Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 3
«Fingal jette un regard sur ses guerriers, et ses guerriers ont déjà pris leurs armes. Un horrible combat s'engage: les enfants de Loclin meurent ou fuient... Fingal emporte et dépose dans son vaisseau le corps inanimé de la belle Agandecca. Sa tombe s'élève sur le sommet d'Arven et la mer mugit alentour.
«Paix profonde à son âme, dit Cuchullin, et au barde qui nous charme par ses chants. Redoutable était Fingal dans la force de sa jeunesse, redoutable est encore son bras dans sa vieillesse. Loclin succombera encore devant le roi de Morven. Ô lune! montre-toi au travers de ton nuage; éclaire dans la nuit ses blanches voiles sur les flots, et, s'il est quelque Esprit puissant des cieux assis sur cette nue abaissée vers la terre, conducteur des orages, écarte des écueils ses vaisseaux voguant dans les ténèbres.»
«Ainsi parla Cuchullin près du torrent murmurant de la montagne, lorsque le fils de Matha, Calmar, montait la colline. Il revenait de la plaine, blessé et couvert de son sang, et s'appuyait sur sa lance. Le bras du héros était affaibli, mais son âme était pleine de force.
«Tu es le bienvenu, ô fils de Matha! lui dit Connal, tu es le bienvenu au milieu de tes amis; mais pourquoi ce soupir étouffé s'échappe-t-il du sein d'un guerrier qui, jamais, n'avait connu la peur?--Et qui ne la connaîtra jamais. Connal, mon âme s'enflamme dans le danger et tressaille de joie au bruit des combats. Je suis de la race des braves: jamais mes ancêtres na connurent la crainte.»
«Calmar fut le premier de ma famille, il se jouait au milieu des tempêtes. Son noir esquif bondissait sur l'Océan et volait sur l'aile des ouragans. Une nuit, un Esprit sema la discorde parmi les éléments. Les mers s'enflent, les rochers retentissent, les vents chassent devant eux les nuages menaçants, l'éclair vole sur ses ailes de feu. Calmar trembla et revint au rivage, mais bientôt il rougit de sa frayeur. Il s'élance de nouveau au milieu des flots en courroux et cherche l'Esprit des vents, tandis que trois jeunes matelots gouvernent la barque agitée, il est debout l'épée nue. Lorsque le nuage abaissé passa près de lui, il saisit ses noirs flocons et plongea son épée dans ses flancs ténébreux. L'Esprit de la tempête abandonna les airs; la lune et les étoiles reparurent.»
«Telle était l'intrépidité de ma race, et Calmar ressemble à ses ancêtres. Le danger fuit l'épée du brave, la fortune se plaît à couronner l'audace.»
«Mais vous, enfants des vertes vallées d'Erin, retirez-vous des plaines sanglantes de Lena. Rassemblez les tristes restes de nos amis et rejoignez Fingal. J'ai entendu le bruit de la marche de Loclin qui s'avance: Calmar va rester et combattre. Ma voix se fera entendre, ô mes amis! comme si j'étais soutenu de mille guerriers. Mais, souviens-toi de moi, fils de Semo, souviens-toi du corps inanimé de Calmar. Après que Fingal aura dévasté le champ de bataille, place-moi sous quelque pierre mémorable qui parle de ma renommée aux temps à venir. Fais que la mère de Calmar se réjouisse en voyant la pierre qui attestera ma gloire.
«--Non, fils de Matha, répondit Cuchullin, non, je ne te quitte point: ma joie est de combattre à forces inégales, dans le péril mon âme s'agrandit. Connal, et toi, vénérable Carril, conduisez les tristes enfants d'Erin, et, quand le combat sera fini, revenez chercher nos corps gisants dans ce défilé, car nous resterons près de ce chêne, au milieu de la mêlée... Moran au pied léger, vole sur la bruyère de Lena, dis à Fingal qu'Erin est tombé dans l'esclavage, et presse-le de hâter ses pas.»
