Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 17

Chapter 173,439 wordsPublic domain

Le roi se plaisait tellement aux divertissements fréquents que la troupe de Molière lui donnait, qu'au mois d'août 1665, Sa Majesté jugea à propos de la fixer tout à fait à son service, en lui donnant une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de _troupe du roi_, qu'elle a toujours conservé depuis; et elle était de toutes les fêtes qui se faisaient partout où était Sa Majesté.

Le roi accorda alors une pension de _sept mille francs_ à sa troupe et le titre de comédiens du roi.

XX

En ce temps, Molière osa enfin habiter avec sa femme Madeleine Béjart. Sa belle-mère s'en irrita, la maison devint intenable; on s'apaisa, mais l'affection que la Béjart avait eue pour lui s'éteignit. Il resta pénétré du sentiment de son ingratitude entre une amie qu'il avait trahie et une jeune épouse qui devait le trahir; mais son talent le consolait toujours. Il avait été faible et il était bon.

Baron, objet de la jalousie de la Béjart, en reçut des injures et un soufflet; il se retira chez la Raisin. Molière le conjura de rentrer chez lui. Le regret et le remords l'attendrirent. Il revint. Molière le combla de caresses.

Peu de temps après, un homme, dont le nom de famille était Mignot, et Mondorge celui de comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution d'aller à Auteuil, où Molière avait une maison et où il était actuellement, pour tâcher d'en tirer quelques secours pour les besoins pressants d'une famille qui était dans une misère affreuse. Baron, à qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément, car ce pauvre comédien faisait le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il savait être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il était lui avait fait prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avait été le camarade de M. de Molière en Languedoc, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron voulait bien s'intéresser pour lui.

Baron monta dans l'appartement de Molière, et lui rendit le discours de Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rappeler désagréablement à un homme fort riche l'idée d'un camarade fort gueux. «Il est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, dit Molière, et c'est un fort honnête homme; je suis fâché que ses petites affaires soient en si mauvais état. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je doive lui donner?» Baron se défendit de fixer le plaisir que Molière voulait faire à Mondorge, qui, pendant que l'on décidait sur le secours dont il avait besoin, dévorait dans la cuisine, où Baron lui avait fait donner à manger. «Non, répondit Molière, je veux que vous déterminiez ce que je dois lui donner.» Baron, ne pouvant s'en défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe. «Eh bien, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous le jugez à propos; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus besoin: qu'on le lui donne; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que Molière donnait avec tant de plaisir, lui avait coûté deux mille cinq cents livres, et il était presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'était pas attendu à tant de libéralité.

XXI

Bien qu'il eût un revenu de trente mille livres de rente, il n'avait pour son service personnel qu'une servante, pleine de bon sens et dont il interrogeait l'instinct avant de donner ses pièces. Elle se nommait Laforest, et il la rendit ainsi à jamais célèbre. Rohault et Mignard, le fameux peintre, le consolaient par leur affection de ses disgrâces. Ils allaient souvent s'enfermer avec lui dans sa maison de campagne d'Auteuil.

«Ne me plaignez-vous pas, leur dit-il un jour d'abandon, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à l'humeur que présentement? J'aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avais pas compté dans les commencements, et auxquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion ont accoutumé de tomber.--Oh! oh! dit M. Rohault.--Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis le plus malheureux des hommes, ajouta Molière, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étais trop austère pour une société domestique. J'ai cru que ma femme devait assujettir ses manières à sa vertu et à mes intentions; et je sens bien que, dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis si elle l'avait fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin; et, assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prends cette négligence pour du mépris; je voudrais des marques d'amitié, pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui serait exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et, occupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma faiblesse. Encore, si je pouvais jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterais, pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude! mais vos occupations indispensables, et les miennes, m'ôtent cette satisfaction.» M. Rohault étala à Molière toutes les maximes d'une saine philosophie pour lui faire entendre qu'il avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. «Eh! lui répondit Molière, je ne saurais être philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place, vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure.»

XXII

Son ami de collége et de table, Chapelle, l'amusait par ses ivresses, mais ne le consolait pas. Aimé Martin raconte ses scandales et son égoïsme; Molière en avait pitié, mais continuait par habitude à l'aimer.

Le _Tartuffe_ parut alors; il fut fort goûté aux lectures. Le roi, qui ne se doutait pas de l'usage qu'on en ferait un jour, vit sans crainte cette satire contre la fausse dévotion, dont il redoutait les excès. Sa morale, fort relâchée avec les femmes, ne sentait pas les contre-coups qui frappaient sur lui-même. On lui fit des représentations: il défendit de jouer le _Tartuffe_. Il était alors à l'armée; Molière, qu'il aimait tendrement, alla se plaindre. Bah! dit le roi, les hypocrites permettent qu'on joue Dieu et le ciel, mais ne veulent pas qu'on les joue eux-mêmes. Jouez-les toujours; la fausse dévotion n'est qu'un mensonge; les vices sont à vous.»

