Cours familier de Littérature - Volume 25

Part 15

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Shakespeare et Molière! voilà, pour le théâtre, les deux noms culminants du monde moderne; accorder la supériorité à l'un des deux, ce serait convenir de l'infériorité de l'autre. Il vaut mieux laisser le rang indécis et proclamer la presque égalité de ces deux hommes.

Nous savons que depuis quelque temps un engouement posthume se manifeste en faveur du grand poëte anglais, et que M. Victor Hugo lui-même, juge si compétent, vient de publier un livre qui fait de Shakespeare non le premier des hommes, mais plus qu'un homme; mais l'engouement, quelque fondé qu'il soit, est souvent une exagération de l'enthousiasme et une noble manie d'une époque. Il rend injuste envers les grands hommes de son propre siècle, et rapetisse Molière pour agrandir Shakespeare; la vérité est la juste mesure. Selon nous, le goût fait partie de la vérité; or le goût n'est pas une vertu démocratique, il est une impulsion savante de l'élite des juges dans tous les pays. Il ne juge pas Shakespeare sur les innombrables quolibets dont il assaisonne ses pièces pour complaire à la populace de ses auditeurs de tous les soirs, sur les tréteaux de son théâtre ambulant de New-Market; il ne dénigre pas Molière sur les farces du _Médecin malgré lui_ ou de _M. de Pourceaugnac_; mais il prend l'oeuvre entière de ces deux grands hommes, et il décide, comme Voltaire, que Shakespeare est le génie inculte d'une époque barbare, et que Molière est le génie cultivé d'un âge éclairé. C'est la vérité. Sans doute, la barbarie de Shakespeare monte quelquefois plus haut dans ses drames tragiques, et y atteint à des hauteurs philosophiques au delà desquelles il n'y a rien à éprouver qu'un frisson de chair de poule et une angoisse d'admiration; là, on ne peut le comparer à rien, il dépasse tout et efface tout; il est Shakespeare, le synonyme du sublime, l'entre ciel et terre du génie; mais il ne semble s'être élevé si haut dans l'Empyrée de l'idéal que pour vous précipiter dans la boue et pour vous étourdir par la chute. Il a, de plus, la rime tragique aussi bien que comique, et il est poëte de la famille d'Eschyle autant qu'il est poëte de la famille de Plaute ou d'Aristophane, c'est-à-dire universel; par là même, il est poëte plus haut que Molière; car la vraie poésie monte et descend, elle plane dans sa liberté partout où il lui plaît de s'élever. Ses beaux vers ou sa belle prose, peu importe, ne sont que la forme de ses idées, mais c'est l'idée seule qui est poétique, et Shakespeare a cette qualité du génie de plus; il est poëte quelquefois comme Job, mais il l'est rarement; et il tombe de son char comme Hippolyte emporté par ses coursiers, et il tombe très-bas, par la faute de son parterre plus que par la sienne.

II

Molière, au contraire, est moins poëte, il n'est même pas poëte tragique du tout, ce n'est pas du sang qu'il verse de sa coupe, ce ne sont pas des larmes, c'est de l'eau, mais c'est de l'eau limpide et rhythmée qui coule naturellement de sa veine, qui amuse l'auditeur ou le lecteur par le plaisir de la difficulté vaincue, mais qui ne lui est pas nécessaire; la preuve en est que mettez en vers les _Précieuses ridicules_ ou en prose le _Misanthrope_, vous aurez toujours le même Molière devant vous: sa force est en lui, non dans sa forme; il est versificateur parfait; il n'est pas poëte, bien qu'il ait fait des milliers de vers faciles et agréables.

III

Voilà les deux seuls points où Shakespeare efface Molière; sous tous les autres rapports, il est effacé par le comique français.

