Cours familier de Littérature - Volume 24

Part 6

Chapter 63,346 wordsPublic domain

Emporté rapidement dans un traîneau découvert, il voyait ces êtres fantastiques s'agiter autour de lui, et il avait peine à ne pas croire à leur réalité. Les trois voitures couraient ainsi, sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres villages dont rien n'annonçait les approches, car les coqs et les chiens même étaient tapis par le froid. Cependant on voyait des troupeaux de loups qui, pressés par la faim, suivaient les voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient en deux meutes sur les deux côtés du chemin; ils étaient guidés par un chef, qui s'élançait en avant, précédait la voiture, et s'arrêtait de temps à autre en poussant des cris plaintifs, auxquels les deux meutes répondaient par intervalles égaux. Après cet appel, on n'entendait plus que le bruit léger de leur course sur la neige, bruit qui avait quelque chose de plus sinistre encore que leurs gémissements. Ah! lorsqu'au milieu de ces déserts notre triste voyageur venait à se rappeler les champs fertiles de la France, ces riantes vallées, ces vertes collines où les animaux utiles à l'homme paraissent de toutes parts, où la terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agréables vergers, où le champ du coq, les aboiements du chien, le carillon argentin du clocher rustique annoncent chaque jour le retour de l'aurore; ah! comme alors il sentait son coeur douloureusement oppressé! comme il se trouvait misérable d'errer si loin de sa patrie! C'est ainsi qu'exposé à la rigueur du froid le plus vif, n'ayant pas même un manteau pour se couvrir, il était réduit à envier le sort de ces malheureux paysans qu'il trouvait rassemblés dans de pauvres cabanes, mais qui au moins se consolaient entre eux de leur misère; il enviait, enfin, jusqu'au sort des chevaux attelés à sa voiture; car la Providence, prévoyante pour eux, les avait couverts de poils longs et chauds, semblables à d'épaisses toisons: comme pour témoigner, pensait-il alors avec amertume, que l'homme seul est abandonné sur cette terre: comme pour témoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec admiration, qu'il n'est pas un seul être au monde qui soit livré à l'abandon: Dieu leur donnant à tous, suivant le besoin, ce que leur intelligence ne leur apprend pas à se donner.

Enfin ils arrivèrent à Moscou. Rien n'est plus magnifique que l'aspect de cette ville, où tout annonce le voisinage de l'Asie. Au milieu des maisons bâties à la chinoise s'élèvent une multitude de dômes étincelants, à travers lesquels on voit briller les flèches dorées de plus de douze cents clochers terminées par des croissants surmontés d'une croix. Notre fondateur d'empires arriva dans cette ville, avec un écu dans sa poche: il est vrai qu'uniquement touché de sa grandeur future, il ne songeait guère à sa misère présente. Sa peine n'était pas de savoir comment il souperait, mais bien comment il approcherait de la grande Catherine: car la voir et la persuader était une même chose pour lui. Parmi ses compagnons de voyage, un seul, frappé de la dignité de sa conduite dans une situation si difficile, s'attacha vivement à son malheur. C'était un officier nommé Barasdine: jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise jusqu'à la rudesse, il s'était fait une loi de penser tout haut, regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux, et l'attaquant en face avec toute l'âpreté de son caractère. Souvent il avait reproché au général son indifférence pour le jeune Français; mais ces reproches n'avaient fait que blesser plus profondément l'orgueil d'un homme pour qui rien n'était évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou, le général fait arrêter ses voitures devant une grande auberge, et charmé de trouver une occasion de contrarier peut être même d'embarrasser M. de Saint-Pierre, il annonce froidement qu'il est temps de chercher un gîte. Il était nuit, et cette nouvelle répandit le trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver ses bagages, et les domestiques font approcher les yswoschtschiki, espèce de traîneaux qui rendent à Moscou les mêmes services que les fiacres rendent à Paris.

