Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 5

Chapter 54,007 wordsPublic domain

Connal s'élance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid laisse flotter son épaisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce héros qui les devance? C'est Oscar, le fils d'Ossian. Son visage brille au milieu des touffes épaisses de ses cheveux qui tombent en longues boucles sur ses épaules. Ses noirs sourcils sont à moitié cachés sous l'acier de son casque; son épée pend librement à son côté. À chaque pas qu'il fait, les éclairs jaillissent de sa lance. Ô Caïrbar, j'ai fui ses regards terribles.»

Oscar, petit-fils de Fingal, tomba en trahison sous les coups du traître Caïrbar qui l'avait invité à sa fête.

Ossian accourt...

Nous trouvâmes Oscar appuyé sur son bouclier. Nous vîmes son sang autour de lui: tous nos guerriers restent muets, accablés de douleur: tous détournent la vue et pleurent. Fingal s'efforce en vain de cacher ses larmes: il se penche sur mon fils, et prononce ces paroles, vingt fois interrompues par ses soupirs:

«Oscar, tu péris au milieu de ta course! Le coeur d'un vieillard palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces combats sont retranchés de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de Morven? Mes enfants périssent l'un après l'autre. Fingal restera le dernier de sa race; la gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis; assis dans mon palais solitaire, je ne te verrai point revenir triomphant, je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez, héros de Morven, Oscar ne se relèvera plus.»

Ils le pleurèrent, ô Fingal! ce héros était cher à leur coeur. Il allait combattre: l'ennemi disparaissait. La paix et la joie revenaient avec lui. Le père ne pleura point la perte de son jeune fils; le frère ne donna point des larmes à la mort de son frère chéri... Le chef du peuple n'était plus. À ses pieds Luath et Branno poussaient de tristes hurlements. Souvent Oscar poursuivit avec eux le chevreuil du désert.

Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs, sa poitrine se gonfla de soupirs. «Les gémissements de ces vieillards, nous dit-il, les cris de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de douleur ont attendri mon âme, cette âme jusqu'alors insensible comme l'acier de mon épée. Ossian, porte-moi sur mes collines; élève le monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon épée dons mon étroite demeure: le torrent emportera peut-être la terre qui la couvrira, le chasseur trouvera ce fer et dira: _Ce fut là l'épée d'Oscar_.

C'en est donc fait, ô mon fils! ô ma gloire! Oscar, je ne te verrai plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfants, et moi, je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les quatre pierres grisâtres de ta tombe: le vent gémit alentour... Nous combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils... Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira: _J'ai vu près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar, le premier des héros!_ peut-être j'entendrai sa voix, peut-être alors un sentiment de joie renaîtra dans mon coeur.

XI

Ossian pleure Oscar. «Bientôt, dit-il, s'élève dans la nuit un murmure triste et confus semblable au bruit du lac Lego, quand ses eaux resserrées par la gelée rompent au printemps toutes leurs chaînes et que les glaçons résonnent au loin.

«Mais quel est celui qui vient de la vallée du Lubar, et sort des plis humides de la robe du matin! Les gouttes de rosée sont sur sa tête; sa démarche annonce la tristesse. C'est Carril, le chantre des temps passés. Il vient de la caverne silencieuse de Tura. Je l'aperçois sur le rocher, à travers les voiles légers du brouillard. Là, peut-être, l'ombre de Cuchullin s'assied sur la bouffée de vent qui courbe les arbres de la colline. Il se plaît à entendre l'hymne du matin chanté par le barde d'Erin.

«Les vagues se pressent et reculent épouvantées; elles entendent le bruit de ta marche, ô soleil! Fils du ciel, que ta beauté est terrible, quand la mort se cache dans ta chevelure enflammée, quand tu roules devant toi tes brûlantes vapeurs sur les armées! Mais que tes rayons sont agréables au chasseur assis près d'un rocher au milieu de la tempête, quand tu regardes au travers d'un nuage, et que tu luis sur ses cheveux humides! Joyeux, il abaisse ses regards sur le vallon, et voit descendre et bondir les chevreuils. Soleil, jusques à quand te lèveras-tu dans la guerre? jusques à quand rouleras-tu dans les cieux comme un bouclier sanglant? Je vois les ombres des héros errer autour de ton globe et l'obscurcir... Mais où s'égarent les paroles de Carril? Le fils du ciel sent-il la douleur? Toujours pur et brillant dans sa course, il se réjouit au milieu de ses rayons. Roule, astre insensible... Mais un jour peut-être tu tomberas aussi; un jour, malgré tes efforts, la robe noire t'enveloppera pour toujours au milieu du firmament.»

