Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 6
«Reposez en paix, jeunes infortunés, reposez au murmure de ce torrent. Les jeunes filles, en allant à la chasse, verront votre tombeau et détourneront leurs yeux. Vos noms vivront dans les chants des bardes; ils toucheront à votre gloire leurs harpes harmonieuses: les filles de Selma les entendront, et votre renommée s'étendra dans les contrées lointaines. Dormez en paix, jeunes infortunés, dormez au murmure de ce torrent.»
Nous restâmes deux jours sur la côte. Les héros de Berrathon s'y rassemblèrent. Nous conduisîmes Larmor à son palais: on y prépara la fête. Le vieillard faisait éclater sa joie. Il ne se lassait point de regarder les armes de ses aïeux, ces armes antiques qu'il avait laissées dans son palais, quand il en fut arraché par l'ambitieux Uthal. Nos louanges furent chantées en présence de Larmor: il bénit lui-même les héros de Morven: il ignorait que le superbe Uthal, son fils, avait péri dans le combat: on lui dit qu'il s'était enfoncé dans l'épaisseur de la forêt pour cacher sa douleur et ses larmes; mais, hélas! il était muet sous la tombe, au milieu de la bruyère de Rothma.
Le quatrième jour nous déployâmes nos voiles au souffle favorable du nord.
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«Tels étaient mes exploits, fils d'Alpin, quand mon bras avait la vigueur de la jeunesse. Telles étaient les grandes actions de Toscar; mais Toscar est maintenant sur le nuage qui vole dans les airs, et je suis resté seul à Lutha. Ma voix est comme le bruit mourant des vents quand ils abandonnent les forêts; mais Ossian ne sera pas longtemps seul: il voit la vapeur qui doit recevoir son ombre, il voit le brouillard qui doit former sa robe quand il apparaîtra sur ces collines. Nos faibles descendants me verront et admireront la haute stature des héros du temps passé, ils se cacheront dans leurs grottes et ne regarderont le ciel qu'en tremblant, car je marcherai dans les nuages et les orages rouleront autour de moi.»
«Conduis, fils d'Alpin, conduis le vieillard dans les bois. Les vents se lèvent, les sombres flots du lac frémissent. Ne vois-tu pas un arbre dépouillé de ses feuilles se pencher sur la colline de Mora? Oui, fils d'Alpin, il se penche au souffle des vents bruyants. Ma harpe est suspendue à une branche desséchée: ses cordes rendent un son lugubre. Est-ce le vent, ô ma harpe, ou quelque ombre qui te touche en passant? C'est sans doute l'amant de Malvina... Mais apporte-moi ma harpe, fils d'Alpin. Je veux chanter encore. Je veux que ces doux accords accompagnent le départ de mon âme. Mes aïeux les entendront dans leurs palais aériens. La joie brillera sur leurs faces obscures; ils se pencheront sur le bord de leurs nuages, ils étendront les bras pour recevoir leur fils.»
Un chêne antique et revêtu de mousse se penche et gémit sur le torrent. La fougère flétrie gémit auprès, et ses longues feuilles ondoyantes se mêlent aux cheveux blancs d'Ossian. Essaye ta harpe, Ossian, et commence tes chants; approchez, ô vents, et déployez toutes vos ailes; portez mes tristes accents jusqu'au palais aérien de Fingal, qu'il puisse entendre encore la voix de son fils, la voix du chantre des héros. Le vent du nord ouvre tes portes, ô Fingal; je te vois assis sur les vapeurs au milieu du faible éclat de tes armes. Tu n'es plus la terreur des braves. Ta substance n'est qu'un nuage pluvieux, dont le voile transparent nous laisse voir les yeux humides des étoiles. Ton bouclier est comme la lune à son déclin; ton épée est une vapeur à demi enflammée... Qu'il paraît sombre et faible, ce héros qui, jadis, marchait si brillant et si fort!
