Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 2

Chapter 24,007 wordsPublic domain

«Lève-toi, fils de l'Océan, lève-toi! Je vois descendre de la montagne le noir torrent des combats; je vois s'avancer les files profondes des enfants d'Erin. Le char de bataille, le rapide char de Cuchullin, vient comme un tourbillon enflammé qui porte la mort. Il roule comme un flot sur la plaine liquide, ou comme un nuage d'or qui s'étend sur la bruyère. Ses larges côtés sont incrustés de pierres brillantes: telle au milieu de la nuit la mer étincelle autour de nos vaisseaux. Le timon est d'if poli; le siége est formé d'os éclatants de blancheur; ses flancs sont remplis de lances entassées, et le fond est foulé par les pieds des héros. Du côté droit, on voit un coursier écumant, superbe, bondissant, le plus fort, le plus léger de la colline: son pied frappe et fait retentir la terre; sa crinière flottante ressemble aux ondes de ce torrent de fumée qui roule sur le coteau; ses flancs sont couverts d'un poil luisant; son nom est Sifadda. Au côté gauche est attelé un coursier non moins fougueux: enfant impétueux des montagnes, sa noire crinière s'élève sur sa tête superbe; ses pieds sont robustes et légers; les fougueux enfants de l'épée l'appellent Dusronnal. Mille liens tiennent le char suspendu. Les mors durs et polis brillent dans des flots d'écume. Des rênes légères, ornées de pierres radieuses, flottent sur le cou majestueux des coursiers, tandis qu'ils volent et franchissent les vallons. Ils ont dans leur course la légèreté du chevreuil et la force de l'aigle fondant sur sa proie. L'air siffle à leur passage comme les vents de l'hiver sur les neiges du sommet du Gormal. Sur le char s'élève le chef des guerriers: le nom du héros est Cuchullin, le fils de Semo. Sa joue basanée a la couleur de mon arc. Ses yeux farouches roulent sous de noirs sourcils. Sa chevelure tombe de sa tête en ondes de flammes, lorsque, penché en avant, il agite sa lance. Fuis, roi de l'Océan, fuis! il vient comme la tempête le long du vallon.

«--Quand m'as-tu vu fuir, quel que fût le nombre des lances ennemies? Quand m'as-tu vu fuir, fils d'Arno, guerrier sans courage? J'ai bravé les tempêtes du Gormal et la hauteur des flots écumants. J'ai bravé les nues orageuses, et je fuirais un guerrier! Fût-ce Fingal lui-même, mon âme ne serait point émue à son aspect. Levez-vous pour combattre, mes guerriers; rassemblez-vous autour de moi comme les flots de la mer. Rassemblez-vous autour du brillant acier de votre roi; fermes comme nos rochers, qui attendent l'orage avec joie et opposent les noires forêts qui les couvrent à la fureur des vents.

«Les héros s'avancent. Tels dans l'automne deux orages s'élancent l'un contre l'autre du haut de deux montagnes opposées, ou tels qu'on voit deux torrents tombant de leurs rochers se mêler, se combattre et mugir, confondus dans la plaine: ainsi se heurtent et se mêlent les armées de Loclin et d'Inisfail. Le chef combat le chef; le guerrier joint le guerrier; l'acier frappe, est frappé. Les casques volent en éclats; le sang coule et fume dans la plaine; les cordes résonnent sur les arcs tendus, les flèches sifflent dans l'air; les lances agitées tracent des cercles lumineux qui dorent la face orageuse de la nuit.

Des cris affreux se confondent dans les airs. Tel est le bruit confus de l'Océan lorsqu'il roule ses vagues mutinées; tels sont les derniers éclats du tonnerre. Quand les cent bardes de Cormac réunis eussent chanté les événements du combat, les cent bardes de Cormac auraient eu des voix trop faibles pour transmettre à l'avenir toutes les morts célèbres. Les héros tombaient en foule sur les héros, et le sang des braves ruisselait à grands flots.

«Pleurez, bardes consacrés au chant, pleurez la mort du noble Sithallin. Que les gémissements de Fiona fassent retentir la demeure de son cher Ardan. Ils sont tombés, comme deux chevreuils du désert, sous la main du puissant Swaran. Swaran rugissait, au milieu de ses guerriers, comme l'esprit de la tempête, lorsque assis sur les sombres nuages qui couronnent le sommet du Gormal, il jouit de la mort du matelot.