M. de Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver, lorsqu'il apprit que le général l'avait envoyé aux messageries sous prétexte que ses voitures étaient déjà surchargées. Pendant qu'il témoignait sa surprise d'un pareil procédé, Barasdine s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action indigne; mais le général, sans daigner lui répondre, ordonna au cocher de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur colère. Cette circonstance ne fit que les unir davantage, et ils ne se séparèrent qu'après s'être promis de se revoir bientôt. Barasdine alla descendre chez son oncle, M. de Villebois, grand maître de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre ayant loué un traîneau, se fit conduire chez le frère de son hôtesse de Pétersbourg, qui, sur la recommandation de Duval, devait lui donner un logement. Mais les contrariétés s'enchaînent souvent, comme les malheurs. Arrivé chez M. Lemaignan, un domestique lui apprend que son maître n'est point à Moscou, et qu'il ignore l'époque de son retour. Qu'on se figure l'embarras de notre voyageur: isolé au milieu de la nuit dans une ville immense, ignorant la langue du pays, ne pouvant ni s'orienter ni se faire entendre, il était devant son guide comme un homme muet. Enfin, ne sachant que devenir, il remonte machinalement dans le yswoschtschiki. Son conducteur ne le voit pas plutôt disposé à partir, qu'il met ses chevaux au galop, et le ramène comme par inspiration à l'auberge où il l'avait pris. Le payement de la voiture acheva d'épuiser sa bourse, et il entra dans la maison sans savoir comment il en sortirait le lendemain.

À peine avait-il fait quelques pas dans la cour, qu'il vit accourir l'hôte, bon Allemand à ventre rebondi, à face rubiconde, qui, dans un jargon presque inintelligible, protestait de son innocence, de sa probité, de son honneur, et qui termina cette apologie inattendue en plaçant sur les épaules de notre voyageur une assez belle selle en velours qu'il tenait dans ses mains. Ce dernier argument dut lui paraître sans réplique, car il se tut soudain; on vit sa physionomie s'épanouir, et les yeux fixés sur M. de Saint-Pierre, il resta dans une espèce d'admiration de lui-même. Surpris de cette étrange réception, M. de Saint-Pierre prend froidement la selle, la remet entre les mains de l'hôte, et entre en explication. Enfin, après quelques discours, dont il parvint à saisir une ou deux phrases, il crut deviner que cette selle avait été oubliée par le jeune Barasdine, et qu'on le prenait pour un domestique de cet officier. Loin de se lâcher de ce quiproquo, l'idée lui vint d'en profiler pour passer la nuit dans cette auberge sans être obligé de payer son gîte. Il fit donc entendre à l'hôte qu'il était étranger, que la nuit était avancée, et que son intention était de ne repartir que le lendemain. L'hôte le comprit fort bien, car il ouvrit aussitôt une salle chauffée par un vaste poêle, et l'invita galamment à s'étendre sur une banquette, à la manière des Russes. La selle lui servit d'oreiller, et sans plus s'inquiéter des soucis du lendemain, il s'endormit bientôt du plus profond sommeil.

Le jour commençait à peine à paraître, lorsque Barasdine entra dans la chambre où le pauvre voyageur dormait encore. Il ne fut pas peu surpris de le retrouver là, mollement couché sur une planche et la tête posée sur la selle qu'il venait réclamer. Son exclamation éveilla M. de Saint-Pierre, qui, quoique un peu étourdi de cette brusque apparition, se mit à raconter de la façon la plus comique sa mésaventure de la veille. Ce récit les mit en gaieté; ils résolurent de passer la matinée ensemble, et, pour la bien commencer, Barasdine fit apporter un déjeuner auquel ils s'empressèrent de faire honneur en philosophes dont le chagrin ne saurait troubler l'appétit. Au dessert, Barasdine voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le nombre, il en aperçut une adressée au général du Bosquet; elle était entièrement de la main du maréchal de Munnich. Barasdine s'en saisit avec vivacité, et dit: «Celle-ci ne sera pas inutile; le général est Français, et il n'a point oublié sa patrie; les accents de votre voix suffiront seuls pour le bien disposer. Il faut nous rendre de suite à son hôtel, car je pense que vous n'avez pas de temps à perdre, et le général n'en perdra point dès qu'il saura qu'il peut vous obliger.»