Oubliez, en effet, la différence des genres et la supériorité de la grandeur tragique sur la verve comique; et, cette différence des deux genres admise, comparez les deux écrivains au point de vue de la perfection de leur ouvrage. Molière est moins grand, mais immensément plus parfait. La fantaisie écrit: _Macbeth_, _Hamlet_, le _Roi Lear_; le goût le plus pur écrit: le _Misanthrope_, _Tartuffe_, le _Bourgeois gentilhomme_, les _Précieuses ridicules_. Il n'y a pas une note fausse, pas un mot répréhensible, pas un trait qui ne porte au but: seulement ce but est le rire, il est placé moins haut, mais il est atteint, et il est atteint d'inspiration sans que le rieur, en s'examinant, ait à rougir des moyens qui le charment. Je conviens que ces moyens ont quelque chose qui rabaisse l'esprit du lecteur tout en l'amusant, et qu'un homme d'une grande âme, relégué par le malheur dans la solitude de ses tristes pensées, ne se nourrira pas de Molière comme des beaux morceaux de Shakespeare; mais, s'il consent à lire, il pourra lire tout, et s'il peut jouir encore, il jouira pleinement de cet art accompli qui lui fait admirer la justesse et les perfections de l'esprit humain.

IV

Voyons d'abord comment la nature et la société avaient formé ces deux hommes d'élite presque contemporains, Shakespeare et Molière.

Shakespeare, d'une race ancienne, mais déchue, était fils d'un boucher de Stratford-sur-Avon. Son père le fit instruire. Il apprit le latin comme un homme qui devait plus tard écrire _Brutus_ et la _Mort de César_. Mais il continuait néanmoins le métier de son père, et il est vraisemblable que ces scènes de carnage d'une boucherie anglaise inspirent quelquefois à l'enfant des exclamations tragiques adressées aux cadavres des taureaux et des moutons immolés par sa main. L'histoire le rapporte, faut-il le croire? ces gaietés triviales semblables à notre horrible fête du carnaval et à nos promenades ironiques du boeuf gras dans Paris, où le peuple jouit cruellement de l'agonie de l'animal qu'il va frapper, le paraissent inspirer.

Quoi qu'il en soit, du boucher au bourreau, il n'y a de différence que dans la victime. Il prit le goût de la tragédie sur l'étal, l'instrument du meurtre était le même. Détournons les yeux.

V

Shakespeare s'éprit à dix-huit ans, dans la campagne voisine, de la fille d'un fermier plus âgée que lui de quelques années. Le fermier vendait sans doute du bétail au père de Shakespeare. Sa fille était douce et bonne; le mariage ne fut pas longtemps heureux; l'époux se mit à braconner, il tua un cerf dans le parc de sir Lucy; il devint bientôt chef des jeunes vagabonds du voisinage; poursuivi pour le délit, il fut condamné à la prison, et se réfugia à Londres.

Sa première industrie fut de garder les chevaux des seigneurs à la porte des théâtres. Il y en avait huit à Londres. Celui de _Black-Friars_ était particulièrement fréquenté par lord Southampton, qui devint le protecteur du jeune et pauvre étranger.

VI

Dans le même temps, Molière, à Paris, jouait la comédie dans une salle improvisée sous trois poutres de charpentes pourries et étayées; l'autre moitié de la salle était à jour et en ruine.

Shakespeare passa bientôt au grade de garçon aboyeur, appelant par leurs noms les spectateurs distingués. Il était beau, il avait le front élevé, la barbe noire, l'air bienveillant, le regard limpide et profond. Il fréquentait les cabarets voisins de _Black-Friars_. On le remarquait surtout au cabaret de _la Sirène_, plein de beaux buveurs et de beaux esprits, et entre autres sir Walter Raleigh, le même à qui la reine Elisabeth donna l'autorisation d'aller combattre les Espagnols en Amérique, et qui en rapporta le trésor inconnu de la pomme de terre.

Shakespeare devint peu à peu ainsi directeur du théâtre et chef d'une troupe de comédiens. Il travaillait surtout pour le salaire; il devint assez riche. Il conserva son amitié pour Stratford-sur-Avon, où son père était mort. Il y perdit sa femme, habituellement négligée, et se fit bâtir une belle maison. Il aima, dit-on, dans le voisinage d'Oxford, une belle et aimable femme, maîtresse de l'hôtel de _la Couronne_. Il en eut un fils, qui écrivait plus tard à lord Rochester: «Sachez ce qui fait honneur à ma mère: je suis le fils de Shakespeare.»

