Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 8
Armar, guerrier fameux, vint à ma demeure et rechercha l'amour de Daura; il n'essuya pas de longs refus. Les amis de ce couple aimable concevaient, de leur union, de flatteuses espérances.
Le fils d'Odgal, Erath, furieux de la mort de son frère, qu'Armar avait tué, descend sur le rivage, déguisé en vieux matelot. Il laisse sa barque à flot. Ses cheveux semblaient blanchis par l'âge; son oeil était sérieux et calme. «La plus belle des femmes, dit-il, aimable fille d'Arnim, non loin d'ici s'élève dans la mer un rocher qui porte un arbre chargé de fruits vermeils. C'est là qu'Armar attend sa chère Daura. Je suis venu pour lui conduire son amante au travers des flots.»
La crédule Daura le suit: elle appelle Armar; mais l'écho du rocher répond seul à ses cris: «Armar, Armar, mon amant, pourquoi me laisses-tu dans ces lieux mourante de frayeur? Écoute, Armar, écoute, c'est Daura qui t'appelle.» Le perfide Erath regagne le rivage en éclatant de rire. Elle élève la voix, elle appelle son frère, son père: «Arindal! Armin!... quoi! personne pour secourir votre Daura?» Sa voix parvient jusqu'au rivage. Arindal descendait de la colline tout hérissé des dépouilles de la chasse: ses flèches retentissaient à son côté, son arc était dans sa main; cinq dogues noirs suivaient ses pas. Il voit le perfide Erath sur le rivage; il l'atteint, le saisit, l'attache à un chêne; de robustes liens enchaînent ses membres; il charge les vents de ses hurlements. Arindal s'élance dans le bateau, il monte sur les flots pour ramener Daura sur le rivage. Armar accourt et le prend pour le ravisseur: transporté de rage, il décoche sa flèche; elle vole, elle s'enfonce dans ton coeur, ô mon fils! tu meurs, au lieu du perfide Erath. La rame reste immobile. Mon fils tombe sur le rocher, se débat et meurt. Quelle fut ta douleur, ô Daura, quand tu vis le sang de ton frère couler à tes pieds!
Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette à la nage, résolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout à coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abîme et ne reparaît plus.
Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir les airs de ses plaintes. Son père entendait ses cris redoublés, et son père ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le rivage. J'entrevoyais ma fille à la faible clarté de la lune; toute la nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore parût, sa voix s'affaiblit par degrés et s'éteignit comme le murmure du zéphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait épuisé ses forces; elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...
Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempête descend de la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulève les flots, je vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher fatal. Souvent, lorsque la lune luit à son couchant, j'entrevois les ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble. Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point pitié d'Armin? Ne répondrez-vous jamais à sa voix? Hélas! ils passent et ne regardent point leur père. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère.
Tels étaient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les récits des temps passés. Les chefs accouraient de leur colline pour entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'éloges le chantre de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glacé ma langue, et mon âme est éteinte: j'entends encore quelquefois les ombres des bardes, et je tâche de retenir leurs chants mélodieux. Mais ma mémoire m'abandonne; j'entends la voix des années qui me crie en passant: «Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientôt étendu dans son étroite demeure, et nul barde ne célébrera sa renommée!»
Roulez sur moi, tristes années; et, puisque vous ne m'apportez plus de joie, que la tombe s'ouvre et reçoive Ossian; car ses forces sont épuisées. Les enfants des concerts sont allés jouir du repos; ma voix reste après eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier aperçoit de loin les derniers balancements des arbres.
* * * * *
Faut-il s'étonner que la poésie universelle ait pris un accent plus mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces chants? Que Goethe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une société tout entière, au sortir des immolations et des désespoirs de 1793, aient trouvé pour ces tristesses de la parole une sympathie qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre étaient devenues les muses sévères de ce temps.