Ils trouvèrent le général du Bosquet enveloppé dans une robe de chambre à fleurs, coiffé d'un bonnet de coton, et fumant sa pipe en se promenant à grands pas. Son air brusque, ses traits courts et ramassés, la rudesse de ses mouvements produisaient au premier abord une impression désagréable; mais, à mesure qu'il parlait, sa figure prenait une teinte plus douce; elle semblait s'embellir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et l'on voyait peu à peu cette physionomie sombre s'éclairer, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un sourire de bonté qui attirait à lui.

À peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre était Français, que, perdant sa gravité, il se livra sans réserve au plaisir de voir un compatriote et de l'entendre parler de la patrie. Cette conversation, qu'il se plut à prolonger, lui fit aimer de suite notre jeune voyageur, qui ne le quitta pas sans avoir la promesse d'une sous-lieutenance dans le corps du génie. Cinq jours après il reçut son brevet, et le retour inopiné de M. Lemaignan acheva de le tirer d'embarras. Ce brave homme lui offrit non-seulement sa maison, mais, sur la recommandation de Duval, il lui avança tout l'argent qui fut nécessaire pour son équipement. Ainsi, tout allait au gré de ses désirs, et sans doute, lorsqu'il jetait ses regards sur le passé, il était bien excusable de se livrer à quelques illusions pour l'avenir. À peine quatre mois s'étaient écoulés depuis son départ: inconnu, sans argent, sans amis, sans protection, il avait traversé la France, la Hollande, l'Allemagne, la Prusse, la Russie, et tout à coup il se trouvait établi à Moscou, ayant un état, des amis, du crédit et un protecteur. Il dut sentir alors la vérité de cette pensée qu'il développa si bien dans la suite: _Où le secours humain fait défaut, Dieu produit le sien_.

Jeune encore, il ne fut pas insensible à l'élégance de son nouveau costume. Un habit écarlate à revers noirs, un gilet ventre de biche, des bas de soie blancs, un beau plumet, une brillante épée, tel était à cette époque l'uniforme des ingénieurs russes. Barasdine fut si charmé de la tournure de son ami, qu'il voulut aussitôt le présenter à son oncle M. de Villebois, grand maître de l'artillerie. M. de Villebois était né Français, et ne démentait pas cette noble origine. Des manières pleines de dignité, une physionomie froide mais imposante, l'air supérieur que donne l'habitude du commandement n'ôtaient rien à la cordialité de son accueil, et semblaient même donner du prix à la manière flatteuse dont il savait encourager le mérite. Il devina celui de M. de Saint-Pierre; et, dès sa troisième visite, il l'admit dans sa familiarité, le pria d'accepter sa table, et, suivant la courtoisie des grands seigneurs russes, ne l'appela plus que son _cousin_. Il avait beaucoup vu, il racontait bien, et M. de Saint-Pierre écoutait à merveille. À cette époque l'impératrice Catherine était le sujet de toutes les conversations. On ne parlait que de son génie, de ses projets, de son ambition; on se taisait sur ses vertus. L'imagination de notre jeune législateur s'enflammait à tous ces récits; il brûlait de voir cette femme extraordinaire, et cependant il ne voulait ni l'adorer en esclave, ni marcher à ses côtés comme un instrument de ses plaisirs ou de ses volontés. S'il flatte l'ambition d'une femme, c'est pour la faire servir au plus noble projet qu'un mortel puisse concevoir: il vient lui demander, non des faveurs pour lui, mais de la gloire pour elle. Assise sur un des premiers trônes du monde, que ferait-elle des louanges d'une troupe d'esclaves? Les hommages d'un peuple chargé de chaînes ne sont que des marques d'ignorance et d'avilissement; mais les bénédictions d'un peuple libre sont des témoignages d'intelligence et de vertu; l'univers y applaudit, et la postérité les entend.

