Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 4

Chapter 43,993 wordsPublic domain

«Fillan, Oscar, et toi, beau Ryno à la lance redoutable, marchez au combat avec intrépidité; suivez le fils de Morni, contemplez les actions de son bras, et que vos épées soient rivales de la sienne. Protégez les amis de votre père, et que les guerriers des anciens temps soient présents à votre souvenir. Mes enfants, quand vous tomberiez ici sur les champs d'Erin, je vous reverrais encore: bientôt, bientôt nos froides et pâles ombres se rencontreront dans les nuages et traverseront ensemble les coteaux de Cona.»

«Tel qu'une nue épaisse et orageuse, dont les flancs enflammés sont armés d'éclairs, et qui, fuyant les rayons du matin, s'avance vers l'occident: tel s'éloigne le roi de Morven. Deux lances sont dans sa main, et son armure jette un éclat terrible... Il abandonne au vent ses cheveux blancs: souvent il se retourne et jette un regard sur le champ de bataille: trois bardes l'accompagnent, prêts à porter ses paroles à ses héros. Il s'assied sur la cime du Cromla; les mouvements de sa lance étincelante réglaient notre marche. La joie s'épanouit sur le visage d'Oscar: ses joues se colorent; ses yeux versent des larmes de plaisir: son épée paraît dans ses mains un rayon de lumière. Il s'avance, et avec un sourire il dit à Ossian: «Ô chef des combats, mon père, écoute ton fils. Retire-toi aussi, va joindre le roi de Morven, et cède-moi ta gloire. Si je péris ici, souviens-toi de cette belle solitaire, objet de mon amour, de la fille de Toscar; car je la vois penchée sur les bords du ruisseau, les joues en feu et les cheveux épars sur son sein, jetant ses regards du haut de la montagne et soupirant pour Oscar. Dis-lui que je suis sur mes collines, hôte léger des vents, et que je vole sur mes nuages à la rencontre de l'aimable fille de Toscar.

«--Élève, Oscar, élève plutôt ma tombe: je ne veux point te céder le combat; il faut que mon bras soit le plus sanglant, et t'enseigne à vaincre. Mais, mon fils, souviens-toi de placer cette épée, cet arc et ce bois de cerf dans mon étroite et sombre demeure, que tu marqueras par une pierre grisâtre. Oscar, je n'ai plus d'amante à recommander aux soins de mon fils; j'ai perdu Evirallina, l'aimable fille de Branno n'est plus.»

«Nous parlions ainsi, lorsque la voix de Gaul, apportée par les vents, vint frapper nos oreilles: il agitait dans les airs l'épée de son père, et se précipite furieux au milieu de la mort et du carnage.

«Les deux armées s'attaquent et combattent guerrier contre guerrier, fer contre fer. Les boucliers et les épées se choquent et retentissent. Les hommes tombent. Gaul fond comme un tourbillon d'Arven: la destruction suit son épée. Swaran dévore comme l'incendie allumé dans les bruyères du Cormal. Comment pourrais-je redire dans mes chants tant de noms et de morts? L'épée d'Ossian se signala aussi dans ce sanglant combat: et toi, ô mon Oscar, ô le plus grand, le meilleur de mes enfants, que tu étais terrible! Mon âme éprouvait une secrète joie, lorsque je voyais son épée étinceler sur les ennemis terrassés. Ils fuient en désordre sur la plaine de Lena: nous poursuivons, nous massacrons; comme la pierre bondit de rocher en rocher, comme la hache frappe et retentit de chêne en chêne, comme le tonnerre roule de colline en colline ses effrayants éclats: tels de la main d'Oscar et de la mienne tombaient et se suivaient et le coup et la mort.

«Mais Swaran assiége et environne le fils de Morni, comme un cercle des flots irrités. Fingal, à cette vue, se lève à demi et fait un mouvement de sa lance: «Va, Ullin, mon antique barde, va trouver Gaul, rappelle à sa mémoire les combats et l'exemple de ses ancêtres: soutiens de tes chants son courage chancelant; les chants raniment les guerriers.» Le vénérable Ullin part; il presse ses pas appesantis; il arrive et adresse à Gaul ces chants belliqueux:

«Enfant des climats où naissent les coursiers généreux; jeune roi des lances, toi dont le bras est ferme dans le péril, dont le courage inflexible ne cède jamais; toi qui diriges les coups de la mort, frappe, renverse l'ennemi: que nul de leurs vaisseaux ne reparaisse jamais sur la côte d'Inistore. Que ton bras soit comme la foudre, tes yeux comme l'éclair, ton coeur comme un rocher. Lève ton bouclier; plonge et replonge ton épée; frappe, détruis!»