«Ta main n'est pas oisive, ô chef de l'île des Brouillards! Cuchullin, ton bras donna plus d'une fois la mort. Son épée était comme le trait de la foudre, qui frappe les enfants du vallon, lorsque les hommes tombent consumés, et que toutes les collines d'alentour sont en flammes. Dusronnal hennissait sur les corps des héros, et Sifadda[11] baignait ses pieds dans le sang. Sous leurs pas, le champ de bataille était dévasté comme les forêts désertes de Cromla, lorsque l'ouragan, chargé des noirs Esprits de la nuit, ravage l'humble bruyère et déracine les arbres.

[Note 11: Chevaux de Cuchullin.]

«Pleure sur tes rochers, ô fille d'Inistore! Fille plus belle que l'Esprit des collines, lorsque, sur un rayon du soleil, il traverse les plaines silencieuses de Morven; penche ta belle tête sur les flots. Il est tombé, ton jeune amant, il est tombé pâle et sans vie sous l'épée de Cuchullin. Son jeune courage ne montrera plus en lui le digne rejeton des rois. Trenard, l'aimable Trenard est mort, ô fille d'Inistore! Ses dogues fidèles hurlent dans son palais en voyant passer son ombre. Son arc est détendu dans sa demeure; le silence règne dans ses forêts.

«Mille flots roulent contre un rocher: ainsi s'avance l'armée de Swaran; le rocher reçoit et brise ces milliers de flots: ainsi les guerriers d'Inisfail attendent et bravent l'armée de Swaran. La mort élève toutes ses voix à la fois et les mêle au son des boucliers. Chaque héros est une colonne de ténèbres, et son épée est dans sa main un rayon de feu. La plaine gémit comme le fer, rouge enfant de la fournaise, sous les coups de cent marteaux qui s'élèvent et le frappent tour à tour.

«Quels sont ces guerriers si sombres, si farouches, sur la plaine de Lena? Ils sont comme deux nuages, et leurs épées brillent comme l'éclair au-dessus de leurs têtes. Les collines sont ébranlées et les rochers tremblent avec toute leur mousse. Sans doute, c'est le fils de l'Océan et le roi d'Erin. Les yeux inquiets de leurs guerriers suivent leurs mouvements; mais la nuit dérobe les deux chefs dans ses ombres et finit leur terrible combat.

«Sur la pente du Cromla, Dorglas apprête un chevreuil; conquête matinale que les guerriers avaient faite sur la colline avant d'en descendre pour combattre. Cent jeunes guerriers amassent la bruyère: dix héros excitent la flamme; trois cents choisissent des pierres polies; la fumée se répand au loin et annonce la fête.

«Cuchullin a recueilli sa grande âme. Appuyé sur sa lance, il adresse ce discours au vieux Carril, à ce chantre vénérable des événements passés:

«Cette fête sera-t-elle pour moi seul? Le roi de Loclin restera-t-il sur le rivage d'Ullin, loin des fêtes et des concerts de son palais? Lève-toi, vénérable Carril, et porte mes paroles à Swaran. Dis à ce roi, venu sur les flots mugissants, que Cuchullin donne sa fête; qu'il vienne prêter l'oreille au murmure de mes bois, dans l'ombre de cette nuit nébuleuse. Tristes et glacés sont les vents qui fondent sur ses mers écumeuses; qu'il vienne donner des louanges aux accords de nos harpes; qu'il vienne entendre les chants de nos bardes.»

«Le vieux Carril part, et sa voix pleine de douceur invite le roi des noirs boucliers. «Swaran, roi des forêts, lève-toi, et quitte les fourrures de ta chasse. Cuchullin donne le festin solennel; viens partager sa fête.»

«Swaran, d'une voix lugubre comme le murmure du Cromla avant la tempête, répondit: «Quand toutes les jeunes filles, odieuse Inisfail, étendraient vers moi leurs bras de neige, offriraient à ma vue leurs seins palpitants et rouleraient avec douceur des yeux pleins d'amour, immobile comme les montagnes de Loclin, Swaran restera dans ce lieu jusqu'à ce que l'aurore, se levant sur mes États, couronnée de jeunes rayons, vienne m'éclairer pour donner la mort à Cuchullin. Le vent de Loclin plaît à mon oreille; il souffle sur mes mers, il mugit dans mes voiles, et rappelle à ma pensée les vertes forêts de Gormal, dont tant de fois les échos répondirent à ses sifflements lorsque ma lance se baignait dans le sang du sanglier. Que le sombre Cuchullin me cède l'ancien trône de Cormac, ou son sang rougira l'écume des torrents d'Erin.»

