Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 19
«Écoutons encore Molière parlant de sa femme: Elle a de l'enjouement et de l'esprit; elle est sensible au plaisir de se faire valoir; _tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains._ Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, _veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin_; et, assurée par son innocence, elle _dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande_. JE PRENDS CETTE NÉGLIGENCE POUR DU MÉPRIS; je voudrais des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus _de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit tranquille_. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, _me laisse impitoyablement dans mes peines_; et, occupée seulement du désir de plaire en général, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse.» Tous les traits de ce tableau conviennent à Célimène, comme ceux du passage précédent convenaient au Misanthrope. Ainsi, tout vient à l'appui de la vérité que nous voulons établir, que c'est dans l'histoire même de Molière qu'il faut chercher le type de ces deux rôles admirables.
XXVIII
Le troisième acte sort du sujet, mais il en sort en un style de satire qui dut faire honte à Boileau le satirique. Célimène et Arsinoé y causent avec ironie et amertume sur leurs défauts. Elles donnent raison aux mauvaises humeurs du Misanthrope contre le monde. Voici cet admirable dialogue:
CÉLIMÈNE.
Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!
(Clitandre et Acaste sortent en riant.)
SCÈNE V
ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.
ARSINOÉ.
Leur départ ne pouvait plus à propos se faire.
CÉLIMÈNE.
Voulons-nous nous asseoir?
ARSINOÉ.
Il n'est pas nécessaire. Madame, l'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer; Et comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon coeur. Hier, j'étais chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière; Et là, votre conduite avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite, Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre; Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution. Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort; Qu'il prenait dans le monde une méchante face; Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse; Et que, si vous vouliez, tous vos déportements Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements. Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée: Me préserve le ciel d'en avoir la pensée! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
CÉLIMÈNE.
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre. Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur; Et comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisais visite, Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures; Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. «À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste? Elle est à bien prier exacte au dernier point; Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle; Mais elle met du blanc, et veut paraître belle. Elle fait des tableaux couvrir les nudités; Mais elle a de l'amour pour les réalités.» Pour moi, contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c'était médisance; Mais tous les sentiments combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, À ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.[28]
[Note 28: Cette réplique de Célimène est un modèle de récrimination satirique; on ne peut pas mieux repousser l'offense par l'offense, et payer, comme on dit, une personne en même monnaie. Célimène a son histoire toute prête et ses garants tout trouvés pour opposer à ceux d'Arsinoé. Celle-ci a cité des gens _de vertu singulière_; celle-là cite des gens _d'un très-rare mérite_. Chacune d'elles a essayé de défendre son amie, mais a eu le chagrin de ne pouvoir faire adoucir la rigueur de la sentence. Enfin, le discours de la coquette est, d'un bout à l'autre, calqué sur celui de la prude avec une fidélité tout à fait piquante. La répétition faite par Célimène des quatre vers qui terminent le couplet d'Arsinoé met le comble à la malignité et au mordant de sa repartie. (A.)--Quiconque lit doit sentir ces beautés, lesquelles mêmes, toutes grandes qu'elles sont, ne seraient rien sans le style. Cette pièce est, de toutes les pièces de Molière, la plus fortement écrite. (V.)]
ARSINOÉ.
À quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendais pas à cette repartie, Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cour.
CÉLIMÈNE.
Au contraire, madame; et, si l'on était sage, Ces avis mutuels seraient mis en usage. On détruirait par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.
ARSINOÉ.
Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.
CÉLIMÈNE.
Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout; Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie, Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti; Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces; L'âge amènera tout; et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans.[29]
[Note 29: En effet, la pruderie est pour ainsi dire l'unique avenir d'une coquette. Célimène semble le pressentir; mais, éblouie par les adorations de ses amants, cet avenir lui semble trop éloigné pour qu'elle puisse le croire redoutable. Cette scène est une des plus morales de l'ouvrage.]
ARSINOÉ.
Certes, vous vous targuez d'un bien faible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge.[30] Ce que de plus que vous on en pourrait avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir;[31] Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.
[Note 30: Cette métaphore expressive, tirée du bruit de la cloche, se trouve aussi dans la Fontaine. Faire sonner son âge, c'est avertir tout le monde qu'on est jeune, comme une cloche avertit d'un grand événement.]
[Note 31: _N'est pas un si grand cas_, pour dire: n'est pas une si grande chose. Celle locution, qui se trouve dans le Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694, n'est plus d'aucun usage. (A.)]
CÉLIMÈNE.
Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurais que faire, et ce n'est pas ma faute; Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que, pour les attirer, vous n'ayez des appas.[32]
[Note 32: Célimène se retranche derrière la vanité pour repousser les traits de sa rivale. Elle l'attaque, en femme instruite de ce qui peut blesser le plus profondément une femme; son triomphe passager sera la cause de sa perte, car elle éveille une haine qui doit être irréconciliable. C'est ainsi que Molière lie cette scène à l'action générale, dont elle va hâter la marche et préparer le dénoûment.]
ARSINOÉ.
Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger À quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? On ne s'aveugle point par de vaines défaites; Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites À pouvoir inspirer de tendres sentiments, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants: Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leurs coeurs sans de grandes avances; Qu'aucun, pour nos beaux yeux, n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc pas d'une si grande gloire, Pour les petits brillants d'une faible victoire;[33] Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourrait faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amants quand on en veut avoir.
[Note 33: Ce mot de _brillants_ était autrefois d'un usage plus étendu qu'aujourd'hui; on disait: _Il y a bien des brillants, de grands brillants dans ce poème_. Ces exemples sont tirés du Dictionnaire de l'Académie, édition de 1694. (A.)]
CÉLIMÈNE.
Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire; Par ce rare secret efforcez-vous de plaire; Et sans...
ARSINOÉ.
Brisons, madame, un pareil entretien, Il pousserait trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurais pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeait d'attendre.
CÉLIMÈNE.
Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter, Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie; Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir.
XXIX
Est-il possible de mieux s'approprier les usages et les critiques du monde? de rétorquer avec plus de grâce maligne et d'éloquence la médisance de salon? Juvénal n'a rien de mieux; partout où Molière imite, il dépasse. C'est le caractère du génie. Convenons pourtant que l'invention comique n'est pas forte, et qu'elle ne suffirait pas aujourd'hui. Le mérite du _Misanthrope_ est tout entier dans le dialogue et dans l'inimitable versification.
Au cinquième acte, Alceste subit un injuste procès intenté par un homme dont il a franchement dénigré les mauvais vers. La pièce finit par l'indignation du Misanthrope, qui propose sa main à Éliante; Éliante la refuse, et il sort de la scène en prononçant ces quatre vers, dignes de son caractère:
Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Je vais sortir du gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme de bien on ait la liberté.
Voilà ce chef-d'oeuvre. À l'exception du style, il n'en serait pas en ce temps-ci. Molière était alors séparé de sa femme, il écrivait son propre coeur. Il se vengea presque directement de cette femme légère et perfide en lui faisant réciter des invectives contre sa propre vie; il se réconciliera ensuite, il est homme, mais toujours homme; humoriste, mais amoureux.
XXX
Nous voici enfin arrivés à la haute comédie de Molière, le _Tartuffe_, c'est le chef-d'oeuvre de l'inventeur et de l'écrivain; vous allez en juger:
Orgon est un bon, honnête et naïf bourgeois, mari d'une femme encore agréable, père d'une fille belle et tendre, nommée Marianne qui aspire à se marier avec Valère dont elle est aimée. Elmire est le nom de la femme d'Orgon; madame Pernelle est sa mère; Cléante, homme froid et judicieux, est son beau-frère; Dorine est la suivante de Marianne, ancienne dans la maison à qui tout langage est permis.
Tout vit en paix, en joie, en amitié, en amour dans cette heureuse famille, lorsque Orgon, en allant à l'église, est séduit par les grimaces de Tartuffe, le héros de la pièce, qui simule la sainteté, et finit par s'introduire dans la famille et y prendre un empire absolu.
Les premières scènes se bornent à l'exposition. Orgon parle à Dorine:
ORGON.
Dorine?... Mon beau-frère, attendez, je vous prie, Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici... Tout s'est-il ces deux jours passé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir. Avec un mal de tête étrange à concevoir.
ORGON.
Et Tartuffe?[34]
[Note 34: À peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit par cette seule question: _Et Tartuffe?_ et s'apitoie sur lui de plus en plus quand on lui dit que Tartuffe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré, c'est ainsi qu'est fait ce que les Anglais appellent _l'infatuation_, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun.--Le mot _engouement_ exprime aussi très-bien cette passion des esprits faibles; car, il faut le remarquer, _l'infatuation_ ou l'engouement est une maladie de l'esprit; le coeur n'y a aucune part: ainsi l'infatuation du comte de Galiano pour son singe, d'un roi pour son favori, et d'Orgon pour Tartuffe, sont des passions du même genre. Et, loin d'accuser Molière et Le Sage d'avoir rien exagéré, il faut les louer d'être restés dans de si justes bornes. J'ai vu une mère de famille, en rentrant dans sa maison après un assez long voyage, se dérober aux empressements de son mari et de trois filles charmantes, pour prodiguer ses caresses à un chien favori, vilain animal dont elle faisait ses délices. Une pareille scène est plus outrée cent fois que celle d'Orgon. L'art du poëte comique n'est pas de peindre les travers de la pauvre humanité dans leurs plus grands excès, mais de saisir ce point unique qui excite tout à la fois la réflexion et la gaieté du spectateur.]
