Cours familier de Littérature - Volume 25
Part 11
Laurent gagna les ministres et séduisit le peuple par ses fêtes et ses libéralités. Il partit enfin, au bout de trois mois de séjour, emportant un traité d'alliance. Mais, à peine en mer, le roi lui expédia un vaisseau pour le ramener, sous prétexte que le pape voulait signer aussi la réconciliation. Laurent, heureux de sa témérité, ne voulut pas en risquer le prix par une imprudence inutile; il continua sa navigation. Politien, son ami, célébra ce retour par un salut poétique.
Les mouvements de Mahomet II contre l'Italie, où il vint assiéger Otrante, obligèrent le pape à changer de dessein et à lever l'interdit qui frappait la Toscane.
VI
Ainsi le génie de Laurent, secondé par la fortune, le rendait cher à son pays; une conjuration sanglante avait été le sacre de sa maison. Il faut une émotion au peuple pour que son coeur et son imagination s'attachent à un homme nouveau.
Du moment où leur sang eut coulé, les Médicis furent rois sans couronne. Julien, en succombant sous les coups des Pazzi, avait légué le sceptre à son frère.
L'absence d'ambitions froissées, dans Laurent, et ses goûts littéraires et philosophiques donnaient à la Toscane la sécurité qu'elle désirait. Il briguait le trône par son désintéressement même. La paix qu'il venait de rapporter à son pays lui laissait le loisir de se livrer aux arts et aux lettres.
Il écrivait à Marcile Ficino, son ami et son correspondant intime: «Quand mon âme est lasse du fracas des affaires publiques, et que mes oreilles sont assourdies par les cris tumultueux des citoyens, comment supporterais-je une pareille gêne si je ne trouvais un délassement dans l'étude!»
Pic de la Mirandole, le prodige lettré d'Italie, dans ses Mémoires, disait que le génie de Laurent était à la fois si énergique et si souple, qu'il paraissait avoir été formé pour triompher dans tous les genres. «Ce qui m'étonne surtout, ajoutait ce juge si compétent, c'est qu'au moment où il est le plus engagé dans les affaires de la république, il peut ramener l'entretien sur des sujets de littérature et de philosophie avec autant de liberté et de facilité que s'il était le maître de son temps comme de ses pensées.»
Il écrivait des sonnets, restés classiques, et s'excusait en ces termes de se livrer à la poésie, crime illustre dont on l'accusait:
«Il y a quelques personnes, dit-il, qui m'accuseront peut-être d'avoir perdu mon temps à écrire des vers et des commentaires sur des sujets amoureux, précisément lorsque j'étais plongé dans des occupations très-graves et très-multipliées. Je réponds à cela que sans doute je serais très-condamnable, si la nature avait accordé aux hommes la faculté de pouvoir s'occuper dans tous les instants des choses qui sont le plus véritablement dignes d'estime; mais comme cette faculté n'a été donnée qu'à un petit nombre d'individus, et que ceux-là mêmes ne trouvent pas souvent dans le cours de leur vie l'occasion d'en faire usage, il me semble, en considérant l'imperfection de notre nature, que l'on doit accorder le plus d'estime aux occupations dans lesquelles il y a le moins à reprendre.--Si les raisons que j'ai apportées déjà ne paraissaient pas suffire à ma justification, ajoute-t-il ensuite, je n'ai plus qu'à me recommander à l'indulgence de mes lecteurs. Persécuté comme je l'ai été dès ma jeunesse, peut-être me pardonnera-t-on d'avoir cherché quelque consolation dans ce genre de travail.»
Dans la suite de ses Commentaires, il a cru devoir donner quelques détails sur sa situation particulière.