Ta voix, dis-je à Carril, plaît à l'âme d'Ossian, comme le bruit de l'ondée matinale quand elle tombe dans une vallée qui reçoit les premiers regards du soleil. Mais ce n'est pas ici le temps, ô barde, de s'asseoir pour disputer le prix du chant. Fingal est sous les armes. Au pied de cette colline, tu vois les flammes qui partent de son bouclier; tu vois l'air sombre et terrible dont il regarde les flots d'ennemis roulant dans la plaine.

Mais, ô Carril, n'aperçois-tu point cette tombe auprès du torrent? Trois pierres lèvent leurs têtes grisâtres au-dessous d'un chêne courbé par les vents: sous ces pierres repose un chef; ouvre à son âme le séjour des vents, ouvre-lui son palais aérien; c'est le frère de Cathmor: que tes chants montent vers son ombre et la comblent de joie!

XII

Malvina, veuve d'Oscar, fils d'Ossian, reste auprès de son beau-père; elle y gémit... Elle y chante parfois ses peines; voici un de ses poëmes; elle y réveille le génie engourdi d'Ossian.

CROMA

MALVINA.

Oui, c'était la voix de mon amant! Rarement son ombre vient me visiter dans mes songes. Ouvrez vos palais aériens, pères du puissant Toscar. Ouvrez leurs portes de nuages, Malvina est prête à vous rejoindre. Une voix me l'a annoncé dans mon sommeil; et je sens que mon âme est près de prendre son vol. Ô vents, pourquoi avez-vous quitté les flots du lac? Vos ailes ont agité la cime de ces arbres, et le bruit a fait évanouir la vision. Mais Malvina a vu son amant; sa robe aérienne flottait sur les vents: ce rayon de soleil en dorait les franges: elles brillaient comme l'or de l'étranger. Oui, c'était la voix de mon amant: rarement son ombre vient me visiter dans mes songes!

Fils d'Ossian, cher Oscar, tu vis dans le coeur de Malvina: mes soupirs se lèvent avec l'aurore, et mes larmes descendent avec la rosée de la nuit. Cher amant, je fleurissais en ta présence comme un jeune arbrisseau; mais la mort, comme un vent brûlant, est venu flétrir ma jeunesse. Ma tête s'est penchée; le printemps est revenu avec ses rosées bienfaisantes et ne m'a point fait refleurir. Mes jeunes compagnes me voyaient dans un morne silence au milieu de ma demeure; elles touchaient la harpe pour rappeler la joie dans mon âme; mais les larmes coulaient toujours sur les joues de Malvina: elles voyaient ma tristesse profonde, et elles me disaient: «Pourquoi es-tu si obstinée dans ta douleur, toi la première des belles de Lutha? Ton amant était donc à tes yeux aimable et beau comme le premier rayon du matin?»

OSSIAN.

Ô ma fille, ta voix charme mon oreille: tu as sans doute entendu dans tes songes les chants des bardes décédés, lorsque le sommeil descendait sur tes yeux au doux murmure du Morut: tu as entendu leurs concerts dans un beau jour au retour de la chasse, et tu répètes leurs chants mélodieux. Tes accents, ô Malvina, sont doux, mais ils attristent l'âme: il est un charme dans la tristesse, lorsqu'elle est douce, et que le coeur est en paix; mais le chagrin, ô Malvina, consume l'homme, et ses jours s'écoulent bientôt dans les larmes: il tombe comme la fleur que la nuit a couverte de rosée, et que le soleil du midi vient brûler de ses rayons. Ma fille, prête l'oreille aux chants d'Ossian; il se rappelle les jours heureux de sa jeunesse.