Louis XIV, charmé du bon sens de Molière, se plaisait à l'entretenir quatre ou cinq heures tête à tête. La protection du prince sauva plusieurs fois la bonne comédie: _Tartuffe_, les _Précieuses_, le _Bourgeois gentilhomme_, les vices du coeur, de l'esprit, des salons, de la langue même, pâlirent devant le roi du bon sens. Il fut complice de tout ce que Molière imagina pour amuser et corriger son règne. M. Michelet a merveilleusement analysé tout cela, en l'exagérant un peu, comme les critiques philosophes, mais le fond est vrai et les couleurs authentiques.

XXIII

Le _Misanthrope_, le meilleur de ses drames, et dont le seul défaut est que le dénoûment ne sort pas du caractère, mais de l'autorité, tomba; le sujet était trop triste pour un parterre de Français. Il faut réfléchir pour l'accepter. Le rire est la loi suprême de la comédie, on est plus tenté de pleurer au _Misanthrope_. Le _Misanthrope_ n'est pas un caractère, c'est une manie. Une manie amuse un moment, mais ne fournit pas un long drame. Molière se résigna et il attendit; il avait tellement travaillé son sujet, qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il se fût trompé. Les vers, sans être poétiques, étaient de la plus vigoureuse satire. C'était de la poésie de Boileau, son voisin et son ami d'Auteuil.

Il se raccommoda avec le peuple par une farce grossière appelée le _Sabotier_. «Si je ne travaillais que pour des philosophes, disait-il à ce propos, mes ouvrages seraient tournés tout autrement, mais je parle aux foules, où il y a peu de gens d'esprit. Si c'était à recommencer, je ne choisirais jamais cette profession.» C'est alors qu'il fit jouer _M. de Pourceaugnac_, cette farce immortelle qui fait rire encore le peuple d'aujourd'hui. L'éclat de rire qu'on arrache au peuple par les moyens souvent ignobles est la grimace du ridicule, le sublime du commun; mais le vrai génie s'abaisse comme il s'élève, et quand il daigne y descendre, il le trouve et le rend impérissable. Le chef-d'oeuvre est de réunir les deux. C'est ce que Molière fit dans le _Bourgeois gentilhomme_. La pièce déplut au public, et charma Louis XIV; il en félicita Molière, il était assez homme de goût pour y saisir les deux ridicules de la noblesse et de la bourgeoisie, il était placé assez haut pour se moquer de son peuple.

Le _Bourgeois gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord, au mois d'octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper, et tous les courtisans la mettaient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour des grues, de croire nous divertir avec de telles pauvretés, disait M. le duc de...--Qu'est-ce qu'il veut dire avec son _haluba, balachou_? ajoutait M. le duc de...; le pauvre homme extravague, il est épuisé: si quelque autre auteur ne prend le théâtre, il va tomber; cet homme-là donne dans la farce italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre; il appréhendait le mauvais compliment du courtisan prévenu; il envoyait seulement Baron à la découverte, qui lui rapportait toujours de mauvaises nouvelles. Toute la cour était révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le roi, qui n'avait point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussitôt il fut accablé de louanges par les courtisans, qui tout d'une voix répétaient, tant bien que mal, ce que le roi venait de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme-là est inimitable, disait le même duc de...; il y a un _vis comica_ dans tout ce qu'il fait que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auraient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer faibles connaisseurs en ouvrages. Je pourrais rappeler ici qu'ils avaient été auparavant surpris par le sonnet du _Misanthrope_. À la première lecture, ils en furent saisis, ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations, et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misanthrope fît voir que ce sonnet était détestable.

En effet, y a-t-il rien de plus beau que le premier acte du _Bourgeois gentilhomme_? Il devait, du moins, frapper ceux qui jugent avec équité par les connaissances les plus communes; et Molière avait bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin, pour être payé de sa peine par un mépris assommant; et si j'ose me prévaloir d'une occasion si peu considérable par rapport au roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué de justesse dans les petites occasions comme dans les grands événements.

Au mois de novembre de la même année 1670, que l'on représenta le _Bourgeois gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque bourgeois y croyait trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassait point d'aller voir ce portrait: le spectacle d'ailleurs, quoique outré et hors du vraisemblable, mais parfaitement bien exécuté, attirait les spectateurs; et on laissait gronder les critiques sans faire attention à ce qu'ils disaient contre cette pièce.