«J'avais le projet, dit-il en faisant l'exposition de ce sonnet, de rapporter les persécutions que j'ai éprouvées; mais la crainte de paraître orgueilleux et plein d'ostentation me détermine à passer rapidement sur ces circonstances: véritablement, il est difficile d'éviter ces imputations lorsqu'on parle de soi. Le marin qui nous raconte les dangers qu'il a courus dans sa navigation a plutôt en vue de nous faire admirer ses talents et sa prudence, que les faveurs dont il est redevable à sa bonne fortune; et souvent, il lui arrive d'exagérer ses périls pour augmenter notre admiration: de même les médecins ne manquent guère à présenter la situation de leur malade comme beaucoup plus alarmante qu'elle ne l'est en effet, afin que, s'il vient à mourir, ce malheur soit plutôt attribué à la force de la maladie qu'à leur défaut d'habileté; et que s'il en réchappe, le mérite de la cure paraisse encore plus grand. Je me bornerai donc à dire que j'ai éprouvé des angoisses cruelles, car j'avais pour ennemis des hommes dont l'habileté égalait la puissance, et bien décidés à consommer ma ruine par tous les moyens dont ils pourraient disposer; tandis que, d'un autre côté, n'ayant à opposer à de si formidables ennemis que ma jeunesse et mon inexpérience (et, je dois le dire aussi, l'assistance que je tirais de la bonté divine), je me vis réduit à un tel degré d'infortune, que j'eus en même temps à supporter la terreur religieuse d'une excommunication et le pillage de mes propriétés, à résister aux efforts qu'on faisait pour me dépouiller de mon crédit dans l'État, mettre le désordre dans ma famille, et me priver de la vie par des attentats sans cesse renouvelés, en sorte que la mort même me paraissait le moindre des maux que j'avais à éviter. Dans une situation si déplorable, on ne s'étonnera pas, sans doute, que j'aie tâché de détourner ma pensée sur des objets plus agréables, et que j'aie cherché à me distraire un moment de tant d'inquiétudes, en célébrant les charmes de ma maîtresse.»
C'était le superflu de sa grande âme, le luxe de son génie.
VII
Ici, vous oubliez que vous lisez l'histoire du fondateur d'une grande dynastie et vous croyez lire l'histoire d'un grand poëte. Pétrarque était mort en 1374, Boccace en 1375. Tout se taisait, on balbutiait; Laurent, amoureux comme Pétrarque, écrivit comme lui ces sonnets qui immortalisent les flammes du coeur. La vigueur de son imagination et la pureté de son style le distinguaient de tous ceux, excepté Politien, qui vivaient alors dans sa familiarité à Florence. Il fut le second restaurateur de la belle poésie italienne, en sorte que s'il n'eût pas été Médicis, il eut été un second Pétrarque. Les descriptions dont il embellit ses pensées sont comparables aux plus pittoresques de Virgile lui-même.
Speluncæ, vivique lacus, ac frigida Tempe, Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni.
L'ulivia, in qualche dolce piazzia aprica Secundo il vento par or verda or bianca.
(L'olivier, dans quelque douce plaine sauvage, paraît, selon le vent qui agite ses feuilles, sombre ou verdoyant.)
Les _Selve_ d'amour, autre genre de composition pastorale, ne présentent pas de moins douces images:
Al dolce tempo, il bon pastor informa Lasciar le mandre, ove nel verno giaque Il luto grege che ballando in torma Torma all alte montique alle fresch aque; L'agnel trottendo pur la materna orma Sequi; et selum che puror ora naque L'ammoral pastor, in braccia porta: Il fido a lutti fu le scorta.
«Au retour des temps doux, le pasteur sollicite son troupeau à quitter les étables, à gagner les hautes montagnes et les bords des ruisseaux rafraîchissants. Le troupeau, bondissant de joie, le précède et l'agneau suit les traces de sa mère, et si quelqu'un d'eux vient de naître à l'instant sur le sentier, le berger l'emporte dans ses bras, pendant que le chien fidèle veille sur tous et leur fait escorte.»
De telles images sont d'un vrai poëte. On y reconnaît le coeur de l'enfant qui suivait Côme, son père, dans les pâturages de Coreggio. Ce n'est pas la cour, c'est la nature qui fait les poëtes, ces hommes de grand air!
«Souvent, dit-il dans un de ces sonnets, où il montra la charité produisant l'amour, souvent Apollon, le dieu de la flamme, cueille ses rayons dorés sur les monts glacés du Nord.»
