Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 12
«Ne pensez pas, écrivait Politien à un de ses amis, qu'aucun des savants qui composent notre société, même ceux qui ont consacré leur vie tout entière à l'étude, puisse prétendre à quelque supériorité sur Laurent de Médicis, dans tout ce qui tient à la subtilité de la discussion et à la solidité du jugement, ou dans l'art d'exprimer ses pensées avec autant de facilité que d'élégance. Les exemples de l'histoire lui sont aussi présents que les amis qu'il admet à sa table, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi; et lorsque le sujet le comporte, il sait répandre à pleines mains, dans sa conversation, ce sel précieux que l'on dirait recueilli dans l'Océan où Vénus prit naissance.»
Sa femme Clarisse et ses enfants étaient ordinairement les objets de ses plus charmantes plaisanteries. Il adorait les femmes, mais il respectait son épouse; trois fils et quatre filles composaient cette famille. Il jouait, comme Henri IV, à ces jeux familiers avec ses fils, dont l'un devait être pape, l'autre duc de Nemours. Politien lui écrivait quelquefois de Pistoja pour se plaindre de sa trop sévère autorité sur eux. Voici en quels termes il retrace les portraits de ces enfants:
«Pierre s'applique beaucoup. Nous faisons tous les soirs des courses dans le voisinage. Nous visitons les nombreux jardins dont cette ville est embellie. Jean sort à cheval pendant ce temps, et la foule s'amuse à le suivre.»
Ils allèrent passer l'hiver à Caffagiolo. Politien écrivit de là à la grand'mère de ses élèves, Lucretia, qui l'aimait toujours. Le ton de ces lettres est triste comme les événements de cette saison:
«Les seules nouvelles que je puisse vous apprendre d'ici, écrit-il à cette dame, c'est que la pluie est si continuelle qu'il est impossible de quitter la maison, et l'on est forcé de renoncer aux exercices de la campagne, pour se livrer, dans l'appartement, à des jeux tout à fait puériles. Je reste constamment au coin du feu, en pantoufles et en robe de chambre, et je pourrais représenter la Mélancolie assez au naturel. À dire le vrai, c'est l'état où je suis dans tous les moments, et rien de ce que je puis voir, entendre, ou faire, n'a le pouvoir de dissiper la sombre tristesse que m'inspire la pensée des maux qui nous affligent; que je dorme ou que je veille, elle est incessamment présente à mon esprit. Il y a deux jours que nous étions au comble de la joie, sur ce que nous avions ouï dire que la peste avait cessé; aujourd'hui, nous sommes retombés dans l'abattement en apprenant qu'il en reste encore quelques symptômes. Si nous étions à Florence, nous éprouverions quelque consolation, ne fût-ce qu'à revoir Laurent, lorsqu'il rentre chez lui; mais ici nous sommes dans une anxiété continuelle, et quant à moi, la solitude et l'ennui me tuent; la guerre et la peste sont sans cesse présentes à mes yeux: je déplore nos maux passés, j'anticipe sur ceux de l'avenir, et je n'ai plus à mes côtés ma chère madame Lucretia, dans le sein de laquelle je puisse épancher mes inquiétudes.»
À sept ans, Jean, depuis Léon X, dont la vocation était de devenir un grand pape, recevait des bénéfices ecclésiastiques de Louis XI. Les conseils de Laurent respirent la gravité de cette destinée.
XII
Son repos était magnifique comme son caractère; Laurent aimait surtout le palais des champs qu'il venait de construire à Poggio-Caiano, sur les bords de l'Umbra, qui fut son Tibur. Que de fois n'ai-je pas erré sur les traces de ce palais avec un digne successeur de Laurent, le dernier grand-duc de Toscane, aujourd'hui mort en exil, en Bohême!