Fingal m'ordonna de déployer mes voiles. J'obéis: j'arrive et j'entre dans la baie de Croma, dans le riant pays d'Inisfail. On voit s'élever sur la côte les tours antiques du palais de Crothar. Ce héros combattit avec gloire dans sa jeunesse; mais alors les années accablaient ce guerrier. Rothmar l'assiégeait dans son palais. Fingal, brûlant de rage, envoya son fils Ossian secourir le compagnon de sa jeunesse et combattre Rothmar. Je députe un barde, qui me devance: j'arrive ensuite au palais de Crothar. Je trouve le vieillard assis au milieu des armes de ses pères. Ses yeux ne voyaient plus; ses cheveux blancs volaient autour du bâton sur lequel il appuyait son corps chancelant. Il murmurait tout bas les chants des siècles passés: le bruit de nos armes frappa son oreille; il se lève avec effort, étend sa main tremblante, me touche et bénit le fils de Fingal. «Ossian, me dit-il, mes forces sont évanouies. Que ne puis-je lever cette épée, comme le jour où je combattais près de ton père à Strutha? Ton père était le premier des mortels; mais Crothar n'était pas non plus sans gloire. Le roi de Morven loua mon courage et plaça sur mon bras le bouclier de Calthar, qu'il avait tué dans la guerre. Ne le vois-tu pas suspendu à cette voûte? Hélas! mes yeux ne peuvent plus le voir. Ossian, as-tu la force de ton père? Laisse-moi toucher ton bras.» J'obéis à son désir; ses mains tremblantes touchèrent mon bras: il soupire; il pleure: «Mon fils, me dit-il, tu es robuste; mais non pas autant que le roi de Morven; mais qui est semblable à ce héros? Qu'on prépare ma fête; que nos bardes chantent. Amis, c'est un héros que vous voyez aujourd'hui dans mon palais.»

On prépare la fête. Les harpes résonnent. La joie règne dans les palais; mais cette joie bruyante ne fait que couvrir la douleur qui habite au fond des coeurs. C'est le faible et pâle rayon de la lune qui effleure un nuage épais sans le pénétrer. Les chants cessent. Le roi de Croma élève la voix: il me parle sans verser une larme; mais ses sanglots interrompent cent fois ses paroles. «Fils de Fingal, ne remarques-tu pas la tristesse qui règne dans mon palais? Je n'étais pas triste dans mes fêtes, quand mes guerriers vivaient.»

XIII

Le dernier des chants originaux d'Ossian est celui intitulé _Berrathon_, et on le nomme, en Écosse, le Dernier Hymne d'Ossian. Fingal, dans son voyage de Loclin, où il avait été appelé par Sarno, père d'Agandecca, relâcha à Berrathon, petite île de la Scandinavie. Il fut reçu magnifiquement par Larmor, roi de cette île, et vassal du souverain de Loclin. Fingal lui jura dès lors une amitié éternelle, et lui en donna bientôt une preuve éclatante. Larmor fut détrôné et mis en prison par Uthal, son propre fils. Fingal envoya aussitôt Ossian et Toscar, père de Malvina, pour briser les fers de Larmor, et punir la conduite dénaturée d'Uthal. Uthal était d'une beauté rare et qui était passée en proverbe: aussi fut-il chéri des femmes. La belle Nina Thoma, fille de Tor-Thoma, prince voisin de Berrathon, en devint éprise, et s'enfuit avec lui. Il la quitta bientôt pour une autre: il eut même la cruauté de conduire Nina dans une île déserte, dans le dessein de l'y abandonner. Elle fut délivrée par Ossian, qui arriva à Berrathon avec Toscar, défit l'armée d'Uthal et le tua de sa main. Nina, dont l'amour n'était pas éteint par la perfidie de son amant, mourut de douleur en apprenant sa mort. Ossian et Toscar rétablirent Larmor sur le trône de Berrathon, et retournèrent triomphants vers Fingal.

