Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 20

Chapter 201,869 wordsPublic domain

Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut; Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE.

Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.

TARTUFFE.

On ne peut trop chérir votre chère santé; Et, pour la rétablir, j'aurais donné la mienne.

ELMIRE.

C'est pousser bien avant la charité chrétienne; Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

TARTUFFE.

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

ELMIRE.

J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous éclaire.

TARTUFFE.

J'en suis ravi de même; et, sans doute, il m'est doux, Madame, de me voir seul à seul avec vous. C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée, Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée.

ELMIRE.

Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, Où tout votre coeur s'ouvre et ne me cache rien.

(Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel il s'était retiré, pour entendre la conversation.)

TARTUFFE.

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, Et d'un pur mouvement...

ELMIRE.

Je le prends bien ainsi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE, prenant la main d'Elmire et lui serrant les doigts.

Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle...

ELMIRE.

Ouf! vous me serrez trop.

TARTUFFE.

C'est par excès de zèle. De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein, Et j'aurais bien plutôt...

(Il met la main sur les genoux d'Elmire.)

ELMIRE.

Que fait là votre main?

TARTUFFE.

Je tâte votre habit: l'étoffe en est moelleuse.

ELMIRE.

Ah! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe se rapproche d'elle.

TARTUFFE, maniant le fichu d'Elmire.

Mon Dieu! que de ce point l'ouvrage est merveilleux! On travaille aujourd'hui d'un art miraculeux; Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire![36]

[Note 36: Ce manége est aussi celui de Panurge, dans Rabelais. «Quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie, et leur mettoit la main au sein, demandant: «Et cest ouvraige, est-il de Flandres ou de Haynault?»]

ELMIRE.

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi?

TARTUFFE.

Il m'en a dit deux mots: mais, madame, à vrai dire, Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE.

C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE.

Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.

ELMIRE.

Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs[37] Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

[Note 37: On ne saurait trop admirer l'adresse avec laquelle Elmire sait en même temps tenir dans le respect le plus audacieux des hommes, et pousser un hypocrite à se montrer à découvert. Elle éveille ses craintes par la dignité de son maintien, et ses espérances par la douceur de ses paroles. Dès lors, l'issue du combat qui se livre dans l'âme de Tartuffe n'est plus douteuse. Lorsque la crainte et l'espérance sont aux prises, la passion l'emporte toujours; c'est la marche du coeur humain.]

TARTUFFE.

L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles: Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles. Mais il étale en vous ses plus rares merveilles: Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés: Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature, Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint, Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. D'abord, j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adrète; Et même à fuir vos yeux mon coeur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut. Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, Que cette passion peut n'être point coupable, Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,[38] Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur. Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande; Mais j'attends en mes voeux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité. En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude; De vous dépend ma peine ou ma béatitude; Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.

[Note 38: Quel sublime comique le poëte a tiré ici du combat des deux passions hideuses qui agitent ce scélérat! comme dans sa détresse il appelle à son aide tous les secrets de son art infernal! flatterie, hypocrisie, persuasion, humilité, pudeur, il essaye toutes les armes, et on rit; car plus il veut cacher sa turpitude, plus il se montre odieux et ridicule.]

ELMIRE.

La déclaration est tout à fait galante; Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un dévot comme vous, et que partout on nomme...[39]

[Note 39: Elmire a lu depuis longtemps dans le coeur de l'hypocrite: elle n'est ni surprise ni fâchée de sa déclaration; en femme habile, elle comprend tout le pouvoir que lui abandonne celui qui jette le trouble dans sa maison. Elmire n'est pas seulement douce et sage, elle est encore adroite et pénétrante. Nous verrons plus tard qu'elle n'a oublié aucun des avantages qu'elle prend ici.]

TARTUFFE.

Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme:[40] Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un coeur se laisse prendre et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange: Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange; Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous on prendre ù vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon coeur; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes voeux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois; Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne. Les tribulations de votre esclave indigne; S'il faut que vos bontés veuillent me consoler Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille.[41] Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles; De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer; Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer; Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie. Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur, De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

[Note 40: On a cru que ce vers était une parodie de celui de Sertorius:

Et pour être Romain, je n'en suis pas moins homme,

C'est une erreur. Molière imite ici un passage du _Décaméron_ de Boccace, ou, pour mieux dire, il ne fait que traduire littéralement les paroles d'un confesseur qui joue auprès de sa pénitente le même rôle que Tartuffe joue auprès d'Elmire: «Vous devez, lui dit-il, vous glorifier des charmes que le ciel vous a donnés, en pensant qu'ils ont pu plaire à un saint. C'est votre beauté irrésistible, c'est l'amour qui me forcent à en agir ainsi; et pour être abbé, je n'en suis pas moins homme: _Come che io sia abbate, in sono uomo come gli altri_.» (B.)--Molière a pris tout ce passage dans la huitième nouvelle de la troisième journée du _Décaméron_. Cette imitation a été indiquée pour la première fois par Michault dans ses excellents _Mélanges philologiques_. tome Ier, page 226.]

[Note 41: Molière oppose ici d'une manière admirable la mysticité des expressions à la hideur des sentiments, et les pratiques de la piété aux désirs effrontés d'un libertin. Il y a force comique dans ce double contraste, car le spectateur ne peut s'empêcher de se réjouir de l'aveuglement d'un scélérat qui emploie, pour inspirer l'amour, tous les moyens qui doivent exciter la haine et le mépris.]

ELMIRE.

Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s'explique. N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur À dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?

TARTUFFE.

Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité; Que vous m'excuserez, sur l'humaine faiblesse, Des violents transports d'un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.

ELMIRE.

D'autres prendraient cela d'autre façon peut-être; Mais ma discrétion se veut faire paraître. Je ne redirai point l'affaire à mon époux: Mais je veux, en revanche, une chose de vous; C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L'union de Valère avecque Marianne.

XXXII

Le fils d'Orgon dénonce l'action et l'audace de Tartuffe à son père, Orgon refuse de le croire. Tartuffe affecte de s'accuser lui-même et d'intercéder pour le fils. À la fin, la scène décisive survient. Madame Orgon donne rendez-vous à Tartuffe, et cache son mari sous la table. La déclaration d'amour de Tartuffe est le chef-d'oeuvre de toute la comédie, elle va jusqu'au vif et allait plus loin encore, quand Orgon, alarmé pour la vertu de sa femme, renverse la table et s'élance sur Tartuffe en s'écriant enfin:

Ah! le misérable homme!

À Tartuffe.

Vous épousiez ma fille et convoitez ma femme! Sortez!...

Tartuffe, se démasquant tout à fait, prétend rester maître de la maison et des biens, en vertu du contrat de donation qu'il a obtenu de son ami Orgon.

Mais le roi, qui veille pour l'intérêt des familles, intervient par l'huissier, saisit les papiers de la donation et emprisonne Tartuffe, reconnu et surveillé comme un odieux charlatan. Et tout fini par cette justice.

Nous allons examiner la morale de ce chef-d'oeuvre, si diversement interprété depuis par les différentes passions des hommes intéressés à accuser ou à défendre la plus belle des comédies françaises.

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CL.

FIN DU VINGT-CINQUIÈME VOLUME.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.

[Note au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]