«À ces chants, le coeur de Gaul s'enflamme et palpite; mais Swaran s'avance à la tête de son armée: il fend le bouclier de Gaul en deux, et les enfants d'Erin prennent la fuite.

«Alors Fingal se leva, et trois fois fit éclater sa voix. Cromla répondit à ses sons, et ses guerriers fuyants s'arrêtèrent. Ils baissèrent vers la terre leurs visages confus, et rougirent à la présence de Fingal. Il s'avançait comme un nuage pluvieux dans les ardeurs brûlantes de l'été, lorsqu'il roule et s'étend sur la colline, et que les plaines en silence attendent sa rosée. Swaran aperçoit le terrible roi de Morven, et s'arrête au milieu de sa course. Farouche et roulant ses yeux autour de lui, debout, appuyé sur sa lance et gardant un morne silence, il ressemblait dans sa taille gigantesque à un chêne antique des bords du Lubar, dont la tête penche sur le fleuve et dont les rameaux furent jadis noircis des feux du tonnerre. Il marche et se retire à pas lents sur la plaine. Les flots de ses guerriers l'entourent, et le nuage de la bataille se forme sur la colline.

«Fingal brille au milieu de ses héros, et leur dit: «Prenez mes étendards, déployez-les aux vents de Lena, qu'ils flottent comme les flammes ondoyantes de cent collines: que leurs frémissements dans les airs nous excitent au combat. Accourez, enfants d'Erin, venez vous placer près de votre roi; soyez attentifs à ses ordres. Gaul, bras invincible de la mort, jeune Oscar, qui croîs pour les combats; vaillant Connal; Dermid à la brune chevelure, et toi, Ossian, roi des chants, venez tous vous placer près du bras de votre père.»

«Nous élevâmes le Soliflamme, le brillant étendard du roi: l'âme des héros tressaillit de joie en le voyant se jouer dans les vents; il était parsemé d'or, comme l'azur nocturne de la voûte étoilée du ciel. Chaque héros avait son étendard, et chaque étendard sa troupe de guerriers.

«Voyez, dit le roi, comme l'armée de Loclin se partage sur la plaine; ils ressemblent à une forêt de chênes à demi dévastée par l'incendie, lorsque ses arbres éclaircis laissent voir par intervalles les espaces du ciel, et les météores volants dans la nuit. Que chaque chef des amis de Fingal choisisse et attaque sa troupe d'ennemis; et qu'en dépit de ce front menaçant qu'ils nous opposent, nul d'eux n'échappe sur les flots d'Inistore.--Moi, dit Gaul, je me charge des sept chefs qui sont venus du lac de Lano.--Que le sombre roi d'Inistore, dit Oscar, soit abandonné à l'épée du fils d'Ossian,--Confiez à la mienne le roi d'Inistore, dit Conna au coeur d'acier...--Ou Mudin ou moi, dit Dermid, dormira sous la terre.--Et moi, qui maintenant suis aveugle et faible, je choisis le belliqueux roi de Terman. J'ai promis de ne pas revenir sans son bouclier.--«Revenez triomphants et victorieux, ô mes héros, dit Fingal avec un regard serein: toi, Swaran, Fingal te réserve pour lui.» Aussitôt, comme mille vents furieux déchaînés sur les vallons, nos bataillons se divisent et fondent sur l'ennemi: les échos du Cromla retentissent au loin.