Et dans un autre sonnet, sur les larmes de sa Beauté:
«Qu'elles étaient belles, grands dieux! ces larmes que fit couler le désir impatient d'une dure contrainte, lorsque la juste douleur dont le coeur était pénétré éleva un nuage de pleurs sur des astres de l'amour! Elles coulaient, ces larmes divines, sur des joues où le lis semble mêlé d'une teinte légère d'incarnat; elles coulaient sur cette peau délicate et tendre, comme ferait un clair ruisseau dans une prairie émaillée de fleurs blanches et roses. L'amour satisfait recevait cette pluie amoureuse, comme l'oiseau brûlé par l'ardeur du soleil reçoit avec joie les gouttes de la rosée si longtemps désirée. Puis en pleurant dans ces yeux où il a fixé son asile, l'amour faisait sortir de ces larmes si belles et si touchantes de brillantes et douces étincelles.»
VIII
Mais le sonnet n'est qu'un soupir, court et fugitif comme lui; c'est vrai, cependant il résume une passion en un mot, et ce mot est immortel. Quel poëte mettez-vous au-dessus de Pétrarque; il n'a fait que des sonnets et des canzoni. Les canzoni (odes) sont mortes, le sonnet vit et a donné la vie à Laure. Les _Selve d'amor_ de Laurent sont un poëme plus long. Un autre poëme de lui, intitulé _Umbra_, du nom d'un ruisseau qui coule encore auprès de sa maison de campagne de Poggio à Cajano, lui fournit un autre genre de succès. C'est le poëme de toutes ses amitiés; Politien y tient le premier rang. Cela ressemble à Horace à Tibur ou dans son voyage en Campanie, doux, gai, varié comme le délassement de ce maître.
Mais, à mesure qu'il mûrissait, son génie devenait plus grave. Il remontait à Platon et à Dieu.
«Ranime, ô mon esprit, tes facultés endormies; chasse de tes yeux ce sommeil perfide qui leur dérobe la vérité; réveille-toi enfin, et reconnais combien est vaine, inutile et trompeuse toute action qui n'est pas dirigée par une raison supérieure à nos désirs. Ah! pense au faux éclat dont nous éblouissent les honneurs, les richesses et les plaisirs qu'on croit les plus propres à nous rendre heureux. Pense à la dignité de ton intelligence, qui ne t'a pas été donnée pour l'employer à la poursuite d'un bien mortel et périssable, mais au moyen de laquelle le ciel même peut devenir l'objet de ton ambition. Tu connais par expérience le prix de ce que le vulgaire appelle des biens; biens aussi éloignés du véritable bonheur, que l'orient l'est de l'occident. Ces attraits de la beauté qu'Amour présentait à tes yeux, et qui te séduisirent dès tes plus jeunes ans, t'ont privé de toute la paix et de tout le bonheur dont tu devais jouir. Plaisir léger, volage, fugitif, qu'accompagnent mille tourments, à travers l'éclat trompeur dont tu nous éblouis, tu caches des maux cruels, et ta riche et brillante parure couvre des monstres hideux. Oh! de quel bonheur nous jouirions si la raison, qui doit régler toutes nos actions, avait eu sur nous plus d'empire! Si l'emploi de tant de temps, de génie, d'artifices, avait eu un plus juste et plus digne objet, dans quel calme heureux et consolant tu verrais aujourd'hui s'écouler ta vie! Hélas! si tu avais su t'aimer davantage toi-même, peut-être qu'aujourd'hui tu distinguerais mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais parmi les objets qui flattent tes désirs et tes espérances. Tu as consumé sans fruit le printemps de ton âge, et peut-être en sera-t-il ainsi du reste de ta vie, jusqu'à la dernière soirée de ton hiver. Une illusion perfide te persuadera, sous mille faux prétextes, que c'est à la fragilité de ton coeur que tu dois attribuer ce malheur.--Ah! brise enfin ces chaînes honteuses; arrache tes bras de ces liens funestes dont les a chargés une beauté trompeuse. Bannis de ton coeur la vaine espérance; que la partie plus noble et plus calme reprenne son empire sur tes sens; armée d'une force irrésistible et d'une prudence plus grande, qu'elle soumette à ses lois tout désir contraire à sa volonté, et que ton funeste ennemi, désormais terrassé, n'ose plus dresser contre toi sa tête venimeuse.»