XIX
Et ce goût passionné pour les poésies d'Ossian ne fut pas seulement un goût littéraire, une fantaisie d'imagination propre à la jeunesse et passager comme elle. Les hommes les plus sérieux de l'époque et les caractères les plus sévères partagèrent cet enthousiasme universel et se signalèrent par leur admiration pour cette _nouveauté antique_ qui enflamma tout le monde comme un incendie général. Nous n'avons jamais considéré le premier des Bonaparte comme une autorité en matière de goût poétique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais nous l'avons toujours reconnu le plus grand écrivain de son temps, et l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses passions ambitieuses ne l'emportaient pas à mille lieues, du triste et du vrai. Ses idées étaient des rêves, c'est pourquoi il les a portées jusqu'au surhumain. Il rêvait, en Égypte, quand il prétendait partir de Jaffa pour aller conquérir les Indes orientales avec une armée de Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille soldats après une campagne; et la misérable forteresse de Saint-Jean-d'Acre, après sept ou huit assauts, avait fait échouer toute son entreprise en Orient. Il rêvait, quand il préparait à Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rêvait, quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie, pour combattre la disette et les frimas. Il rêvait, quand il refusait la paix à Dresde, et il venait expier son rêve à Leipsick. Il rêvait, partant avec huit cents hommes de l'île d'Elbe, pour combattre l'Europe entière au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne fut qu'un rêve aussi inconsistant que son imagination. Le rêve, chez lui, anéantit sans cesse la réalité. Cet équilibre entre le possible et le chimérique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour ce qu'il avait conçu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le propre des hommes à imagination disproportionnée.
Je ne récuse donc pas le génie d'imagination du premier Napoléon en matière de goût poétique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus grand poëte armé de la France.
XX
Eh bien, ce grand poëte fut un des premiers à sentir avec enthousiasme la grandeur et la sauvage mélancolie des chants du barde écossais. De même qu'Alexandre fit construire une cassette d'or pour Homère, et emportait avec lui dans ses campagnes d'Ionie et de Perse, pour se faire un oreiller de ce chef-d'oeuvre de l'esprit humain, l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; de même Bonaparte, général et premier consul, emporte constamment dans sa voiture, parmi les cinq ou six volumes de prédilection qu'il feuilletait toujours, les poëmes d'Ossian; et quand on lui demandait pourquoi il se nourrissait si assidûment de ces chants: «C'est plus grand que nature, répondait-il à ses aides de camp, c'est sombre et mystérieux comme l'antiquité, c'est éclatant comme la gloire et grand comme la mort; de telles poésies sont la nourriture des héros!»
LAMARTINE.
FIN DE L'ENTRETIEN CXLVI.
Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.
CXLVIIe ENTRETIEN
DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE
OU
LES MÉDICIS
I
Un des plus étranges phénomènes du monde politique, c'est cette monarchie spiritualiste fondée, sans le secours des armes, au centre de l'Italie, dans le quatorzième siècle, par la famille des Médicis.
L'Italie, à cette époque, était (ce qu'elle est encore aujourd'hui) une contrée en formation, un recueil vivant de municipalités tendant à se constituer en nation: républiques maritimes, comme à Venise et à Gênes; républiques militaires, comme à Pise, Lucques, Sienne, etc.; monarchies féodales, comme à Ferrare, Ravenne, Bologne; théocraties, comme à Rome; royautés ou vice-royautés, comme à Naples et en Sicile; tyrannies, enfin, comme en Lombardie et en Piémont.
Des familles puissantes, telles que les Visconti, les Scala, les Borgia, la maison d'Este, régnaient passagèrement sur ces diverses contrées. Cours lettrées et élégantes à Ferrare, immortalisées par le Tasse et l'Arioste; démocraties féroces à Florence et à Pise, soulevant l'empire par des assassinats ou s'écroulant dans des anarchies turbulentes: telle alors était l'Italie.
II
En dehors de ces États mal assis, Rome, enrichie par ses alliances pontificales et fortifiée par ses alliances temporelles, tenait d'une main habile la balance de la politique italienne; elle croissait en force et en ascendant sur le monde. Rome luttait avec l'Allemagne, tantôt lui résistant comme parti guelfe au nom de l'indépendance sacrée de l'Italie, tantôt s'unissant à elle comme parti gibelin, au nom de l'ordre dans la Péninsule. C'est ce qui fait encore aujourd'hui que les plus grands esprits de l'Italie, tels que le Dante, bannis de leur patrie comme partisans de l'empire, sont vénérés comme patriotes, quoique ayant trahi leur pays en faveur des Gibelins, partisans de l'empereur.
Confusion et non-sens partout.
III
Au milieu de ce dédale d'hommes et de choses où chacun se trompe, en appliquant aux idées du présent les dénominations d'hier, une seule nation véritablement indépendante conservait une forte individualité: c'était la Toscane.