--Comment raconter toutes les morts qui signalèrent nos armes dans cette affreuse mêlée? Ô fille de Toscar, nos mains étaient toutes sanglantes; les rangs superbes de Loclin tombaient l'un sur l'autre, comme les terres éboulées de la montagne de Conna. La victoire suivit nos armes: pas un chef qui n'accomplît sa promesse. Tu t'assis plus d'une fois près du murmure des eaux du Brannos ô fille de Toscar: là ton sein éblouissant de blancheur s'enflait et s'élevait, comme le duvet du cygne voguant doucement sur la surface du lac, lorsque les zéphyrs enflent ses ailes. Là tu as vu plus d'une fois le soleil rougeâtre se retirer et descendre lentement derrière un épais nuage; la nuit amasser ses ombres autour de la montagne, lorsque le vent souffle par tourbillons et mugit par intervalles dans les vallées profondes. La grêle tombe, le tonnerre roule, éclate, et la foudre rase les rochers. Les esprits montent sur des rayons de feu: d'irrésistibles et vastes torrents se versent à grand bruit des montagnes: telle est, ô Malvina, l'image de ce combat... Ah! pourquoi cette larme? C'est aux filles de Loclin de pleurer. Les guerriers de leur patrie tombaient par milliers, et le sang avait rougi le fer de nos héros; mais je ne suis plus, hélas! le compagnon des héros; je suis triste, aveugle et délaissé. Donne-moi, aimable Malvina, donne-moi tes larmes; car j'ai vu les tombeaux de tous mes amis.

«Ce fut alors que Fingal vit avec douleur tomber sous ses coups un héros inconnu... Le guerrier roulait dans la poussière ses cheveux gris, et levait vers le roi ses yeux mourants: «Ah! c'est donc de ma main que tu péris, s'écrie Fingal qui le reconnaît, ô toi, l'ami d'Agandecca! J'ai vu tes larmes couler pour l'objet de mon amour dans les salles du sanguinaire Starno. Tu fus l'ennemi des ennemis de mon amante, et c'est de ma main que tu péris! Élève, ô Ullin, élève la tombe du fils de Mathon, et mêle dans tes chants son nom au nom d'Agandecca, d'Agandecca qui fut si chère à mon coeur!

«Du fond de là caverne de Cromla, Cuchullin entendit le bruit des combattants. Il appela le brave Connal et le vieux Carril. À sa voix, ces héros en cheveux blancs prirent leurs lances. Ils s'avancèrent et virent de loin les flots de la bataille, comme les vagues entassées de l'Océan agité, lorsque les vents, soufflant du côté de la mer, roulent devant eux ses vastes lames sur les sables du rivage.

«À cette vue, Cuchullin s'enflamme et fronce le sourcil: sa main se porte sur l'épée de ses pères; ses yeux roulent dans le feu et s'attachent sur l'ennemi. Trois fois il voulut courir au combat, et trois fois Connal arrêta ses pas. «Chef de l'île des Brouillards, lui dit-il, Fingal triomphe, ne cherche point à lui ravir une portion de sa gloire: il ravage et détruit comme la tempête.»

«Eh bien, Carril, reprit Cuchullin, va féliciter le roi de Morven. Dès que Loclin se sera écoulé comme le torrent après la pluie, dès que le silence régnera sur le champ de bataille, que ta voix mélodieuse se fasse entendre à l'oreille de Fingal et chante ses louanges. Donne-lui l'épée de Caithbat; car Cuchullin n'est plus digne de porter les armes de ses pères.

«Mais vous, ombres du solitaire Cromla, esprits des héros qui ne sont plus, soyez désormais les compagnons de Cuchullin, et parlez-lui quelquefois dans la grotte où il va cacher sa douleur. Non, je ne serai plus renommé parmi les guerriers célèbres. J'ai brillé comme un rayon de lumière, mais j'ai passé comme lui; je m'évanouis comme la vapeur que dissipent les vents du matin lorsqu'il vient éclairer les collines. Connal, ne me parle plus d'armes ni de combats: ma gloire est morte. J'exhalerai mes gémissements sur les vents, jusqu'à ce que la trace de mes pas s'efface sur la terre... Et toi, belle et tendre Bragela pleure la perte de ma renommée; car jamais je ne retournerai vers toi: je suis vaincu!»

VIII

Lisez encore ce début du cinquième chant sur la gloire et la mort de Fingal. Le rhythme majestueux et calme des vers est conforme au génie habituel du barde Connal:

«Alors, sur le penchant du Cromla, Connal adressa la parole à Cuchullin: «Fils de Semo, pourquoi cette sombre tristesse? Nos amis sont puissants dans les combats; et toi, guerrier, ta renommée est célèbre: nombreuses sont les morts que ta lance a données. Souvent Bragela, faisant éclater la joie dans ses beaux yeux bleus, alla au-devant de son héros lorsqu'il revenait victorieux et fumant de carnage au milieu des braves, et que ses ennemis étaient muets sous la tombe. Tes bardes charmaient ton oreille en chantant tes exploits.