«Le matin commence à blanchir la cime du Cromla, les enfants de la mer[13] montent le coteau. Calmar les attend de pied ferme, le feu du courage s'allume dans son âme irritée, mais le visage du guerrier pâlit. Faible, il s'appuyait sur la lance de son père, sur cette lance qu'il détacha des salles de Lara à la vue de sa mère affligée; mais bientôt le héros s'affaiblit et tombe comme l'arbre sur les plaines de Cona. Le sombre Cuchullin reste seul, mais immobile comme un rocher isolé au milieu des sables; la mer vient avec ses flots et mugit sur ses flancs endurcis; sa tête se couvre d'écume et les collines d'alentour retentissent; enfin, du sein grisâtre des brumes paraissent sur l'Océan les voiles de Fingal; la forêt de ses mâts se balance sur les vagues roulantes.
[Note 13: Les guerriers de Swaran.]
«Swaran, du haut de la colline, les aperçoit, il abandonne les enfants d'Erin et revient sur ses pas. Tels que la mer rentraînant ses ondes à travers les cent îles mugissantes d'Inistore, tels reviennent contre Fingal les vastes et impétueux bataillons de Loclin.
«Cuchullin, triste, l'oeil en pleurs et la tête baissée, marche à pas lents, traînant derrière lui sa longue lance; il s'enfonce dans le bois du Cromla, gémissant sur la perte de ses amis. Il redoutait la présence de Fingal, qui était accoutumé à le féliciter en le voyant revenir des champs de gloire.
«Combien de mes héros, disait-il, sont couchés sans vie sur cette plaine! Les chefs d'Inisfail, ceux dont la joie éclatait dans la salle de nos fêtes! Je ne rencontrerai plus leurs pas sur la bruyère, je n'entendrai plus leurs voix à la chasse des chevreuils. Pâles et muets, ils sont couchés sur des lits sanglants, ces guerriers qui furent mes amis! Esprits de ces héros, naguère pleins de vie, venez visiter Cuchullin dans sa solitude, venez sur les vents qui font gémir l'arbre de la grotte de Tura, venez converser avec moi; c'est là qu'éloigné des humains, je vais habiter ignoré. Nul barde n'entendra parler de moi; nul monument ne s'élèvera pour conserver ma mémoire. Pleure-moi, ô Bragela! compte Cuchullin parmi les morts; ma renommée s'est évanouie.»
«Tels étaient les regrets de Cuchullin, en s'enfonçant dans les bois du Cromla.
«Fingal, debout sur son vaisseau, levait sa lance brillante: terrible était l'éclat de son acier, comme les feux sombres du météore de la mort, lorsque le voyageur est seul, et que le large disque de la lune est obscurci dans les deux.
«On a combattu, dit Fingal, et je vois le sang de mes amis. La tristesse est sur les champs de Lena; le deuil est dans les forêts du Cromla: elles ont vu tomber leurs chasseurs dans la force de l'âge, et le fils de Semo n'est plus.--Ryno, Fillan, mes enfants, faites retentir le cor de la guerre: montez sur cette colline du rivage, près du tombeau de Landarg, et appelez les ennemis. Que votre voix tonne comme celle de votre père, lorsqu'il engage le combat et déploie sa valeur. J'attends sur ce rivage le sombre, le puissant Swaran: qu'il vienne avec toute sa race; car ils sont terribles dans le combat, les amis des morts!»
«Le beau Ryno vola comme l'éclair; le noir Fillan, comme les ombres de l'automne. Déjà leur voix s'est fait entendre sur les bruyères de Lena: les enfants de l'Océan ont reconnu les sons du cor de Fingal. L'Océan mugissant ne descend pas des rivages du royaume des Neiges avec plus de violence et de rapidité que les enfants de Loclin du penchant de la colline. À leur tête marche leur roi dans l'appareil effrayant de ses armes. La rage allume son noir visage, et ses yeux roulent étincelants des feux de la valeur.
«Fingal aperçoit le fils de Starno, et se rappelle Agandecca. Swaran, jeune encore, avait donné des pleurs à la mort de sa soeur. Fingal lui envoie le barde Ullin pour l'inviter à sa fête; son âme est tendrement émue au souvenir de ses premières amours.
«Ullin, d'un pas ralenti par l'âge, marche vers le fils de Starno, et lui dit: «Ô toi qui habites loin de nous environné de tes flots, viens à la fête du roi et passe ce jour dans le repos; demain, ô Swaran, nous combattrons, nous briserons les boucliers.
«--Aujourd'hui! répond le fils de Starno plein de rage; c'est aujourd'hui que nous briserons les boucliers: demain ma fête sera célébrée, et Fingal sera gisant sur la terre.»