Mais tu te promènes sur les vents du désert, et tu tiens les noires tempêtes dans ta main. Dans ta colère, tu saisis le soleil et tu le caches dans tes nuages. Les enfants des lâches tremblent, et mille torrents tombent du ciel.
Mais quand tu t'avances calme et paisible, le zéphyr du matin accompagne tes pas. Le soleil sourit dans ses plaines azurées; le ruisseau, plus brillant, serpente dans son vallon; les arbrisseaux balancent leurs têtes fleuries et le chevreuil bondit gaiement vers la forêt. Un bruit sourd s'élève dans la bruyère, les vents orageux se taisent. J'entends la voix de Fingal, cette voix qui depuis si longtemps n'a frappé mon oreille: «Viens, me dit-il, viens, Ossian; il ne manque rien à la renommée de Fingal. Nous avons brillé un moment comme des flammes passagères, mais nous avons quitté la vie comblés de gloire. Quoiqu'un éternel silence règne dans les plaines où nous avons vaincu, notre renommée vit dans nos tombeaux; la voix d'Ossian s'est fait entendre, et sa harpe a fait retentir les voûtes de Selma. Viens, Ossian, viens.....» À ces mots, Fingal s'envole avec ses aïeux au milieu des nuages.
Oui, je vais te rejoindre, ô roi des héros! la vie d'Ossian touche à son terme. Je sens que bientôt je vais disparaître; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas dans Selma. Je vais m'endormir près du rocher de Mora, et les vents sifflants dans mes cheveux blancs ne m'éveilleront plus. Ô vents, que vos ailes légères vous emportent loin de ces lieux, vous ne pouvez plus troubler le repos du barde, ses yeux s'appesantissent. La nuit sera longue..... Retirez-vous, vents impétueux!
Mais, fils de Fingal, pourquoi cette tristesse, pourquoi ce nuage sur ton âme? Les héros des temps anciens ne sont plus et leur renommée a péri avec eux. Les enfants des siècles à venir passeront une race nouvelle les remplacera: les hommes se succèdent comme les flots de l'Océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées, elles volent au souffle des vents; mais bientôt on voit reverdir un feuillage nouveau. Ta beauté, ô Ryno[14], a-t-elle été durable? Ta force, mon cher Oscar, a-t-elle résisté au temps? Fingal lui-même n'a-t-il pas succombé, et les salles de ses aïeux n'ont-elles pas oublié l'empreinte de ses pas? Et toi, barde décrépit, tu resterais sur cette terre d'où les héros ont disparu! Non, mais ma gloire restera; elle y croîtra comme le chêne de Morven, qui oppose sa large tête à l'orage et se rit des efforts des vents.
[Note 14: Fils de Fingal.]
XIV
Voici un fragment retrouvé d'une élégie d'Ossian lui-même, très-célèbre dans les montagnes d'Écosse:
MINVANE
Minvane, triste, le visage enflammé, se penchait du haut du rocher de Morven sur la vaste étendue des mers. Elle vit nos jeunes guerriers s'avancer, couverts de leurs armes brillantes: «_Où es-tu, Ryno? où es-tu?_»
Nos regards, tristes et baissés, lui disaient que Ryno n'était plus, que l'ombre de son amant s'était envolée dans les nuages, qu'on entendait sa faible voix murmurer avec le zéphyr dans le gazon des collines.
«Quoi! le fils de Fingal est tombé dans les vertes plaines d'Ullin! Le bras qui l'a terrassé était donc bien puissant! Et moi, hélas! je reste seule. Non, je ne resterai pas seule, ô vents qui soulevez ma noire chevelure, je ne mêlerai pas longtemps mes soupirs à vos sifflements. Il faut que je dorme à côté de mon cher Ryno. Cher amant, je ne te vois plus revenir de la chasse avec les grâces de la jeunesse. L'ombre de la nuit environne l'amant de Minvane, et le silence habile avec Ryno!
Où sont tes dogues fidèles? Où est ton arc? ton épée semblable au feu du ciel? ta lance toujours ensanglantée?