«Mais vois le roi de Morven, il s'avance, et l'incendie, les torrents, les tempêtes sont l'image de sa force.--Heureux ton peuple! ô Fingal! ton bras combattra pour lui. Tu es le premier des héros dans la guerre; tu es le plus sage des rois dans la paix. Tu parles, et tes nombreux guerriers obéissent; ton acier retentit et les ennemis tremblent. Heureux est ton peuple, ô Fingal!

«Quel est ce guerrier si terrible et si impétueux dans sa course?

«Quel autre que le fils de Starno oserait venir à la rencontre du roi de Morven? Contemple le combat des deux chefs; tels combattent deux Esprits sur l'Océan et disputent à qui roulera ses flots. Le chasseur sur la colline entend le bruit de leurs efforts, et voit les vagues s'enfler et s'avancer vers les rivages d'Arven.» Ainsi parlait Connal, lorsque les deux héros se joignirent au milieu de leurs guerriers tombant de toutes parts. C'est là qu'on entendit le bruit du choc des armes et des coups redoublés. Terrible est le combat des deux rois, terribles sont leurs regards; leurs boucliers sont brisés et l'acier de leurs casques vole en éclats; ils jettent les tronçons de leurs armes, chacun d'eux s'élance pour saisir au corps son adversaire; leurs bras nerveux sont enlacés; ils s'embrassent, ils s'attirent, se balançant à droite et à gauche; dans leur lutte sanglante, leurs muscles se tendent et se déploient. Mais quand leur fureur, au comble, vint à développer toutes leurs forces, alors la colline ébranlée par leurs efforts trembla au haut de sa cime. Enfin la force de Swaran s'épuise, il tombe, et le roi de Loclin est enchaîné.

«Ainsi j'ai vu sur le Cona, Cona que ne voient plus mes yeux, ainsi j'ai vu deux collines arrachées de leurs bases par l'effort d'un torrent impétueux; leurs masses inclinées l'une vers l'autre se rapprochent; la cime de leurs arbres se touche dans les airs; bientôt toutes deux ensemble tombent et roulent avec leurs arbres et leurs rochers; le cours des fleuves est changé, et les ruines rougeâtres de leurs terres éboulées frappent au loin l'oeil du voyageur.

«Enfants du roi de Morven, dit Fingal, gardez le roi de Loclin; car il a la force de mille flots irrités; son bras est instruit aux combats; il a toute la vigueur des anciens héros de sa race. Brave Gaul, et toi, Ossian, accompagnez le frère d'Agandecca, et rappelez la joie dans son âme attristée. Et vous, Oscar, Fillan et Ryno, poursuivez les débris de Loclin; et que jamais nul vaisseau ne revienne insulter nos mers.»

«Ils partent et volent comme l'éclair.

«Fingal les suit à pas lents et s'avance comme un nuage qui porte la foudre, lorsque les plaines brûlées par l'été sont dans le silence. Son épée étincelle devant lui: il rencontre un des chefs de Loclin, et lui adresse ces paroles: «Quel est celui que je vois appuyé contre le rocher? Il ne peut franchir le torrent: sa contenance annonce un héros; son bouclier est à ses côtés et sa lance s'élève comme un arbre du désert. Jeune inconnu, es-tu des ennemis de Fingal?

«--Je suis un enfant de Loclin! cria le guerrier, et mon bras n'est pas faible. Mon épouse est en pleurs dans ma demeure; mais Orla n'y rentrera jamais.

«--Veux-tu te rendre ou combattre? dit Fingal. Les ennemis ne triomphent point en ma présence, et mes amis sont célèbres dans mon palais. Étranger, suis-moi, et viens partager mes fêtes; viens poursuivre les daims de mes déserts.

«--Non, dit le héros; je secours le faible; je prêterai toujours ma force à celui qui succombe. Mon épée n'a pas encore trouvé son égale; que le roi de Morven me cède.

«--Jamais, Orla, jamais Fingal n'a cédé à un mortel. Tire ton épée et choisis ton ennemi parmi la foule de mes héros.