«N'oubliez pas que nous ne sommes que des citoyens de Florence; mais son chef-d'oeuvre de sagesse est la lettre pleine de conseils paternels qu'il écrit au jeune cardinal de Suza, se rendant alors à Rome; la voici:
«Nous avons, ainsi que vous, de grandes grâces à rendre à la Providence, non-seulement pour les honneurs et les bienfaits sans nombre qu'elle a répandus sur notre maison, mais plus particulièrement encore à cause qu'elle nous fait jouir, dans votre personne, de la plus éminente dignité qui ait jamais été accordée à notre famille. Cette faveur, si importante par elle-même, le devient plus encore par les circonstances qui l'ont accompagnée, et particulièrement par la considération de votre jeunesse et de notre situation dans le monde. Le premier sentiment donc que je voudrais vous inspirer, c'est celui de la reconnaissance envers Dieu, et de vous ressouvenir sans cesse que ce n'est ni à vos mérites, ni à votre prudence, ni à vos soins que vous devez une si rare faveur, mais à sa bonté seule, dont vous ne pouvez vous montrer reconnaissant que par une vie pieuse, exemplaire et pure; et vous êtes d'autant plus obligé de vous montrer rigide et scrupuleux observateur de ces devoirs, que vos jeunes années ont donné une attente plus légitime pour les fruits de l'âge mûr. Ce serait, en effet, une chose aussi humiliante pour vous que contraire à vos devoirs et à mes espérances, si vous veniez à oublier les préceptes de votre jeunesse et à quitter le sentier où vous avez marché jusqu'ici. Tâchez donc, par la régularité de votre vie et par votre persévérance dans les études qui conviennent à votre profession, de vous élever au niveau d'une dignité où vous avez été appelé de si bonne heure. J'ai appris avec bien de la satisfaction que, dans le cours de l'année passée, vous aviez souvent approché des sacrements de la confession et de la communion, de votre propre mouvement; et je ne connais rien qui soit plus capable d'attirer sur vous les faveurs du ciel, que de vous habituer à la pratique de ces devoirs et autres semblables.
«Je conçois bien qu'il vous sera plus difficile de mettre ces avis à profit, à Rome, dans ce séjour de corruption et d'iniquité où vous allez vivre désormais. L'influence de l'exemple est déjà un très-grand danger, mais vous vous trouverez probablement avec des gens qui tâcheront de vous corrompre et de vous porter au vice. Vous devez comprendre vous-même que l'envie ne vous a pas vu avec indifférence parvenir si jeune à une si éminente dignité, et ceux qui n'ont pu réussir à vous exclure de cet honneur feront jouer toutes sortes d'intrigues pour le flétrir entre vos mains, en vous faisant perdre l'estime publique, et tâchant de vous entraîner dans le gouffre de turpitudes où ils sont eux-mêmes tombés; et sur ce point la considération de votre jeunesse redouble leur confiance. C'est à vous de lutter contre cet écueil avec d'autant plus de fermeté, qu'il y a désormais moins de vertus dans vos frères du collége des cardinaux. Je sais bien qu'il y en a parmi eux plusieurs qui sont à la fois éclairés et vertueux, dont la vie est exemplaire, et je vous recommande expressément de les prendre pour modèles de votre conduite. C'est en les imitant que vous vous ferez connaître et estimer à mesure que votre âge et les circonstances particulières de votre vie vous feront distinguer davantage entre vos collègues. Fuyez néanmoins l'hypocrisie, comme vous fuiriez les écueils de Charybde et de Scylla; évitez l'ostentation, soit dans votre conduite, soit dans vos discours; n'affectez ni l'austérité ni une gravité outrée. Vous comprendrez, j'espère, ces avis, et vous les mettrez en pratique lorsqu'il en sera temps, mieux que je ne puis vous les retracer ici.