«Carril revient, et dit: «Les accents de la voix de Swaran sont sinistres.

«--Sinistres pour lui seul, repartit Cuchullin. Carril, élève ta voix, et redis les exploits des temps passés; charme la longueur de la nuit par tes chants, et remplis nos âmes d'une douce tristesse; car la terre d'Inisfail a enfanté nombre de héros et de jeunes filles formés pour l'amour. Il est doux d'entendre les chants de douleur dont retentissent les rochers d'Albion, lorsque le bruit de la chasse a cessé et que les ruisseaux de Cona répondent à la voix d'Ossian.»

«Carril chanta: «Dans les temps passés, les enfants de l'Océan descendirent sur les rivages d'Inisfail. Mille vaisseaux bondissaient sur les vagues et cinglaient vers les plaines agréables d'Ullin: les enfants d'Erin marchèrent à la rencontre de cette nation ennemie. Caïrbar, le premier des mortels, et Grudar, jeune et beau guerrier, s'y trouvèrent; ils avaient longtemps combattu pour le taureau tacheté qui beuglait sur la colline retentissante de Golban. Tous deux le réclamèrent, et la mort se montrait souvent à la pointe de leur acier.

«Les deux héros se réunirent contre l'ennemi, et les étrangers de l'Océan prirent la fuite. Quels noms plus illustres dans Inisfail que les noms de Caïrbar et de Grudar; mais, hélas! pourquoi ce fatal taureau mugit-il encore sur la montagne de Golban? Ils l'aperçurent bondissant et blanc comme la neige; sa vue ralluma leur fureur.

«Ils combattirent sur le gazon des rives du Lubar. Le jeune et brillant Grudar tomba. Le farouche Caïrbar vint aux vallons retentissants de Tura, où Brassolis, la plus belle de ses soeurs, triste et seule, soupirait des chants de douleur. Elle chantait les actions de Grudar, jeune objet des sentiments secrets de son coeur. Elle déplorait les dangers qu'il courait dans la plaine sanglante des combats; mais elle n'avait pas encore désespéré de son retour. Sa robe entr'ouverte laissait voir son beau sein, comme on voit la lune sortir à demi des nuages de la nuit. La harpe est moins douce que sa voix, lorsqu'elle chantait sa douleur. Grudar occupait toute son âme; c'était lui qu'en secret cherchaient toujours ses regards. «Quand reviendras-tu dans tout l'éclat de tes armes, ô guerrier puissant dans les combats!»

«Caïrbar survient, et lui dit: «Prends, Brassolis, prends ce bouclier ensanglanté: suspends-le au haut de ma demeure; c'est l'armure de mon ennemi...» À ces mots, son tendre coeur palpite: pâle, éperdue, elle vole au champ de bataille; elle trouve son jeune amant baigné dans son sang; elle expire, à cette vue, sur la fougère du Cromla. C'est ici que reposent leurs cendres, Cuchullin, et ces deux ifs solitaires, nés sur leurs tombes, cherchent, en s'élevant, à unir leurs rameaux. Brassolis était la beauté de la plaine, et Grudar l'ornement de la colline. Les bardes conserveront leurs noms, et les rediront aux siècles à venir.

«--Ta voix est pleine de charme, ô Carril! dit le chef d'Erin, et j'aime à entendre les récits des temps passés. Ils plaisent à mon oreille comme la douce ondée du printemps, lorsque le soleil luit sur la plaine, et que les nuages légers volent sur la cime des montagnes. Ô barde! prends ta harpe pour célébrer mes amours: chante cette belle solitaire, cet astre de Dunscar; accompagne de ta harpe les louanges de Bragela, de celle que j'ai laissée dans l'île des Brouillards: épouse du fils de Semo, lèves-tu ta belle tête au haut du rocher, pour découvrir les vaisseaux de Cuchullin? Une vaste mer roule ses flots entre ton époux et toi. La blanche écume de ses vagues trompera tes yeux; tu les prendras pour les voiles de ma flotte. Retire-toi, car il est nuit; retire-toi, mon amour, les vents de la nuit sifflent dans ta chevelure; retire-toi dans le palais de mes fêtes, et rêve aux temps passés. Je ne retournerai point dans tes bras que la tempête de la guerre ne soit apaisée. Ô Connal, parle-moi de guerres et de combats; bannis-la de ma pensée; car elle m'est trop chère, la fille de Sorglan, au sein d'albâtre, à la noire chevelure.