À partir de 1613, il ne quitta plus sa maison de Stratford, occupé de la culture de son jardin, et oubliant ses drames. Il y planta un mûrier fameux, qui fut mutilé depuis par le fanatisme de ses admirateurs; il y mourut à cinquante-deux ans, le 23 avril 1616.

Il ne fut pas heureux. «Mon nom, écrivait-il peu de temps avant sa mort, est diffamé, ma nature est avilie; ayez quelque pitié pour moi, pendant que je bois le _vinaigre_.»

Que d'hommes pourraient en dire autant!

La reine Elisabeth, qui se proclamait _protectrice des arts et des lettres_, ne fit aucune attention à lui; son pays l'oublia pendant près de deux siècles; sa grande gloire d'aujourd'hui ne fut qu'une lente réaction du temps.

VII

Molière eut une destinée à peu près égale. Nous allons en puiser les principaux faits, étudiés avec soin dans les notes d'un homme studieux et excellent que nous avons perdu il y a peu d'années, M. Aimé Martin, notre ami le plus intime et le plus dévoué.

Qu'un ami véritable est une douce chose!

LA FONTAINE.

Le modèle accompli de l'amitié fut pour moi Aimé Martin. J'attendais avec impatience l'occasion de parler de lui; la voici, je la saisis; mais jamais mon coeur ne dira tout ce qu'il éprouve de reconnaissance et de tendresse quand j'entends prononcer son nom, ou quand je passe par hasard devant le seuil de sa studieuse maison, nº 15 de la rue des Petits-Augustins, où je le vis penser, sentir, écrire et mourir!--Repassons sa vie:

Il était né, quelques années avant moi, dans un petit hameau des bords du Rhône, à quelques pas de Lyon, d'une famille humble, mais aisée, dont il était l'unique enfant et le plus cher souci. On lui fit faire de bonnes études; ses facultés s'y agrandirent; il vint de bonne heure les compléter et les polir à Paris. Il y joignit ces talents corporels qui développent l'énergie de l'âme et du corps; il devint bientôt un habitué des salles d'armes, le lion de l'escrime et l'agneau des fils de l'homme. On allait le voir avec enthousiasme lutter avantageusement avec la première épée de Paris. Les maîtres d'armes le montraient à leurs élèves; c'était le temps où cette gymnastique était de mode en France, et où M. de Bondy y conquérait cette réputation chevaleresque que nous cherchions à rivaliser de loin. Aimé Martin l'égalait. Ce fut dans ces joutes que je fis connaissance avec lui. Sa taille souple, sa tournure martiale et sa physionomie intelligente et douce le faisaient remarquer autant que son talent; il avait l'aplomb du gladiateur antique, mais aucune forfanterie dans son attitude. On voyait que l'escrime était un art, mais non une menace, chez lui; quand il se _fendait_ en _tierce_ ou en _quarte_, et qu'après avoir d'un coup d'oeil infaillible ramassé le fleuret de son adversaire, écarté son épée et touché sa poitrine d'un coup qui faisait plier le fer dans sa main, il s'abaissait aux applaudissements des spectateurs et rougissait de son adresse au lieu de s'en glorifier. On jouissait de sa modestie autant que de son triomphe; ses admirateurs devenaient ses amis; son visage, penché en arrière, écartait d'une vive saccade les mèches de sa noire chevelure humides de sueur, mais sa bouche était toujours gracieuse, et, s'il n'eut pas eu le nez trop court et cassé par un coup de fer, il aurait ressemblé à un lutteur grec se reposant après le combat.

VIII

Quand Bonaparte, qu'Aimé Martin haïssait parce qu'il abusait trop du sabre et qu'il était plus Gaulois que Français, tomba, en 1814, pour retomber en 1815, il gémit sur le peuple tout en plaignant les soldats. Il n'y avait pas pour lui assez de philosophie dans la guerre; il ne l'aimait pas. La littérature était sa vocation.

