Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 13
La mort, cependant, s'approchait de Laurent; il l'accueillait avec la même philosophique résignation qu'avait montrée Côme, son père. Il s'entourait, à Careggi, de la nature, de la solitude et de ses amis. Ses ennemis même venaient assister à ce spectacle. Le fourbe et fanatique Savonarole, qui voulait prendre pied sur un cadavre pour se montrer plus dévoué au peuple, osa troubler son agonie en venant lui offrir sa bénédiction dans des termes qui semblaient révoquer en doute sa foi chrétienne; il l'interrogea sur ses sentiments. Mais, lui ayant demandé s'il avait la résolution de remettre au peuple toscan la liberté anarchique dont il jouissait avant lui, Laurent ne daigna pas répondre. Savonarole alors se retira sans lui avoir donné sa bénédiction. L'homme d'État ne voulut pas mentir; l'homme d'Église ne voulut pas pardonner.
III
Politien ne le quitta plus; il fit venir à son insu un célèbre médecin de Ferrare, Lazaro de Ticino; il en attendait un miracle. Lazaro fit dissoudre des perles et des diamants qui ne firent qu'accroître le mal. Laurent fit approcher alors Pierre, son fils et son héritier, et lui parla longtemps des intérêts de la république et de sa famille.
«Je ne doute point, lui dit Laurent, que vous ne jouissiez, après moi, d'autant de crédit et d'autorité dans l'État que j'en ai eu moi-même; mais, comme la république, bien qu'elle ne forme qu'un seul corps, est composée d'un grand nombre de têtes, vous devez vous attendre qu'il ne vous sera pas possible de vous conduire, en toute occasion, de manière à obtenir l'approbation de chaque individu. Ressouvenez-vous donc de vous conformer toujours et dans tous les cas aux décisions de la plus stricte équité, et de consulter les intérêts du grand nombre plutôt que la satisfaction d'une portion des citoyens.»
IV
Il prit ensuite la main de Politien et la serra dans les siennes. Politien ne put retenir ses sanglots et se retira dans la chambre voisine pour cacher ses larmes. Celui qui avait chanté Dieu comme poëte le pria comme mourant. Il expira doucement, dans le silence et dans la contemplation des grandeurs et des volontés du Tout-Puissant. Il pressa, jusqu'au dernier soupir, sur ses lèvres le crucifix précieux qu'on lui avait apporté. Le nouveau Périclès venait de manquer, jeune encore, à la nouvelle Athènes. Il laissait après lui l'ordre au dedans, la paix au dehors; il n'avait combattu que pour la rétablir ou pour la maintenir partout. Pas une goutte de sang ne pesait sur son âme; il s'était borné à être ce qu'avait été son père, un grand citoyen. Sa modération était son titre à son pouvoir tout volontaire et tout électif. C'était le pouvoir de tous dans un seul.
V
C'était le 8 avril 1492; le désespoir saisit ses concitoyens. Son médecin courut consterné à la ville et se précipita dans un puits du faubourg. «Jamais personne, dit Machiavel à la fin de son _Histoire_, ni en Italie ni ailleurs, ne mourut avec une telle réputation de sagesse et de prudence, et ne causa un plus grand deuil à sa patrie; et comme sa mort devait entraîner de grandes ruines, de grands signes l'annoncèrent au monde.»
Il fut transporté sans pompe, mais non sans unanime douleur, à San Lorenzo, tombeau de sa famille. Michel-Ange décora plus tard ces sépulcres où manqua celui de Laurent. «Ce grand homme, s'écria le roi de Naples en apprenant sa fin, a vécu assez pour sa gloire, pas assez pour le bonheur de l'Italie. Plaise au ciel que l'ambition ne trame pas après lui des projets qu'elle n'aurait pas osé concevoir pendant qu'il vivait!»