C'est ainsi qu'il méditait en vers longtemps avant l'époque des _Méditations_.
Il passa de là aux harmonies sacrées où Dieu remplit tout, et me montra à moi-même la vraie route et le vrai but de toute poésie.
Politien, son ami et le précepteur de ses fils, composa alors le poëme d'_Orphée_. Laurent, aussi soigneux de sa popularité que de son génie, usa de la liberté du carnaval pour composer des poésies dansantes dont les belles filles des campagnes de Florence venaient le remercier avec des guirlandes de fleurs en main devant son palais. Toutes les classes lui devaient des loisirs et des joies; la patrie toscane adorait son souverain dans son poëte; ce David de l'Arno dansait lui-même dans ces fêtes populaires.
Le plus autorisé des critiques de la langue et de la littérature italiennes, le célèbre Guicciardini en parle en ces termes:
«Mais dans cette décadence des lettres, après Dante, Pétrarque, il s'éleva un homme qui les préserva d'une ruine absolue et sembla l'arracher du précipice prêt à l'engloutir: c'était Laurent de Médicis, dans les talents duquel elle trouva l'appui qui lui était devenu si nécessaire. Jeune encore, il fit briller, au milieu des ténèbres de la barbarie qui s'étaient étendues sur toute l'Italie, une simplicité de style, une pureté de langage, une versification heureuse et facile, un goût dans le choix des ornements, une abondance de sentiments et d'idées, qui firent encore une fois revivre la douceur et les grâces de Pétrarque.»
Si l'on ajoute à ces témoignages respectables les considérations suivantes, que les deux grands écrivains dont on prétend établir la supériorité sur Laurent de Médicis employèrent principalement leurs talents dans un seul genre de composition, tandis qu'il exerça les siens dans une foule de genres différents; que, dans le cours d'une longue vie consacrée aux lettres, ils eurent le loisir de corriger, de polir, de perfectionner leurs ouvrages, de manière à les mettre en état de supporter la critique la plus minutieuse, tandis que ceux de Laurent, presque tous composés à la hâte, et, pour ainsi dire, impromptu, n'eurent quelquefois pas l'avantage d'un second examen, on sera forcé de reconnaître que l'infériorité de sa réputation comme poëte ne doit pas être attribuée à la médiocrité de son génie, mais aux distractions de sa vie publique.
Jusqu'au grand Frédéric II, en effet, l'Europe moderne n'avait pas vu dans un même homme une telle association de génies divers: l'universalité était la seule vocation de Laurent, grand commerçant, grand politique, grand poëte.
IX
Il mania, avec sa loyauté et son habileté honnête, le timon de la république entre Naples, Venise, Rome, pendant quelques années. Celui-là même qui avait obtenu de Mahomet II le renvoi d'un premier assassin, Bandini, de Constantinople à Florence, conspira contre lui et fut exécuté. C'était Faccibaldi. Mais il finit par rétablir une troisième fois la concorde de la paix en Italie.
Les affaires intérieures appelaient aussi sa prudence. La démocratie de Florence, gouvernée par les corps de métiers et surtout par les _ouvriers de la laine_, ne l'inquiétait pas au dedans, mais l'inquiétait pour le gouvernement extérieur, qui demande plus de suite que la multitude n'en met dans ses passions. Il y remédia en créant un sénat, corps aristocratique plus empreint de l'intelligence du gouvernement. Sa police était douce, mais attentive. Voici ce qu'en dit un historien contemporain:
«On n'entend parler ici, dit-il, ni de vols, ni de désordres nocturnes, ni d'assassinats; de jour et de nuit, tout individu peut vaquer à ses affaires avec la plus parfaite sécurité: on n'y connaît ni espions ni délateurs: on ne souffre point que l'accusation d'un seul trouble la tranquillité générale; car c'est une des maximes de Laurent, qu'il vaut mieux se fier à tous qu'à un petit nombre.»