Les Toscans, la moelle de l'Italie proprement dite, avaient précédé les Romains de Romulus dans la civilisation de l'Italie, sous le nom mystérieux d'Étrusques. Leur existence, mystérieuse aussi, est restée un mystère, malgré les savantes recherches des historiens les plus érudits. Leur architecture dite _cyclopéenne_, où la main de l'homme conserve dans ses ouvrages l'empreinte monumentale et divine de la force des temps et de la rusticité de la nature, l'élégance dorienne de leurs ruines de temples, le dessin inexpliqué de leurs vases, plus grecs que la Grèce elle-même, et aussi naïfs que l'âge primitif de l'homme, tout cela atteste qu'une science inconnue de l'humanité civilisée a coulé aux bords de l'Arno des rochers de la Toscane.
Tout ce qu'on sait, c'est que les Étrusques, d'abord conquis, ont adouci les Romains et donné à leurs moeurs et à leur langue ce raffinement prématuré qui fait l'élégance des races.
IV
Les Romains les entraînèrent aisément dans leur courant de force et de gloire.
On les revoit, sous Catilina, prendre part aux guerres civiles et aux grandes séditions de la fin de la république; un grand nombre d'entre eux périrent héroïquement avec le chef des insurgés. Cicéron, consul alors, les foudroyait de son éloquence; César, indécis encore, les ménageait; il voulait profiter de la victoire sans se compromettre dans le combat.
V
Au commencement de leur établissement en Italie, les Toscans bâtirent dès lors Fiésole, village fortifié, sur la colline qui borde l'Arno. Puis ils descendirent dans la vallée et construisirent Florence sur les deux rives du fleuve. Le commerce et les arts s'y installèrent avec eux. Ils ne s'y donnèrent d'autre gouvernement que leurs moeurs, une espèce de république d'abeilles humaines, où le travail et la fortune firent les rangs, où l'autorité et le peuple démocratique luttaient quelquefois, s'entendaient le plus souvent, dans des élections turbulentes et où la popularité flottante créait et renversait tour à tour les grands citoyens et leurs partis.
C'était une république indécise, cherchant son aplomb et ne le trouvant plus. Pise, Sienne, Lucques, cités voisines, quelquefois alliées, plus souvent jalouses, combattaient tantôt pour, tantôt contre les Florentins. Rome aurait voulu les englober; la puissance et la politique des papes les menaçaient ou les caressaient à l'envi; mais le nerf républicain de Florence contenait les Romains des papes, et la fière indépendance des Toscans subsistait sous la déférence ecclésiastique.
VI
Le commerce, qui faisait les riches, ne devait pas tarder à faire les rois.
Dès l'année 1424, la famille des Médicis, alliée au pape Jean XXIII, apparaît dans l'histoire de Florence comme quelque chose de plus grand qu'un citoyen. Le pape se fit accompagner au concile de Constance par Côme de Médicis, dont la présence et le crédit devaient imposer le respect à ses ennemis. Il échoua dans sa brigue et revint découronné à Florence, où Côme lui donna néanmoins une généreuse hospitalité jusqu'à sa mort.
VII
Côme, immensément enrichi par l'économie et la modération héréditaire de sa maison, inspira de la jalousie à quelques magistrats principaux de la république; ils l'emprisonnèrent, puis le délivrèrent eux-mêmes en convertissant sa prison en exil de dix ans à Venise, ou à une distance de cent soixante et dix milles de Florence.
Moins d'un an après cet exil, Côme fut rappelé par l'inconstance ordinaire du peuple. Il rentra dans sa patrie, avec un grand nombre de savants ou de poëtes, fanatiques partisans des lettres grecques, et entre autres de Platon, le grand spiritualiste de l'antiquité. Il fonda une académie à Florence, et s'attacha ainsi la faveur des hommes de lettres de sa patrie. Les bibliothèques de Florence datent de lui.
Sa vie s'avançait dans ces douces occupations; il la voyait s'écouler avec une philosophique indifférence, il vivait surtout à la campagne.
Je suis allé souvent visiter ces simples monuments de son loisir champêtre, _Careggi_ et _Caffagiolo_, deux maisons carrées d'architecture presque rustique où rien ne sent le prince, mais le simple citoyen.