«Vous n'ignorez pas l'importance extrême du caractère dont vous êtes revêtu, car vous savez très-bien que le monde chrétien jouirait de la paix et du bonheur si les cardinaux étaient ce qu'ils devraient être, puisque alors les papes seraient toujours vertueux, et que le repos de toute la chrétienté est essentiellement dans leurs mains. Tâchez donc de vous rendre tel que, si tous les autres vous ressemblaient, on pût goûter ce bonheur universel. Il serait trop difficile de vous donner des instructions précises sur ce qui regarde votre conduite et vos conversations; je me bornerai donc à vous recommander d'avoir avec les cardinaux et les autres personnes élevées en dignité le langage du respect et de la déférence, sans néanmoins renoncer à vous servir de votre propre raison, et vous laisser entraîner par les passions des autres, qui peuvent être égarés par des motifs peu estimables. Soyez toujours en état de vous rendre à vous-même ce témoignage, que jamais vous n'avez l'intention d'offenser personne dans vos discours; et si l'impétuosité du caractère vous porte à faire à quelqu'un une offense involontaire, comme son inimitié sera sans fondement légitime, elle ne saurait être de longue durée. Au reste, dans les premiers moments de votre séjour à Rome, il vous conviendra plus généralement d'écouter les autres, que de parler beaucoup vous-même.
«Vous êtes désormais consacré à Dieu et à l'Église, et pour cette raison vous devez constamment aspirer à être un bon ecclésiastique, et montrer que vous préférez l'honneur et l'état de l'Église et du saint-siége apostolique à toute autre considération. Et tant que vous serez pénétré de ces principes, il ne vous sera pas difficile de rendre à votre famille et à votre patrie des services importants; au contraire, vous pouvez devenir le lien heureux qui attachera plus étroitement cette ville à l'Église et votre famille à cet État; et, quoiqu'il soit impossible de prévoir quels événements peuvent arriver un jour, je ne doute point que cela ne se puisse faire avec un égal avantage pour tous, observant néanmoins que vous devez toujours préférer les intérêts de l'Église.
«Non-seulement vous êtes le plus jeune cardinal du sacré collége, mais encore le plus jeune homme qui ait jamais été élevé à cette dignité, et c'est pour cela que vous devez vous montrer à la fois le plus empressé et le plus humble dans toutes les circonstances où vous aurez à vous trouver avec les autres, sans jamais vous faire attendre soit à la chapelle, soit au consistoire, soit dans les députations. Vous saurez bientôt quels sont ceux dont la conduite est plus ou moins estimée. Il faudra éviter toute liaison intime avec ceux dont les moeurs sont décriées, non-seulement pour l'inconvénient de la chose en elle-même, mais aussi à cause de l'opinion publique, qu'il est bon de se concilier; parlez de choses générales avec chacun. Quant au train de votre maison, j'aimerais mieux que vous fussiez en deçà qu'au delà des bornes de la modération, et je préférerais une maison noble et élégante, des domestiques mis décemment et honnêtes, à une suite pompeuse et magnifique. Appliquez-vous à régler votre maison, réduisant insensiblement les choses sur le pied de la décence et de la modération, ce qui ne saurait être, dans ces premiers moments où le maître et les domestiques sont encore nouveaux et étrangers les uns aux autres. Les bijoux et la soie sont rarement bienséants aux personnes de votre état. J'aimerais mieux vous voir mettre votre luxe à rassembler les restes précieux de l'antiquité, ou des livres rares, à réunir autour de vous des hommes instruits et de bonnes moeurs, qu'à vous entourer d'un nombreux domestique. Montrez-vous plus empressé à recevoir chez vous, qu'à vous rendre aux repas où vous serez invité par d'autres, mais néanmoins sans excès et sans affectation. Adoptez pour votre nourriture ordinaire des mets simples et communs, et faites beaucoup d'exercice, parce qu'on est bientôt exposé à des infirmités, dans l'état que vous avez embrassé, si l'on ne sait pas prendre les précautions convenables. La dignité de cardinal n'offre