèbre avec ravissement des jouissances ineffables, trop grandes, trop au-dessus d'un simple mortel, et il ne saurait s'empêcher d'applaudir à cette vertu sévère que ses plus ardentes sollicitations ne peuvent ébranler. Que conclure de tant de témoignages contradictoires? Laurent nous a donné lui-même le mot de cette énigme inconcevable. On peut juger, d'après le récit qu'il a fait de l'origine de sa passion, que Lucretia était la maîtresse du poëte, et non de l'homme: il cherchait un objet propre à fixer ses idées, à leur donner la force et l'effet nécessaires à la perfection de ses productions poétiques, et il trouva dans Lucretia un sujet convenable à ses vues, et digne de ses louanges; mais il s'arrêta à ce degré de réalité, et laissa à son imagination le soin d'embellir et d'orner l'idole à son gré. Tous les mouvements, tous les sentiments de sa dame occupent sans cesse sa pensée: elle sourit, ou elle s'irrite; elle refuse, ou elle est près de céder; elle est absente, ou présente; elle s'introduit le jour dans sa solitude, ou elle lui apparaît dans ses songes de la nuit, précisément au gré du caprice de l'imagination qui le guide. Au milieu de ces illusions délicieuses, Laurent fut obligé de redescendre aux tristes réalités de la vie. Il était alors dans sa vingt et unième année, et son père pensa qu'il était temps de l'attacher au lien conjugal; dans cette vue, il avait négocié un mariage entre Laurent et Clarice, fille de Giacopo Orsini, de la noble et puissante famille de ce nom, qui avait si longtemps disputé à Rome la prééminence à celle des Colonne. Soit que Laurent désespérât du succès de son amour, ou qu'il crût devoir faire céder ses sentiments à la voix de l'autorité paternelle, il est certain que, dès le mois de décembre de l'année 1468, il fut accordé avec une femme que probablement il n'avait jamais vue, et la cérémonie du mariage se fit dans le mois de juin de l'année suivante. Il paraît incontestable que le coeur de Laurent n'eut aucune part à la conclusion de ce mariage, à en juger par la manière dont il s'exprime à ce sujet dans ses Mémoires, où il nous apprend qu'_il prit ou plutôt qu'on lui donna Clarice Orsini pour femme_ [19]. Malgré cette indifférence apparente, on peut penser qu'ils eurent l'un pour l'autre une affection sincère; et tout nous autorise à croire que Laurent eut toujours pour elle des égards et une estime particulière. Leurs noces furent célébrées avec une grande magnificence. On donna deux fêtes militaires, dont l'une représentait un combat de cavalerie, et l'autre l'attaque d'une citadelle fortifiée.
[Note 19: Ricordi di Lor., _Appendix_, nº xi.]
X
Cependant l'état maladif de Pierre de Médicis, aggravé par les embarras du pouvoir et par les exigences de ses partisans, amena sa mort, en 1469. Sa veuve Lunegite lui survécut.
Tout était en paix. Alphonse d'Aragon régnait à Naples. Son règne était triomphant. Galéas Visconti gouvernait Milan, par ses vices plus que par ses vertus. Pie II, majestueux pontife, donnait à ses neveux les lambeaux des États voisins de Rome. Florence ne pouvait se maintenir et s'élever que par la politique et la littérature.
Laurent, que la faiblesse et l'infirmité de son père avaient mêlé au gouvernement, fut accompagné au Palais-Vieux, siége du pouvoir de la république, par les nombreux amis de sa maison. Ils le conjurèrent de prendre la direction du gouvernement comme de son patrimoine; il sentit qu'il ne pouvait impunément l'abdiquer. Un abîme était derrière lui, une audace devant; il préféra l'audace, mais il la voila de modestie et de légalité. Il n'usurpa rien; il reçut tout et se prépara à conquérir davantage de l'estime de ses concitoyens. Sans jalousie pour son frère Julien, jeune homme de dix-sept ans, très-distingué et déjà très-populaire par son goût pour les arts et pour les lettres, il lui donna les maîtres les plus éminents pour achever son éducation. L'amitié des deux frères servit d'exemple aux grands. Une légère insurrection de Bernardo Nardi, réprimée par Petrucci et par Ginori, citoyen de Florence, écrasa dans l'oeuf cette première tentative des ennemis des Médicis. Une ligue contre les Turcs, fomentée par le pape, rallia Florence aux Vénitiens. Son commerce avec l'Orient accrut ses richesses à la proportion d'un grand État. Laurent fonda Livourne et la marine toscane, et mit sous les auspices de la religion le commerce de son pays; il plaça sur la flotte douze jeunes gens des premières familles de Florence, et séduisit les grands seigneurs ottomans par la magnificence de ses présents: l'Égypte et ses trésors s'ouvrirent ainsi devant lui; il prit à bail toutes les mines d'Italie et s'empara ainsi, en bénéfice, de tous les immenses revenus intérieurs.