Ullin revient vers Fingal:
«Eh bien, dit Fingal avec un sourire, que demain Swaran donne sa fête; oui, aujourd'hui, mes enfants, nous briserons les boucliers. Ossian, reste à mes côtés; Gaul, lève ton épée terrible; Fergus, bande ton arc; et toi, Fillan, fais voler ta lance dans les airs. Levez tous vos larges boucliers; que vos lances soient des météores de mort Suivez moi dans la route de la gloire, et égalez mes actions dans le combat.»
«Mille vents déchaînés sur Morven, ou les nuages volant amoncelés à travers les cieux, ou les flots du noir Océan fondant sur les rivages du désert, leur bruit, leurs ravages, la terreur qu'ils inspirent: telle est l'image de l'horrible mêlée des deux armées sur la plaine retentissante de Lena. Les cris des combattants se répandent sur les collines, comme les éclats de la foudre pendant la nuit, lorsque la nue crève sur Cona, et qu'on entend dans les vents les cris de mille fantômes.
«Fingal s'élance, terrible comme l'esprit de Trenmor, lorsque d'un tourbillon il vient à Morven visiter ses illustres enfants. Les chênes émus gémissent, et les rochers tombent déracinés sur son passage. Le sang des ennemis inondait la main de mon père lorsqu'il agitait son épée dans un cercle flamboyant. Il se rappelle les combats de sa jeunesse; et, dans sa course, il dévaste le champ de bataille. Ryno s'avance comme une colonne de feu. Le front de Gaul est menaçant, Fergus et Fillan fondent sur l'ennemi. Moi-même je marchai triomphant sur les traces du roi. Mille fois mon bras donna la mort, et l'éclair de mon épée en était le signal effrayant. Mes cheveux alors n'étaient pas blanchis par les ans, et la vieillesse ne faisait pas trembler mes mains: mes yeux n'étaient pas couverts de ténèbres, et mes jambes ne m'abandonnaient pas dans ma course.
«Qui pourrait nombrer les morts ou les exploits des héros, dans cette journée où Fingal, brûlant de rage, foudroya les enfants de Loclin? Gémissements sur gémissements se répétaient de colline en colline, jusqu'à ce que la nuit vînt tout envelopper de ses ombres. Pâles et frissonnants d'effroi comme un troupeau de timides chevreuils, les enfants de Loclin se rassemblent sur la colline. Nous nous assîmes, pour entendre les sons de la harpe, au bord du paisible ruisseau de Lubar. Fingal, placé le plus près de l'ennemi, écoutait les chants des bardes qui célébraient sa race illustre. Assis et appuyé sur sa lance, il prêtait une oreille attentive. Le vent agitait ses cheveux blancs, et ses pensées se promenaient sur le passé. Près de lui était mon jeune, mon cher Oscar, penché sur sa lance; il admirait le roi de Morven, et son âme s'agrandissait au récit de ses actions.
«Fils de mon fils, dit le roi, Oscar, l'honneur du jeune âge, j'ai vu briller ton épée, et je me suis enorgueilli de ma race: suis la trace glorieuse de nos aïeux, et sois ce que furent Trenmor, le premier des hommes, et Trathal, le père des héros. Ils signalèrent leur jeunesse dans les combats; ils sont chantés par les bardes. Oscar, dompte le guerrier qui se défend; mais épargne le faible: fonds, comme un torrent, sur les ennemis de ton peuple; mais sois doux, comme le zéphyr qui caresse le gazon, pour ceux qui implorent ta clémence: tel vécut Trenmor; tel fut Trathal, et tel a été Fingal; mon bras fut toujours l'appui de l'opprimé, et le faible s'est reposé derrière les éclairs de mon épée.
«Oscar, j'étais jeune comme toi lorsque la belle Fainasollis s'offrit à moi, ce rayon du soleil, cette douce lumière d'amour, la fille du roi de Craca. Je revenais des bruyères de Cona, n'ayant avec moi que quelques-uns de mes guerriers. Les voiles d'un esquif se présentent à nos yeux sur le lointain des mers: il paraissait comme un nuage qui s'élève sur les vents de l'Océan. Bientôt il s'approche, et nous aperçûmes cette belle. Son beau sein était agité et gonflé de soupirs. Le vent jouait dans ses cheveux dénoués; ses joues de rose étaient couvertes de pleurs: «Fille de la beauté, lui dis-je avec douceur, d'où viennent tes soupirs? Puis-je, jeune encore, puis-je te défendre, fille de la mer? Mon épée peut trouver mon égal dans le combat; mais mon coeur est indomptable.