«--Et le roi refuse-t-il ce combat? dit Orla. Fingal est, de toute sa famille, le seul rival digne d'Orla... Mais, roi de Morven, si je succombe, puisqu'il faut que tout guerrier périsse un jour, élève ma tombe au milieu du Lena, et que ma tombe domine toutes les autres. Renvoie, au travers des mers, l'épée d'Orla à sa tendre épouse, afin que, les yeux trempés de larmes, elle puisse la montrer à son fils et allumer dans son coeur l'amour de la guerre.

«--Jeune infortuné, lui dit Fingal, pourquoi, par ces tristes discours, réveilles-tu ma douleur? Il vient un jour où il faut que les guerriers meurent, et que leurs jeunes enfants voient leurs armes oisives et suspendues aux murs de leurs demeures; mais tes voeux, Orla, seront remplis. J'élèverai ta tombe, et ta belle épouse pleurera sur ton épée.»

«Tous deux combattirent sur la plaine; mais le bras d'Orla était faible; l'épée de Fingal descend et tranche en deux son bouclier. Ses éclats volent et brillent sur la terre, comme la lune dans la nuit sur l'onde d'un ruisseau.

«--Roi de Morven, dit le héros, lève ton épée et me perce le sein. Blessé dans le combat, je suis resté ici faible et abandonné de mes amis; bientôt, ma triste aventure se répandra sur les rives du Loda et parviendra jusqu'à ma bien-aimée, lorsque, seule, elle erre dans les forêts.

«--Non, répondit le roi de Morven, jamais tu ne seras percé de ma main: je veux que ton épouse te revoie encore sur les bords du Loda, échappe des mains de la guerre; je veux que ton vieux père, que, peut-être, la vieillesse a déjà privé de la vue, entende du moins ta voix dans sa demeure... Il se lèvera plein de joie, et ses mains errantes chercheront son fils.

«--Il ne le trouvera jamais, Fingal; je mourrai dans les champs de Lena; des bardes étrangers parleront de moi; mon large baudrier cache une plaie mortelle! vois, je l'arrache de mon sein et le jette aux vents.»

«Son sang noir sort à gros bouillons de ses flancs. Il s'épuise, il pâlit, il tombe; et Fingal, attendri, se penche sur le héros expirant. Il appelle ses jeunes guerriers: «Oscar, Fillan, mes enfants, élevez la tombe d'Orla; il reposera sur cette plaine, loin du murmure agréable du Loda, loin de sa malheureuse épouse; un jour, les faibles guerriers verront l'arc suspendu dans sa demeure; ils essayeront, mais en vain, de le plier; ses dogues fidèles hurlent de douleur sur les collines; les bêtes sauvages, qu'il avait coutume de poursuivre, se réjouissent de sa mort: il est désarmé, le bras terrible des batailles; le premier des braves n'est plus!

«Élevez vos voix, embouchez le cor, enfants du roi de Morven; retournons vers Swaran, et passons la nuit dans les chants. Fillan, Oscar, Ryno, volez sur la plaine. Où donc es-tu, Ryno, jeune enfant de la gloire? Tu n'as pas coutume de répondre le dernier à la voix de ton père...

«--Ryno, dit Ullin, le premier des bardes, a rejoint les ombres de ses aïeux, les ombres de Trathal et de Trenmor. Le jeune Ryno n'est plus; son corps inanimé est étendu sur la plaine de Lena.

«--N'est-il donc déjà plus, s'écria le roi, celui de mes enfants qui était le plus léger à la course, le plus prompt à bander l'arc?... Ô mon fils! à peine ton père a-t-il eu le temps de te connaître. Ah! pourquoi faut-il que, si jeune, tu sois déjà tombé? Repose en paix sur Lena, Fingal te reverra bientôt. Bientôt ma voix cessera d'être entendue; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas. Les bardes chanteront le nom de Fingal et les pierres parleront de sa gloire; mais toi, jeune Ryno, tu as péri, et les bardes n'ont point encore chanté ta renommée. Ullin, touche la harpe pour Ryno; dis quel héros il eût été. Adieu, toi qui étais toujours le premier sur le champ de bataille; ton père ne dirigera plus ton javelot: toi, le plus beau de mes enfants, mes yeux ne te voient plus, adieu.»

«Les larmes coulaient sur les joues de Fingal; il pleurait son fils, son fils si jeune et déjà si redoutable dans les combats!