M. de Villebois, ravi de l'enthousiasme de son protégé dont il ignorait cependant les brillantes rêveries, résolut de satisfaire ses désirs en le présentant à Catherine. Un motif secret semblait d'ailleurs le guider dans cette circonstance, et tout doit faire présumer qu'il avait conçu le dessein de renverser le pouvoir d'Orlof par celui d'un nouveau favori, et de s'emparer ainsi de la volonté de sa souveraine. Ce fut un soir, en sortant de table, qu'il annonça à M. de Saint-Pierre le bonheur dont il devait jouir le lendemain. Cette nouvelle pensa tourner la tête de notre philosophe. Pressé de se préparer, il s'échappe à la hâte du salon de M. de Villebois, court s'enfermer dans sa chambre, recommence vingt fois son mémoire, le lit, le relit, le déclame, ouvre son Plutarque, y cherche des souvenirs et des inspirations, et prépare un beau discours sur le bonheur des rois qui font des républiques. La nuit s'écoule ainsi dans les agitations et le délire de la fièvre. Vers le matin, il commence sa toilette, qu'il interrompt à chaque minute pour corriger une ligne, modifier une expression, ajouter une idée qui doit assurer le succès de son entreprise. Mais quelle était donc cette entreprise qui le faisait courir aux extrémités du monde? quelles étaient ces spéculations séduisantes qui, au milieu des glaces du Nord, avaient eu le pouvoir de lui faire oublier jusqu'à sa patrie? Près des rives orientales de la mer Caspienne, entre les Indes et l'empire de Russie, il existe, sous le plus beau ciel de l'univers, une heureuse contrée où la nature prodigue tous les biens. Les Tartares l'ont habitée; ils en ont fait un désert. C'est là que, sous le titre modeste de Compagnie, notre jeune législateur prétend fonder une république. L'impératrice de Russie, éclairée sur ses propres intérêts, protégera un établissement qui doit mettre dans ses mains les richesses de l'Inde et le commerce du monde. Cette république sera ouverte aux malheureux de toutes les nations; il suffira d'être pauvre ou persécuté pour y trouver un asile. Les Tartares eux-mêmes s'adouciront pour entrer dans cette grande confédération de l'infortune. La bonne foi, la liberté, la justice seront, avec la loi, les seules puissances régnantes. Enfin, le code de cette nouvelle Atlantide s'exprimera en termes clairs et précis. Comme celui de Guillaume Penn, il dira à tous ceux qui gémissent sur la terre: «Venez dans notre fertile contrée; celui qui y plantera un arbre en recueillera le fruit.» M. de Saint-Pierre se proposait surtout d'imiter ce législateur dans sa confiance en Dieu, la plus grande, à notre avis, qu'aucun fondateur de république ait jamais eue, puisqu'il osa établir une société d'hommes riches et sans armes, et que, par un miracle de la Providence, cette société n'a pas cessé de fleurir au milieu des Sauvages et des Européens. Tels étaient les nobles projets dont le jeune voyageur venait, avec la foi la plus vive, faire hommage à la grande Catherine; et c'est riche de ces brillantes illusions qu'il était arrivé aux portes de Moscou ayant dépensé son dernier écu.

