Cours familier de Littérature - Volume 24
Part 7
C'était lui qui n'était plus le même, dit-il, et il s'affligeait de trouver tout changé. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur un fleuve pendant qu'il vous entraîne: vous croyez que tout ce qui est autour de vous chemine, et que seul vous restez immobile. À peine eut-il quitté la voiture publique, que ses pas se dirigèrent vers la rue qu'avait habitée son père. Il la parcourait avec une tendre inquiétude, cherchant en vain à ressaisir les traits des gens du voisinage: il ne reconnaissait personne, personne ne le reconnaissait. Le coeur serré de son isolement dans le lieu même de sa naissance, il reprenait tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de sa maison. Ses traits, effacés par l'âge, lui rappelèrent cependant ceux de Marie Talbot, de cette bonne fille qui avait pris soin de son enfance. Frappé de cette ressemblance, il s'approche pour lui adresser la parole; mais à peine a-t-elle entendu le son de sa voix, qu'elle le regarde et s'écrie avec un accent de surprise et de tendresse que rien ne peut rendre: «Ah! mon maître, est-ce bien vous que je revois?» Et avec une vivacité inouïe à son âge, elle jette sa quenouille, renverse son rouet et se précipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la presse contre son coeur, et croit un moment avoir retrouvé, avec cette bonne vieille, toutes les joies de son enfance. Mais que cet éclair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus tranquille, lui disait tristement: «Ah! monsieur Henri, les temps sont bien changés! Votre père est mort! vos frères sont allés aux Indes! Je suis seule, seule ici!--Et ma soeur, dit M. de Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée?--Votre soeur a quitté la ville pour se retirer à Honfleur, dans un couvent sur les bords de la mer. Cela est triste, car elle est si jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous revois? Vous avez été si loin! comment avez-vous pu revenir? On disait que vous étiez au service d'une impératrice, que le roi de Prusse vous menait à la guerre, que vous aviez fait fortune, et cela je l'ai toujours prédit, car vous aimiez tant les gros livres! Cependant, chaque jour, je priais Dieu pour vous, et je lui demandais de vous revoir avant de mourir.--Bonne Marie, je n'ai pas fait fortune, mais j'ai toujours eu le désir de vous faire du bien.--Oh! je n'ai besoin de rien, Dieu merci! Le bon Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre que je ne puisse aujourd'hui vous offrir à dîner.» Puis, de ses mains laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune maître et dit, en le guidant vers la maison: «Ici, il n'y a plus que moi pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mère? c'était à elle de vivre, et à moi de mourir; elle eût été si heureuse de revoir son fils! mais Dieu l'a rappelée, il faut que sa volonté soit faite.» En disant ces mots, elle ouvrit la porte de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son ameublement; il y régnait cependant un air de propreté qui écartait l'idée de la misère. M. de Saint-Pierre y entra avec un sentiment de joie et de respect que son coeur n'avait point encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table d'un linge blanc, mais un peu usé:
«Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles!»
On eût dit, à son zèle, à son activité, qu'elle avait recouvré sa jeunesse; et M. de Saint-Pierre croyait encore la voir aller et venir dans la maison de son père. Cette petite scène lui rappela les jours de son enfance. Cependant la pauvreté de cette bonne vieille l'affligeait, et il se mit à la questionner pour savoir comment elle se trouvait dans un pareil délaissement. «Oh! ce n'est pas la faute de monsieur votre père, dit-elle; il voulait que je restasse à la maison, mais je ne pouvais m'y résoudre à cause de sa nouvelle femme: ça me faisait trop mal de la voir à toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour, je demandai mon compte, et je vins ici. Voilà que, dans les commencements, j'étais si triste que je ne pouvais me tenir au travail; je passais et repassais tout le jour devant la maison, comme si les pierres avaient pu me parler. Le reste du temps je ne faisais que pleurer; j'en avais presque perdu les yeux; mais maintenant, grâce à Dieu, je ne pleure plus...» Et en prononçant ces mots, elle essuyait, avec le coin d'un tablier de serpillière, de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir. Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint-Pierre avait bien de la peine à lui cacher les siennes; il admirait comment la seule confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus profonde misère, remercier la Providence de ses bienfaits. Un spectacle aussi touchant ne fut pas perdu pour notre voyageur. «C'est une pauvre fille, disait-il souvent, qui m'a éclairé sur les voies de la Providence: elle avait mis en Dieu la même confiance que j'avais mis dans les hommes, et jamais je n'ai vu une âme si tranquille dans une situation si malheureuse. Son exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages; et ses paroles, si simples, m'en ont plus appris que tous les livres des philosophes. En effet, les livres des philosophes nous apprennent à braver nos maux, mais non à vivre avec eux; comme si le destin des êtres les plus heureux de la terre n'était pas toujours de vivre avec la douleur!»