Hélas! j'aperçois tes armes entassées dans ton vaisseau. Je les vois couvertes de sang: on ne les a donc pas placées près de toi dans ta sombre demeure, ô mon cher Ryno! Quand la voix de l'aurore viendra-t-elle te dire: «_Lève-toi, jeune guerrier! les chasseurs sont déjà dans la plaine; le cerf est près de ta demeure?_» Retire-toi, belle aurore, retire-toi, Ryno dort: il n'entend plus ta voix; les cerfs bondissent sur sa tombe. La mort environne le jeune Ryno; mais je marcherai sans bruit, ô mon héros! et je me glisserai doucement dans le lit où tu reposes. Minvane se couchera en silence à côté de son cher Ryno. Mes jeunes compagnes me chercheront, mais elles ne me trouveront point: elles suivront, en chantant, la trace de mes pas; mais je n'entendrai plus vos chants, ô mes compagnes! je m'endors auprès de Ryno.»
Ce poëme finit par une magnifique apostrophe au soleil, que Césarotti et Lormian ont imitée.
CARTHON
Événements des siècles passés, actions des héros qui ne sont plus, revivez dans mes chants! Le murmure de tes ruisseaux, ô Lora, rappelle la mémoire du passé. Le frémissement de tes forêts, ô Germallat, plaît à mon oreille. Malvina, ne vois-tu pas ce rocher couronné de bruyère? Trois vieux pins pendent de son front sourcilleux; à son pied s'étend une vallée verdoyante. Là brille la fleur de la montagne: elle balance sa tête au souffle des zéphyrs; là croît le chardon solitaire dont la chevelure blanchie est le jouet des vents. Deux pierres à moitié cachées dans la terre montrent leurs têtes couvertes de mousse: le chevreuil de la montagne s'enfuit à l'aspect du fantôme qui garde ce lieu sacré. Deux guerriers fameux, ô Malvina, reposent dans cette vallée... Revivez dans mes chants, événements des siècles passés, actions des héros qui ne sont plus!
Quel est celui qui revient de la terre des étrangers, entouré de ses mille guerriers? L'étendard de Morven, déployé dans les airs, marche devant lui: son épaisse chevelure semble lutter avec les traits farouches de la guerre. Il paraît calme comme le rayon du soir qui luit au travers des nuages sur la paisible vallée de Cona. Quel autre serait-ce que le fils de Comhal, que Fingal, ce roi fameux par ses exploits? Il revoit avec joie ses collines: il ordonne à ses bardes de chanter, et mille voix s'élèvent à la fois:
«Habitants des pays lointains, vous avez fui sur vos plaines! Le roi du monde, assis dans son palais, apprend la défaite de ses guerriers: il lance des regards indignés, et saisit l'épée de son père. Enfants des pays lointains, vous avez fui!»
Ainsi chantaient les bardes, quand ils arrivèrent au palais de Selma. On alluma mille flambeaux que Fingal avait conquis sur l'étranger. La fête fut préparée et la nuit se passa dans la joie. «Où est Clessamor, dit Fingal, où est le compagnon fidèle de mon père, où est-il au jour de ma fête? Triste et solitaire, il passe sa vie dans la vallée de Lora; mais je l'aperçois: il s'élance de la colline comme le coursier vigoureux qui, averti par les vents, sent de loin ses compagnons dans la plaine, et secoue dans les airs sa brillante crinière. Salut à Clessamor: pourquoi a-t-il été si longtemps absent de Selma?»
«Fingal revient donc triomphant? répondit Clessamor. Tel revenait Comhal des combats de sa jeunesse. Nous avons souvent traversé le torrent de Carun pour fondre sur les étrangers, nos épées revenaient teintes de leur sang, et les rois du monde ne se réjouissaient pas.
«Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'âge a mêlé des cheveux blancs à ma noire chevelure. Ma main oublie à bander l'arc, et je ne lève que des lances légères.