«Là il s'occupait du soin d'améliorer ses terres, dont il tirait un revenu considérable; mais ses plus heureux moments étaient ceux qu'il consacrait à l'étude des lettres et de la philosophie, ou au commerce et à la conversation des savants. Quand il faisait un séjour de quelque temps à sa maison de Careggi, il se faisait ordinairement accompagner par Ficino, dont il était devenu le disciple dans l'étude de la philosophie platonicienne, après avoir été son protecteur. Ficino avait entrepris, pour son usage, ces laborieuses traductions des ouvrages de Platon et de ses disciples, qui furent ensuite achevées et publiées pendant la vie et par les soins généreux de Laurent. Parmi les lettres de Ficino, on en trouve une de son vénérable protecteur, dans laquelle la trempe d'esprit de ce grand homme, et son ardeur à acquérir des connaissances, même dans l'âge le plus avancé, se peignent avec une grande vivacité. «Hier, dit-il, j'arrivai à Careggi, non pas tant avec le projet d'améliorer mes terres que de m'améliorer moi-même.--Venez me voir, Marsile, aussitôt que vous le pourrez, et n'oubliez pas d'apporter avec vous le livre de votre divin Platon _sur le souverain bien_.--Je présume que vous l'aurez déjà traduit en latin, comme vous me l'aviez promis; car il n'y a pas d'occupation à laquelle je me dévoue avec autant d'ardeur qu'à celle qui peut me découvrir la route du vrai bonheur. Venez donc, et ne manquez pas d'apporter avec vous la lyre d'Orphée.»
Quels que fussent les progrès de Côme dans la doctrine de son philosophe favori, il y a lieu de croire qu'il appliquait à la vie active et réelle les préceptes et les principes qui étaient pour les subtils dialecticiens de son siècle une source si abondante de disputes interminables. Quoique sa vie eût été si pleine et si utile, il regrettait souvent le temps qu'il avait perdu. Midas n'était pas plus avare de son or, dit Ficino, que Côme ne l'était de son temps.
«L'influence et les richesses que Côme avait acquises l'avaient, depuis longtemps, rendu l'égal des plus puissants princes de l'Italie, avec lesquels il aurait pu contracter des alliances par le mariage de ses enfants; mais, craignant qu'une pareille conduite ne le fît soupçonner d'avoir des projets contraires à la liberté de l'État, il aima mieux étendre son crédit parmi les citoyens de Florence par l'établissement de ses enfants dans les familles les plus distinguées de cette ville.
«Pierre, l'aîné de ses fils, épousa Lucretia Tornabuoni, de laquelle il eut deux enfants: Laurent, né le 1er janvier 1448, et Julien, né en 1453. Pierre eut aussi deux filles: Nannina, qui épousa Bernard Rucellai; et Bianca, qui fut mariée à Guglielmo, de la famille des Pazzi. Jean, le second fils de Côme, épousa Cornelia d'Alessandri, dont il eut un fils qui mourut très-jeune, et auquel lui-même ne survécut pas longtemps: il mourut en 1461, à l'âge de quarante-deux ans. Comme il avait toujours vécu sous l'autorité de son père, son nom ne se montre que rarement dans les pages de l'histoire: mais les mémoires littéraires attestent que, par ses talents naturels et par ses connaissances acquises, il ne dérogeait pas à cette ardeur pour les études, à cet attachement pour les hommes d'un savoir éminent qui avaient été l'apanage constant de sa famille.
«Outre ses enfants légitimes, Côme laissa aussi un fils naturel, Charles de Médicis, qu'il fit élever avec soin, et qui, par les vertus dont il donna l'exemple, effaça la tache de sa naissance. On pourrait excuser sur les moeurs de ce siècle une circonstance qui paraît démentir la gravité du caractère de Côme de Médicis: mais lui-même dédaigna une pareille apologie, et, reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, il voulut réparer auprès de la société l'atteinte qu'il avait portée à des règlements salutaires, en s'occupant avec intérêt de donner à son fils illégitime des principes de vertu et une existence honorable. Charles devint, par l'appui de son père, chanoine de Prato, et l'un des notaires apostoliques; et comme il résidait ordinairement à Rome, son père et ses frères eurent souvent recours à lui pour se procurer, par ses soins et par ses conseils, les manuscrits anciens et les autres précieux restes de l'antiquité, dont la possession était l'objet de leurs désirs.
«La mort de Jean de Médicis, sur lequel Côme avait placé ses principales espérances, et la faible santé de Pierre, qui le rendait incapable de supporter le travail des affaires publiques dans une ville aussi agitée que Florence, faisaient vivement craindre à ce grand homme qu'après son trépas la splendeur de sa famille ne s'éteignît tout à fait. Cette pensée répandait l'amertume sur ses derniers jours; et peu de temps avant sa mort, comme on le portait dans les appartements de son palais, au moment où il venait de recevoir la nouvelle de la mort de son fils, il s'écria avec un soupir: _Cette maison est trop grande pour une famille si peu nombreuse!_ Ces inquiétudes étaient justifiées, à quelques égards, par les infirmités qui affligèrent Pierre pendant le petit nombre d'années qu'il fut à la tête du gouvernement de la république; mais les talents de Laurent dissipèrent bientôt ces nuages d'un moment, et élevèrent sa famille à un degré d'illustration et d'éclat dont il est probable que Côme lui-même avait eu peine à se former l'idée.»