IX

Il s'attacha comme secrétaire, à la fin du premier Empire, à un vieillard éminent qui s'était élevé, en 1790, au-dessus de tous les écrivains français de ce siècle par le sentiment: c'était Bernardin de Saint-Pierre, voyageur en Russie et aux Indes orientales. Né, élevé, grandi isolément dans une atmosphère supérieure au dix-huitième siècle, même à celle de Voltaire; dédaigneux et dédaigné par tous nos philosophes, excepté Jean-Jacques Rousseau; n'ayant de maître que la nature; méprisant nos controverses religieuses ou philosophiques, et qui était apparu tout à coup, comme une comète excentrique, _Paul et Virginie_ à la main, homme bien supérieur à Chateaubriand, capable d'écrire mieux que le _Génie du christianisme_, le Génie du coeur humain.

X

Bernardin de Saint-Pierre était alors un beau vieillard semblable à Platon; ses cheveux blancs couronnés de roses, parfumés du souvenir de _Paul et Virginie_, rappelaient et écartaient à la fois les images de la vieillesse en annonçant l'éternité de la jeunesse. Il avait épousé mademoiselle Didot et en avait eu un fils appelé Paul. Il avait perdu cette première épouse par la mort; il n'avait renoncé ni au bonheur ni à l'amour. Quelque temps après, en visitant l'établissement de Saint-Ouen, il avait distingué mademoiselle de Pelleport, à peine en âge de correspondre à ses sentiments, et il s'était épris pour cette enfant d'une affection plus paternelle encore que conjugale. La jeune élève, sans guide dans la vie, sans fortune et sans gloire, s'était sentie flattée de trouver tous ces titres dans un seul homme. Devenir l'épouse de l'auteur de _Paul et Virginie_ lui paraissait un don du ciel, supérieur à tous les dons de la terre. En se laissant aimer, elle avait aimé d'un attachement sévère et doux ce vieillard. Elle était elle-même d'une beauté candide et pure, comme le rêve d'un philosophe sur le berceau d'un enfant; la mélancolie de sa bouche et la fraîcheur de ses joues imprimaient les grâces de l'innocence sur le sérieux de ses pensées.

J'ai beaucoup connu, dans ma première jeunesse, une de ses tantes, chanoinesse, amie de ma mère, retirée à Lyon; quelque chose d'aventureux et d'héroïque dans sa physionomie révélait en elle je ne sais quel ressouvenir martial, empreint dans les races héroïques. Une de mes propres tantes la soutenait dans ses infortunes.

XI

L'union fut consolante pour le vieillard, douce pour la jeune fille. Elle lui servit de secrétaire intime; elle prit, avec lui, le goût de la haute littérature et de la philosophie naturelle. Elle l'inspira, elle l'aima, elle se fit sa fille. Quand on voyait le magnifique auteur de _Paul et Virginie_ passer dans nos rues, et prêtant son bras à cette charmante enfant, on n'était point tenté de rire de ce contraste des âges; on respectait la félicité tardive de ce philosophe qui voulait aimer jusqu'à la mort; on sentait l'amour sous le dévouement de cette enivrante beauté. Cela continua ainsi jusqu'au moment suprême où la Providence sépara le maître et l'élève et fit tomber, chargé d'années, le vieux tronc à côté du fruit vert. On n'avait fait à Bernardin de Saint-Pierre qu'un reproche envieux et injuste: on l'accusait, lui, homme sans fortune, d'avoir sollicité avec trop d'anxiété des libraires, de l'Académie, du gouvernement, des ministres, les modestes tributs que l'État accordait à son génie indigène; mais on oublia qu'il n'avait aucun patrimoine que ce génie, qu'il avait à nourrir un enfant et une jeune épouse, qu'il sentait derrière lui, à peu de distance, la mort, épiant sa fin prochaine, les menacer d'un abandon éternel. C'est ainsi que les heureux d'ici-bas jugent et condamnent ce qu'ils ne savent pas. Tout était faux, ou calomnie cruelle, dans ces accusations contre ce beau et infortuné génie.