«Ah! quand ressentirai-je la joie que j'éprouvai à la première vue de l'aimable fille des étrangers, de la belle Moïna?»
«Raconte-nous, lui dit Fingal, les aventures de ta jeunesse; la tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit l'âme de Clessamor: seul, sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres pensées. Dis-nous quels chagrins ont flétri jadis tes beaux jours.»
«Ce fut pendant la paix que j'arrivai à Balclutha. Les vents rugissaient dans mes voiles, et les ondes de Clutha reçurent mon vaisseau poussé par la tempête. Je restai trois jours dans le palais de Reuthamir. Mes yeux contemplèrent la beauté de sa fille. On remplit à la ronde la coupe de la paix, et le héros en cheveux blancs me donna la belle Moïna. Sa gorge était comme l'écume des vagues; ses yeux comme les étoiles de la nuit: l'aile du corbeau est moins noire que ses cheveux; son âme était généreuse et tendre: mon amour pour Moïna fut extrême, et mon coeur nageait dans le plaisir.
Un chef étranger, épris aussi de la belle Moïna, arrive au palais de Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il tirait à moitié son épée. «Où est le puissant Comhal, disait-il, ce guerrier qui ne se repose jamais? Sans doute, il vient à Balclutha, à la tête de son armée, puisque Clessamor est si hardi.»
«Apprends, lui dis-je, que mon âme brûle de son propre feu; que je reste intrépide entouré de milliers d'ennemis, quoique les braves soient absents. Étranger, tu parles avec audace à Clessamor, parce qu'il est seul; mais mon épée frémit à mon côté, impatiente de briller dans ma main. Ne parle plus de Comhal, enfant de Clutha!
Son orgueil s'indigna. Nous combattîmes: il tomba sous mes coups.
Ô toi, qui roules au-dessus de nos têtes, rond comme le bouclier de mes pères, d'où partent tes rayons, ô soleil! D'où vient ta lumière éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse. Les étoiles se cachent dans le firmament. La lune pâle et froide se plonge dans les ondes de l'occident. Tu te meus seul, ô soleil: qui pourrait être le compagnon de ta course? Les chênes des montagnes tombent: les montagnes elles-mêmes sont détruites par les années; l'Océan s'élève et s'abaisse tour à tour: la lune se perd dans les cieux: toi seul es toujours le même. Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante. Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue dans toute ta beauté, et tu te ris de la tempête.
Hélas! tu brilles en vain pour Ossian. Il ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'orient, soit que ta lumière tremble aux portes de l'occident. Mais tu n'as peut-être, comme moi, qu'une saison, et tes années auront un terme: peut-être tu t'endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu seras insensible à la voix du matin.
Réjouis-toi donc, ô soleil, dans la force de ta jeunesse. La vieillesse est triste et fâcheuse: elle ressemble à la pâle lumière de la lune, qui se montre au travers des nuées déchirées par le vent du nord, lorsqu'il est déchaîné dans la plaine, que le brouillard enveloppe la colline, et que le voyageur tremble au milieu de sa course.
XV
Le chant de Trathal est remarquable par le touchant épisode de la mort de douleur de son épouse Sulandona.
L'épouse de Trathal était restée dans sa demeure. Deux enfants aimables élevaient au-dessus de ses genoux leurs têtes ombragées de boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrête; ils prennent eux-mêmes la harpe, mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils admiraient. «Pourquoi, disent-ils, ne nous répond-elle pas? Montre-nous la corde où le chant réside.» Elle leur dit de la chercher jusqu'à ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts délicats errent parmi les fils de métal.
Sulandona regarde si son bien-aimé paraît; l'heure de son retour est passée. «Trathal, de quels ruisseaux parcoures-tu les rives? dans quelles forêts tes pas se sont ils égarés? Puissé-je, de cette hauteur, contempler ta stature majestueuse! puissé-je voir le sourire égayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse, tu ressembles au soleil du matin.»