«--Défie-toi des enfants de l'Océan, répondit le grave et prudent Connal: envoie une troupe de tes guerriers observer dans la nuit l'armée de Swaran. Cuchullin, je suis pour la paix, jusqu'à l'arrivée des enfants de Morven, jusqu'à ce que Fingal, le premier des héros, paraisse, comme l'astre du jour, sur nos plaines.

«Le héros sonna l'alarme sur son bouclier: les guerriers, nommés pour veiller pendant la nuit, se mirent en marche. Le reste de l'armée, couché sur la colline, dormait dans les ténèbres, au murmure des vents. Les ombres des guerriers récemment décédés erraient devant eux, portées sur leurs nuages; et, dans le lointain, dans le vaste silence de Lena, on entendait les voix grêles des fantômes, présages de la mort.»

Le second chant, parmi ses épisodes, contient celui de la mort touchante de Gaïna, épouse du chef des plaines d'Ullin, et de Connal, son amant:

«Deugala était l'épouse de Caïrbar, chef des plaines d'Ullin: elle brillait de tout l'éclat de la beauté; mais son coeur était l'asile de l'orgueil: elle aima le jeune fils de Daman.

«--Caïrbar, dit-elle, donne-moi la moitié de nos troupeaux; je ne veux plus demeurer avec toi. Fais le partage.

«--Que ce soit Cuchullin, dit Caïrbar, qui fasse les lots; son coeur est le siége de la justice. Pars, astre de beauté.»

«J'allai sur la colline et je fis le partage des troupeaux: il restait une génisse blanche comme la neige: je la donnai à Caïrbar. À cette préférence, la Deugala s'alluma.

«--Fils de Daman, dit cette belle, Cuchullin afflige mon âme. Je veux être témoin de sa mort, ou les flots de Lubar vont rouler sur moi. Mon pâle fantôme te poursuivra sans relâche et te reprochera l'outrage dont Cuchullin a blessé mon âme jalouse. Verse le sang de Cuchullin, ou perce mon sein.

«--Deugala, répondit le jeune homme à la belle chevelure, comment pourrais-je donner la mort au fils de Semo? Il est mon ami, le confident de mes plus secrètes pensées, et je lèverais mon épée contre lui!»

«Trois jours entiers, elle le fatigua de ses larmes; le quatrième, il consentit à combattre.

«Eh bien, Deugala, je combattrai mon ami; mais puissé-je tomber sous ses coups! Ah! pourrai-je errer sur la colline et soutenir la vue du tombeau de Cuchullin?»

«Nous combattîmes sur les collines de Muri. Nos épées évitaient de blesser; elles glissaient sur l'acier de nos casques, ou frappaient vainement nos boucliers, Deugala était présente, et souriait.

«--Fils de Daman, dit-elle, ton bras est faible; jeune homme, les années ne t'ont pas donné la force de manier le fer; cède la victoire au fils de Semo. Il est pour toi le rocher de Malmor.»

«À ces mots, les yeux du jeune homme se remplirent de larmes; d'une voix entrecoupée de sanglots, il me dit: «Cuchullin, oppose ton bouclier; défends-toi contre la main de ton ami. Mon âme est accablée de douleur; il faut que ce soit moi qui donne la main au premier des mortels.»

«Je poussai un soupir profond; je levai le tranchant de ma lame: le jeune Ferda tomba sur la terre, Ferda, le premier des amis de Cuchullin. Malheureuse est la main de Cuchullin, depuis qu'elle a donné la mort à ce jeune héros.

«Ton récit, ô chef des guerriers, est triste et touchant, dit le barde Carril. Il fait rétrograder ma pensée vers les temps qui ne sont plus; j'ai souvent ouï parler de Connal, qui, comme toi, eut le malheur de tuer son ami; mais la victoire n'en suivit pas moins les coups de sa lance, et les ennemis disparaissaient devant lui.»