VI
Son second fils, Jean de Médicis, écrivit de Rome à Pierre de Médicis, qui héritait de sa place et de son influence: «De quoi puis-je aujourd'hui t'entretenir, si ce n'est de ma douleur? car, en songeant à la perte que nous avons éprouvée par la mort de notre père, je suis bien plus disposé à verser des larmes qu'à parler de mes peines. Quel père, hélas! Jamais il n'en fut de plus tendre; tout le prouve et l'atteste: il n'est donc pas surprenant que je me plaigne, que je verse des pleurs, que je ne puisse goûter aucun repos. Si quelque chose au moins peut alléger ma douleur, c'est que tu me restes, ô mon frère, toi que j'honorerai toujours comme le père que j'ai perdu: tu commanderas, et je me ferai un devoir de t'obéir; tes ordres me feront toujours un plaisir inexprimable: éprouve-moi, commande, je n'hésiterai pas un instant. Je t'en conjure cependant, mon cher Pierre, fais en sorte d'être envers tout le monde, et surtout envers les tiens, tel que je le désire, bon, doux, affable, généreux: qualités par lesquelles il n'est rien qu'on n'obtienne et qu'on ne puisse conserver. Si je te fais ces représentations, ce n'est pas que je me défie de toi, mais c'est que mon devoir m'y oblige. Beaucoup de choses me soutiennent et me consolent; le concours de ceux qui pleurent avec nous notre perte, la douleur générale qui se manifeste dans toute la ville, le deuil public, et beaucoup d'autres considérations de cette nature, propres à adoucir en grande partie notre chagrin: mais ce qui me console le plus, c'est de t'avoir; c'est d'avoir un frère en qui j'ai plus de confiance et d'espoir que je ne le saurais dire. On n'a point entretenu Sa Sainteté sur l'objet dont tu avais recommandé qu'on lui parlât, parce que ce parti a paru plus sage; on prendra une autre voie, comme tu le verras par les lettres des ambassadeurs: je crois que l'on trouvera un moyen plus commode et plus facile, dont tu seras content; du moins je l'espère. Adieu. Ma santé est bonne autant qu'elle peut l'être.
«De Rome, ce 12 avril 1492.»
VII
Pierre avait la puissance, mais non la prudence de Laurent. L'Italie recommença à s'agiter; la main qui en tenait la balance s'était éteinte. Le roi de France, Charles, descendit à Milan, à la requête de Sforza, pour aller conquérir le royaume de Naples. Il attaqua Sarzana, forteresse florentine, en passant. Pierre, pour imiter gauchement Laurent, alla au-devant de Charles, commença à négocier, finit par supplier et par lui remettre lâchement Sarzana, Pietra Santa, Livourne, honneur et force de Florence. Les citoyens humiliés de la Toscane le contraignirent à se réfugier à Venise. Les Français entrèrent à Florence et dévastèrent les magnifiques monuments de Laurent. Pic de la Mirandole et Politien ne survécurent pas à leur ami. Ce dernier composa une élégie si pathétique sur la mort de Laurent, que sa raison s'égara et qu'il mourut à la fin de la seconde strophe:
«Oh! qui pourra prêter à mes yeux une source intarissable de larmes? La nuit, je verserai des pleurs; le jour, j'en veux répandre encore. Ainsi le tendre ramier, séparé de sa fidèle colombe, le cygne près d'expirer, le rossignol privé de ses petits, exhalent leurs douleurs en gémissements plaintifs. Ah! malheureux! malheureux! Ô douleur! ô douleur!--Le voilà gisant dans la poussière, et frappé par la foudre redoutable, ce _laurier_ naguère la gloire de nos campagnes, cher à la troupe sacrée des Muses, aux choeurs des nymphes. Hélas! sous son ombre propice, la lyre de Phoebus rendait des sons plus touchants, la voix du poëte se modulait en accents plus remplis de charme. Désormais, un morne silence règne autour de lui; tout est sourd à nos plaintes.--Oh! donnez à mes yeux une source intarissable de larmes!... Etc.»
On calomnia jusqu'à sa douleur, en attribuant ces strophes, dont Politien mourut, aux regrets amoureux que lui inspira la mort d'un jeune Grec, son élève.
Le cardinal Bembo chanta sa mort et l'attribua à sa véritable cause, le désespoir de la mort de Laurent de Médicis. Il fut enseveli, selon ses désirs, dans l'église du couvent de Saint-Marc. Depuis les anciens, le monde n'avait pas entendu de pareils accents.