Elle monta sur la colline, semblable au nuage blanc où monte la rosée, lorsque, sur les rayons du matin, il s'élève du vallon retiré et agite à peine les têtes brunes des buissons. Elle découvrit un esquif balancé sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances. «Sûrement, dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut-il combattre des milliers d'hommes?»
Ses cris se font entendre. Les vallées et tous leurs ruisseaux y répondent. Les jeunes gens se précipitent du haut des montagnes, et, marchant d'un air égaré, tremblent pour leur chef. Dans leur colère, ils songeaient à fondre sur les guerriers de Colgul. Mais Trathal éleva sa voix sur les vagues, et leur commanda de retenir leurs lances. Ils se réjouirent en entendant sa voix, en les voyant amener son navire près de la côte.
Cependant, on s'assemble autour de Colgul; mais Colgul avait l'air sombre, et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Ses guerriers l'entouraient, tristement immobiles; mais plusieurs d'entre eux étaient étendus sur la bruyère, comme les feuilles sèches sur la plaine obscure, quand les vents de l'automne ébranlent les chênes. Nous leur aidons à élever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle de Colgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrière lui. Sa cotte d'armes, en se soulevant, se détache de deux globes de neige. Calmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la trouve expirée. Elle reconnut la fille de Cornglas. Ses larmes coulèrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges à la belle de Sorna.
«Fille de la beauté, tu n'es plus. Une rive étrangère reçoit ta dépouille; mais tu te réjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans la tombe avec Colgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles à la jeune étrangère, lorsqu'elles te verront approcher. Au milieu des nuages, autour de la table où circulent des coquilles vaporeuses, les héros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe de brouillard. Tu te réjouiras, ô Calmora; mais ton père sera triste dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. «Calmora, dira-t-il, est-ce ta voix que j'entends?» Le fils du rocher lui répondra seul: «Retire-toi dans ta demeure, ô Cornglas! abandonne la rive orageuse: car ta fille ne t'entend pas; elle chevauche loin de toi sur les nuages avec Colgul. Peut-être, sur les rayons de la lune, elle visitera tes songes, quand le silence habitera Sorna. Fille de la beauté, tu n'es plus; mais tu sommeilles dans la tombe avec Colgul.»
Ainsi l'épouse de Trathal chanta l'infortunée Calmora.
Le bouclier de Fingal a retenti; les rochers des collines lui répondent. Les cerfs l'entendent, et se lèvent de leur couche moussue. Les oiseaux l'entendent, et agitent leurs ailes dans l'arbre du désert. Le loup, voyageur nocturne, l'a entendu comme il visitait le champ du carnage, dans l'espérance de trouver une proie. Il retourne en grondant se cacher dans sa caverne, l'oeil ardent de sa rage famélique. Enfants des bois, évitez sa rencontre!
Nous dirigeâmes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les étoiles pâlissantes s'étaient retirées du côté de l'orient. Son pied donna contre un des chefs de Dargo. Il était appuyé au flanc d'un rocher grisâtre. Une moitié de bouclier est l'oreiller sur lequel repose sa tête; elle est couverte de sa chevelure ensanglantée. «Pourquoi, dit-il à Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du guerrier, lorsqu'il n'est plus en état de lever la lance? Pourquoi as-tu chassé, comme un vent du désert, le songe qui m'occupait? Je voyais l'aimable Roscana: mon âme se serait envolée avec le rayon de mon amour. Pourquoi l'as-tu rappelée?»
«Ce rayon de ton amour, dit Suloicha, cette Roscana, qu'était-elle? Ses yeux ressemblaient-ils aux étoiles qui brillent à travers une pluie fine? Sa voix était-elle harmonieuse, comme la harpe d'Ullin? Ses pas avaient-ils la douceur du zéphyr, lorsqu'il courbe mollement la verdure à peine effleurée? Sa contenance avait-elle la majesté de la lune, lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage à l'autre? La trouvas-tu, comme le cygne, portée sur le sein de l'onde, aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oui, tu l'as trouvée comme je la dépeins, et cette Roscana fut mienne. Étranger, qu'as-tu fait de ma bien-aimée?»