DORINE.
Tartuffe? Il se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille!
ORGON.
Le pauvre homme[35]!
[Note 35: Un soir, pendant la campagne de 1662, comme Louis XIV allait se mettre à table, il lui arriva de dire à Péréfixe, évêque de Rodez, son ancien précepteur, qu'il lui conseillait d'en aller faire autant. «Je ne ferai qu'une légère collation, dit le prélat en se retirant; c'est aujourd'hui vigile et jeûne.» Cette réponse fit sourire un courtisan, qui, interrogé par Louis XIV, répondit que Sa Majesté pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rodez: après quoi il fit un récit exact du dîner de S. Exc., dont le hasard l'avait rendu témoin. À chaque mets exquis que le conteur nommait, Louis XIV s'écriait: «_Le pauvre homme!_» prononçant ces mots d'un son de voix varié qui les rendait plus plaisants. Molière, témoin de cette scène, en fit usage dans le _Tartuffe_.]
DORINE.
Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout. Tant sa douleur de tête était encor cruelle!
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il soupa, lui tout seul, devant elle; Et fort dévotement il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
À la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée; Et le soulagement suivit tout aussitôt.
ORGON.
Et Tartuffe?
DORINE.
Il reprit courage comme il faut; Et, contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avait perdu madame, But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
ORGON.
Le pauvre homme!
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin; Et je vais à madame annoncer, par avance, La part que vous prenez à sa convalescence.
SCÈNE VI
ORGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
À votre nez, mon frère, elle se rit de vous: Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice? Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui À vous faire oublier toutes choses pour lui; Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point...?
ORGON.
Halte là, mon beau-frère! Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE.
Je ne le connais pas, puisque vous le voulez; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
ORGON.
Mon frère, vous seriez charmé de le connaître; Et vos ravissements ne prendraient point de fin. C'est un homme... qui... ha! un homme... un homme enfin! Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien; De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela!
CLÉANTE.
Les sentimens humains, mon frère, que voilà!
ORGON.
Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière, Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments; Et, lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence et de ce qu'il était, Je lui faisais des dons: mais, avec modestie, Il me voulait toujours en rendre une partie. _C'est trop_, me disait-il, _c'est trop de la moitié_; _Je ne mérite pas de vous faire pitié._ Et quand je refusais de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle: Il s'impute à péché la moindre bagatelle; Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE.
Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je crois. Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi?
XXXI
Orgon finit par avouer qu'il a l'intention de marier sa fille avec Tartuffe.
Au deuxième acte, il le propose à Marianne. Dorine, qui écoute à la porte, entre, raille le père et relève le courage de Marianne; son amant Valère survient; Dorine les gronde et les réconcilie.
Au troisième acte paraît Tartuffe; il parle à son valet Laurent:
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
DORINE, à part.
Que d'affectation et de forfanterie!
TARTUFFE.
Que voulez-vous?
DORINE.
Vous dire...
TARTUFFE, tirant un mouchoir de sa poche.
Ah! mon Dieu, je vous prie, Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir...
DORINE.
Comment?
TARTUFFE.
Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées.
DORINE.
Vous êtes donc bien tendre à la tentation, Et la chair sur vos sens fait grande impression! Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte: Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte; Et je vous verrais nu du haut jusques en bas, Que toute votre peau ne me tenterait pas.
TARTUFFE.
Mettez dans vos discours un peu de modestie, Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
DORINE.
Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos. Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. Madame va venir dans cette salle basse, Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.
TARTUFFE.
Hélas! très-volontiers.
DORINE, à part.
Comme il se radoucit! Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.
TARTUFFE.
Viendra-t-elle bientôt?
DORINE.
Je l'entends, ce me semble. Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
SCÈNE III
ELMIRE, TARTUFFE.
TARTUFFE.
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté, Et de l'âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le désire Le plus humble de ceux que son amour inspire!
ELMIRE.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux. Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
TARTUFFE, assis.
Comment de votre mal vous sentez-vous remise?
ELMIRE, assise.
Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
TARTUFFE.