«--Je suis dans tes bras, ô chef des braves, dit-elle en soupirant: c'est toi que j'implore, généreux protecteur du faible. Le roi de Craca chérissait en moi le rejeton le plus brillant de sa race, et plus d'une fois les collines du Cromla ont répondu aux soupirs d'amour adressés à l'infortunée Fainasollis. Borbar, roi de Sora, vit ma beauté et m'aima: son épée brille à son côté comme l'éclair du ciel; mais son sourcil est noir et sombre, et les orages sont dans son coeur. C'est lui que je fuis à travers les flots; c'est lui qui me poursuit.
«--Viens te placer, lui dis-je, à l'abri de mon bouclier, et rassure-toi, beauté ravissante. Il fuira, le sombre chef de Sora; il fuira, si le bras de Fingal répond à son coeur. Je pourrais bien, fille de la mer, te cacher dans quelque grotte solitaire et profonde; mais jamais Fingal n'a fui des lieux où le danger menace. C'est au milieu de la tempête des combats et des lances que son âme s'épanouit de joie.»
«Je vis des larmes couler sur les joues de la belle. Je m'attendris sur son sort.
«Bientôt, telle qu'une vague menaçante, paraît sur le lointain des mers le vaisseau du fougueux Borbar. Ses voiles se jouent autour de ses mâts élevés sur les flots; les ondes blanchissent et roulent sur les flancs du vaisseau, et l'Océan mugit alentour. «Quitte, lui dis-je, quitte l'Océan, étranger porté sur les tempêtes. Viens partager ma fête dans mon palais. Ma demeure est l'asile des étrangers.» La belle était tremblante à mes côtés: il décoche un trait, elle tombe. «Ta main est sûre, Borbar; mais cette belle était un faible ennemi.» Nous combattîmes, et ce combat fut sanglant et mortel: Borbar tomba sur mes coups. Nous plaçâmes sous deux tombes de pierre cette belle infortunée et son cruel amant.
«Tel je fus dans mon jeune âge; mais toi, Oscar, imite la vieillesse de Fingal; ne cherche jamais le combat: s'il se présente, ne l'évite jamais. Fillan, Oscar, devancez les vents, volez sur la plaine, et observez les enfants de Loclin. J'entends le tumultueux désordre où les jette la peur. Allez, qu'ils n'échappent pas à mon épée en fuyant sur les vagues du Nord: car combien de guerriers de la race d'Erin sont ici couchés sur le lit de mort!»
«Les deux héros volèrent comme deux sombres fantômes sur leurs chars aériens, lorsqu'ils viennent effrayer les malheureux mortels.
«Alors le fils de Morni, Gaul, s'avance, et se présente dans une altitude intrépide: sa lance reluit aux étoiles. «Ô Fingal! cria le héros, dis aux bardes d'appeler par leurs chants le doux sommeil sur tes guerriers fatigués. Et toi, Fingal, remets dans son fourreau ton épée homicide, et laisse combattre ton peuple. Nous languissons ici sans gloire, et notre roi est le seul qui combatte et triomphe. Quand le matin blanchira nos collines, observe de loin nos exploits. Que les guerriers de Loclin sentent l'épée tranchante du fils de Morni, et que les bardes puissent célébrer ma renommée. Telle fut jadis la conduite des nobles ancêtres de Fingal; telle fut aussi la tienne, ô Fingal!
«--Fils de Morni, répondit Fingal, je chéris ta gloire. Combats; mais ma lance te suivra de près, pour voler à ton secours au milieu du péril. Élevez, élevez vos voix, enfants des concerts, et faites descendre sur moi le paisible sommeil. Fingal va dormir ici au murmure des vents de la nuit. Et toi, ô Agandecca! si tu es près de ces lieux, parmi les enfants de ta patrie, ou si tu es assise sur un nuage au-dessus des mâts et des voiles de Loclin, viens me visiter dans mes songes. Belle qui me fus si chère, viens réjouir mon âme du doux aspect de ta beauté.»