VIII
Bien qu'il fût âgé de soixante et quinze ans, sa taille élevée, la majesté de ses traits, la grâce de son visage, si conforme au titre de _Père de la patrie_ que les Florentins avaient d'eux-mêmes ajouté à son nom, la bienveillance de son accueil, la cordialité de son amitié le rendaient aussi agréable que dans sa belle jeunesse.
Sa vie avait été celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un sage. Quand les premières atteintes de l'âge lui annoncèrent sa fin prochaine, il ne résista pas, il se résigna avec sérénité aux lois de la nature, il repassa avec sa famille et ses amis l'état de son immense fortune, noblement acquise, généreusement occupée pour la gloire des arts et des lettres; il indiqua à ses héritiers l'usage qu'il convenait d'en faire après lui pour l'accroître et la conserver par sa destination au bien public. Sa mort ne fut qu'un départ pour un séjour plus permanent. On ne peut pas dire qu'il mourut en chrétien; Platon était son Christ et la philosophie grecque était sa foi; il confondait dans cette foi la divinité de l'Évangile avec ces révélations de la sagesse humaine, émanées des inspirés de Dieu, dont il avait propagé le culte en Italie; fidèle aux formes du catholicisme, plus fidèle à l'esprit dont il les animait. C'est pour cela qu'il avait consacré en Grèce et en Italie ses réserves commerciales, à faire arriver en masse à Rome, à Florence, à Venise les débris du naufrage intellectuel de l'Ionie, et les maîtres dépaysés du génie homérique et platonique: il était à lui seul la Renaissance, il avait affrété la monarchie de l'esprit humain. C'est par là que sa famille d'opulents parvenus, sortie d'un médecin célèbre, s'était insensiblement élevée par le commerce et les arts au premier rang de la république.
* * * * *
Après avoir préparé son âme à attendre avec calme ce grand et terrible événement, ses inquiétudes se portèrent sur le bonheur des personnes de sa famille qu'il laissait après lui; il désirait leur communiquer d'une manière solennelle le résultat de l'expérience d'une vie longue et toujours active. Ayant donc fait appeler dans son appartement Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, il leur fit le récit de toute sa conduite dans l'administration des affaires publiques, leur donna des détails exacts et très-circonstanciés sur ses immenses relations de commerce, et s'étendit sur la situation de ses intérêts domestiques. Il recommanda à Pierre la plus sévère attention sur l'éducation de ses fils, dont les talents prématurés et les heureuses dispositions méritaient ses éloges, et lui faisaient concevoir les plus favorables espérances. Il exprima le désir que ses funérailles se fissent avec le moins de pompe qu'il serait possible, et finit ses exhortations paternelles en annonçant qu'il était entièrement résigné et prêt à se soumettre à la Providence, aussitôt qu'il lui plairait de l'appeler. Ces avertissements ne furent pas perdus pour Pierre, qui, dans une lettre adressée à Laurent et à Julien, leur fit part de l'impression qu'ils avaient faite sur son âme. Ne pouvant en même temps se dissimuler l'état d'infirmité où il était lui-même, il les exhortait à ne se plus considérer comme des enfants, mais comme des hommes; car il prévoyait que les circonstances où ils allaient se trouver les réduiraient bientôt à la nécessité de mettre à l'épreuve leurs talents et leurs moyens personnels. «On attend à toute heure l'arrivée d'un médecin de Milan, leur dit-il; mais pour moi, c'est en Dieu seul que je mets ma confiance.» Soit que le médecin ne fût pas arrivé, ou que le peu de confiance que Pierre avait dans ses secours fût bien fondé, environ six jours après, le premier jour d'août de l'année 1464, Côme mourut, à l'âge de soixante et quinze ans, profondément regretté du plus grand nombre des citoyens de Florence, qui s'étaient sincèrement attachés à ses intérêts, et qui craignaient que la tranquillité de la ville ne fût troublée par les dissensions qui allaient probablement être la suite de ce triste événement.
IX