pas moins de tranquillité que de grandeur, d'où il arrive que l'on se livre à une sorte de négligence; on croit avoir tout fait quand on s'est élevé à ce poste éminent et que l'on n'a plus rien à faire pour s'y maintenir, opinion aussi funeste à la vertu qu'à la véritable grandeur, et dont vous devez avoir grand soin de vous garantir; sur ce point, il vaut mieux pécher par trop de défiance que de tomber dans l'excès contraire. Un usage que je vous recommande surtout d'observer avec la plus scrupuleuse exactitude, c'est de vous lever chaque jour de bonne heure, parce qu'indépendamment de l'avantage qui en résulte pour la santé, on a le temps de penser à toutes les affaires de la journée et de les expédier; vous trouverez cette pratique extrêmement utile dans votre profession, ayant à dire l'office, à étudier, à donner audience, etc. Une autre pratique encore extrêmement nécessaire dans la situation où vous vous trouvez, c'est de penser chaque soir, surtout dans les premiers temps, à ce que vous aurez à faire le jour suivant, afin qu'il ne vous survienne aucune chose imprévue. Quant à vos opinions dans le consistoire, je crois qu'il sera plus convenable et plus louable de vous en rapporter, dans toutes les circonstances, aux sentiments et à l'avis de Sa Sainteté, alléguant votre jeunesse et votre inexpérience, qui a besoin d'être guidée par sa prudence et sa profonde sagesse. Probablement on vous priera, dans bien des circonstances, de parler à Sa Sainteté et d'intercéder auprès d'elle pour des affaires particulières. Ayez soin, dans ces commencements, de vous charger le moins possible de semblables demandes, et de l'importuner rarement, parce que c'est le moyen le plus sûr de lui être agréable. C'est une attention que vous devez avoir pour notre saint-père, que de ne pas le fatiguer de prières indiscrètes, de ne l'aborder jamais qu'avec des choses qui lui fassent plaisir; ou, si vous vous y croyez obligé, une requête humble et modeste lui plaira davantage et sera plus agréable à son humeur et à son caractère.»
Voilà l'âme d'un père chrétien et politique unissant le ciel à la terre pour protéger son fils.
XIII
Laurent avait choisi pour ami hors de ce monde le supérieur des augustins, l'abbé Mariano, à qui il avait fait construire pour ses religieux un magnifique monastère, dans lequel il se rendait quelquefois avec ses amis pour parler des choses plus hautes que la terre. Mariano, selon le récit de Politien, était le prédicateur le plus remarquable de ce temps. «Dernièrement, dit-il, je me laissai entraîner à un de ses sermons, plutôt, à dire le vrai, par curiosité que dans l'espoir d'y trouver un grand intérêt. Cependant son extérieur me prévint en sa faveur. Son début était frappant et son regard plein d'expression; je commençai à m'intéresser sérieusement à ce qu'il allait dire.--Il commence; je suis attentif: une voix sonore, des expressions choisies, des sentiments élevés.--Il établit les divisions de son sujet: je les saisis sans peine; rien d'obscur, rien d'inutile, rien de fade et de languissant.--Il développe ses arguments; je me sens embarrassé.--Il réfute le sophisme, et mon embarras se dissipe.--Il amène un récit analogue au sujet; je me sens intéressé.--Il module sa voix en accents variés qui me charment.--Il se livre à une sorte de gaieté; je souris involontairement.--Il entame une argumentation sérieuse; je cède à la force des vérités qu'il me présente.--Il s'adresse aux passions; les larmes inondent mon visage.--Il tonne avec l'accent de la colère; je frémis, je tremble; je voudrais être loin de ce lieu terrible.»
«Valori nous a laissé, sur les sujets particuliers qui occupaient l'attention de Laurent et de ses amis dans leurs entrevues au couvent de San-Gallo, des détails qu'il tenait de la bouche de Mariano lui-même. L'existence et les attributs de la Divinité, la probabilité et la nécessité morale d'un état futur, étaient les objets favoris des discours de Laurent. Il exprimait d'une manière très-positive son opinion sur ce point: «Celui, disait-il, qui n'a pas l'espoir d'une autre vie est mort même dès celle-ci.»