Après quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la table un morceau de gros pain, une cruche de cidre, une omelette et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre et en tira un verre ébréché, qu'elle posa doucement auprès de son hôte, en lui disant: «C'est celui de votre mère.» Il le reconnut en effet, et cette vue le remplit d'une telle émotion, qu'il ne pouvait manger et que des larmes involontaires venaient mouiller ses yeux. Alors, voyant que sa bonne se tenait debout pour le servir, il lui dit de se mettre à table à côté de lui; mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à l'y décider. Enfin elle prit une chaise, et ils commencèrent à manger en parlant des temps passés. Peu à peu, leurs idées s'égayèrent; mille traits charmants revenaient à la mémoire de Marie Talbot; la vie de son petit Henri était comme une partie de la sienne: elle lui rappelait son admiration pour les hirondelles, sa fuite dans le désert pour se faire ermite; comment il aimait les livres, comment il les perdait.--«Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint-Pierre, je les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne l'ai point oublié.--Dame, monsieur Henri, vous étiez si joli, si caressant, et vous aviez un si bon coeur! Lorsque je vous menais à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si nous rencontrions un malheureux, vous me disiez: Marie, donne-lui mon déjeuner; et quand je ne le voulais pas, vous vous fâchiez contre moi. Un jour, vous vous avançâtes d'un air menaçant, et en fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son cheval: c'est que vous alliez l'attaquer tout de bon! Un autre jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui avaient cassé la jambe d'un pauvre chat, et j'eus bien de la peine à les tirer de vos mains.» Ainsi cette bonne fille ramenait insensiblement la pensée de M. de Saint-Pierre vers une époque que le souci de vivre avait presque effacé de sa mémoire, et tous ses souvenirs venant à se réveiller à la fois, il l'accablait de questions sur ses anciens camarades, sur les amis de son père et sur tous ceux qui l'avaient aimé. Les uns avaient quitté le pays, les autres étaient morts, un petit nombre avaient fait fortune; mais la bonne Marie prétendait que ceux-là étaient devenus si fiers, qu'ils ne parlaient volontiers à personne. Enfin elle lui apprit la mort du frère Paul, cet aimable capucin qui faisait de si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes à sa mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir d'apprendre à son tour ce que son maître avait fait dans ses voyages. Elle lui demandait si les gens de par-là étaient bons, s'il y faisait froid, si on y buvait du cidre, si le pain y était cher; et comme si cette dernière question eût fait retomber sa pitié sur elle-même, elle se reprit à pleurer amèrement. Ces pleurs émurent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'âme, et lui firent sentir d'une manière bien cruelle la folie de tant de courses inutiles qui l'avaient ramené plus pauvre que jamais sous le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés, il ne regrettait ni les grandeurs de la Russie ni les délices de la Pologne; ce qu'il eût voulu ressaisir de lui-même, c'étaient les premières émotions de son enfance et les mouvements si purs d'une âme encore innocente. Au milieu de l'agitation de ces pensées, cédant tout à coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette brave fille avec une grande effusion de coeur, et prend entre le ciel et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner, quelles que fussent d'ailleurs sa position et sa fortune: engagement qu'il remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps même où il n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et pour commencer il tire sa bourse, la verse sur la table et partage sur l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle repoussa l'argent: «Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne six sous par jour, et je puis encore faire de petites économies.» M. de Saint-Pierre insista, elle fut obligée de céder; mais elle reçut l'argent avec indifférence, et l'on voyait que c'était uniquement pour complaire à son maître. Il faut avoir entendu raconter cette scène à M. de Saint-Pierre lui-même, pour se faire une idée de tout ce qu'elle lui fit éprouver. Il en avait retenu jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mémoire.