«Quel est le guerrier dont cette tombe consacre la gloire? dit alors le généreux Fingal. Je vois quatre pierres revêtues de mousse marquer ici la sombre demeure de la mort. Que mon jeune Ryno dorme à côté de lui, qu'il repose auprès du brave. Peut-être gît ici quelque guerrier fameux qui accompagnera mon fils sur les nuages. Ô Ullin! chante et rappelle à notre mémoire les tristes habitants de la tombe. Si jamais ils n'ont fui le danger dans les champs de la valeur, mon fils, loin de ses amis, reposera près de ces héros.»

IX

Voilà les principales aventures du premier volume. Il continue avec les mêmes péripéties et sur le même ton, tantôt lyrique, tantôt épique, laissant dans l'âme la mélancolie de la gloire.

Le deuxième volume, quoique composé de plusieurs chants écrits par des bardes de l'école d'Ossian plus que par Ossian lui-même, n'est ni moins original, ni moins lugubre, ni moins beau. Parcourons-en encore les principaux passages.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLV.

CXLVIe ENTRETIEN

OSSIAN FILS DE FINGAL

(SUITE)

X

Le deuxième volume commence par un poëme en plusieurs chants, intitulé _Temora_. Ce poëme déroule toutes les notes lyriques ou pathétiques de ces épopées.

TEMORA

«Déjà les vagues azurées de la mer d'Ullin roulent à la clarté du jour. Les vertes collines sont revêtues de lumières, les arbres balancent leurs cimes touffues au souffle des zéphyrs, les torrents grisâtres versent leurs bruyantes ondes. Deux coteaux, chargés de chênes antiques, dominent une étroite vallée. Là coule un ruisseau tranquille. Sur ses bords était Caïrbar, souverain d'Atha, debout, appuyé sur sa lance, les yeux rouges, chargés de terreur et de tristesse. Du fond de son âme s'élève l'image de Cormac, couvert de ses horribles blessures; le pâle fantôme du jeune héros apparaît dans l'obscurité: le sang coule de ses flancs aériens. Trois fois Caïrbar jette sa lance sur la bruyère, trois fois il porte la main à sa barbe. Ses pas sont courts et pressés, souvent il s'arrête et agite ses bras nerveux. Telle une nue inconstante change de forme à chaque bouffée de vent, attriste les vallons et les menace tour à tour d'une inondation subite.

Enfin Caïrbar recueille son âme et saisit sa lance. Il tourne les yeux vers la plaine de Lena; il aperçoit les guerriers qu'il avait envoyés à la découverte sur les bords de l'Océan. La peur précipitait leurs pas; ils accouraient en regardant souvent derrière eux. Caïrbar comprit que l'ennemi s'avançait, et appela les chefs de son armée.

La terre retentit sous leurs pas; ils arrivent: tous à la fois tirent l'épée. Là paraissent Morlath, au visage sombre; Hidala, à la longue chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, roulant des yeux louches. Plus farouche est encore, sous deux épais sourcils, le regard de Malthos. Au milieu d'eux s'élève l'inébranlable Foldath. Sa lance est comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents: son bouclier porte la marque des combats, et son oeil méprise le danger. Ces héros et mille autres avec eux environnaient Caïrbar. Quand l'espion de l'Océan, Morannal, arriva de la plaine de Lena, ses yeux égarés semblaient sortir de sa tête, ses lèvres étaient pâles et tremblantes.

«Eh quoi! dit-il, l'armée d'Erin est tranquille et silencieuse comme une forêt au déclin du jour, et Fingal est sur la côte! Fingal, ce roi de Morven, si terrible dans les combats!»

«As-tu vu ce guerrier, dit Caïrbar en soupirant; ses héros sont-ils en grand nombre? Lève-t-il la lance des combats, ou apporte-t-il la paix?»--«Il n'apporte pas la paix, ô Caïrbar, j'ai vu sa lance levée. Le sang de mille guerriers en rougit l'acier. Il a sauté le premier sur le rivage. La vieillesse n'a point affaibli sa vigueur. Ses membres nerveux se meuvent avec souplesse. Elle est à son côté, cette épée dont le premier coup est toujours suivi de la mort. Son bouclier terrible est tel que la lune sanglante au milieu de l'effrayante tempête. Suivent Ossian, le roi des chants, et Gaul, le premier des mortels.