XII

Quand Bernardin de Saint-Pierre eut expiré sous les larmes de sa jeune femme, elle se retira quelque temps dans l'asile où elle avait abrité son enfance; mais le jeune homme qui avait servi volontairement d'élève et de secrétaire à son mari ne pouvait oublier le trésor de beauté, d'intelligence et de vertu, dont elle lui avait donné le spectacle et le chaste amour pendant qu'il fréquentait sa maison, du temps où il y entrait librement auprès d'elle pour travailler avec son mari. L'isolement de madame de Saint-Pierre était un intérêt et un attrait de plus. Ce souvenir revivait aussi dans le coeur de la jeune veuve; le malheur fut l'unique intermédiaire de ces deux amants. Après des obstacles vaincus par leur constance, ils s'unirent et furent heureux. Aimé Martin sentit, à partir de ce moment, que sa vie devait changer comme ses devoirs, et qu'il fallait vivre, penser, travailler pour deux. Il accomplit sa mission sévère, récompensé par le bonheur.

M. Lainé, le Cicéron et le Platon des premières années de la Restauration, le connut, le prit en estime et en affection, et le fit parvenir promptement aux honneurs de la questure de la Chambre. Il y trouvait dignité et aisance. Il envoyait à son vieux père, à la campagne, près de Lyon, les économies de son emploi et le salaire de son travail. Il écrivit, dans ses loisirs, des commentaires intéressants des livres de Bernardin de Saint-Pierre; le génie du maître survivait dans le disciple. Quant à sa femme, elle portait dans son regard et dans les traits de sa bouche tout le coeur à la fois si tendre et si sublime de son premier mari, et tout le bonheur qu'elle devait au second. C'était un couple virgilien qui faisait un plaisir antique à regarder.

XIII

Aimé Martin, après avoir relevé la fortune de cette jeune femme par l'édition des Oeuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dans laquelle la veuve l'aidait, composa en vers et en prose, procédé littéraire fort usité alors, des Lettres sur la mythologie, qui eurent un double succès; se livra à des travaux importants sur l'éducation des mères de famille, source de toute lumière dans le coeur; puis, à des éditions de nos grands écrivains, qu'il connaissait mieux que personne; enfin, il étudia Molière, et le commenta en six volumes; c'était la résurrection du classique, genre fort méprisé de la jeunesse de cette époque. Il replaça la statue du grand homme sur son piédestal, elle y est restée depuis, elle y restera toujours.

Il comprit l'unité de l'auteur et de l'ouvrage, comme nous l'avions comprise depuis; il étudia Molière comme homme avant de nous le révéler comme écrivain. Tous les faux systèmes tombèrent devant lui; il ne déplaça pas l'intérêt de sa vie en nous formulant, comme on le fait aujourd'hui, un génie naissant sur un grand homme consommé arrivant du ciel ici-bas, avec un arsenal d'idées préconçues, comme si rien n'eût existé avant lui, et apportant comme un soleil de l'art une lumière incréée jusque-là à la terre. Ce n'est pas ainsi que procèdent le génie et la nature. Non; Molière commença comme tout commence, comme Shakespeare lui-même, par balbutier, tâtonner, hésiter; puis il suivit laborieusement et pas à pas, tantôt heureux, tantôt malheureux dans sa conception, le goût de son siècle et l'ornière des événements de sa vie, jusqu'ici triomphe où la mort jalouse le prit et l'enleva pour l'immortalité. Voici sa carrière admirablement notée par Aimé Martin; on ne s'informait pas alors si un écrivain comme l'auteur de _Macbeth_, ou comme l'auteur du _Tartuffe_, était né dans la démocratie ou dans l'aristocratie; la gloire était neutre, le génie n'avait point de caste. Qu'on eût gardé des chevaux à la porte de New-Market, ou fait le lit du roi à Versailles, personne ne s'en humiliait ou ne s'en glorifiait. Le mérite est comme le Nil, nul ne connaît sa source; il suffit qu'il coule et qu'il féconde; on boit ses eaux sans leur demander leur nom; ouvrier ou grand seigneur, on est grand homme et c'est assez.