VIII
Savonarole profita de l'exil de Pierre pour incendier la populace de ses féroces déclamations. Un accès de démence parut avoir saisi le peuple et les moines. Vingt des principaux citoyens de Florence furent décapités par les ordres de Savonarole: théocratie gouvernée par des tribuns insensés. Quand on lit l'histoire authentique de ces temps, on s'étonne de voir de nos jours traiter de prophète ce moine furieux: il périt enfin, couvert de honte, dans le feu qu'il avait allumé. Sa fourberie reçut sa récompense.
IX
Pierre de Médicis s'allia à la France contre l'Espagne; il périt, après un exil de dix ans, dans un bateau surchargé de combattants, à la bataille de Garigliano; il avait cru sa fortune indestructible, il avait aspiré au despotisme. Peu de jours avant sa mort, il avait été réduit à demander à sa patrie la grâce d'un tombeau. Le cardinal Jean de Médicis se retira de Rome en France; après la bataille de Ravenne, il rentra à Rome et s'étudia à capter les Florentins. Soderini gouvernait alors Florence sous le titre de gonfalonier décennal. Les amis de sa famille renversèrent Soderini, et réhabilitèrent les Médicis. Le cardinal, leur chef, y fut rappelé et accueilli. À peine rapatrié, le conclave le rappela à Rome; il y fut nommé pape, à trente-sept ans, sous le nom de Léon X, qu'il immortalisa par les mêmes faveurs qui avaient valu à sa maison le sceptre moral de la Toscane. Il amnistia tous ses ennemis, et rappela Soderini à Rome; il plaça les fils et les filles de Laurent dans toutes les grandes familles royales de l'Italie et de l'Europe; il donna son nom à son siècle, et il mérita cette gloire. Ce fut le point culminant de l'Église romaine; Michel-Ange et Raphaël en furent les architectes, les praticiens et les peintres. La foi fournissait les trésors. Les trésors nécessitent la vente des indulgences; la simonie corrompit Rome. Luther insurgea l'Allemagne; l'unité se rompit sous le poids de l'or mal acquis; mais le génie de Léon X régnait toujours. Rome, comme capitale des lettres et des arts, régit l'Italie avec le génie de Laurent de Médicis. Elle égala, si elle ne surpassa pas, l'époque d'Auguste. Sa libéralité ne distingua pas entre Rome et Florence; il se fit une clientèle morale partout. Julien de Médicis, dernier fils de Laurent, fut nommé duc de Nemours par François Ier. Michel-Ange, dans la fameuse chapelle de San Lorenzo, lui construisit son sépulcre, à jamais célèbre: les statues de la Nuit et du Jour y représentent l'éternelle vicissitude des événements et la brièveté de la gloire. Julien n'avait point eu d'enfants de Philiberte de Savoie, qu'il avait épousée. Il ne laissa qu'un fils illégitime, qui fut le célèbre cardinal Hippolyte de Médicis.
X
Le descendant de Laurent par Lucrezia Salviati, sa fille, reprit le nom vénéré de Côme et le titre de grand-duc. Alexandre de Médicis fut nommé doge de la république par l'influence du pape Clément VII, Médicis lui-même. Alexandre n'était point méchant, mais ses moeurs étaient dépravées par l'amour; il fit de Florence le sérail de ses plaisirs; il corrompait ou séduisait les femmes ou les filles des plus illustres maisons de la capitale. Ce vice le perdit.