Son influence diplomatique en faisait le juge de paix de l'Europe. Le roi de France, l'empereur, la reine d'Angleterre, le roi de Portugal, celui de Hongrie, le sultan lui-même le comblaient d'égards et de présents. Guicciardini décrit ainsi son règne:
«Depuis dix siècles entiers, l'Italie n'avait pas éprouvé un seul moment de prospérité égale à celle dont elle jouit à cette époque. Alors on vit la culture la plus active étendre ses bienfaits sur cette belle et fertile contrée: non-seulement ses plaines riantes et ses fécondes vallées furent couvertes de fruits, mais même le sol stérile et ingrat des montagnes fut forcé de payer un tribut à l'industrie du cultivateur; et, sans reconnaître d'autre autorité que celle de sa noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie était heureuse à la fois par le nombre et la richesse de ses habitants, par la magnificence de ses princes, par la grandeur et l'éclat imposant de plusieurs de ses cités... Abondante en hommes distingués par leur mérite dans l'administration des affaires publiques, illustres dans les arts et dans les sciences; elle jouissait au plus haut degré de l'estime et de l'admiration des nations étrangères. Plusieurs causes concoururent à maintenir cette prospérité extraordinaire, que diverses circonstances favorables avaient produite; mais on s'accorde généralement à l'attribuer en grande partie au génie actif et aux vertus de Laurent de Médicis. Ce citoyen s'élève tellement au-dessus de la médiocrité d'une condition privée, qu'il parvint à régler par ses conseils les affaires de la république de Florence, plus considérable alors par sa situation, par le génie de ses habitants et par la promptitude de ses ressources que par l'étendue de son territoire. Jouissant de la confiance la plus entière du pontife de Rome, Innocent VIII, il rendit son nom illustre, et lui donna la plus grande influence dans les affaires de l'Italie; mais, convaincu d'ailleurs que l'agrandissement de l'un quelconque des États qui avoisinaient la république ne pouvait que devenir funeste à lui-même et à sa patrie, il employa tous ses efforts à maintenir entre les puissances de l'Italie un équilibre si parfait, que la balance ne pût pencher en faveur d'aucune d'elles en particulier: ce qui ne pouvait se faire qu'en s'appliquant à conserver la paix entre elles, et en portant la plus scrupuleuse attention sur tous les événements, les moins importants en apparence.»
On ne peut s'empêcher de regretter que ces jours de prospérité aient été de si courte durée. Semblable à ces moments de calme qui précèdent les ravages de la tempête, à peine on avait commencé à en goûter les douceurs, qu'elles s'évanouirent sans retour, l'édifice de la félicité publique, élevé par les travaux de Laurent et conservé par ses soins assidus, ne demeura ferme et entier que pendant le peu de temps qu'il vécut encore; mais, à sa mort, on le vit s'abîmer comme ces palais enchantés que créa l'art de la magie, et il entraîna pour un temps dans sa ruine les descendants mêmes de son fondateur.
Il ne manqua à ce règne que la durée.
X
Les rapports passionnés que Laurent établit entre la Grèce et l'Italie, les livres dont il enrichit sa patrie, les hommes célèbres auxquels il offrit un asile, furent le signal de la _Renaissance_, époque brillante où un monde moral nouveau sort tout à coup d'un monde qui s'éteint.
Politien chantait ce que Laurent faisait. Son Ode à Horace égale son modèle et rend à Laurent l'honneur de cette résurrection:
«Poëte dont les accents sont plus doux que ceux du chantre de la Thrace; soit qu'épris d'admiration, les fleuves impétueux suspendent leur course pour t'entendre; soit que tu veuilles, par le charme de tes accords, adoucir la férocité des hôtes des bois, ou attendrir les rochers mêmes qui leur servent d'asile;
«Rival heureux des poëtes de l'Eolie, toi qui le premier sus tirer des sons harmonieux de la lyre latine, dont le vers audacieux et sévère imprima l'opprobre et la honte sur le front coupable des pervers,
«Quelle main propice a rompu tes indignes entraves, et, dissipant le nuage épais et sombre où t'avaient enseveli des siècles de barbarie, te rend aux danses légères paré de toutes tes grâces, et brillant d'une jeunesse nouvelle?