«Connal était un guerrier d'Albion. Cent collines obéissaient à ses lois. Son chevreuil buvait à son choix l'onde de mille ruisseaux. Mille rochers répondaient aux aboiements de ses dogues. Les grâces de la jeunesse étaient sur son visage: son bras était la mort des héros. Une belle fut l'objet de son amour: elle était belle, la fille du puissant Comlo; elle paraissait au milieu des autres femmes comme un astre éclatant: sa chevelure était noire comme l'aile du corbeau; ses chiens étaient dressés à la chasse: elle savait tendre l'arc et faire siffler la flèche dans les forêts. Le choix de son coeur se fixa sur Connal. Souvent leurs regards amoureux se rencontraient; ils chassaient ensemble, et le bonheur était dans leurs entretiens secrets; mais cette belle fut aimée du féroce Grumal. Cet ennemi de l'infortuné Connal épiait les pas de son amante.

«Un jour, fatigués de la chasse, et séparés de leurs amis que le brouillard dérobait à leurs yeux, Connal et la fille de Comlo vinrent se reposer dans la grotte de Ronan: c'était l'asile ordinaire de Connal: les armes de ses pères y étaient suspendues: leurs boucliers y brillaient auprès de leurs casques d'acier.

«Repose ici, dit Connal, repose, ô Galvina, mes amours. Un chevreuil paraît sur le front du Mora; j'y cours, et bientôt je reviens vers toi.

«--Je crains, lui dit-elle, le noir Grumal, mon ennemi; il vient souvent à la grotte de Ronan: je vais me reposer au milieu de tes armes; mais reviens promptement, ô mon bien-aimé.»

Tandis que Connal poursuit le chevreuil, Galvina veut éprouver son amant; elle prend ses vêtements et son armure, et sort de la grotte. Connal l'aperçut et la prit pour son ennemi. Son coeur bat et s'irrite; il pâlit de fureur; un nuage s'épaissit sur ses yeux: il bande l'arc, la flèche vole: Galvina tombe dans son sang. Connal court à pas précipités à la grotte; il appelle Galvina: nulle réponse dans le rocher solitaire. «Où es-tu, ô ma bien-aimée?» Il reconnaît à la fin que c'est elle dont le coeur palpite sous le trait fatal. «Ô Galvina! est-ce toi?...» Il tombe et s'évanouit sur le sein de son amante.

«Les chasseurs trouvèrent ce couple infortuné, et secoururent Connal. Il promena depuis ses pas sur la colline; mais il errait sans cesse dans un morne silence autour de la tombe de son amante. L'Océan vomit sur la côte une flotte ennemie. Il combattit; les étrangers prirent la fuite: il cherchait partout la mort dans la mêlée; mais quel bras pouvait la donner au puissant Connal? Il jette son bouclier et combat nu. Une flèche atteignit enfin son sein robuste... Il dort en paix à côté de sa chère Galvina, au bruit des flots du rivage; et le matelot découvre en passant leurs tombes revêtues de mousse, lorsqu'il vogue sur les mers du Nord.

«J'aime les chants des bardes, dit Cuchullin. Je me plais à entendre les récits des temps passés. Ils sont pour moi comme le calme du matin et la fraîcheur de la rosée qui humecte les collines lorsque le soleil ne jette sur leur penchant que des rayons languissants et que le lac est bleuâtre et tranquille au fond du vallon. Ô Carril! élève encore ta voix, et fais entendre à mon oreille les chants de Tura, ces chants de joie dont retentit mon palais, lorsque Fingal assistait à mes fêtes et que je le voyais s'enflammer au récit des exploits de ses pères.

«Fingal, chanta Carril, toi, héros des combats, tes actions guerrières signalèrent ta première jeunesse. Loclin fut consumé du feu de ta colère dans cet âge où ta beauté le disputait à celle de nos jeunes filles. Elles souriaient aux grâces épanouies sur le visage du jeune héros; mais la mort était dans ses mains: il était fort et terrible comme les eaux du Lora. Ses guerriers impétueux le suivaient. Ils vainquirent et enchaînèrent Starno, roi de Loclin; mais ils le rendirent à ses vaisseaux; son coeur était gonflé d'orgueil et de ressentiment; il méditait au fond de son âme ténébreuse la mort du jeune vainqueur, car jamais, jamais nul autre que Fingal n'avait dompté la force du puissant Starno. Starno, rentré dans ses forêts de Loclin, s'assit dans la salle où il donnait ses fêtes; il appelle Snivan, vieillard aux cheveux blancs, qui chanta plus d'une fois autour du cercle de Loda. Au son de sa voix, _la pierre sacrée du pouvoir_[12] était émue, et la fortune des combats changeait dans la plaine des braves.

