Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 18
Là, regardez-moi là, durant cet entretien; Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien. Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur[22] de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui, de ce vil état de pauvre villageoise, Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise, Et jouir de la couche et des embrassements D'un homme qui fuyait tous ces engagements, Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le coeur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise À mériter l'état où je vous aurai mise, À toujours vous connaître, et faire qu'à jamai Je puisse me louer de l'acte que je fais[23]. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage: À d'austères devoirs le rang de femme engage; Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance: Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, À son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encor de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître[24]. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face, Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui; Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on vante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu; Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes[25]. Ce que je vous dis là ne sont point des chansons; Et vous devez du coeur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette; Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon; Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité, Dont veuille vous garder la céleste bonté! Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par coeur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant; Et voici dans ma poche un écrit important Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme; Et je veux que ce soit votre unique entretien.
[Note 22: _Heur_ pour _bonheur_. «_Heur_, dit la Bruyère, se plaçait où _bonheur_ ne pouvait entrer; il a fait _heureux_, qui est si français, et il a cessé de l'être. Si quelques poëtes s'en sont servis, c'est moins par choix que par la contrainte de la mesure.» Molière est, je crois, le dernier qui ait fait usage de ce mot, que son exemple et les regrets de la Bruyère n'ont pu nous conserver.]
[Note 23: Arnolphe, en humiliant Agnès par la dureté de ce discours, oublie qu'Horace la charmait tout à l'heure en lui disant _les mots les plus gentils du monde_. C'est ainsi que l'auteur prépare d'une manière admirable la scène iv du cinquième acte, dans laquelle la jeune fille déclarera naïvement qu'elle a été frappée de ce contraste. Arnolphe paraîtra d'autant plus ridicule alors, que son caractère aura été mieux établi ici. Le comique de ce rôle ne résulte pas, comme les commentateurs l'ont cru, de l'amour et de l'âge d'Arnolphe. Jamais l'amour seul n'a pu rendre ridicule un homme de quarante-deux ans, et c'est l'âge d'Arnolphe. Cette observation est si juste, que Molière nous a montré, dans l'Ariste de l'_École des maris_, un personnage beaucoup plus âgé, et cependant aimé de Léonor, qui lui dit, dans une effusion de tendresse:
Si vous voulez satisfaire mes voeux, Un saint noeud dès demain nous unira tous deux.
tandis que Sganarelle, trompé par Isabelle, est un personnage fort ridicule, quoique âgé de vingt ans de moins qu'Ariste. Le comique du rôle d'Arnolphe ne résulte donc ni de son amour ni de son âge; il naît tout naturellement du faux système qui l'égare et qui le fait agir sans cesse contre ses plus chers intérêts. Préoccupé des précautions qu'il a prises, il croit, sans examen, qu'Agnès est aussi stupide qu'il le souhaite, et tous ses discours tendent à entretenir cette stupidité. C'est ainsi qu'en humiliant l'esprit de celle qu'il aime, en opprimant son coeur sous le poids d'une triste reconnaissance, il marche directement contre le but qu'il se propose. Il songe à inspirer de la crainte, du respect; il oublie d'inspirer de l'amour; il veut intimider l'esprit et ne sait pas gagner le coeur. En un mot, l'opposition qui existe entre son véritable intérêt et l'intérêt de calcul et de système fait tout le brillant, tout le comique de ce rôle plein de verve et d'énergie. On sait que Lekain disait que le rôle d'Arnolphe devait lui appartenir.]
[Note 24: Tout ce discours est supérieurement écrit. Ceux qui ont dit que les vers de Molière étaient inférieurs à sa prose ne se sont pas montrés justes appréciateurs de son génie. À commencer du _Cocu imaginaire_, ses vers peuvent être regardés comme un modèle de style comique. On a dit encore que Boileau préférait la prose de Molière à ses vers, et l'on a oublié qu'il l'a loué comme grand poëte dans la satire qu'il lui a adressée.]
[Note 25: Molière a pris la peine de répondre lui-même, dans la _Critique de l'École des femmes_, à ceux qui l'accusaient de tourner, dans ce discours, la religion en ridicule. «Pour le discours moral, dit-il, que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots, qui l'ont ouï, n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites, et sans doute que les paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle.»]
(Il se lève.)
Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien[26].
[Note 26: En écoutant ce discours, on rit également et de l'abus qu'Arnolphe fait de son esprit et du peu d'effet qu'il produit. Dans ces deux scènes, Agnès ne prononce pas un mot: elle écoute, elle obéit; mais elle ne se laisse pas persuader.]
Ces vers ne sont-ils pas aussi parfaits que plaisants. N'est-ce pas le rhythme de la déclaration d'amour à Zaïre? _Je vous aime, Zaïre!_ et la gravité du sentiment éclate de même dans la solennité des formes. Mais Arnolphe a beau dire et beau faire, il est constamment dupe de son âge et de la naïveté de sa pupille. Elle finit par s'évader avec Horace. Mais Enrique, le père d'Agnès, se découvre et lui fait épouser Horace. Arnolphe se retire en gémissant, et le drame finit par le mariage.
XXVII
Le _Misanthrope_, plus beau encore, mais moins gai, entre de plein saut dans son sujet par un dialogue avec son ami Philinte:
PHILINTE.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
ALCESTE.
Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE.
Mais encor, dites-moi, quelle bizarrerie...
ALCESTE.
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PHILINTE.
Mais on entend les gens au moins, sans se fâcher.
ALCESTE.
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
PHILINTE.
Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre; Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
ALCESTE, se levant brusquement.
Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus.
PHILINTE.
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?
ALCESTE.
Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne saurait s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses; De protestations, d'offres et de serments Vous chargez la fureur de vos embrassements; Et quand je vous demande, après, quel est cet homme, À peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE.
Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.
ALCESTE.
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
PHILINTE.
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse?
ALCESTE.
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur.
PHILINTE.
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie, Répondre comme on peut à ses empressements, Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
ALCESTE.
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers. Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; Je refuse d'un coeur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.[27]
[Note 27: «Molière s'est peint lui-même dans le Misanthrope, vertueux, mais peu aimé, à cause de son manque de complaisance pour les faiblesses des autres; il a également représenté Chapelle sous le nom de Philinte, qui, étant d'une humeur plus liante, voit les défauts d'un chacun sans s'irriter.» Cette assertion est appuyée par une multitude de faits que nous recueillerons dans la suite de notre commentaire. On sait que Molière travaillait toujours d'après nature, et que la facilité de Chapelle, qui était son ami d'enfance, le désolait. Il lui disait souvent: «Vous êtes tout aimable, mais vous prodiguez vos agréments à tout le monde, et vos amis ne vous ont plus d'obligation lorsque vous leur donnez ce que vous sacrifiez au premier venu.» La véhémente sortie d'Alceste nous représente donc ici au naturel une des discussions de Chapelle et de Molière.]
PHILINTE.
Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.
ALCESTE.
Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblants d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre coeur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
PHILINTE.
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule, et serait peu permise; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur. Serait-il à propos, et de la bienséance, De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
ALCESTE.
Oui.
PHILINTE.
Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?
ALCESTE.
Sans doute.
PHILINTE.
À Dorilas, qu'il est trop importun, Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse À conter sa bravoure et l'éclat de sa race?
ALCESTE.
Fort bien.
PHILINTE.
Vous vous moquez.
ALCESTE.
Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font; Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
PHILINTE.
Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Les deux frères que peint l'_École des maris_, Dont...
ALCESTE.
Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades.
PHILINTE.
Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas: Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie; Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
ALCESTE.
Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que je demande Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
PHILINTE.
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
ALCESTE.
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE.
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion? Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...
ALCESTE.
Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu; Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne Son misérable honneur ne voit pour lui personne: Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue; On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE.
Mon Dieu! des moeurs du temps mettons-nous moins en peine Et faisons un peu grâce à la nature humaine; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut parmi le monde une vertu traitable; À force de sagesse, on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection: Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde, De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont; J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE.
Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?
PHILINTE.
Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit, enfin, n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
ALCESTE.
Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence!
PHILINTE.
Ma foi, vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins.
ALCESTE.
Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.
PHILINTE.
Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
ALCESTE.
Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.
PHILINTE.
Aucun juge par vous ne sera visité?
ALCESTE.
Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?
PHILINTE.
J'en demeure d'accord: mais la brigue est fâcheuse, Et...
ALCESTE.
Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort, ou j'ai raison.
PHILINTE.
Ne vous y fiez pas.
ALCESTE.
Je ne remuerai point.
PHILINTE.
Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner...
ALCESTE.
Il n'importe.
PHILINTE.
Vous vous tromperez.
ALCESTE.
Soit. J'en veux voir le succès.
PHILINTE.
Mais...
ALCESTE.
J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
PHILINTE.
Mais enfin...
ALCESTE.
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchants, scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
PHILINTE.
Quel homme!
ALCESTE.
Je voudrais, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
PHILINTE.
On se rirait de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendait parler de la façon.
ALCESTE.
Tant pis pour qui rirait.
PHILINTE.
Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux; Cependant à leurs voeux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les moeurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous?
ALCESTE.
Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible; elle a l'air de me plaire: J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer: Sa grâce est la plus forte; et, sans doute, ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.
A-t-on jamais écrit de prose plus vive en vers si parfaits?
Au deuxième acte, Alceste reconduit en la maudissant Célimène, qu'il trouve trop coquette et qu'il ne peut s'empêcher d'adorer. «On croit, dit Aimé Martin, entendre Molière lui-même, parlant à Chapelle de sa propre femme: «Si vous saviez ce qu'elle me fait souffrir, vous auriez pitié de moi. Toutes les choses du monde ont du rapport avec elle dans mon coeur. Mon idée en est si fort occupée, que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse divertir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on ne saurait dire m'ôtent l'usage de la réflexion. Je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de la folie? et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse sans pouvoir en triompher?» Ce délicieux passage est l'expression de l'amour le plus tendre, et nous en verrons tous les traits se développer successivement dans le coeur du Misanthrope.
«Nous désirions de voir Alceste aux prises avec Célimène; nous étions impatients d'assister à cette lutte d'un amour impétueux qui ne souffre ni détours ni délais, et d'une froide coquetterie qui ne craint rien tant que d'être forcée dans ses retranchements. La scène a répondu à notre attente; elle a été tout ce qu'elle devait être entre un homme déchaîné contre les vices du siècle, qui a le malheur de s'être passionné pour une femme atteinte de quelques-uns des plus haïssables, et cette même femme qui, dévorée du désir de subjuguer tous les coeurs, doit attacher un grand prix à soumettre et à conserver le coeur du sauvage Alceste. Quelle brusquerie! quelle rudesse dans les reproches de l'un, malgré sa tendresse! Quel air de bonne foi et presque de candeur, quel charme surtout dans les réponses de l'autre, malgré sa perfidie!(A.)