XI
Il y avait alors à Florence un jeune homme de la famille des Médicis nommé Lorenzino, en souvenir de Laurent. La petitesse de sa taille et la gentillesse apparente de son humeur lui avaient valu ce nom familier. Il avait longtemps habité Rome sous la protection du pape et sous le patronage de sa parenté avec les grandes familles de Florence. Quand Alexandre avait pris le titre de doge et affecté le despotisme, Lorenzino était venu à sa cour et avait conquis, par mille flatteries et par de honteux services, la confiance d'Alexandre. Il s'était fait le ministre de ses plaisirs secrets, le complaisant de ses débauches. Mais, soit conception, fort voilée sous une apparente complicité imitée de la folie de Brutus, soit tentation soudaine d'un crime mémorable, née en lui de la facilité et de l'occasion, il avait résolu d'être le meurtrier de son ami et le libérateur de sa patrie. Il faisait cependant des allusions obscures à la pensée qui le dominait en présence d'Alexandre lui-même. Benvenuto Cellini raconte qu'étant entré un jour au palais en montrant son portrait gravé au duc, il le trouva indisposé et couché sur le même lit que son cousin, et qu'ayant demandé à Lorenzino s'il ne consentirait pas à lui donner le sujet d'un revers de sa médaille, celui-ci lui avait répondu avec enjouement «qu'il fût tranquille et qu'en ce moment même il pensait à lui en fournir un digne de la gloire d'Alexandre, et qui étonnerait le monde.» Alexandre se tourna avec un sourire de pitié dédaigneuse sur son lit et se rendormit. La plaisanterie devint bientôt tragique.
XII
Alexandre poursuivait de ses assiduités une jeune femme vertueuse de Florence, épouse de Ginori, d'une des familles les plus considérables de la Toscane. Il venait d'envoyer son mari à Naples, comme ambassadeur, espérant ainsi éloigner sa surveillance; Lorenzino, feignant de presser la jeune dame de consentir aux désirs du duc, affecte enfin d'avoir reçu une réponse favorable et de la transmettre au prince. Il lui assigna une entrevue chez lui, dans une maison peu éloignée du palais, et fit préparer un appartement pour les deux amants. Il avait préalablement enrôlé dans le complot un de ces hommes d'action qui ne reculent devant aucun crime, pourvu qu'il leur présente des espérances indéfinies de salaire et de faveur. Cet homme, dont le nom vulgaire attestait la vileté de son métier, se nommait Scoroncocolo. L'instrument était ignoble comme le crime.
XIII
La nuit, à l'heure convenue, Alexandre, ayant couvert d'un masque son visage, suivit Lorenzino et entra furtivement dans sa maison, en apparence déserte. Après quelques badinages, il se coucha sur le lit de son cousin pour attendre l'arrivée de la jeune femme. Lorenzino, qui s'était évadé comme pour la recevoir et la conduire, plaça Scoroncocolo dans une antichambre d'où il pût venir à son aide au bruit de la lutte; puis, étant rentré dans la chambre et croyant Alexandre endormi, il lui demanda à voix basse s'il dormait déjà, et, s'approchant du lit, il lui perça la poitrine de son épée. Le duc, qui n'était que blessé, se précipite, pour s'évader, vers la porte.
Scoroncocolo l'empêcha de franchir le seuil et lui porta un coup de son poignard au visage. Lorenzino, le saisissant par le milieu du corps, le fit retomber sur le lit. Alexandre, dans l'étreinte, mordit le doigt de Lorenzino avec tant de fureur que Scoroncocolo, craignant de blesser son complice en le secourant, saisit son couteau et égorgea le prince; il n'apprit qu'alors que c'était le grand-duc qu'il venait de tuer; il resta anéanti de son crime et de son danger. Lorenzino lui dit que ce n'était pas l'heure de délibérer et qu'ils n'avaient que l'un de ces deux partis à prendre pour leur salut: ou sortir le poignard sanglant à la main et appeler le peuple à la liberté; ou s'évader pendant que le forfait était ignoré encore et aller rejoindre les émigrés. Ils s'arrêtèrent à ce dernier parti comme au plus sûr, franchirent la maison, qui ne renfermait plus qu'un cadavre, sautèrent à cheval et coururent vers Bologne.
XIV
Les émigrés, à la tête desquels était Philippe Strozzi, tentèrent de surprendre Florence dans le tumulte qui éclata quand on eut découvert l'horrible fin du duc. Philippe, fait prisonnier et gardé un an dans les cachots de Castille, mourut en Romain, en se frappant, comme Caton, de sa propre main. Côme II accourut et reçut l'empire sous le titre de chef de la république. Lorenzino se sauva jusqu'à Constantinople, revint ensuite à Venise, y vécut onze ans et mourut assassiné par deux soldats florentins, laissant une renommée équivoque entre l'héroïsme et la folie, juste punition d'un forfait plus semblable à un caprice qu'à une pensée.