Pressé d'embrasser sa soeur, M. de Saint-Pierre s'embarqua pour Honfleur le même soir. Marie l'accompagna jusqu'au rivage, et il la vit longtemps les yeux attachés sur la chaloupe et cherchant par des signes à prolonger leurs adieux. La nuit étant venue, il s'enveloppa de son manteau, et, dans une situation d'âme difficile à comprendre, il ne voyait ni le ciel ni la mer, ni les voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un bruit formidable vint rompre tout à coup le charme de sa rêverie: il crut un moment que l'abîme s'ouvrait pour engloutir sa frêle embarcation; mais les matelots paraissaient tranquilles et se contentaient de se ranger à la côte. On était alors près de l'embouchure de la Seine: ayant jeté les yeux sur la vaste étendue de ce fleuve, il vit avec effroi ses eaux couvertes d'écumes se soulever comme une montagne, et remonter vers leur source avec une vitesse que l'oeil ne pouvait suivre; une seconde montagne, plus élevée, plus rapide, suivait en mugissant la première: et ces deux masses effroyables, repoussant le fleuve devant elles, semblaient le rejeter tout entier du sein de la mer. M. de Saint-Pierre a décrit ce phénomène dans le premier livre de _l'Arcadie_, où il est le sujet d'une fable charmante que les Grecs, comme il le dit lui-même, n'auraient pas désavouée.
Il arriva à Honfleur au milieu du jour, et s'achemina aussitôt vers le couvent de sa soeur, dont on lui montra de loin le clocher gothique, qui s'élevait à mi-côte à l'entrée d'un bois. Quoiqu'il ne fût pas tard, le jour commençait à tomber. Le mois de novembre est, surtout en Normandie, l'époque la plus triste de l'année. L'air y est humide et froid, l'horizon chargé de brouillards; les ruisseaux ne roulent qu'une eau trouble et jaunâtre, les arbres achèvent de se dépouiller, et l'on entend sans cesse siffler les vents et bruire la mer qui ronge ses rivages. Ces effets de l'automne faisaient une impression d'autant plus profonde sur l'âme de M. de Saint-Pierre, qu'elle était déjà plus vivement ébranlée. Arrivé aux portes du couvent, il s'arrêta avec un saisissement pénible en songeant que cet asile était celui de sa soeur, et qu'après tant d'années d'absence, loin de lui apporter des consolations, il allait peut-être troubler son repos. Il se disait avec amertume: «Pourquoi n'ai-je pas appris à conduire une charrue, à cultiver un champ? je pourrais dire à ma soeur et à ma vieille bonne; Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de mes travaux. Mais je n'ai rien à leur offrir, et je dois les quitter encore.» En se livrant à ces réflexions, il arrive à la porte du couvent; mais il était trop tard pour entrer, et tout ce qu'il put obtenir, ce fut de passer la nuit dans la chambre des hôtes. Heureux d'être sous le même toit que sa soeur, il dormit peu, et vingt fois il ouvrit sa fenêtre pour épier les premiers rayons du jour. Enfin, après la prière du matin, il put faire annoncer son arrivée, et bientôt sa soeur fut dans ses bras. La première pensée de cette pauvre demoiselle fut de supplier son frère de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre auprès de lui. M. de Saint-Pierre, touché de cette marque de tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mît à même de se réunir. En attendant, il céda à sa soeur plusieurs petites rentes sur son patrimoine; et après une semaine, dont tous les moments lui furent consacrés, il revint tristement chercher fortune à Paris.