Enfin l'heure de l'audience approche; le mémoire est achevé, il le relit encore, court chez M. de Villebois, monte en voiture avec lui, et se voit bientôt dans une galerie magnifique, au milieu des plus grands seigneurs de la cour. Tous affectaient les manières et la politesse françaises. À l'air de franchise et de contentement qui brillait sur leur visage, on eût dit une réunion d'heureux. Chacun s'empressait de paraître ce qu'il n'était pas, de dire ce qu'il ne pensait pas, d'écouter ce qu'il ne croyait pas. Ne pas tromper, c'eût été manquer à l'usage. Il y avait là un échange de félonie dont personne n'était dupe, et dont cependant tout le monde paraissait satisfait. Les rubans, l'or, l'argent, les pierreries éblouissaient les yeux. À l'aspect de cette foule bigarrée, M. de Saint-Pierre perd tout à coup son assurance. Il s'étonne d'avoir pu concevoir la pensée d'apporter un projet de liberté au milieu de tant d'esclaves. Entendront-ils le langage de la vérité, ceux qui ne se plaisent que dans le mensonge? Voudront-ils protéger des hommes libres, ceux qui ne doivent leurs titres, leurs richesses qu'au joug qu'ils font peser sur de misérables serfs? Affligé, presque effrayé de ces réflexions, saisi d'une timidité qu'il ne pouvait plus combattre, l'idée lui vient de s'enfuir; et peut-être allait-il céder au sentiment qui l'oppressait, lorsque les portes de la galerie s'ouvrirent avec fracas: alors tout fut immobile et silencieux, il ne vit plus que l'impératrice. Elle s'avançait seule; son port était noble, son air doux et sérieux, sa démarche facile; tout en elle éloignait la crainte, inspirait le respect. Elle s'arrête pour écouter le grand maître. Tandis qu'il parle, les yeux de Catherine se fixent sur notre jeune législateur, qui s'avance à un signe de M. de Villebois, et qui, selon l'usage, met un genou en terre pour baiser la main que lui présentait l'impératrice. Après cette cérémonie, elle lui adressa plusieurs questions sur la France; il fut heureux dans ses réponses, et un souris charmant lui annonça qu'il pouvait se rassurer. Enfin elle lui dit, avec un grand air de bonté, qu'elle le voyait avec plaisir à son service, et qu'elle le priait d'apprendre le russe; puis saluant M. de Villebois, elle jeta sur son protégé le regard le plus gracieux, et continua de marcher avec les seigneurs qui l'environnaient. La rapidité de cette scène avait déconcerté les projets de M. de Saint-Pierre; son discours était resté sur le bord de ses lèvres et son mémoire dans sa poche. Lui, qui était venu pour dire la vérité, n'avait pu trouver que des flatteries. Par quel prestige avait-il donc cédé si vite à l'influence de la cour? Pourquoi n'avait-il pu vaincre une faiblesse dont il rougissait? Hélas! il voyait trop que sa république venait de s'évanouir, et qu'en tenant le langage d'un courtisan il s'était replongé dans la foule.

Dès que l'impératrice se fut retirée, les courtisans environnèrent M. de Villebois, en le félicitant des succès de son jeune cousin, qui devint aussitôt l'objet de l'attention générale. On lui prodiguait les offres de services, on l'accablait de compliments, de protestations, de flatteries; le comte Orlof lui-même s'avança pour l'engager à déjeuner, et le baron de Breteuil, alors ambassadeur de France, le gronda familièrement d'avoir négligé ses compatriotes. Étourdi, et comme un homme enivré, notre pauvre sous-lieutenant ne pouvait deviner ce qui l'avait rendu si vite un personnage si important. Il s'approcha de Barasdine, qui, témoin de cette scène, le félicitait de loin et semblait assister à son triomphe. Dès qu'ils furent seuls, Barasdine lui expliqua l'empressement d'une cour toujours prête à se prosterner devant les idoles passagères de la fortune. «On croit, lui dit-il, que le grand maître a jeté les yeux sur vous pour ébranler le pouvoir d'Orlof et ressaisir la faveur dont il a connu l'espérance; on ajoute que l'impératrice, en s'éloignant, a loué votre figure.

IV

L'impératrice, instruite des dettes qu'il avait contractées à Moscou, lui fit présent de deux cents louis et lui accorda le grade de capitaine du génie militaire à son service. Il revint avec plus d'égards à Pétersbourg. Il partit de là pour un voyage en Finlande. Il en fit de touchantes descriptions; la solitude des lieux donnent le champ libre à son imagination romanesque. On voit que c'est là qu'il conçut le plan de son immortel ouvrage, _Paul et Virginie_. Le général du Bosquet, dont il était aide de camp, le conduisit en Pologne. Son coeur s'ouvrit à Varsovie, où il fut aimé d'une princesse polonaise. Ses amours et ses aventures tiennent plus du roman que de l'histoire. On voit qu'il joue avec le sentiment plus qu'il ne l'éprouve. À la fin, la princesse l'abandonne; il part désespéré pour l'Autriche. M. d'Hémine, ministre de France, lui prête deux mille francs pour revenir à Paris. Une autre aventure amoureuse l'attache à Dresde, il se croit l'objet de la passion d'une des maîtresses du comte de Brelh, ministre tout-puissant et voluptueux du roi de Saxe. Bientôt heureux, puis trahi, il passe à Berlin; il y voit le roi, qui lui propose un emploi dans le génie militaire; il lui refuse dans son armée un grade plus actif. Il revient à Paris et va au Havre pour rejoindre sa famille.

Elle était dissoute. La vieille maison ne renfermait que sa mémoire.