«Le temps destructeur t'avait couvert de ses ombres affreuses; la triste vieillesse s'était appesantie sur toi, et voici que tu reparais à nos yeux avec un visage aimable et riant, le front ceint de fleurs odorantes!
«Ainsi, lorsque le printemps, succédant aux glaces de l'hiver, rend à la terre sa brillante parure, on voit le serpent, quittant son ancienne dépouille, étaler avec joie sa robe éclatante aux yeux de l'astre du jour;
«Ainsi Landino, ce digne émule de la gloire des anciens, t'a rendu ta grâce et les doux accords de ta lyre; tel on te vit sous les frais ombrages de Tibur faire résonner les cordes de ton luth harmonieux.
«Livre-toi maintenant aux doux plaisirs et aux jeux folâtres; tu peux te mêler aux danses légères de la jeunesse, ou amuser les jeunes filles par tes aimables chansons.»
XI
«Non content de son intimité avec Politien, le Villemain de ce siècle, et qu'il avait choisi pour le conseiller suprême de l'éducation de ses enfants, avec qui il se promenait à cheval dans ses domaines, Laurent témoignait la même faveur au jeune Pic de la Mirandole.
Pic était né à Mirandola. Après des études précieuses dans la maison du prince, son père, il vint à Rome et offrit de soutenir une joute littéraire sur vingt-deux langues et sur neuf cents questions philosophiques. «C'était, dit son rival Politien, un homme ou plutôt un être extraordinaire, à qui la nature avait prodigué tous les avantages du corps et de l'esprit. Sa taille était noble et élégante; il y avait dans toute son apparence quelque chose de divin; doué d'une pénétration d'esprit inconcevable, d'une mémoire infaillible, d'une ardeur infatigable au travail, parlant avec autant d'éloquence que de netteté, on ne savait ce que l'on devait le plus admirer, de ses talents ou de ses vertus. Ses connaissances profondes dans toutes les parties de la philosophie étaient encore étendues et fortifiées par l'avantage de posséder plusieurs langues, et par l'instruction qu'il avait sur toutes les sciences dignes d'estime; en sorte que l'on peut dire qu'il n'y a point d'éloges qui ne soient au-dessous de son mérite.»
Il mourut jeune.
«Politien avait aimé Alessandra, fille de Bartolommeo Scala. C'était une beauté ravissante, aussi célèbre par ses grâces que par ses talents. Mais Alessandra lui préféra Marcellus, aussi savant et plus beau que lui. Les vers que Marcellus adresse, en latin, au père de sa maîtresse ont été conservés comme preuve de son talent et de la chasteté de ses amours:
Casta carmina, castior vita!
«Politien entretenait aussi une correspondance amoureuse avec Cassandra Fidelis, jeune et belle Vénitienne, aussi érudite qu'aimable. Il alla la visiter à Venise et lui rendit l'hommage qu'elle méritait.
«Hier, écrivait-il à son illustre protecteur, hier j'allai voir la célèbre Cassandra, à laquelle je présentai vos hommages; c'est véritablement une femme étonnante par la profonde connaissance qu'elle a de sa langue naturelle et de la langue latine: je lui trouve une physionomie très-agréable; je l'ai quittée plein d'admiration pour ses talents. Elle est extrêmement dévouée à vos intérêts et parle de vous avec la plus grande estime: elle m'a avoué même qu'elle avait le projet d'aller vous voir à Florence; ainsi préparez-vous à la recevoir d'une manière digne de son mérite.»
Mais Cassandra s'était mariée, comme la Laure de Pétrarque, et avait déjà plusieurs enfants. Elle vécut près d'un siècle, et finit dans l'indigence.
Politien, à son retour, traduisit Homère tout entier. Son maître et son ami, Laurent de Médicis, le voyant en disgrâce auprès de sa femme Clarisse, l'envoya résider à Pistoja, auprès de ses enfants; puis à Caffagiolo, maison des champs de Côme, son père.