[Note 12: Ce passage fait allusion à la religion de Loclin; et la pierre du pouvoir était sans doute l'image d'une des divinités de la Scandinavie.]

«Vieillard, dit Starno, va sur les rochers d'Arven que la mer environne. Dis à Fingal, dis à ce roi du désert, le plus beau de tous les guerriers, que je lui donne ma fille, ma fille, la plus aimable des belles. Son sein a la blancheur de la neige, ses bras, celle de mes flots écumants; son âme est douce et généreuse. Qu'il vienne, accompagné de ses plus vaillants héros, s'unir à ma fille élevée dans la retraite de mon palais.

«Snivan arrive aux monts d'Albion, Fingal part; son coeur, enflammé par l'amour, devance le vol de ses vaisseaux sur les vagues du Nord.

«Sois le bienvenu, dit le sombre Starno, roi des rochers de Morven, sois le bienvenu; et vous aussi, héros qui le suivez aux combats. Enfants de l'île Solitaire, trois jours entiers vous célébrerez la fête dans mon palais; vous poursuivrez trois jours les sangliers de mes bois, afin que votre renommée puisse pénétrer jusqu'aux demeures secrètes où habite la jeune Agandecca.»

«Le roi des Neiges méditait leur mort en leur donnant la fête de l'amitié. Fingal, qui se défiait du sombre ennemi, y parut couvert de ses armes. Les assassins, effrayés, ne purent soutenir les regards du héros et s'enfuirent. Cependant les accents de la joie se font entendre; les harpes frémissent et rendent des sons d'allégresse. Les bardes chantent les combats des guerriers ou les charmes des belles. Le barde de Fingal, Ullin, cette voix mélodieuse de la colline de Cona, s'y faisait entendre. Il chanta les louanges de la fille du roi des Neiges et la gloire de l'illustre héros de Morven. La belle Agandecca entendit ses accents; elle quitta la retraite où elle soupirait en secret et parut dans toute sa beauté comme la lune au bord d'un nuage de l'orient. L'éclat de ses charmes l'environne comme des rayons de lumière; le doux bruit de ses pas légers plaît à l'oreille comme une musique agréable. Elle voit, elle aime le jeune héros. Il fut l'objet des soupirs secrets de son coeur. Ses yeux bleus le cherchaient et se fixaient tendrement sur lui; elle fit des voeux dans son âme pour le bonheur du chef de Morven.

«Le troisième jour se leva radieux sur les forêts des sangliers. Starno, aux noirs sourcils, part pour la chasse et Fingal avec lui. Déjà la moitié du jour s'est écoulée, et la lance de Fingal est teinte du sang des hôtes féroces du Gormal. Ce fut alors que la fille de Starno vint le trouver, ses beaux yeux pleins de larmes, et, avec les accents de l'amour, elle lui adressa ces paroles:

«Fingal, héros d'une race illustre, ne te fie point au coeur superbe de Starno: dans cette forêt sont cachés ses guerriers. Garde-toi de cette forêt où t'attend la mort: mais souviens-toi, jeune étranger, souviens-toi d'Agandecca. Roi de Morven, sauve-moi de la fureur de mon père.»

«Le jeune héros, sans crainte et sans émotion, s'avance accompagné de ses guerriers. Les ministres de la mort périrent de sa main, et la forêt du Gormal retentit du bruit de leur chute.

«Les chasseurs se sont rassemblés devant le palais de Starno. Sous la sombre épaisseur de ses sourcils, Starno roulait des yeux enflammés. «Qu'on amène ici, cria-t-il, qu'on amène Agandecca à son aimable roi de Morven. Ses paroles n'ont pas été vaines, et la main de Fingal s'est rougie du sang de mon peuple.»

«Elle parut les yeux baignés de larmes, ses cheveux noirs étaient épars; son sein, éclatant de blancheur, était gonflé de soupirs. Starno lui perça le sein de son épée; elle tomba comme un flocon de neige qui se détache des rochers du Ronan, lorsque les forêts sont en silence et que l'écho muet s'enfonce dans la vallée.