XXIV

En 1672, il donna les _Femmes savantes_, honnies à la ville, soutenues également par le roi.

Molière et Racine n'étaient point amis; leurs caractères ne différaient pas moins que leurs génies. Racine avait manqué de sincérité en Molière, qui cessa de l'estimer tout en l'admirant. Il aimait mieux Corneille, avec lequel il composa _Psyché_. Mais ses prodigieux travaux et ses chagrins domestiques épuisaient ses forces.

Deux mois avant sa mort, Boileau, son voisin, alla le voir. Il le trouva de plus en plus malade de sa toux, et faisant des efforts de poitrine qui semblaient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitiés que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire: «Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devrait vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public, qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs, d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité.--Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? Il y a un honneur pour moi à ne point quitter.» «Plaisant point d'honneur, disait en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de _Sganarelle_, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie! Quoi! cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.» (_Menagiana_ et _Boloeana_.)

XXV

Il mourut en scène. En figurant dans la cérémonie burlesque de son _Malade imaginaire_, il se sentit pris d'une légère convulsion qu'il contint jusqu'à la fin; le frisson alors le saisit; son disciple Baron s'en aperçut, le conduisit dans sa loge et lui donna sa robe de chambre. Molière lui demanda ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui répondit que ses ouvrages avait toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait. «Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.--Cela est vrai, lui répondit Molière; j'ai un froid qui me tue.» Baron, après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avait toujours provision pour elle; car on ne pouvait avoir plus de soins de sa personne qu'elle en avait. «Eh non! dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre; donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.» Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avait promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. «Voici, dit-il, du changement.» Baron, ayant vu le sang qu'il venait de rendre, s'écria avec frayeur. «Ne vous épouvantez point, lui dit Molière; vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnait l'hospitalité. Elles lui prodiguèrent, à ce dernier moment de sa vie, tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. Enfin, il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortait par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devais entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette occasion. Il mourut le vendredi 17e du mois de février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans, regretté de tous les gens de lettres, des courtisans et du peuple. Il n'a laissé qu'une fille. Mademoiselle Poquelin fait connaître, par l'arrangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père que de ses bonnes qualités.

Aussitôt que Molière fut mort, Baron alla à Saint-Germain en informer le roi.

Boileau le pleure; il explique en deux vers touchants les difficultés qu'on eut à vaincre pour obtenir sa sépulture:

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière.

L'ombre de l'envie suit les vrais grands hommes jusqu'au seuil de l'autre monde.

Continuons:

XXVI

Après l'_Étourdi_, les _Fâcheux_, l'_École des maris_, Molière écrivit son premier chef-d'oeuvre, l'_École des femmes_. Nous ne l'analyserons pas, tout le monde la connaît, nous nous bornerons à citer pour tout commentaire les passages les plus saillants de ce langage poétique où il commençait à exceller.

Arnolphe est un vieillard amoureux d'une jeune fille tout ignorante et toute naïve qu'il a retirée dans sa maison, sous la garde de deux domestiques très-simples, l'un nommé Alain, l'autre Georgette, et qu'il désire épouser. Après quelques conversations avec Alain et Georgette, auxquels il confie son dessein, il cause enfin avec Agnès:

ARNOLPHE.

Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée?

AGNÈS.

Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE.

Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNÈS.

Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE.

Je le puis bien penser. Que faites-vous donc là?

AGNÈS.

Je me fais des cornettes. Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE.

Ah! voilà qui va bien; allez, montez là-haut. Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d'affaires importantes.

Agnès sort, Arnolphe reste seul et, dans le transport de sa satisfaction, il devient lyrique et s'écrie:

Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science, De valoir cette honnête et pudique ignorance. Ce n'est pas par le bien qu'il faut être ébloui, Et pourvu que l'honneur soit...

Ici il est interrompu par le jeune Horace, fils d'un de ses voisins, qui lui fait la confidence de l'amour qu'il éprouve pour une jeune beauté qui loge dans la maison d'où sort Arnolphe. Horace lui raconte les tendres regards d'Agnès du haut du balcon. «Quant à l'homme qui entretient Agnès dans cette maison, ajoute-t-il, on m'en a parlé comme d'un ridicule, ne le connaissez-vous pas?»

ARNOLPHE, à part.

La fâcheuse pilule!

HORACE.

Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE.

Eh! oui, je le connoi.

HORACE.

C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE.

Eh!...

HORACE.

Qu'en dites-vous, quoi? Eh! c'est-à-dire oui? jaloux à faire rire? Sot, je vois qu'il en est ce que l'on a pu dire. Enfin, l'aimable Agnès a su m'assujettir, C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir, Et ce serait péché qu'une beauté si rare Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ARNOLPHE, à Agnès.

(Mettant le doigt sur son front.)