Tout fut monarchie à Florence, excepté le nom.
XV
Les rois de l'Europe s'empressèrent de rechercher en mariage les filles de cette illustre maison, qui commença la dynastie par les alliances. Catherine de Médicis et Marie de Médicis régnèrent en France; l'Italie poétique et artistique émigra avec elles, les arts les suivirent; elles bâtirent le Louvre et le charmant château des Tuileries; leur règne fut le règne de quelques vices et de beaucoup de génie. C'est par elles que la France toucha à l'Italie et à la Grèce. Puis vint Louis XIV, qui lui rendit le caractère fanatique et somptueux de la Gaule et de l'Espagne. La littérature fleurit; mais après les Valois, les arts déclinèrent, l'influence des Médicis, excepté en Toscane, périt avec eux.
XVI
En remontant le cours des siècles, on ne trouve pas un autre exemple d'une monarchie entièrement fondée par le commerce, la fortune et l'estime que les simples vertus des citoyens étalèrent dans leur pays. Ils acquirent la richesse, mais ils ne la conquirent par aucune violence: leur or leur donna une clientèle, mais ne corrompit pas l'esprit public; ce fut la monarchie de la civilisation, la dynastie des familles.
Aussi ne trouve-t-on pas dans l'histoire une famille de simples citoyens offrant l'hérédité du mérite, du travail et des vertus continues, et rassemblés avec des qualités présentes diverses, tels que Côme Ier, Laurent, Julien et Côme II, chacun ajoutant un échelon de plus à la grandeur des autres. Ajoutons-y Léon X, plus Toscan et plus Médicis encore que pontife. L'Église ajouta sous ces deux papes sa puissance réelle et respective à l'influence des Médicis; les cours de France et d'Espagne y ajoutèrent leurs armes; estime, vénération, politique se réunirent aussi pour les consacrer, mais ce furent les lettres qui leur donnèrent l'empire. Leur supériorité fut toute morale, ce fut l'aristocratie de la littérature. Il faut toujours qu'on la retrouve quelque part, ou dans l'esprit, ou dans le trésor, ou dans le bras. Le genre humain n'est point de niveau, Dieu ne l'a point fait ainsi; la démocratie absolue est une chimère, l'égalité est une utopie. Robespierre ne la maintint que par le glaive; Platon, que par des rêves qui trompent les hommes en les séduisant; l'un est un bourreau, l'autre un sophiste; ni l'un ni l'autre ne fut un homme d'État. Jean-Jacques Rousseau ne fut qu'un écrivain chimérique, rédigeant bien des phrases, incapable de rédiger une loi. Il faut que, dans la démocratie même, l'autorité soit quelque part, sans quoi tout s'écroule. La supériorité n'est point un abus, c'est une loi de Dieu, volontaire et mobile dans la démocratie, immobile et tyrannique dans la monarchie absolue. Dans le siècle des Médicis, la supériorité fut dans la force qui civilise les hommes. C'est cette force qui les fit rois: leur supériorité s'élève naturellement comme une végétation du sol et de la mer. On les voyait grandir, on ne les sentait pas opprimer.
XVII
L'esprit humain, ébranlé par les grandes catastrophes de l'Orient et par la ruine des ruines de la Grèce à Athènes et à Constantinople, avait la passion de se reconstruire de ses propres débris; c'était ce qu'on appelle une renaissance. La passion universelle poussait les hommes vers cette reconstruction d'une humanité transcendante. Un Platon, un savant grec, un livre étaient une victoire sur la nuit. C'était une illusion, si vous voulez, mais de temps en temps l'humanité est saisie d'une de ces manies générales qui deviennent la passion du moment; la plus populaire est celle qui la sert le mieux.