--«Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogué dans son esquif à la caverne de l'île. «Là, disait-elle, un chef de Morven devait la venir rejoindre;» mais il ne vint pas. Je sollicitai son amour, et l'invitai à me suivre dans la plaine d'I-una. Elle me dit d'attendre que trois lunes fussent écoulées. «Suloicha, dit-elle, viendra peut-être.» Elle fut consumée par la douleur avant la fin de la troisième lune. Elle mourut avant que sa lumière fût tout à fait épuisée. Elle tomba, comme le sapin verdoyant d'I-una, desséché dans sa jeunesse, dont le vent a dépouillé les branches, dont les enfants harmonieux de l'air ont déserté les rameaux. J'élevai sa tombe sur le rivage de l'île. Deux pierres grisâtres y sont à demi enfoncées dans la terre. Non loin d'elles, un if déploie son noir feuillage; une source murmurante jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre, et baigne le pied de l'arbre de deuil. Là, sommeille l'aimable Roscana; là, le matelot, quand il arrête son navire dans une nuit orageuse, voit son ombre charmante, vêtue du plus blanc des brouillards de la montagne. «Tu es aimable, dit-il, ô Roscana! Le nuage dont ta robe est formée est plus beau que mes voiles.» Telle je viens de la voir en songe. Pourquoi n'a-t-il pas été permis à mon âme de s'enfuir avec cette aimable lumière? Reviens dans mes songes, ô Roscana; tu es un rayon de lumière, lorsque tout est sombre alentour.»
--«Chef d'I-una, tu as élevé la tombe de ma bien-aimée. Si nulle herbe des montagnes ne peut guérir tes blessures, ta pierre grisâtre et ta renommée s'élèveront sur Morven. Roscana, tu as donc gémi à cause de moi. Jeune arbre de Moi-ura, tes branches vertes sont-elles flétries? Les guerres de Fingal m'appelèrent. J'envoyai un de mes amis: mais on n'a revu ni lui ni son esquif. Au matin, mon premier regard embrassait les mers; le soir, mon dernier coup d'oeil était sur les vagues. La nuit, ma tête s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que dans mes songes.
La mort de Crimoïna, épouse de Dargo, une amie d'Ossian, lui fournit un nouvel épisode:
«Un jour que nous poursuivions le cerf sur la bruyère de Morven, les vaisseaux de Lochlin parurent dans l'étendue de nos mers, avec toutes leurs voiles blanches et leurs mâts qui se balançaient dans l'air. Nous crûmes qu'on venait redemander Crimoïna. «Je ne combattrai point, dit Connan à l'âme faible, que je ne sache si cette étrangère aime notre race. Chassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de Dargo. Puis, portons-le dans sa demeure, et voyons comment elle s'affligera de sa perte.»
Sous de funestes auspices, nous prêtâmes l'oreille au conseil de Connan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible; nous le renversâmes dans le bois.
Deux d'entre nous le tinrent, malgré sa rage, tandis que Connan le transperçait avec sa lance.
Dargo s'étendit auprès. Nous l'arrosâmes de son sang: nous le portâmes sur nos lances à Crimoïna, et chantâmes en marchant l'hymne de mort. Connan courait devant nous avec la peau du sanglier. «Je l'ai tué, dit-il: mais ses défenses cruelles avaient déjà percé le coeur de Dargo; car sa lance était rompue, et le roc avait manqué sous ses pas.»
Crimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui apportait comme s'il eût été mort. Silencieuse et pâle, elle demeura debout, sans mouvement, pareille à la colonne de glace qui, dans la saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo voulait se lever; mais nous l'en empêchâmes jusqu'à ce qu'elle eût fini, car sa voix était douce comme celle du cygne blessé, lorsqu'il épanche son âme dans ses chants et qu'il sent dans sa poitrine le dard fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien, qui s'étend au-dessus des montagnes de Morven.