«Mille harpes et mille voix unirent leurs sons mélodieux. Les bardes chantèrent les nobles actions de Fingal et de son auguste race; et quelquefois on entendit prononcer dans leurs chants le nom d'Ossian, d'Ossian aujourd'hui plongé dans le deuil! J'ai combattu, j'ai vaincu souvent dans les guerres d'Erin; mais maintenant, aveugle, dans les larmes, et délaissé, je me traîne confondu dans la foule des mortels vulgaires. Ô Fingal! je ne te vois plus environné des guerriers de ta race: les bêtes sauvages viennent paître sur la tombe du puissant roi de Morven... Paix éternelle à ton ombre, roi des épées, héros le plus fameux des collines de Cona.»
VII
Ossian lui-même chante ses premières amours dans son quatrième chant.
Malvina, sa petite-fille, qui vit auprès de son vieux père pour le consoler de la perte de ses enfants et pour entendre ses chants, l'écoute. Voici ce que sa mémoire lui représente:
«Quelle est celle qui descend en chantant de la montagne, brillante comme l'arc pluvieux qui couronne la colline de Lena? C'est cette belle dont la voix inspire l'amour; c'est l'aimable fille de Toscar: plus d'une fois tu prêtas l'oreille à mes chants, plus d'une fois je vis couler les larmes de tes beaux yeux. Viens-tu pour être témoin de nos combats, ou pour entendre le récit des actions d'Oscar? Quand cesserai-je de pleurer au bord des ruisseaux de Cona! Mes années se sont écoulées dans les batailles, et la douleur assiége ma vieillesse.
«Belle Malvina, je n'étais pas, comme aujourd'hui, aveugle et flétri par les chagrins; je n'étais pas ainsi triste et dans l'abandon, lorsque la belle Evirallina m'aimait, Evirallina aux cheveux noirs, à la gorge éblouissante. Mille héros lui offrirent leurs voeux: elle refusa son amour à mille héros: une foule de braves guerriers se retirèrent dédaignés. Ossian seul plaisait à ses yeux.
«J'allai vers les ondes noires de Lego pour obtenir sa main: douze guerriers de ma nation, enfants valeureux des plaines de Morven, m'accompagnèrent. Nous arrivâmes à la demeure de Branno, l'ami des étrangers.
«De quel lieu, dit-il, viennent ces armes étrangères? Elle n'est pas facile, la conquête de la beauté qui a déjà refusé tant de guerriers d'Erin; mais sois heureux, ô toi, fils de Fingal: heureuse est la belle qui t'est réservée! Eussé-je douze beautés qui m'appelassent leur père, je les offrirais à ton choix, illustre enfant de la renommée.» À ces mots, il ouvrit la salle où était la belle Evirallina: à sa vue, la joie fit palpiter nos coeurs sous l'acier, et nous fîmes des voeux pour la fille de Branno.
«Mais au-dessus de nos têtes, au sommet de la colline parut la troupe du superbe Cormac. Huit guerriers le suivaient, et la plaine resplendissait des éclairs de leurs armes. Là étaient Colla et Duna couvert de blessures, et le puissant Toscar; et avec eux Tago et le victorieux Frestat. Suivaient Daïro, heureux dans les combats, et Dala, le boulevard des guerriers dans leur retraite. L'épée flamboyait dans la main de Cormac, ses yeux étaient pleins de douceur. Ossian prit avec lui huit de ses guerriers, l'impétueux Ullin, le généreux Mullo, le noble et gracieux Scelacha, Oglan et le fougueux Cerdal et le farouche Dumariccan: et pourquoi te nommerai-je le dernier, Ogar, si fameux sur les collines d'Arven!
«Ogar attaque Dala: ils combattent sur la plaine. Ogar songe à son poignard; c'est l'arme qu'il affectionne: il l'enfonça neuf fois dans les flancs de Dala; le sort du combat est changé: trois fois je perçai de ma lance le bouclier de Cormac; trois fois sa lance se rompit sur le mien. Ô jeune et malheureux amant! je lui tranchai la tête: cinq fois je l'agitai par sa chevelure: les amis de Cormac prirent la fuite. Quiconque alors, aimable Malvina, m'eût osé dire qu'un jour, aveugle et infirme, je passerais les nuits dans la solitude, eût eu besoin d'avoir une cotte d'armes d'une trempe bien forte, et un bras invincible.