XIV
Un autre religieux d'un caractère enthousiaste, fanatique et populaire à la fois, véritable Masaniello du cloître, Savonarole, avait conquis en ce temps-là l'oreille de Florence. Laurent, trompé sur son mérite, l'avait appelé de Ferrare, sa patrie, à Florence. Il se fit tribun, au lieu de rester prédicateur. Laurent n'osa pas se compromettre avec l'Église, alors toute-puissante, en le réprimant. Il alla l'entendre et affecta de l'écouter avec respect. Toutes les fois que Laurent allait dans les jardins de son monastère, Savonarole se retirait par un respect religieux ou par une pudeur monastique. Ses invectives dans la chaire contre Laurent respiraient la haine et l'envie. C'était un des caractères les plus pervers et les plus ambigus qu'on pût haïr. Le peuple, qu'il excitait par son talent, lui attribuait la sainteté qui n'était que l'hypocrisie. Tartufe, tribun et fou, c'était la vraie définition de Savonarole. Il prêchait non des crimes, mais la haine qui produit tous les crimes. Nous avons connu, de nos jours, des hommes ainsi composés pour le peuple. Le peuple, trompé, les suivait à l'autel et à l'échafaud. Il adorait ce vague déclamateur d'illusions qui recevait ses rêves comme des révélations célestes. On le vit plus tard porter le défi au feu lui-même, et jurer qu'il n'oserait pas le consumer; puis, retirer son défi et demander pour l'accomplir qu'il consumât son Dieu avec lui; puis victime de ses honteuses tergiversations, périr sous la vengeance du peuple qu'il avait fasciné.
XV
La femme de Laurent, Clarisse Orsini, mère vertueuse de ses fils, charme de sa vie, mourut alors, en 1488. Sa mélancolie redoubla; la solitude du coeur, à un certain âge, est la mort anticipée. Il s'y prépara.
Mais son ennemi acharné, le neveu du pape, Riario, périt avant lui. Il avait épousé une soeur de Galéas Visconti, duc de Milan. Son déréglement de vie excita contre lui la haine des troupes. Trois assassins conjurés pénétrèrent dans la salle où il soupait: le premier le blessa au visage; il se jeta sous la table; le second l'y perça de son épée; il se releva encore pour s'enfuir par la porte; le troisième l'en empêcha par un dernier coup mortel. Les gardes ne parurent pas. On le dépouilla et on lança son cadavre par la fenêtre. Toute la ville applaudit à ce meurtre, hormis un corps de troupes enfermées dans la citadelle. Catherine obtint du peuple la permission d'aller parler aux troupes. Elle ne leur parla que pour les affermir dans la révolte. Le peuple, irrité, vint au pied des remparts pour l'outrager de paroles et pour menacer de mort ses enfants. «Frappez-les! s'écrie cette femme énergique en montrant son sein à la multitude; il me reste des sens capables d'en avoir d'autres.» On vint à son secours, et sa générosité courageuse sauva sa patrie et ses jeunes fils.
XVI
Faenza, ville et principauté voisine de Florence, vit à peu près en même temps un crime encore plus atroce. Laurent de Médicis avait fait conclure un mariage entre la belle Francesca, fille de Jean de Bentivoglio, et Galeotto Manfredi, prince de Faenza. Un jour, qu'elle écoutait furtivement un entretien secret de son mari avec son astrologue confident, elle découvrit que le prince, déjà soupçonné d'infidélité conjugale, conspirait, en outre, contre la vie de son propre père Bentivoglio. Manfredi, auquel elle ne put cacher son indignation, répondit à ses reproches par des sévices et des coups; Bentivoglio, informé par sa fille de ces outrages, vint enlever violemment Francesca et son fils à la violence de son gendre et les ramena à Bologne. Une réconciliation fardée réunit de nouveau les deux époux. Laurent s'y employa, comme il s'était employé au mariage. Mais, soit vengeance, soit nouvelle jalousie, Francesca résolut de se délivrer de son époux. Elle feignit une maladie et fit prier Manfredi de venir dans sa chambre. Quatre assassins cachés sous le lit de Francesca se précipitèrent sur lui pour l'immoler; sa vigueur corporelle allait en triompher, quand l'épouse, inquiète et furieuse, s'élança de son lit, et saisissant une épée en perça elle-même le coeur de son mari. Laurent partagea l'indignation de l'Italie contre ce crime; mais il intervint cependant pour Francesca auprès des citoyens de Forli, et obtint du pape l'absolution de l'épouse coupable et de ses complices.
Bentivoglio fit valoir auprès de Laurent l'excuse, naïvement féroce: _que, d'ailleurs, il destinait à sa fille un autre époux_.