BERRATHON

Ô torrent! roule tes flots azurés autour de l'étroite vallée de Lutha; forêts des montagnes, penchez-vous pour l'ombrager, quand, à midi, le soleil y darde tous ses feux. On y voit le chardon solitaire, dont la chevelure grisâtre est le jouet des vents. La fleur incline sa tête au souffle du zéphyr, et semble lui dire: «Zéphyr importun, laisse-moi reposer, laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel, dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain, le chasseur, qui m'a vue dans toute ma beauté, reviendra: ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.» Ainsi l'on viendra dans ces lieux prêter en vain l'oreille pour entendre la voix d'Ossian; elle sera éteinte. Le chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure; il n'y entendra plus les sons de ma harpe. «_Où est le fils de l'illustre Fingal?_» Les larmes couleront sur ses joues.

Viens donc, ô Malvina, viens, en chantant, me conduire dans la riante vallée de Lutha; élèves-y mon tombeau. Malvina, où es-tu? Je n'entends point ta voix chérie, je n'entends point tes pas légers. Approche, fils d'Alpin, dis: où est la fille de Toscar?

LE FILS D'ALPIN.

Ossian, j'ai passé près des murs antiques de Tar-Lutha. La fumée ne s'élevait plus de la salle des fêtes: les cris de la chasse avaient cessé; un morne silence régnait dans les bois de la colline. J'ai vu les filles de Lutha qui revenaient un arc à la main. Je leur ai demandé où était Malvina: elles ont tourné la tête sans me répondre, et leur beauté paraissait couverte d'un voile de tristesse: telles dans la nuit s'obscurcissent les étoiles, lorsque leur lumière s'étend dans un humide brouillard.

OSSIAN.

Repose en paix, fille du généreux Toscar. Astre charmant, tu n'as pas brillé longtemps sur nos montagnes. Belle et majestueuse, au moment où tu as disparu, tu ressemblais à la lune quand elle réfléchit son image tremblante sur les flots; mais tu nous a laissés dans une affreuse obscurité. Nous sommes assis près du rocher, au milieu d'un vaste silence, et sans autre lumière que celles des météores. Astre charmant, tu as bientôt disparu!

Mais, semblable au point brillant qui part de l'orient, tu t'élèves dans les airs; tu vas rejoindre les ombres de tes aïeux, tu vas t'asseoir avec eux dans le palais du tonnerre. Un nuage domine la montagne de Cona; ses flancs azurés touchent au firmament; il s'élève au-dessus de la région où soufflent les vents: c'est là qu'est la demeure de Fingal. Le héros est assis sur un trône de vapeurs, sa lance aérienne est dans sa main. Son bouclier, à demi couvert de nuages, ressemble à la lune, quand la moitié de son globe est encore plongée dans l'onde et que l'autre luit faiblement sur la campagne. Les amis de Fingal sont assis autour de lui sur des siéges de brouillard; ils écoutent les chants d'Ullin. Le barde touche sa harpe fantastique, et élève sa faible voix. Les héros, moins distingués, éclairent de mille météores le palais aérien. Au milieu d'eux, Malvina s'avance en rougissant: elle contemple les visages inconnus de ses ancêtres, et détourne ses yeux humides de pleurs.

«Pourquoi, lui dit Fingal, pourquoi viens-tu sitôt parmi nous, fille du généreux Toscar? Quel deuil dans le palais de Lutha! quelle douleur pour la vieillesse de mon fils! J'entends le zéphyr de Cona, qui se plaisait à soulever ton épaisse chevelure. Il vole à ton palais, tu n'y es plus; il gémit entre les armes de tes aïeux. Étends tes ailes frémissantes, ô zéphyr, va soupirer sur le tombeau de Malvina. Il s'élève au pied de ce rocher, sur les bords du torrent bleuâtre de Lutha. Les jeunes filles qui chantaient alentour se sont retirées. Toi seul, ô zéphyr, y fais entendre tes pleurs.

Mais qui part du sombre occident, porté sur un nuage? Un sourire semble animer les traits obscurs de son visage: sa chevelure de brouillard flotte sur les vents, il se penche sur sa lance aérienne. Ô Malvina! c'est ton père: «Pourquoi, dit-il, pourquoi brilles-tu sitôt sur nos nuages, astre charmant de Lutha? Mais tu es triste, ô ma fille: tu as vu disparaître tous tes amis. Une race dégénérée nous remplace dans nos palais, et de tous ces héros il ne reste plus qu'Ossian.