«Mais déjà l'on n'entend plus sur la plaine obscure du Lena le son des harpes et la voix des bardes. Les vents inconstants soufflaient avec violence, et le chêne altier balançait sur ma tête son tremblant feuillage: Evirallina occupait mes pensées, lorsque dans tout l'éclat de sa beauté, et roulant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux, elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible:
«Ossian, dit-elle, lève-toi et sauve mon fils! sauve mon cher Oscar. Près du chêne qui est au bord du Lubar, il combat contre les enfants de Loclin....»
Elle dit et se replonge dans son nuage: je me revêts de mon armure, et ma lance soutient et précipite mes pas: mes armes retentissent; je répétais à demi-voix, suivant ma coutume dans les dangers, les antiques chansons des héros. Les guerriers de Loclin entendirent le bruit lointain de ma marche: ils fuient, mon fils les poursuit. «Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi, quoique Ossian soit derrière toi.» Il obéit à ma voix et revient sur ses pas; c'était un charme pour mon oreille que le bruit des armes d'Oscar. «Pourquoi, me dit-il, arrêtes-tu mon bras avant que la mort les ait tous enveloppés de ses ombres? Sais-tu que, farouches et terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan? qu'ils veillaient attentifs aux alarmes de la nuit? Nos épées en ont détruit quelques-uns: mais tels que les flots de l'Océan poussés par les vents sur les sables de Mora, tels s'avancent les guerriers de Loclin sur la plaine de Lena: les fantômes de la nuit jetèrent des cris sinistres, et j'ai vu étinceler les météores, avant-coureurs de la mort. Laisse-moi réveiller le roi de Morven, lui qui sourit au danger: il ressemble au radieux enfant du ciel lorsqu'il se lève et dissipe l'orage.»
«Fingal venait de s'éveiller brusquement d'un songe, et s'appuyait sur le bouclier de Trenmor, bouclier fameux que ses pères levèrent jadis mille fois dans les guerres de leur famille. Le héros avait vu dans son sommeil l'ombre affligée d'Agandecca. Elle était venue de l'Océan, et s'était avancée seule et à pas lents sur la plaine de Lena: son visage était pâle et ses joues étaient baignées de larmes: plusieurs fois, de sa robe de nuages, elle avance sa main livide; elle l'étend sur Fingal en silence et en détournant les yeux. «Pourquoi la fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant; pourquoi cette pâleur sur ton visage?... Elle disparaît sur les vents, et laisse Fingal au milieu des ténèbres. Elle pleurait les guerriers de sa nation qui allaient périr sous les coups de Fingal.
«Le héros s'éveille, et voit encore Agandecca dans ses pensées. Il entend le bruit des pas d'Oscar, il aperçoit la lueur de son bouclier: car le rayon naissant du matin avait déjà traversé les mers d'Ullin.
«Que fait l'ennemi, dit en se levant le roi de Morven? Entraîné par la peur, fuit-il sur les flots de l'Océan? ou attend-il un nouveau combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander: ce sont leurs voix que m'apportent le vent du matin. Oscar, vole sur la plaine, et réveille nos ennemis pour combattre.»
«Le roi se plaça près de la roche de Lubar, et trois fois il éleva sa voix terrible. Le cerf tressaille près des sources de Cromla, et les rochers tremblent sur les collines. Tels que les nuages amassent les tempêtes et voilent l'azur des cieux, tels à la voix de Fingal accoururent les enfants du désert: toujours ses guerriers étaient émus de joie aux accents de sa voix; souvent il les avait conduits au combat et ramenés chargés des dépouilles de l'ennemi.
«Venez, guerriers intrépides, venez donner la mort: Fingal vous verra combattre. Mon épée reluira sur cette colline: elle sera l'appui de mon peuple; mais puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son secours, tandis que le fils de Morni va combattre à ma place!... C'est lui qui va marcher à votre tête: il faut que sa gloire devienne célèbre dans nos chants. Ô vous, ombres des héros morts, hôtes légers des nuages, accueillez avec bonté mes guerriers terrassés, et conduisez-les dans l'asile de vos collines. Qu'ils puissent un jour, portés sur les vents, traverser l'espace de mes mers, me visiter dans mes songes, et réjouir quelquefois mon âme dans le silence de la nuit et du repos.