V
Après ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'héritage paternel et sollicite une place dans le génie de la marine. M. de Breteuil lui en accorde une à l'Île de France. Mais le ministre oublie de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive après des tempêtes. Reçu comme un aventurier à cause de l'oubli de M. de Breteuil, il se retire dans une métairie avec un seul nègre pour serviteur. On l'en dépossède au moment où il allait la récolter; il parcourt l'île entière pour en faire une géographie exacte. Ce voyage, publié à son retour à Paris, eut un certain succès.
Son retour coïncidait avec le commencement de la Révolution française. Elle était alors l'oeuvre des philosophes; il se lie avec eux. Dalembert vend le manuscrit du _Voyage à l'Île de France_. Il y avait beaucoup d'analogie entre le caractère de ces deux hommes. Le même isolement devait les rapprocher; ils se rencontrèrent et se lièrent, s'aimèrent et se brouillèrent fréquemment. Mais ils se réconciliaient autant de fois pendant le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à Paris.
VI
Ce fut alors qu'il publia ce poëme de la Providence intitulé les _Études de la nature_. Un libraire lui prêta 600 francs pour publier ce grand ouvrage. Cela eut un succès vaste, long, sérieux. La religion même sourit à ce livre. Au milieu des attaques qu'elle recevait de toutes parts, il la respecta et la fit aimer. L'exposé des doctrines socialistes et la fureur des révolutions qui allaient éclater ne lui nuisirent pas en cela. On n'y vit que les rêves d'une âme pieuse; on ne lui demanda pas compte des réalités. Le nom de l'auteur fut inscrit au rang des sages qui adoptaient la maxime du philosophe le _Vicaire savoyard_, de J. J. Rousseau. Les mères de famille chrétiennes le firent lire à leurs fils; il fut le pressentiment du petit livre que Bernardin de Saint-Pierre couvait dans son coeur et qui fit enfin éclater son nom: nous voulons parler de _Paul et Virginie_. Ce poëme suprême et tout philosophique était porté, à son insu, dans le coeur de Bernardin de Saint-Pierre de mer en mer et de climat en climat: le _Poëme de la nature_.
VII
Cela commence sans préambule aucun. Une conversation du soir, au coin du feu en automne; le ton est un peu triste et semble participer seulement de la mélancolie d'un souvenir.
Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'Île de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne-de-la-Découverte, d'où l'on signale les vaisseaux qui abordent dans l'île, et au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite l'église de ce nom, qui s'élève, avec ses avenues de bambous, au milieu d'une grande plaine; et plus loin, une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin-de-Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.
À l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs; mais au pied même des cabanes, on n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes où s'arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière. À peine l'écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à midi; mais dès l'aurore, ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics, s'élevant au-dessus des spores de la montagne, paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.
J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l'on jouit quelquefois d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes et que j'en considérais les ruines, un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut; et m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole:
«Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes?»
Il me répondit:
«Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans cette île, située sur la route des Indes, quel Européen peut s'intéresser au sort de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne.»
«Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez que l'homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du bonheur que donnent la nature et la vertu.»
Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta:
«En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette île, pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d'une ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait épousée en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme s'étaient opposés à son mariage, attendu qu'il n'était pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il s'embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d'y acheter quelques noirs et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobre; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fièvres pestilentielles, qui y règnent pendant six mois de l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y faire des établissements fixes. Les secrets qu'il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée à l'Île de France, se trouva veuve, enceinte, et n'ayant pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle n'avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.
Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché, où elle pût vivre seule et inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts: comme si des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservait un à madame de la Tour, que ne donnent ni les richesses ni la grandeur; c'était une amie.