Les Médicis, bourgeois de Toscane, ayant acquis de grandes richesses, les consacrèrent à seconder et à semer cette passion à Florence, à Naples, à Venise; ils devinrent ainsi les apôtres de la renaissance, Évangile nouveau qui s'associait bien avec l'Évangile romain. Nul ne les égalant en zèle, nul ne pouvait les égaler en moyens; leurs navires couvraient toutes les mers pour opérer le sauvetage du vieux monde et le rapporter à l'ancien monde italien. Nous avons vu il y a quelques années, en France et en Angleterre, une illusion aussi généreuse s'emparer de tous les esprits pour ressusciter la Grèce, qui ne pouvait être ressuscitée, car on ne ressuscite pas les nations; mais on l'espérait, l'espérance fut du fanatisme. Cependant, les Médicis ramenaient quelque chose de réel en Italie, une langue, des marbres, des manuscrits, des savants, des traductions, des modèles, mais nous ne rapportions rien que des songes. Aussi nous ne faisions que ranimer des illusions. Les Médicis fondèrent un nom immortel et presque un empire; ils étaient, par le hasard de leur opulence et par le hasard de leur mérite, ceux de tous les citoyens du moment qui pouvaient le mieux se consacrer à l'idée en vogue: le rajeunissement de l'esprit humain. Ils n'étaient point guerriers, ils ne voulaient point l'être; leur pays natal était trop étroit pour les porter à la grande ambition des conquêtes; les Apennins d'un côté, Rome inviolable de l'autre faisaient de la Toscane une _avendie_, un rien; ils le comprirent et n'eurent que l'ambition pastorale et pacifique d'une famille de patriarches.
XVIII
La nature aussi les servit bien: leurs premiers ancêtres furent des hommes spéciaux et obscurs, qui s'élevèrent à la grande richesse par le commerce, qui n'offense personne et qui égalise tout le monde. Quand ils commencèrent à primer en Toscane, ils ne primèrent que par la démocratie, à laquelle ils furent utiles. Ils ne tenaient pas aux grandes résistances militaires du moyen âge, ils aidaient seulement le peuple à payer ces bandes de _condottieri_ qu'on louait pour se défendre, et qui méprisaient ceux qui les payaient. La guerre achevée, ils les congédiaient, et la république restait libre. Lisez Machiavel et son _Borgia_: Borgia, tant de fois vainqueur en Italie, alla finir sa carrière d'aventurier au siége d'une bicoque en Espagne. Les Médicis ne voulaient ni de cette gloire soldée, ni de ces chutes honteuses; ils préféraient leur rôle civique et leur croissance régulière par l'estime publique dans un pays prospère et libre. Leur argent négociait pour eux, et ils prêtèrent plus d'une fois des sommes considérables au roi de Naples, à l'Espagne, à l'Angleterre, à la France, pour équilibrer le monde et pour se faire des clients des rois.
XIX
Quand enfin l'attention du monde se fut portée sur leur puissance, ils n'affectèrent point de prétentions orgueilleuses sur leurs concitoyens. Côme Ier fut le plus modeste des hommes; sa seule ambition fut de se confondre tellement avec la république, qu'on ne put le distinguer que par ses services et par ses vertus des meilleurs d'entre les Florentins. La fréquentation des hommes littéraires, l'accueil fait aux étrangers illustres de la Grèce, l'hospitalité européenne, la protection des lettres antiques, la fondation des académies, la gloire de son immense commerce, la culture utile de ses domaines rustiques à Careggi et ailleurs le rendaient l'égal des paysans toscans comme des princes de l'Europe. Sa vie fut celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un chrétien. Ses enfants furent des fils de la république; il partagea entre eux son âme et ses richesses. Il n'avait excité l'envie de personne, il mourait avec l'amitié de tous.
XX
Laurent hérita de toutes ses qualités, et il avait de plus cette vertu grandiose des hommes d'État qu'on appelle la _magnificence_ et qui donne aux peuples le pressentiment de la souveraineté. On le sacra du nom populaire de _Laurent le Magnifique_, mais c'était lui-même qui s'était sacré de ce titre; il ne prit de l'autorité populaire que le soin de faire les honneurs de sa patrie; il en accomplit les devoirs avec héroïsme dans son voyage téméraire auprès du roi de Naples; il en rapporta la paix à Florence.