XVII
Les Médicis avaient la fortune de coïncider, en Toscane, avec la renaissance des lettres à laquelle ils avaient immensément concouru. Les arts les suivirent; les plus grands noms dans la sculpture, la peinture, la gravure des pierres précieuses, l'architecture faisaient de Florence, de Rome, de Venise l'atelier de l'Europe. La Grèce se sentait égalée et souvent surpassée. Cimabue, Giotto, à qui Laurent dédia un buste un siècle après sa mort; Mazaccio, Philippo Lippi, à qui il fit élever un monument dans sa patrie Spoleto; Guirlandaio, à qui il confia son portrait à faire, étaient autant de clients de cette famille. Nicolo Pisani, Guiberti Donatello et plusieurs autres se disputaient leur faveur. Leurs amis les plus dévoués, tels que Poggio, partageaient leur goût.
On en trouve un exemple encore plus frappant dans le zèle avec lequel Poggio poursuivait cet objet, dans une lettre de lui à un religieux nommé Francesco de Pistoie, qui avait parcouru la Grèce pour y recueillir des antiques. «Par votre lettre de Chio, lui dit-il, j'apprends que vous vous êtes procuré pour moi trois bustes, un de Minerve, un autre de Jupiter et le troisième de Bacchus. Cette lettre me fait le plus grand plaisir, car j'aime les morceaux de sculpture au delà de toute expression; je ne saurais me lasser d'admirer l'habileté d'un artiste qui sait travailler le marbre au point d'imiter la nature elle-même.
«Croyez-moi, mon ami, vous ne pouvez pas me faire de plus grand plaisir que de revenir chargé de pareils ouvrages, qui comblent délicieusement tous mes souhaits. Les hommes sont sujets à différentes manies: la mienne est une admiration profonde pour les productions des grands sculpteurs, et peut-être en suis-je possédé plus qu'il ne convient à un homme qui peut avoir quelque prétention à la science. La nature elle-même est, sans doute, toujours supérieure à ces imitations; cependant on est excusable d'admirer un art qui sait donner à la matière morte tant de vie et d'expression, qu'il semble qu'il ne faudrait que le souffle pour l'animer. Appliquez-vous donc, je vous en conjure, à obtenir, soit par des prières, soit à prix d'argent, tout ce que vous pourrez trouver qui ait quelque mérite: si vous pouvez vous procurer une figure entière, _triumphatum est_!»
LAMARTINE.
FIN DU CXLVIIIe ENTRETIEN
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43
CXLIXe ENTRETIEN
DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE
OU
LES MÉDICIS
(SUITE)
I
La découverte d'un beau buste grec de Platon fut un événement pour l'âme platonique de Laurent. Ses jardins rappellent ceux d'Académus à Athènes. Michel-Ange enfant y eut le berceau de son génie. Son maître, le peintre Ghirlandaio, obtint pour lui de Laurent la permission d'aller dans ses jardins étudier les beaux vestiges d'art qui arrivaient de Grèce. Laurent s'attacha à cet enfant, lui ouvrit sa maison, le reçut à sa table avec ses propres enfants. Il pourvut, par une pension, aux besoins de son père. C'est là que, jusqu'à la mort de son protecteur, Michel-Ange connut tous les hommes remarquables de la Toscane et de l'Italie. Politien le devina et l'aima par analogie de génie. «Donnez-lui une bonne chambre dans le palais de Laurent,» écrit-il à ceux qui en disposent sous ses ordres. Le sculpteur devint ainsi peintre, poëte, architecte. Homme aussi grand qu'universel, il fit partie de la grandeur et de la gloire des Médicis: un grand homme féconde un grand siècle. Michel-Ange répandit son génie sur la Toscane et sur Rome, il égala l'antiquité sans l'imiter. La nature, en même temps, lui créa dans Raphaël d'Urbin un émule et un rival; ils s'admirèrent l'un l'autre en sentiment et ne se confondirent que dans la double immortalité qu'ils répandaient sur leur pays. Les Médicis les protégèrent, l'un le mérite, l'autre la popularité.
II