Fingal commande, je déploie mes voiles, et Toscar, chef de Lutha, traversa avec moi les plaines de l'Océan. Nous dirigeâmes notre course vers l'île de Berrathon. La mer qui l'environne est sans cesse agitée par la tempête: c'est là qu'habitait le généreux Larmor, courbé sous le poids des années; il avait donné des fêtes à Fingal, quand ce héros vint au palais de Starno disputer le coeur d'Agandecca. Uthal, si fier de sa beauté, l'amour de toutes les belles, Uthal, fils de Larmor, voyant son père accablé de vieillesse, le chargea de chaînes et usurpa son palais.

Le vieillard languit longtemps dans une caverne, sur le rivage de ses mers. Le jour naissant ne pénétrait point dans cette sombre demeure. Un chêne embrasé ne l'éclairait point pendant la nuit: on y entendait les mugissements des vents de l'Océan: l'antre obscur ne recevait que les derniers rayons de la lune à l'horizon, et Larmor voyait luire l'étoile rougeâtre au moment où elle tremble en se plongeant dans les flots de l'occident.

Snitho, le compagnon de la jeunesse de Larmor, vint au palais de Fingal, il lui raconta les malheurs du roi de Berrathon. Fingal s'en indigna: trois fois il porta la main à sa lance, résolu d'étendre son bras vengeur sur le perfide Uthal: mais le souvenir de ses exploits se réveille dans son âme et l'arrête: il ordonne à son fils et à Toscar de partir. Nous étions transportés de joie en traversant les flots: nos mains impatientes se portaient sans cesse à nos épées à demi tirées, car jamais encore nous n'avions combattu seuls. La nuit descendit sur l'Océan, les vents se taisaient, la lune pâle et froide roulait dans les cieux, les étoiles levaient leurs têtes étincelantes. Nous voguâmes quelque temps le long de la côte de Berrathon; les vagues blanchissantes se brisaient contre les rochers.

«Quelle est, me dit Toscar, cette voix qui se mêle au bruit des flots; elle est douce, mais triste? Est-ce la voix de l'ombre d'un barde? Mais j'aperçois une fille seule, assise sur un rocher, sa tête penchée sur son bras de neige, les cheveux épars et flottants. Écoutons, fils de Fingal, écoutons ses chants; ils sont agréables comme le gazouillement du ruisseau de Lavath.»

Nous approchâmes à la faveur de la clarté silencieuse de la lune, et nous entendîmes cette complainte:

«Jusques à quand roulerez-vous autour de moi, sombres vagues de l'Océan? Ma demeure n'a pas toujours été dans un antre profond, au pied d'un chêne gémissant: il fut un temps où je m'asseyais aux fêtes du palais de Tor-Thoma; mon père se plaisait à entendre ma voix: les jeunes guerriers suivaient des yeux ma démarche gracieuse et bénissaient la belle Nina. Tu vins alors, mon cher Uthal; tu me parus beau comme le soleil: les coeurs de toutes les jeunes filles sont à toi, fils du généreux Larmor; mais pourquoi me laisses-tu seule au milieu des flots? Mon âme a-t-elle médité ta mort? Ma faible main a-t-elle levé le fer contre toi? Mon cher Uthal, pourquoi m'abandonnes-tu?»

Je ne pus entendre les plaintes de cette infortunée sans répandre des pleurs: je me présentai devant elle, couvert de mes armes, et je lui dis avec douceur: «Aimable habitante de cette caverne, pourquoi soupires-tu? Veux-tu qu'Ossian lève l'épée pour ta défense? Veux-tu qu'il détruise tes ennemis. Fille de Tor-Thoma, lève-toi, j'ai entendu tes plaintes touchantes. Les enfants de Morven t'environnent: toujours ils protégèrent le faible: viens dans notre vaisseau, fille plus belle que cette lune qui brille à son couchant; viens, nous dirigeons notre course vers les rochers de Berrathon, vers les murs retentissants de Finthormo.»

Elle nous suivit: sa démarche développait toutes ses grâces. La joie reparut sur son beau visage; ainsi quand, au printemps, les ombres qui couvraient la campagne sont dissipées, les torrents azurés brillent dans leurs cours, et l'épine verdoyante se penche sur leurs ondes.