XIV

Molière n'était, en naissant, ni l'un ni l'autre; il n'y songeait pas. Il était né dans cette bonne bourgeoisie qui fut toujours la moelle de la France, à distance égale de l'ouvrier, démocrate par situation, ou gentilhomme oisif, par désoeuvrement. Bonne place à l'entrée dans la vie, où l'on reçoit une éducation libérale, où l'on ne méprise personne, parce qu'on touche à tous, où l'on n'est dédaigné de personne, parce qu'on n'accepte pas le dédain. Il y avait de l'honneur dans cette famille. Le père de Molière s'appelait Poquelin; il était tapissier, valet de chambre du roi. La comédie, déjà populaire en Italie, naissait seulement en France; on s'occupa peu du jeune Molière.

À quatorze ans, il suivait seulement l'ornière banale des études de collége, grec et latin. À cette époque, son grand-père s'aperçut de son penchant pour la comédie, et le conduisit chez les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, troupe isolée et libre qui amusait Paris. «Avez-vous donc envie d'en faire un comédien? dit son père à son grand-père.--Plût à Dieu! répondit le vieillard, qu'il pût ressembler à Bellerose!» fameux acteur du temps. Molière se dégoûta de l'état de tapissier et s'engoua de celui de comédien. Son père l'envoya faire ses études aux Jésuites; il y resta cinq ans et s'éleva jusqu'à la philosophie.

XV

Le père de Molière vieillissait; il envoya son fils, en qualité d'apprenti tapissier, accompagner le roi dans un voyage de la cour à Narbonne. Au retour Molière devint avocat, et s'associa aussi à quelques bourgeois amateurs de Paris pour jouer la comédie; il y connut la Béjart, dont il devint amoureux. Elle avait été mariée avec M. de Modène, et en avait eu une fille, qu'elle élevait auprès d'elle et qui se prit d'une vive affection d'enfant pour Molière. Ce fut la source des malheurs du poëte, on l'accusa calomnieusement d'aimer dans cette enfant sa propre fille et plus tard de l'avoir épousée. Elle était née sept ans avant que Molière eût connu la mère.

XVI

Il suivit la Béjart à la cour du prince de Conti, en Languedoc. Il dirigeait sa troupe; il refusa, par amour pour la Béjart, l'emploi de secrétaire que lui offrait le prince, frappé de son talent. Rentré à Paris, il y adressa au roi un discours du haut de la scène, pour lui demander l'autorisation de jouer devant lui des divertissements scéniques. Le roi accorda cette permission, et y joignit le don du Petit-Bourbon, qu'occupe aujourd'hui la colonnade du Louvre, pour y représenter ces comédies italiennes qui amusaient le prince. Molière composa d'abord sur ce thème, imité de l'italien l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, deux pièces de grands succès. Ces succès l'encouragèrent, et il écrivit les _Précieuses ridicules_, qui attirèrent une telle foule qu'on fut obligé d'en donner deux représentations le même jour. «Courage! Molière, s'écria du parterre une voix de vieillard enthousiasmé; voilà enfin la bonne comédie!» Le _Cocu imaginaire_ suivit les _Précieuses ridicules_. Il eut le même succès: le cynisme et le comique s'y touchaient, l'un était de l'Aristophane, l'autre du Plaute. On sentit d'instinct dans les deux débuts l'hésitation d'un homme qui imite des théâtres étrangers et la confiance d'un homme qui croit en lui-même. Cependant les _Précieuses ridicules_, pièce satirique et personnelle, peignent des vices de salons propres à la nation française.

XVII

_Don Garcia de Navarre_ échoua complétement, ainsi que le _Prince jaloux_. La verve comique y manquait, c'était de l'imagination plus que du ridicule; le Français ne l'aime pas. L'_École des maris_ le releva; les _Fâcheux_ réussirent, l'envie se déchaîna contre lui. Il fut applaudi, mais injurié. «Il est inégal!» murmura-t-on. Il était inégal comme le génie; le génie est capricieux comme l'inspiration. Ses farces renouvelées qu'il avait fait représenter dans ses courses en province devenaient des comédies à Paris. L'_École des femmes_ n'eut pour ennemies que celles dont il médisait en riant. Louis XIV lui fit une pension de mille francs pour l'attacher à la cour. Cette somme, équivalant à trois mille d'aujourd'hui, était surtout un honneur qui signifiait la protection assurée du roi.

Ses malheurs commencèrent avec sa fortune.