Le jour renaît, nous entrons dans la baie de Rothma. Un sanglier s'élance de la forêt, ma lance lui perce le flanc. Je me réjouis en voyant couler son sang, et je prévis l'accroissement de ma gloire. Mais déjà la colline de Finthormo retentit sous les pas des guerriers d'Uthal; ils se répandent dans la plaine et poursuivent les sangliers. Uthal s'avance à pas lents, fier de sa force et de sa beauté. Il lève deux lances affilées. Sa terrible épée pend à son côté. Trois jeunes guerriers portent ses arcs polis: cinq dogues légers bondissent devant lui. Ses guerriers le suivent à quelque distance, et admirent sa démarche altière. Rien n'égalait ta beauté, fils de Larmor; mais ton âme était sombre comme la face obscure de la lune quand elle annonce la tempête.

Uthal nous aperçoit sur le rivage, il s'arrête; ses guerriers se rassemblent autour de lui. Un barde en cheveux blancs s'avance vers nous. «D'où sont ces étrangers? dit-il. Ils sont nés dans un jour malheureux, ceux qui viennent à Berrathon braver la force d'Uthal: il ne prépare point des fêtes dans son palais pour recevoir les étrangers; mais leur sang rougit les ondes de ses torrents. Si vous venez de Selma, du palais antique de Fingal, choisissez trois de vos jeunes guerriers pour aller lui porter des nouvelles de l'entière destruction de son peuple. Peut-être il viendra lui-même; son sang coulera sur l'épée d'Uthal, et la gloire de Finthormo s'élèvera comme un jeune arbre, l'honneur du vallon.»

«Non, jamais, répliquai-je en courroux. Ton roi fuira devant Fingal. Les yeux du roi de Morven lancent les foudres de la mort; il s'avance et les rois ne sont plus. Le souffle de sa rage les fait rouler au loin comme des pelotons de brouillards. Tu veux que trois de nos jeunes guerriers aillent annoncer à Fingal que son peuple a péri, ils iront peut-être; mais du moins ils lui diront que son peuple a péri avec gloire.»

J'attendis l'ennemi de pied ferme. Près de moi Toscar tire son épée: l'ennemi vient comme un torrent; les cris confus de la mort s'élèvent; le guerrier saisit le guerrier; le bouclier choque le bouclier; l'acier mêle ses éclairs aux éclairs de l'acier; les dards sifflent dans l'air; les lances résonnent sur les cottes d'armes, et les épées rebondissent sur les boucliers rompus. Tel au souffle impétueux des vents gémit un bois antique, quand mille ombres irritées rompent ses arbres au milieu de la nuit.

Uthal tombe sous mon épée, et les enfants de Berrathon prennent la fuite; à l'aspect de sa beauté, je ne pus retenir mes larmes. «Tu es tombé, m'écriai-je, ô jeune arbre, et ta beauté est flétrie. Tu es tombé dans tes plaines, et la campagne est triste et dépouillée. Les vents du désert soufflent; mais l'on n'entend plus frémir ton feuillage. Fils du généreux Larmor, tu es beau, même dans les bras de la mort.»

Nina, assise sur le rivage, écoutait le bruit du combat. Lethmal, vieux barde de Selma, était resté près d'elle: «Vénérable vieillard, lui dit-elle en tournant sur lui ses yeux humides de larmes, j'entends le rugissement de la mort. Tes amis ont attaqué Uthal, et mon héros n'est plus. Ah! que ne suis-je restée sur mon rocher, au milieu des vagues de l'Océan: mon âme serait accablée de douleur; mais le bruit de sa mort n'aurait pas frappé mon oreille. Es-tu tombé dans tes plaines, aimable souverain de Finthormo? Tu m'avais abandonnée sur un rocher; mais mon âme était toujours pleine de ton image. Uthal, es-tu tombé dans tes plaines?»

Elle se lève, pâle et baignée de larmes; elle voit le bouclier d'Uthal couvert de sang, elle le voit dans les mains d'Ossian; elle vole éperdue sur la plaine; elle vole, elle trouve son amant; elle tombe: son âme s'exhale dans un soupir; ses cheveux couvrent le visage de son amant. Je versai un torrent de larmes; j'élevai un tombeau à ce couple malheureux, et je chantai: